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5 décembre 4862.
Faire la preuve que la presse est une lumière, une puissance, un danger, n'est pas chose difficile, me répond le journal la France; mais cette preuve, comment la France la fait-elle? En commençant par m'adresser cette foudroyante interpellation :
« Si la presse n'est pas une lumière, une puissance, pourquoi M. de Girardin rentre- 1- il dans le journalisme? Pourouoi vient-il engager son intelligence dans des luttes nouvelles, si elles doivent être sans utilité et sans résultat? »
A mon tour, j'adresserai à la France cette simple question : Pourquoi George Sand fait-elle des romans? Pourquoi Meyerbeer lait— il des opéras ? Pourquoi Alexandre Dumas fait-il des drames? Pourquoi Jules Favre fail-iJ des plaidoyers ? Pourquoi Ingres fait-il des tableaux ? Pourquoi Ciesinger fait-il des statues? Pourquoi Tamberlick chanle-l-il ? Pourquoi le pommier porte-t-il des pommes ?
Lorsque I auteur d'un roman, d'un drame ou d'un opéra prend la plume, il cède au besoin de produire ce qui est en lui. 11 obéit à une loi de la nature. 11 exerce une faculté. Ce que fait le journaliste, c'est ce que fait le romancier. Rien de plus. A quel titre celui-là s'arroge-t-il la supériorité sur celui-ci ? Est-il donc plus difficile de louer ou de blâmer M. Rattazzi, d'attaquer ou de défendre lord Palmerston , de combattre ou de soutenir la puissance temporelle du pape, que d'écrire un roman, une comédie, même un vaudeville? Le journalisme n'est pas ce qu'il a la prétention d'être; il n'est pas un sacerdoce, il est une profession. Il est bon de rétablir sur ce point la vérité trop longtemps altérée. Je dirai pourquoi. Le journaliste qui fait ce que je fais ici, qui fait un article, émet une opinion, rien de plus. S'il croit qu'il rend un arrêt, il s'abuse. S'il lui arrive souvent de combattre des erreurs, il ne lui arrive pas moins souvent d'en commettre. Les abus auxquels il déclare la guerre se portent généralement assez bien. Les idées qu'il sème réussissent généralement assez mal. Le journalisme, quand il regarde ses colonnes, n'a pas le droit d'être très-fier de ses victoires. Vous me demandez pourquoi j'écris ? Que ne me demandez-vous aussi pourquoi je parle? Je parle pour dire mon opinion. Où donc est la différence entre écrire et parler? Tous ceux qui parlent ne devraient-ils donc ouvrir la
bouche que pour dissiper l'ombre ou faire acte de puissance? /écris au même titre que je parle, sans m 'imaginer qu'il suffise de tenir une plume entre ses doigts et de livrer à l'imprimerie d'un journal son écriture pour la rendre sainte et pour être aussitôt transformé en prêtre infaillible, en vicaire de la vérité sur la terre.
De grands esprits ont cru sincèrement pendant des siècles à la puissance de Jupiter; de grands esprits peuvent également croire à la puissance du journalisme . Cette croyance n est pas plus insensée que l'autre, mais elle n'est pas mieux fondée. Quel dommage que les journaux n'aient pas existé au temps où Jupiter tenait la foudre? Ils auraient dit que c'est la presse qui l'a détrôné.
Vous qui vous croyez un oracle, pourriez-vous me regarder sans rire?
Quand je vois les journaux, rangés à peu près en nombre égal, les uns demander certaines réformes et les autres les repousser, je ne puis m'empêcher de les comparer mentalement à ces processions simultanément ordonnées, les unes pour implorer que là où la terre est desséchée il tombe de la pluie, les autres que là où les fleuves débordent il cesse de pleuvoir.
Les journaux exercent exactement la même influence que ces processions. Les articles qu'ils débitent ont absolument la même puissance que les prières qu'elles récitent. Blasphème! s'écrieront les prêtres. Erreur! s'écrieront les journalistes.
S'ils ont raison et si j'ai tort, qu'ils me confondent! Qu'il pleuve quand le prêtre prie pour qu'il tombe de la pluie sur la terre brûlée, et pour qu'il n'en tombe plus sur la terre inondée ! Que les réformes s'accomplissent sans s'accomplir à l'égale satisfaction du journaliste qui les revendique et du journaliste qui les repousse !
