‹ Les droits de la pensée; questions de presse: 1830-1864Chapitre 13 sur 156 · LE DROIT A L'IMPRIMERIE · texte numérisé non relu

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contre elle; et que si elle n'est fausse qu'à demi, il faut bien se garder de commettre l'imprudence de la relever, parce que, si peu qu'il y ait de vrai, ce peu suffira pour se changer on un poids accablant. C'est la calomnie qui fait douter de la médisance. Celle-ci sans celle-là serait toute-puissante. Il ne faut pas médire de la calomnie : elle sert plus souvent quelle ne nuit. La calomnie n'agit que par la vraisemblance. Quel mal peut faire une calomnie invraisemblable? Toujours une calomnie vraisemblable est un avertissement salutaire. Ce qu'il faut redouter dans la presse, ce n'est pas la calomnie : c'est le lieu commun, qui est au sens commun ce que l'hypocrisie est à la vertu. Le lieu commun est un ennemi mortel qu'on réchauffe dans son esprit. Quoiqu'il soit exposé à être traité de paradoxe, c'est un précepte rigoureusement vrai, qu'on ne saurait trop se déner de ce que Ton a nommé : le droit de réponse.

Ce droit, d'ailleurs, n'est pas un droit, car il ne dérive pas de la nature des choses ; c'est un droit factice et exceptionnel. Un causeur vous blesse en racontant sur vous une particularité fausse ou inexacte; pour contredire ou rectifier cette particularité, vous vous servez de votre bouche et n'empruntez pas celle du causeur. Un historien, si vous appartenez à l'histoire, vous juge autrement qu'il ne vous eût convenu d'être jugé; lorsque le livre a paru, qu'il a été publié et qu'il est dans toutes les mains, que pouvez-vous faire contre le livre? Obtinssiez-vous un arrêt qui condamnât l'historien à remplacer par ce qu'en imprimerie on appelle un carton le passage incriminé de son livre, qu'il vous faudrait encore attendre qu'il en fut publié une édition nouvelle, laquelle peut n'avoir jamais lieu. Pourquoi établir entre le journal et le livre une différence et une inégalité que rien ne justifie, car si le journal est présumé se tirer à plus grand nombre que le livre, le livre est présumé devoir survivre au journal? N'existant pas, ne pouvant exister pour les livres, le droit de réponse ne doit pas exister pour les journaux. Il y a plus d'avantage à le rayer de la loi qu'à l'y maintenir. Si vous prenez la peine d'y réfléchir, monsieur le ministre, vous serez certainement de cet avis.

En 1 845 j'écrivais : « Rien de plus contradictoire entre eux que les divers considérants sur lesquels s'appuient les jugements et les arrêts rendus en matière de droit de réponse : les uns retendent outre mesure, les autres le circonscrivent de telle sorte qu'ils le rendent illusoire. On ne sait à quoi s'en tenir des deux parts, ni pour insister ni pour refuser. Trop restreint, le droit de légitime réponse donne à la tyrannie du journalisme tout ce qu'il enlève à la liberté de la presse ; trop étendu, il donne accès à la personnalité, à l'injure et à l'annonce indirecte ». En 1864, plus éclairé encore par vingt années d'expérience ajoutée à l'expérience que j'avais déjà acquise, je vois plus clairement ces deux choses : premièrement, difficulté de tracer une limite au droit de réponse; deuxièmement, effet manqué par la réponse, lorsqu'elle arrive tardivement; — et après jugement elle arrive toujours ainsi .

Des e*aumnriqiié».

