‹ Les droits de la pensée; questions de presse: 1830-1864Chapitre 127 sur 156 · MO 1M · texte numérisé non relu

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Voltaire s dit :

Les prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense ; Notre crédulité fait toute leur science.

Ce que Voltaire a dit des prêtres, je le dis des journalistes aux gouvernements :

Votre crédulité fait toute leur puissance.

Puissance imaginaire équivaut à impuissance réelle.

De l'impuissance reconnue de la presse découle naturellement l'impunité systématique de la presse.

Plus de crimes ni de délits de la parole parlée, écrite, imprimée, conséquemment plus de lois ni préventives, ni .répressives, ni restrictives, contre la liberté de la presse.

Telle est ma conclusion, et je la précise en ces termes que je vous propose d'adopter sous forme de déclaration :

De l'étude comparée des législations qui régissent la presse dans les difféi ents pays de l'Europe il résulte qu'après la Suisse, où la presse est pleinement libre, c'est en Belgique que la presse est le moins contenue par des mesures restrictives et répressives ; de l'expérience d'un très-grand nombre d'années il résulte, également, que cette liberté dont la presse jouit dans ces deux pays n'y a pas ébranlé l'ordre; prenant en considération cette longue et concluante expérience, l'Association internationale pour le progrès des sciences sociales déclare se prononcer hautement et unanimement : — contre le régime de la censure, où cet abus de la force existe ; — contre le privilège des autorisations préalables, où cette inégalité a été créée ; — contre l'intimidation des avertissements, des suspensions et des suppressions, où cette terreur sévit; — contre le dépôt des cautionnements, où cette mesure préventive est établie ; — contre les brevets d'imprimeur, ou cette atteinte est portée à la liberté et à l'égalité des professions ; — contre la taxe du timbre, où le poids de cet impôt est un obstacle calculé pour restreindre la lecture des journaux ; — enfin, contre tout mode de restriction fiscale et de répression légale.

h. émile de girardin : Je cherche en vain un contradicteur. Tous les orateurs qui m'ont précédé à cette tribune ont successivement adhéré à ma conclusion ; car les deux restrictions qu'y met M. Pelle tan ne me paraissent pas supporter un examen sérieux. Il vous a Parlé du danger qu'il y aurait à permettre l'appel à la révolte, si appel à la révolte par la voie de la presse n'encourait pas une peine plus ou moins forte. — Eh bien, je demanderai à mon ancien confrère s'il a jamais vu une révolte éclater dans les pays en pleine possession de la liberté ; je le prierai de me citer un seul pays qui ait fait une révolution pour obtenir ce qu'il avait déjà. S'il peut m'en citer un seul, je déclare que j'accepterai sa restriction. Quant à moi, je n'en connais aucun .

Un de mes plus forts arguments en faveur de la liberté absolue de la presse, c'est que je ne Ta revendique pas seulement dans I intérêt des peuples, dans 1 intérêt de l'individu; je la revendique également dans l'intérêt des gouvernements.

Quel est et quel doit être le rôle de l'Etat? De quel droit l'Etat viendra-t-il marquer une limite à la liberté de pensée, à la liberté de la parole? Est-il détenteur do la vérité? Ce que je demande, quand je réclame la liberté de la presse, c'est surtout l'irresponsabilité de l'Etat, et c est principalement dans l'intérêt des gouvernements que je revendique cette liberté. Si j'insiste sur ce point, c'est que, dans les pays qui ne sont pas en possession de la liberté de la presse, ce

qu'il importe de foire, ce n'est pas de convaincre les peuples, c'est de convaincre les gouvernements. Or, s'il était bien démontré aux gouvernements qu'us n'ont plus rien à craindre de la liberté de la presse, ni de la puissance que réclament les journalistes, je crois qu'on aurait fait un pas immense vers la solution de la question.

Maintenant, j'arrive à la seconde restriction proposée par M. Pelle tan.

11 vous a parlé des dangers de la calomnie, et il vous a cité un fait. II a dit : Un journal, par exemple, annonce que tel négociant a déposé son bilan, et ce fait est faux. Eh bien, qu'arrivera-t-il, si le fait est feux? C'est qu'il sera rectifié dès le lendemain (Réclamations); et le journaliste qui aura avancé un tel fait d'une manière aussi inconsidérée n'aura nui qu'à lui-même. (Interruption.) Est-ce qu'il est au Eouvoir du journaliste qui aura annoncé qirun négociant a déposé son ilan de faire que ce fait qui est faux soit vrai? Évidemment non : le fait même sera démenti ; la société lui dira qu'il est un calomniateur ; elle le punira suffisamment par la réprobation qu'elle lui infligera, et je trouve que cette punition vaudra bien celle qui lui serait infligée par le jury ou par un tribunal correctionnel. (Réclamations.)