Alors, mais alors seulement, je confesserai mon erreur ; je la confesserai publiquement.
Jamais l'évidence ne m'a compté dans le nombre de ceux qui la nient.
Je ne courbe la tête que devant elle.
Je glisserai sur cette seconde question :
a Pourquoi M. de Girardin vient-il engager son intelligence dans des luttes nouvelles, si elles doivent être sans utilité et sans résultat?»
Mon intelligence admise, quel emploi plus utile puis-je en faire? Indiquez-le-moi.
Il me tarde «'aborder enfin vos preuves.
Première preuve :
Si la révolution de 1830 a eu lieu, c'est le Journal des Débats qui Ta faite.
Mais si le Journal des Débats a eu le pouvoir de faire la révolution de 1830, comment la Quotidienne n'a-l-elle pas eu le pouvoir de l'empêcher ? Expliquez-moi cela clairement, afin que le lecteur vous donne raison et me donne tort.
Deuxième preuve :
Si la révolution de 1848 a renversé ce qu'avait élevé la révolution de 1830, c'est la Presse qui l'a accomplie.
Mais si, de votre aveu, le Journal des Débats avait eu le pouvoir de faire la révolution de 1830, comment le Journal des Débats n'a-t-il pas eu le pouvoir d'empêcher la révolution de 1848, en faisant tout au moins contre-poids à la Presse, qui, soit dit en passant, loin d'être favorable aux banquets de 1847, leur a toujours été opposée? La Presse n'a jamais adoré le veau froid.
Troisième preuve sous forme de question :
« Qu'étaient le Sénat et le Corps législatif avant que la libérale initiative de l'empereur eût permis à la presse de les mettre en communication avec le pays et de donner à leurs délibérations l'autorité de l'opinion publique? »
Qufe sont-ils et que font-ils de plus en 1862 que ce qu'ils étaient et que ce qu'ils faisaient en 1852? Vous seriez i>ien embarrassé de le préciser. On peut leur appliquer ce mot: Il n'y a que des sténographes déplus. La publicité donnée aux séances du Sénat et du Corps législatif a-t-elle exercé la plus légère pression sur les votes? Je vois bien que les discours, dans la discussion de l'adresse, se sont considérablement multipliés et allongés, mais je no vois pas que les votes se soient modifiés. O puissance de la parole 1 Le prince Napoléon fait au Sénat un remarquable discours; M.Pietri en fait un excellent ; la minorité ne se grossit pas d'une seule voix. Au Corps législatif, M. Jules Favre et M. Emile Ollivier fulminent contre la puissance temporelle du pape maintenue par. l'occupation française à Rome; leurs discours sont avidement lus dans les colonnes du Moniteur placardées sur les murs, affichées dans les' rues. On va au scrutin. Combien de voix? — Cinq... toujours cinq! pas une de plus. O autorité de l'opinion publique I Mais puisque vous en parlez, vous devez la connaître. Qu'est-ce 3ue l'opinion publique? Je sais ce qu'est l'opinion indiviuelle de M. de la Guéronnière ; je sais ce qu'est l'opinion nationale de M. Guéroult ; je sais ce qu'est l'opinion libérale de M. Nefftzer ; je sais ce qu'est l'opinion cléricale
des rédacteurs du Monde; je sais ce qu'est l'opinion légalement inqualifiable des rédacteurs de la Gazette dé France; mais, je Ta voue, je ne sais pas ce que c'est que l'opinion publique...
Si, je le sais ! c'est une façon de draper majestueusement son opinion personnelle.
Quatrième preuve, toujours sous forme de question :
« Qui, si ce n'est la presse, a éclairé et échauffé le sentiment national, lorsque le chef de l'Etat résolut la campagne d'Italie, maigre le» défaillances qui cherchaient à l'en détourner? »
Permettez-moi de vous faire observer que l'exemple n'est pas heureusement choisi. La presse, à peu près tout entière, a été opposée à l'expédition de 1859; elle n'a uni sa voix à celle des tambours qu'après que l'ordre de battre la charge leur a été donné.
Cinquième preuve :
9 Qui, si ce n'est la presse, a développé, par une fausse unanimité, ce préjugé populaire en faveur de l'unité de l'Italie contre les intérêts mêmes de notre patrie? »
Eh bien I puisque la preuve est si puissante et crue de votre aveu elle est unanime, comment se fait-il que l'occu-
()ation de nos troupes à Rome, faisant obstacle à l'unité de 'Italie, n'ait pas encore cessé? S'il y a le un mystère, éclaircissez-le donc.