Les communiqués sont une des formes du droit de réponse. Les communiqués ont pour fondement Terreur commune qui consiste à croire que le lecteur se souvient le lendemain de ce qu'il a lu la veille dans son journal, et que ce qu'il y a lu il le considère comme vrai. Le lecteur est généralement plus insouciant et moins crédule qu'on ne le suppose. L'inconvénient des communiqués, c'est d'imprimer par leur absence le sceau de la vérité et de l'exactitude a tous les faits que l'administration n'a pas contredits ou rectifiés dans cette forme à son usage. Un communiqué est toujours de la part du fonctionnaire qui l'inflige une justification de sa conduite. Mon avis est qu'un gouvernement a tout à gagner à ne se justifier jamais que par ses actes. Ce qu'un gouvernement a de mieux à faire, c'est de bien gouverner et de laisser dire. Ses œuvres appartiennent à la critique au même titre que les œuvres de tous. Est-ce qu'un grand artiste perd son temps à redresser lés critiques? Est-ce qu'on voit jamais des communiqués s'étaler dans les journaux anglais,

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dans les journaux belges, dans les journaux suisses, dans les journaux américains ? Tout communiqué est toujours un amoindrissement du pouvoir, en ce qu'il trahit de sa part une préoccupation qui le rapetisse.

g V. DE L'ABROGATION DES LOIS SUR LA PRESSE. Le» vrai* termes de la question.

Ainsi, dans cette matière spéciale qui se nomme la « liberté de la presse », même celles des dispositions spéciales qui paraissaient les meilleures ne valent rien. Voilà, monsieur le ministre, la conclusion définitive à laquelle je suis arrivé après trente années de tâtonnements nombreux, d'essais comparés et d'études opiniâtres. Si, prenant en considération la persistance de ces études, vous faisiez au livre que précède cette lettre l'honneur de le parcourir, vous verriez que, par la pensée, j'ai à peu près épuisé, dans le triple cercle rectrictif, répressif et fiscal, toutes les combinaisons législatives. En novembre 1 830, je proposais de substituer à la garantie du cautionnement la garantie du cens et de l'âge

f)rescrits, à cette époque, pour l'éligibilité. En août 1835, ors de la présentation et en concurrence des lois de septembre, je renouvelais cette proposition en la déve1 loppant. Je suppose qu'elle ait été adoptée : que fût-elle devenue avec le suffrage universel, l'abolition du cens et l'abaissement de l'âge de trente à vingt et un ans? A plusieurs reprises, j ai insisté sur la suppression du timbre combinée avec l'augmentation du droit de poste, toujours dans l'intérêt public de la liberté de la presse, jamais dans l'intérêt privé du journalisme, à qui, dans aucune circonstance, je n'ai hésité à dire les vérités les plus dures, même au temps où je partageais sur les journaux l'erreur commune, où je croyais à leur puissance. Je ne suis pas, je n'ai jamais été journaliste, en ce sens que je n'ai jamais partagé l'opinion exagérée que Jes journalistes ont généralement d'eux-mêmes : la cri-

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tique les pervertit et les aveugle presque tous. A force de se montrer intolérants, ils finissent par se croire infaillibles.

Réfutez-vous les uns les autres! Appliquée aux journaux, voilà la loi, toute la loi qui a compté tant de prophètes infidèles à la foi qu'ils ont abjurée dès qu'ils ont été ministres, depuis M. de Broglie, le promoteur des lois de septembre 1835, jusqu'à M. Odilon Barrot, l'auteur de la loi présentée le 25 juin 1849, et renfermant dans son exposé des motifs le passage suivant :

« Lorsque la loi soumet les feuilles périodiques à des mesures de surveillance, il est inconséquent de ne pas soumettre aux mêmes mesures des publications plus dangereuses peut-être par cela seul qu'elles ne sont pas périodiques. »

J'ai cessé de croire à la puissance des journaux, mais je n ai pas cessé de croire à leur intolérance. Le moyen de la combattre ne varie pas : il consiste à multiplier les dissidences et les rivalités en multipliant les journaux, à mettre les journalistes aux prises entre eux et à convertir ainsi la critique convergente en critique divergente et confuse. Hormis celui-là, tous les autres moyens ont été employés et ils ont tous échoué. N'est-ce pas une raison péremptoire pour essayer de faire autrement? L'épreuve en étant faite en temps calme par un gouvernement fort, quel pourrait être le danger de cette épreuve? En droit et pour tous, la liberté de la presse n existe pas en France; mais en fait et pour quelquesuns, elle existe dans la proportion exprimée par ces chiffres : comme 95 est à 100. Que manque-t-il donc pour que la liberté de la presse en France soit égale à la liberté de la presse en Angleterre, en Allemagne, en Belgique, en Italie, en Suisse? Il manque 5 sur 100; mais il suffit que ces 5 manquent aux 100 pour qu'en France la presse soit fondée à dire, tous les jours, sous toutes les formes et sur tous les tons, qu'elle n'est pas libre.

