LA PRESSE TRAVESTIE
6 février 4853.
VVnion retombe toujours dans la même ornière, ainsi que l'atteste la déclaration suivante :
« Nous sommes de ceux qui repoussent et qui condamnent les théories de la liberté illimitée et sans frein, théories que la Presse et M. de Girardin cherchent depuis longtemps à faire prévaloir. »
Toujours la même banalité, comme si la liberté avait be-
soin d'être légalement limitée; comme si elle n'était pas naturellement limitée 1
De deux choses l'une : ou il est possible ou il n'est pas possible de limiter légalement la liberté de la presse.
S'il est possible de limiter légalement la liberté de la presse, d'où vient donc que la Monarchie traditionnelle, que la Convention, que le Comité de salut public, que le Directoire, que le Consulat, que l'Empire, que la Restauration de 1815, que la Monarchie n de 1830, que la République de 1848, que l'Assemblée constituante, que l'Assemblée législative, que le Pouvoir constituant du 2 décembre 1851 aient tous échoué dans leur entreprise et n'aient pu, aucun, trouver cette limite légale? S'il était possible de la trouver, il faut convenir que ces pouvoirs successifs ont tous été bien aveugles ou bien criminels ! Mais s'il est impossible de limiter légalement la liberté de la presse, écrivains automates qui, dépourvus de toute faculté de réflexion et de pensée, recommencez mécaniquement toujours les mêmes articles, comme les orgues de Barbarie exécutent toujours les mêmes airs, de grâce, changez de refrains!
Toute liberté a sa limite naturelle qu elle ne peut impunément franchir. La liberté de manger a pour limite et pour peine l'indigestion. La liberté de boire a pour limite et pour peine l'ivresse. La liberté de marcher a pour limite et pour peine la fatigue. La liberté de réunion a pour limite et pour peine le tumulte. La liberté de croyance a pour limite et pour peine la superstition. La liberté d'examen a pour limite et pour peine le doute. La liberté de la presse a pour limite et pour peine le discrédit qu'elle encourt et la réaction qu'elle provoque. Lorsque le diffamateur vous rencontre et vous tend la main, retirez la vôtre ; lorsqu'il frappe à votre porte, ne l'ouvrez que pour la lui fermer au nez ; lorsqu'il vous demande votre fille en mariage, refusezla-lui ; traitez enfin le diffamateur, le calomniateur, comme il doit être traité, comme un véritable malfaiteur qu'il est, et alors la liberté de la presse, rentrant dans ses limites naturelles, n'aura pas besoin de limites artificielles dont le moindre inconvénient est d'être inefficaces, si violentes ou si tracassières qu'on les ait inventées !
Ainsi, par exemple, à quoi a servi d'exiger que tous les articles de journaux portassent une signature?
Demandez à M. Armand Bertin si c'est lui qui fait les articles qu'il signe !
On a ainsi augmenté le nombre des faux, a-t-on ainsi augmenté le nombre des garanties? On prétendait mora-
User la presse ; on n'a réussi qu'à la démoraliser, qu'à l'entacher de fraude journalière, et qu'à mettre à la place, comme dans les Précieuses ridicules, de Lagrange et de Ducroisy, une nouvelle espèce de MascariJle et de Jodelet. On a maintenant la presse travestie. Est-on satisfait?