Sixième preuve :
« Si ce n'est pas une puissance, si ce n'était pas une lumière, pourquoi tant d'hommes supérieurs, pourquoi M. de Girardin lui-même, iraient-ils lui demander un concours pour leurs idées, une force pour leurs intérêts? Pourquoi tant de partis en feraient-ils leur organe? Pourquoi tant de pouvoirs y chercheraient-Us un a point2 d'appui »?
Cette sixième question n'est guère qu'une répétition; j'y ai répondu plus haut. La presse est un instrument qui aide à porter la voix plus loin, comme la lorgnette est aussi un instrument qui aide à voir de plus loin et plus distinctement les objets. Voilà l'avantage de l'écriture sur la parole, de l'imprimerie sur l'écriture, et du journal sur le livre! Reconnaissons, vous et moi, cet avantage, mais ne l'exagérons pas. Le baromètre indique la pluie, mais ce n'est point le baromètre qui fait pleuvoir; il varie selon les lieux où il est placé : à Marseille il marquait hier tbmpêtb ; à Paris il marquait hier beau temps. Le journal est au parti dont il indique les opinions ce que le baromètre est au beau temps dont il indique les fluctuations.
Je connais des pouvoirs qui se servent de la presse pour qu'elle les vante matin et soir, au risque de les égarer ; je
connais des pouvoirs qui croient à la puissance malfaisante des journalistes, comme en d'autres temps il s'est trouvé des pouvoirs assez ignorants et assez crédules pour croire à la puissance des sorciers; je connais des pouvoirs qui les traitent encore comme tels, qui les font juger, condamner, mettre en prison, ce qu'ils auraient parfaitement raison et droit de faire si les journalistes possédaient réellement la puissance surnaturelle qu'ils se croient et qu'ils s'àttriouent, mais je ne connais nulle part de pouvoirs qui cherchent à prendre sur la presse leur point d'appui. Septième preuve :
« Les lois. nombreuses oui partout, dans les pays les plus libres comme chez nous, ont tendu à limiter cette action, ne prouvent-elles
Ks suffisamment qu'on a sujet de la craindre, et que, si elle peut faire aucoup de bien, ainsi que la langue dont parle Esope, elle peut aussi faire beaucoup de mal ? »
Est-ce que les lois nombreuses qui ont si longtemps existé contre la sorcellerie prouvaient suffisamment qu'on avait sujet de la craindre?
.Est-ce que les lois impitoyables qui ont puni si longtemps Thérésie prouvaient suffisamment qu'elle fût un crime?
Il faut conclure.
Il faut choisir entre ces deux termes :
Puissance, — pénalité ;
Impuissance, — impunité.
Je suis pour l'impunité de la presse, parce que vingtcinq ans d'observation, d'étude, de pratique, m'ont fait reconnaître l'impuissance de la presse.
La presse libre est la pondération de toutes les opinions, l'une neutralisant l'autre.
Mais si je me trompe, si les journalistes ont en leur pouvoir le destin des empires, qu'ils cessent de se plaindre que les gouvernements fassent des lois pour se protéger contre la puissance de la presse !
Ne dites pas que j'agite une question vaine : j'agite une question sérieuse , j'agite la question de l'abolition d'une pénalité rigoureuse contre des délits imaginaires.
Le gouvernement qui le premier abolira, sans aucune exception, toutes les lois préventives et répressives en matière de presse y gagnera ce qu'on gagne en liberté et en courage toutes les fois qu'on s'affranchit d'une terreur puérile.
Si je parviens à démontrer que le journalisme n'est qu'une profession et n'est point une puissance, alors je serai fondée demander la liberté de la presse au même titre
que le conseil d'Etat, présidé par l'empereur, s'est prononcé en faveur de la liberté cte la boulangerie.
8 décembre 4M.
En vérité, en vérité, quand j'ai entrepris de faire prévaloir Timpunité de la presse en démontrant l'impuissance de la presse, je ne croyais pas qu'il n'y eût à m'opposer que de si faibles raisonnements.