Et, en effet, la tolérance n'est pas la liberté. C'était aussi l'avis de Mirabeau disant :

« L'existence de l'autorité qui a le pouvoir de tolérer attente à la liberté, par cela même qu'elle tolère et qu'ainsi elle pourrait ne pas tolérer. »

Si le gouvernement donnait spontanément à la liberté

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'( de la presse ces 5 sur 100, alors les journaux, pour se

* justifier de rester trop souvent au-dessous de leur tâche, ne pourraient plus se plaindre qu3 la liberté leur man-

i que ; et s'ils en abusaient, ce seraient eux qui auraient à

r redouter les sévérités de l'opinion. Le gouvernement ne

cachant rien dont il ait à craindre la divulgation par la i presse libre, pourquoi paraît -il trembler devant elle

& comme un coupable ? Après douze ans de pouvoir dicta-

t torial incontesté, Tordre serait -il donc encore si mal

affermi et la société si chancelante que la liberté de discussion pût régner partout en Europe, excepté en France? N'y a-t-il pas là pour la France intellectuelle une de ces situations humiliées et humiliantes qu'on ne supporte qu en rongeant son frein, et dont il est facile à corn- 1 prendre qu'on souffre dans son juste orgueil? Si ce n'est

!>' qu'une transition, comment finira cette transition? Pour

* y mettre un terme, existera-t-il jamais un moment plus 6 propice que la pleine maturité d'un règne glorieux? B Laisser passer ce moment sans en profiter, ne serait-ce

* pas une inexcusable imprudence? Ne serait-ce pas s s'exposer à voir encore une fois apparaître ces mots t flamboyants : trop tard!

Ce qu'il y aurait à ne pas faire est simple.

Peu de mots suffisent pour l'indiquer :

Ne plus infliger à la presse ni avertissements, ni suspensions, ni suppressions;

Ne pas verser dans l'ornière des saisies, des poursuites et des condamnations judiciaires avec ou sans jury, ornière creusée de 1815 à 1830 par la royauté de la branche aînée, et de 1830 à 1848 par la royauté de la branche cadette ;

Ne pas continuer de traiter les journalistes en ennemis, ce qui les autorise à agir comme tels par tous les moyens qu'ils peuvent employer plus ou moins impunément.

Le contraire ne serait-il pas à la fois moins usé et plus habile?

Le contraire consisterait, de la part du gouvernement, à associer étroitement les journalistes à sa fortune, à faire que non-seulement ils ne souhaitassent pas un autre

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gouvernement, mais qu'ils craignissent de perdre oçlui sous lequel ils auraient recouvré toute la liberté, celui sous lequel ils n'auraient désormais aucune crainte de la perdre, celui sous lequel ils auraient été exemptés de toutes les charges fiscales et de toutes les chaînes pénales qui pesaient sur eux. En Angleterre , qu'auraient à gagner les journalistes au renversement du gouvernement actuel? Rien. En Belgique, qu'auraient à gagner les journalistes au départ du roi Léopold? Rien. En Italie, qu'auraient à gagner les journalistes au retour de l'ancien roi de Naples, du grand-duc de Toscane, du duc de Modène et de 1 occupation autrichienne? Rien. Aussi ces trois gouvernements ne craignent-ils rien des journaux entièrement libres. En France, qu'auraient à gagner les journalistes au retour de la dynastie de 1 830 ou de la république de 1848? Tout ou presque tout. Us auraient à y gagner de recouvrer la liberté qui leur a été enlevée en 1852* — No pas confondre les journalistes avec les propriétaires de journaux.