Messieurs, à quelques murmures que j'entends, je crois reconnaître que je n exprime pas, en ce moment, l'opinion de la majorité de cette assemblée. (Non 1 non !} L'idée étant absolue, je vois qu elle rencontre peu d'adhérents. Eh bien, soit! J'ai tort. Mais alors, je le demande à M. Pelletan : où posera-t-il la limite de la calomnie? où la calomnie commencera-t-elle? où finira-t-elle? Irez- vous jusqu'à punir l'insinuation? Si vous punissez l'insinuation maladroite, transparente, lé punirez -vous encore quand elle sera habilement déguisée? Lu preuve, messieurs, que ie suis ici parfaitement dans la pratique, c'est qu'il a été impossible de faire, en matière de presse, une législation qui réprimât, dune manière efficace, la diffamation, la calomnie. Dans les pays comme la Belgique, comme l'Angleterre, où certains faits de presse ont été qualifiés crimes et délits, qu'arrive- t-il? Les mœurs, en Angleterre, valant mieux que la loi, on a renoncé à s'abriter derrière la loi précisément parce qu'on a reconnu que, lorsqu'on demandait la protection de la loi, cette protection ne faisait qu'aggraver le mal dont on se plaignait ; cette protection ne faisait que donner plus de retentissement à la diffamation, à la calomnin. Qu'arrivait-il? Il arrivait que le journaliste qui avait été condamné comme diffamateur ou comme calomniateur prenait sa revanche le lendemain au moyen d'une nouvelle attaque plus perfide, parce qu'elle était plus habile. Vous l'aviez condamné à l'amende, à des dommages-intérêts; savezvous qui les payait? C'était le diffamé, car, le lendemain, on lui faisait expier chèrement le triomphe qu'il avait remporté. L'expérience est donc là pour prouver qu'on n'a jamais pu faire une loi efficace sur la presse ; dans les pays libres où il y a des lois répressives, on ne les maintient qu'à une condition, c'est de les laisser sommeiller. (Approbation.J

J'arrive maintenant à ce que M. Pelletan nous disait, en faisant apparaître à nos yeux le, spectacle douloureux de cette guerre meurtrière qui a éclaté aux États-Unis et qui divise actuellement un pays qui fut si longtemps un modèle pour le reste du monde. Eh bien, je le demande à M. Pelletan lui-même, qu'est-ce que les États-Unis, au point de vue du Nord, ont gagné à suspendre la liberté de la presse? qu'ont-ils gagné à interdire tout compte rendu des mouvements des armées? Le Nord compte-t-il aujourd'hui plus de triomphes? est-il plus facilement vainqueur parce qu'il a mutilé une liberté qui nous faisait envie ? Quant a moi, je n'admets pas que, par des considérations ni de paix, ni de guerre, ni d'ordre intérieur ou extérieur! nul

puisse jamais porter atteinte à la liberté de la presse. Il n'y a aucun avantage à le faire, il n'y a que des inconvénients : il n'y a qu'une responsabilité plus grande assumée sur celui qui commet cet attentat.

Ce n'est point en bâillonnant le journalisme, ce n'est point en désarmant la critique que des généraux incapables ou impuissants acquerront l'expérience qui leur manque ou la puissance qui leur fait défaut. Qu'ils sachent faire mouvoir les armées dont le commandement leur a été conlié ; peu importera alors le compte que les journaux rendront de ces mouvements! Déliez-vous de tout général qui s'en prend à un autre qu'à lui-même de son imprévoyance ou de son ignorance.

Maintenant, un mot à M. Bérardi. Il est un point sur lequel M. Bérardi n'est pas d'accord avec moi, et je reconnais qu'il aura certainement tous les journalistes | our lui contre moi : il n'admet pas llmpuissance de la presse. Il dit : On ne saurait admettre que ta presse soit toute-puissante pour le bien et impuissante pour le mal. — Ce n'est pas à moi qu'il a répondu en faisant cette distinction ; pour moi, la presse est impuissante pour le bien comme pour le mal. Cette impuissance, messieurs, elle est évidente, elle crève les yeux, — pardonnez-moi cette expression vulgaire. — Que la presse soit absolument libre, comme je le demande, ou que la liberté soit contenue, comme en Belgique., elle est également impuissante; impuissante quand elle est libre, impuissante quand elle est contenue. En voulezvous une preuve que vous offre ce pays même où nous sommes? Depuis vingt ans, le parti catholique et le parti libéral sont en présence en Belgique ; la presse y a-t-elle changé la situation respective de ces deux partis? Je pourrais même demander si tout ce que je dis et tout ce que vous venez d'entendre aura modifié les convictions qui étaient au seuil de cette enceinte. (Réclamations.) — Voyons ! quel est celui d'entre vous qui aura la bonne foi de se lever et de dire : Avant d'entrer ici, j'avais telle opinion, et maintenant, après avoir entendu tel ou tel orateur, j'ai changé d avis?

m. joseph garnier : Pourquoi donc parlez-vous? (Hilarité prolongée.)

11. émile db girard in : J ai dû prévoir l'objection et je vais y répondre. Pourquoi je parle? Pourquoi le peintre fait-il un tableau, le statuaire une statue?... Pourquoi un orateur ne parlerait-il pas pour faire un discours? (Nouvelles réclamations.) Mais, messieurs, est-ce que la parole n'est pas de l'art? Est-ce que le peintre qui fait un tableau aspire à changer vos convictions? — Eh bien, de même qu'un peintre peint pour peindre, qu'un statuaire sculpte pour sculpter, de même un orateur parle pour parler. (Hilarité, murmures et applaudissements-) C'est triste à dire, mais c'est comme cela. (Nouveaux rires et réclamations).

Je reviens à cotte objection de M. Pelletan : A quoi bon revendiquer la liberté de la presse, si c'est pour conclure a l'impuissance, à [inutilité de la presse? il y a là une contradiction flagrante. — Non, et je vais le démontrer en peu de mots. N'aurais-je donc rien fait si je réussissais à faire triompher ma thèse sur l'impuissance de la presse? Ne serait-ce pas un résultat important et n'aurais-je pas rendu à la presse un grand service si je parvenais à faire tomber toutes les pénalités qui existent en matière de presse, et si désormais un écrivain tel que M. Eugène Pelletan, que vous venez d'applaudir, n'était plus exposé, pour avoir soutenu une doctrine par la voie de la presse, à être condamné à deux mois d emprisonnement à Mazas? (Applaudissements.)

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