S'il y avait eu de bonnes raisons à alléguer contre moi, le rédacteur en chef du Temps, M. Nefflzer, les eût produites. Que me répond-il ?
Il me répond avec superbe :
c Si les journalistes sont impuissants, il est égal qu'ils soient libres ou asservis. Les lois préventives et restrictives sont inutiles, nous l'accordons ; mais leur suppression n'est cas moins inutile. En quel servirait-elle le public et les journaux? Nous n'avons que faire d'une liberté stérile, et les choses peuvent rester dans l'état où elles sont. »
Est-ce sérieusement qu'une telle réponse m'est faite par un écrivain qui se prétend sérieux ?
Je m'adresse à lui et je lui dis : Ce que vous avancez là est un blasphème contre la civilisation. Les sorciers, vous ne le nierez pas, étaient impuissants. Vous serait-il égal, déclarez-le , qu'on les torturât encore et qu'on les brûlât 7
Depuis quand a-t-on cessé de les torturer et de les brûler? Depuis qu'on a cessé d'y croire. — Si l'on y croyait de nouveau, on les brûlerait de nouveau.
Quand cessera-t-on de faire asseoir les journalistes, les écrivains, des écrivains s'appelant Lamennais, s'appelant Proudhon, s'appelant Nefflzer, sur les bancs de la police correctionnelle, de les condamner à l'amende, de les mettre en prison? Lamennais y est resté un an sous M. Guizot, Nefflzer y est resté un an sous la République ; Proudhon, ancien représentant du peuple, y est resté trois ans alors qu'il y avait encore une Assemblée des représentants du peuple; il y est resté uniquement pour avoir posé une question de pur droit constitutionnel.
On cessera de condamner les journalistes et de supprimer leurs journaux quand on aura cessé d'y croire : pas auparavant.
Abolir une peine corporelle et pécuniaire appliquée à un délit imaginaire, c'est, dites-vous, chose inutile ; et vous vous écriez : c En quoi servirait-elle le public et les journaux? » Je vous réponds : Elle servirait d'abord à ce que les
journaux ne courussent plus chaque jour le risque d'être avertis, suspendus, supprimât) Ne serait-ce donc rien ? Elle servirait ensuite le public, en ce que le public fait partie intégrante du temps et du pays dans lesquels il vit, et qu'abolir une erreur, une cruauté qui rapetissait ce pays et ce temps, c'est grandir le public.
Il y a trois siècles, si mon honorable et ancien collègue M. Mathieu (de la Drôme) avait eu l'audace d'annoncer que de tel jour à tel autre jour, de tel point à tel autre point, il tomberait une masse d'eau qui ferait déborder rivières et fleuves, et si sa prédiction se fût vérifiée, il n'aurait échappé au massacre de la multitude ignorante que par le bûcher de la justice superstitieuse. Aujourd'hui , M. Mathieu (de la Drôme) en est quitte pour subir le même outrage aui a été fait à Fulton ; il en est quitte pour que l'on passe dédaigneusement à l'ordre du jour sur ses communications à l'Académie des sciences, indifférente à ce qu'il ait perdu la vue en amassant observations sur observations, calculs sur calculs. Il a perdu la vue, mais du moins il n'a pas perdu la vie. N'estr-oe donc pas là un progrès ? Nous n'avons que faire, dites-vous, d'une liberté stérile I — Eh! monsieur, si vous n'exerciez pas la profession de journaliste, quelle profession exeroeriez-vous? La liberté du travail n'a pas toujours existé; elle n'existait point sous Colbert. Elle existe maintenant, à peu d'exceptions près ; le journalisme est une profession. Ne serait-ce donc rien que d'ajouter à la liste aes professions libres une profession libre de plus? N'est-ce donc rien que d'avoir la liberté d'exercer la profession dont on porte en soi la vocation? Moins de fierté et plus de justesse. Vous accouplez deux mots qui ne sauraient aller ensemble. Sachez qu'il n'y a pas de « liberté stérile ». Toute liberté, si elle n'a été mutilée, est féconde. Le journaliste qui discute ne convertit pas son contradicteur : vous le prouvez et je le prouve ; mais il s'affermit dans sa conviction par les raisons qu'il trouve nécessairement en lui pour prouver qu'elle est fondée. Son talent y gagne. Un bon journaliste vaut ce que vaut un bon artiste : u honore la profession. Un grand journaliste vaut ce que vaut un grand artiste : il honore son pays et son temps. Ne lui demandons pas plus.