Poser la question en ces termes, monsieur le ministre, n'est-ce pas déchirer le voile qui empêchait de la voir distinctement?

De deux choses lune : ou les journalistes ont la redoutable puissance qu'on leur suppose et qu'ils se croient, — ou ils n'ont pas cette puissance.

S'ils l'ont, n'est-ce pas commettre une grosse faute que de se faire d'eux des ennemis mortels?

S'ils ne l'ont point, n'est-ce pas se déconsidérer devant l'histoire que de s'armer de rigueurs contre des fantômes?

Supposez qu'en 1851 , après le coup d'Etat, le président, qui avait prêté serment à la république, troublé et timoré, n'eût pas osé affronter l'épreuve du suffrage universel et demander l'approbation de sa conduite au peuple français : quelle eût été devant la France, devant l'Europe, devant l'histoire, devant lui-même la position de l'élu du 10 décembre 1848, dont les pouvoirs expiraient en mai 1852? Ce défaut de sanction n'eût-il pas été un arrêt de condamnation? Où le prince Louis-Napoléon, devenu l'empereur Napoléon III, a-t-il puisé sa force

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contre les partis, si ce n'est dans la confiance qu'il a témoignée au suffrage universel? Et si cette force n'est pas entière, à quoi cela tient-il, sinon à ce que l'empereur Napoléon III n'a pas eu dans les autres libertés politiques autant de confiance qu'il en avait eu dans le suffrage universel? Il ne faut jamais rien faire à demi. Benjamin Constant avait raison , les événements l'ont prouvé, lorsqu'il disait en 1828 :

« Veut-on ravir aux hommes leuis droits? Il ne faut rien faire à demi. Ce qu'on leur laisse leur sert à reconquérir ce qu'on leur enlève. La main qui reste libre dégage l'autre de ses fers. »

Avant que Benjamin Constant s'exprimât ainsi, Mirabeau avait dit avec non moins de raison :

« Tout peut se pardonner, excepté 1 inconséquence. »

Or quelle inconséquence plus grande que le suffrage universel, que l'entière liberté du vote, sans la liberté de la presse et sans la liberté de réunion? Le gouvernement doit s'y attendre : le suffrage universel, reconnaissant de plus en plus que la liberté de la presse et que la liberté de réunion lui sont aussi nécessaires que les deux yeux à l'électeur pour y voir; le suffrage universel n'aura pas de cesse qu il n'ait réussi à se rendre la vue. Et pour y réussir, qu'aura-t-il à faire? 11 lui suffira de choisir parmi les candidats ceux dont les noms signifieront : Liberté de la presse, liberté de réunion ; il les choisira fatalement, c est -à-dire logiquement. A cet égard la certitude étant entière, ne vaudrait-il pas mieux aller au-devant d'elle et faire spontanément ce qui aura lieu forcément si l'on tarde? La liberté différée, c'est la révolution expectante. Quelles que soient les précautions qu'on ait pu prendre pour réprimer une révolution, on n'est jamais sûr de les avoir prises toutes. Le plus sage est donc de la prévenir en lui étant toute cause légitime d'éclater. Il n'y a rien à risquer et il y a tout à gagner à donner à une nation telle que la France la liberté qui lui appartient. Si peu qu'il lui en manque, elle dira toujours . Ce n'est pas assez ! Mais dès quelle l'aura tout entière, elle ne tardera pas à s'écrier : Cest trop ! Ne vaut-il pas mieux qu'elle dise : Cest trop ! que de dire : Ce nest pas assez! — Dans le premier cas, gouvernement faible et

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précaire ; dans le second cas , gouvernement fort et stable, car nous vivons dans un Siècle où la force des gouvernants se mesure à la liberté des gouvernés.