M. Nefftzer termine par ce dilemme, dans lequel il croit m'enfermer :
a Ou M. de Girardin convaincra le gouvernement, ou II ne le convaincra pas! Ou il réussira, ou il échouera. S'il féu9sit, il se sera démontré à lui-même la puissance de la presse. S'il ne réussit pas, il aura un argument de plus k l'appui de sa fchèse. En d'autres termes,
il sera obligé de se donner tort s'il* a* raison, et raison s'il a tort. Sa thèse implique contradiction. »
Je lui réponds : Vous savez bien que j'aurai raison ! Comment réussirais-je à convaincre un ministre, quand je ne réussis pas à convaincre un journaliste, un confrère, j'allais dire un disciple? Vous savez bien qu'il suffit qu'une idée ait pris naissance dans un journal pour que les « bureaux », en tout pays, se fassent un point d'honneur de ne pas la lui emprunter. Us croient, de très-bonne foi, qu'un gouvernement qui appliquerait une idée émise par un journal se déconsidérerait. Un emprunt judicieux leur paraîtrait une concession dangereuse ; plus que cela encore 1 il leur paraîtrait la consécration d'une usurpation. Nul n'aura d'idées que le gouvernement et ses commis. C'est là un axiome bureaucratique.
Est-ce à dire cependant que jamais l'impuissance et l'impunité de la presse ne seront reconnues ? Est-ce à dire qu'il n'arrivera pas un jour où toutes les lois préventives et répressives en matière de presse ne seront pas abolies ; où l'on pourra être imprimeur sans brevet, comme on est fabricant de papier ou constructeur de presse à imprimer; où il ne faudra plus ni autorisation ni cautionnement pour publier un journal ; où le journal ne sera plus soumis à la taxe du timbre et n'aura plus à acquitter que le droit de poste ; où l'éditeur en sera quitte pour payer la patente de sa procession, comme le banquier ou le bottier payent la patente de la leur? — Non.
Hais voici ce qui arrivera et comment cela arrivera :
Il arrivera pour la liberté de la presse ce qui est arrivé
t>our la liberté du commerce des grains, pour la liberté de a boucherie, pour la liberté de la boulangerie. Il arrivera que l'impuissance de la réglementation ouvrira tout à coup, par son évidence, les yeux d'un ministre, et qu'il imposera silence aux représentations de ses bureaux.
Pauvres bureaux!
Ce jour-là, la liberté de la presse remplacera la féodalité de la presse.
Quiconque aura une opinion à émettre l'émettra, s'il le veut ou s'il le peut.
Le droit de réponse s'exercera de la façon la plus simple et la plus juste.
On répondra à un imprimé par un imprimé, comme on répond à une lettre par une lettre.
Le lendemain de ce jour-là, on sera tout étonné qu'une chose si simple n'ait pas toujours eu lieu .
122 1M»— IMS— 1M4
Le surlendemain, on aurai déjà oublié que cela se passait autrement Pavant-veille.
Quand vous ou moi nous appliquons un timbre-poste sur la lettre que nous venons d'écrire et de fermer, nous souvenons-nous que de 1832 à 1846 cela a été repoussé comme inapplicable?
Rien de plus difficile que de faire entrer le simple dans les idées; mais rien de plus facile que de le faire entrer dans les habitudes.
Turgot ne fut pas seulement un grand ministre, il fut aussi un grand écrivain. Rien de plus remarquable que ce qu'il a écrit en faveur de la liberté du commerce des grains. Si un écrit devait avoir de l'autorité, assurément c'était un écrit portant le nom de Turgot. Quelle autorité a-t-il eue? A-t-il empêché que, pendant plus de soixante ans après sa mort, ministres, conseil d'Etat, Assemblées législatives ne rivalisassent d'imagination pour trouver et pour mettre des barrières et des limites au commerce des grains? Qu'a-t-il fallu pour que l'idée juste prévalût enfin? U a fallu plus que l'évidence : il a fallu la nécessité ; il a fallu trois mauvaises récoltes successives qui doublassent, triplassent en France le prix des grains, et plaçassent le gouvernement entre la réglementation vaincue et l'insurrection menaçante.
Laissez-moi vous dire toute ma pensée : lorsque je vous vois faire opposition contre moi à la liberté de la presse, vous me faites l'effet de M. Haussmann faisant opposition à M. Rouher contre la liberté de la boulangerie.
La liberté est une voie, soit dit sans application pour vous, où il n'y a que les paresseux gui restent à mi-chemin.
M. Rouher est un ministre laborieux.
Il n'en restera ni à la liberté du commerce ni à la liberté de la boulangerie. Sur la liberté de la presse, il est déjà plus avancé que* vous. Est-ce moi qui l'ai converti? non. Qui l'a converti? c'est le grand convertisseur. Ce grand convertisseur se nomme le Travail... M. Rouher étudie.
Étudier I c'est ce que les journalistes font le moins.
Que font-ils généralement? Ils font des phrases. Les plus heureux font des mots.
Et c'est de cela qu'ont peur les gouvernements, qui , pour se défendre, ont des citadelles, des arsenaux, des canons rayés et non rayés, des obus, des bombes, des fusils, des sabres, des lances, de l'artillerie , de la cavalerie , de l'infanterie I
Les journalistes sont fiers de la peur qu'ils font.
Ayant le choix d'être plus libres ou d'être moins fiers, ils mettent la fierté au-dessus de la liberté; c'est leur droit, comme le mien est de mettre la liberté au-dessus de la fierté.
Je viens de répondre au Temps. Maintenant, un mot à la France, qui n'a trouvé rien de plus à me dire qu'à me nommer en grosses lettres : 1' absolu, et qu'à se draper dans cette proclamation :
a Nous sommes des partisans sincères de la liberté de discussion, parce qu'à 1 inverse de M. de Girard in, nous croyons que, devant la raison et l'intelligence du plus grand nombre, les erreurs tombent et les vérités seules triomphent en définitive. »
Si la liberté de discussion a la vertu de dissiper l'erreur et de faire luire la vérité, comment se fait-il donc que le dix-neuvième siècle, qui a vu naître et mourir tant de journaux, soit moins avancé que le dix-huitième siècle, où le journalisme n'existait pas encore? Comment donc, pour ne citer que la question agitée ici, comment donc la liberté de la presse, qui a tant de journaux à son service, est-elle plus restreinte en 1862 qu'en 1790?
Qui dit a liberté de discussion » dit nécessairement « liberté de contradiction ». Entre la liberté du pour et la liberté du contre, où est le juge? Je connais votre réponse ; vous allez me dire : C'est le public.
Détestable réponse.
Vous imprimez le pour dans la France; i 'imprime le contre dans la Presse. Est-ce que l'abonné de fa France est l'abonné de la Presse, et réciproquement? Comment le lecteur de la Franùe sera-t-il juge de ma réponse? Comment le lecteur de la Presse sera-t-il juge de votre réplique? Lorsque M° Dufaure plaide contre M6 Berryer, il y a un tribunal qui prononce ; s'il n'y avait pas de tribunal qui prononçât et qu'il n'y eût qu'un public qui écoutât, He Dufaure et Me Berryer pourraient plaider jusqu'à la consommation des siècles sans qu'il résultât autre chose pour leurs clients que d'éloquentes paroles recueillies par la foule; mais ce serait exactement comme s'ils eussent plaidé dans le désert. Eh bien! ce spectacle que donneraient Me Berryer et M6 Dufaure, c'est celui que donnent en ce moment la France et la Presse. Ces deux journaux sont deux avocats plaidant en l'absence déjuges.
Donnez à la liberté de discussion un tribunal, et je croirai à la puissance de cette liberté.
Remarquez que je dis un tribunal, et que je ne dis pas une tribune.
J'ai appartenu pendant dix-huit ans à des Assemblées délibérantes où la discussion avait le scrutin pour sanction.
Après les plus éloquents discours, la majorité était exactement ce qu'elle était auparavant.
Demandez-le à H. Guizot 1 demandez-le à M. Thiers !
Quand il arrivait à cette majorité de se déplacer, la tribune n'y était jamais pour rien ; le couloir y était toujours pour tout.
Demandez-le à M. Duvergier de Hauranne! demandez-le àH.Duchàtell
Est-ce à dire encore que je ne croie pas au triomphe de la vérité?
Personne n'y croit plus fermement que moi ; mais je n'y crois pas par la même raison que vous.
J'y crois , parce que successivement! toutes les erreurs finissent par s'user, et que, seule, la vérité ne s'use pas.
9 décembre 1861.
Quand Louvel eut assassiné le duc de Berri, a la bonne presse » ne manqua pas d'en accuser a la mauvaise presse » et de dire et de répéter que le poignard de Louvel avait eu pour manche une idée libérale. Est-ce qu'en 1610 le journalisme existait en France? Est-ce qu'une idée libérale avait aussi servi de manche au poignard de Ravaillac? Est-ce que la liberté de la presse existait encore lorsque Louis Xvl porta sa tête sur l'échafaud? ' En 1836, après l'attentat de Fieschi, que fit le ministère de cette époque, présidé par H. le duc de Broglie? 11 fit exactement ce qu'avait fait, en 1820, le ministère qui succéda à celui
1>résidé par M. le duc Decazes : au lieu de se borner à faire e procès de Fieschi et de ses complices, il s'en prit à la presse et présenta contre elle des lois devenues fameuses
* a h. MÉCHtif : Il y aurait une extrême injustice à attribuer à l'affranchissement de la presse les malheurs de ces temps éloignés. Elle eut alors ses excès ; sa licence eut ses crimes ; mais les temps de révolution sont comme les temps de guerre où le juste et l'injuste, confondus, ne laissaient à l'humanité que des douleurs.
» Dans une seule année, le Directoire exécutif supprima soixante journaux et fit déporter cent vingt-huit propriétaires, auteurs ou éditeurs de feuilles publiques. . . Un instant a détruit ce pouvoir sans retour; un homme parait, et déjà il n'est plus...
» Si la presse et la tribune eussent été libres, Louis XVI n'eût pas péri. »
[Moniteur, 1822, pages 96 et 97.)
sous ce nom : Lois de septembre. Si rigoureuses qu'elles fussent, empêchèrent-elles les attentats de se renouveler et de se multiplier ? Cependant ils auraient dû, sinon cesser tout à fait, du moins diminuer en proportion des restrictions mises à la liberté de la presse. Sous un autre régime, où cette liberté a été plus restreinte encore, les mêmes attentats ne se sont-ils pas reproduits?
40 décembre 4802.
M. Nefftzer, ancien rédacteur en chef de la Presse, aujourd'hui rédacteur en chef du Temps, condamné è un an de prison par le tribunal de police correctionnelle de la Seine pour avoir publié, le 10 novembre 1850, sous ce titre coupable : MBSSAGB du PMÉsiDBNT, trois colonnes de citations scrupuleusement fidèles, prend en ces termes la défense des fois répressives en matière de crime et de délits de la presse :
c Autre chose est de montrer que les délits de la presse sont moins dangereux, plus aisément réparables, et par conséquent moins graves que ne l'imaginent les gouvernements, et autre cnose de nier les délits de la presse. Encore une fois, nier les délits du journalisme, c'est nier la responsabilité des Journalistes ; c'est, par conséquent, nier leur liberté et non pas l'affirmer.
» Depuis quand la liberté n'implique-t-elle plus la responsabilité? Et quelle a toujours été, quelle est, dans l'état présent des sociétés, la sanction de la responsabilité morale, si ce n'est la responsabilité judiciaire? »
M. Nefftzer admet la poursuite des délits du journalisme comme Montesquieu admettait la poursuite des crimes d'hérésie et de magie. M. Nefftzer, comme Montesquieu, se borne à demander que la poursuite soit circonspecte.
Un aussi grand esprit que l'auteur de V Esprit des lois, admettre l'hérésie autrement que comme une erreur et la magie autrement que comme ignorance ou imposture, c'est à ne pas le croire ! Ce qui est invraisemblable est cependant vrai.
Ouvrez V Esprit des lois, livre XII, chapitre v, et vous y lirez ce qui suit :
« DE CERTAINES ACCUSATIONS QUI ONT PARTICULIEREMENT BESOIN DE MODÉRATION ET DE PRUDENCE.
» Maxime importante : II faut être très-circonspect dans la poursuite de la magie et de l'iutREsiB. L'accusation de ces DEUX CRIMES peut extrêmement choquer la liberté, et être la source d'une infinité de tyrannies, si le législateur ne sait la borner. Car, comme elle ne porte pas directement sur las actions d'un citoyen, mais plutôt sur