Comme il a plu souvent d'ajouter au nom de la liberté l'épithète « d'illimitée », beaucoup d'esprits superficiels sont tentés de croire que la liberté est sans bornes et qu elle a des profondeurs inconnues, tandis que rien n'est plus étroitement limité par elle-même que la liberté, quelle qu elle soit. Dans les pays où la liberté de tout dire existe, que dit-on qui dépasse de beaucoup ce qu on dit en France, où cette liberté n'existe pas? Dans les pays où la liberté de se réunir existe, quels ravages exerce- t-el le? N est-ce pas au contraire la soupape par laquelle s'échappe l'excès de vapeur populaire? Contre la liberté du commerce des grains, qui, disait-on, ferait tomber au-dessous de 10 francs le prix de l'hectolitre de blé, sur quels chiffres exagérés ne s'était-on pas appuyé? Depuis qu'elle existe, à quel prix l'hectolitre de blé est-il descendu? Contre la liberté de la boulangerie, contre la liberté de la boucherie, quels arguments n'avait-on pas invoqués? Depuis qu'elles ont triomphé de la réglementation, le pain qu'on achète est-il plus cher et la viande qu'on mange est-elle moins saine? Contre le libre échange, quelles sinistres prévisions n'avait-on pas fait gronder, prévisions qui montraient la France ruinée, la France envahie par les produits de l'Angleterre, la France ne fabriquant plus de fer et en manquant pour armer ses soldats? Depuis que le traité de commerce avec l'Angleterre est en vigueur, la France plie-t-elle, les bras croisés et les mains vicies, sous le poids des importations britanniques? Ses hauts fourneaux sont-ils éteints? Ses maîtres de forges ont-ils déposé leurs bilans? Par contre, le consommateur a-t-il vu tomber à vil prix les objets de consommation? Les Anglais, qui ne permettent pas aux Français d'acquérir en Angleterre de propriétés territoriales, les Anglais abusent-ils de la liberté qu'ils ont d'acheter et de posséder en France des propriétés immobilières? Le sol français est-il en grande partie passé de nos mains dans les leurs? Depuis que les Russes sont en possession de la liberté de s'expatrier, y a-t-il, sous le règne de Tempe-

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reur Alexandre II, beaucoup plus de Russes séjournant à l'étranger qu'il n'y en avait sous le règne de L empereur Nicolas? Depuis au on peut abjurer en France sans s'ex-

f)Oser au péril d être persécuté, exilé, massacré, brûlé, e nombre des protestants a-t-il considérablement augmenté et le nombre des catholiques proportionnellement diminué? Ceux que la liberté épouvante n ont jamais regardé la liberté en face. La liberté dont ils ont peur n'est pas la liberté réelle : c'est une liberté imaginaire, grossie, grandie, dénaturée par la frayeur. Il vous appartient, vous qui avez déjà regardé, mesuré de près la liberté avant de signer avec 1 Angleterre le traité du 10 mars 1860, il vous appartient de ne pas vous arrêter en chemin et de dire à l'empereur la vérité sur la liberté de discussion qui, depuis longtemps, aurait pris son cours paisible si l'on ne se fût pas obstiné à resserrer son lit entre deux rives trop étroites. Liberté endiguée, liberté toujours prête à déborder. Dans votre bouche, monsieur le ministre, la vérité ne sera pas suspecte, car vous n'avez point à craindre qu'on accuse votre esprit d'être absolu et de n'être pas pratique. Le jour où l'Empire s'appuierait sur la liberté, qu'aurait-il à craindre des partis? Qu'est-ce que les partis auraient alors à promettre à la France qu'elle n'eût pas? Auraient-ils à lui promettre plus de gloire? Non; à cet égard l 'empereur, qui a dicté la paix à la Russie et à l'Autriche, à la Chine et au Mexique; n'a laissé rien à désirer à la France. Auraient-ils à lui promettre plus de prospérité? Non; depuis 1 852, le gouvernement a donné à la France toute la prospérité qu'il était au pouvoir d'un gouvernement de donner. Le jour où la presse française saurait que les ministres lisent attentivement les journaux, non plus pour y découvrir une contravention à poursuivre ou un délit à punir, mais afin d'y chercher une idée utile à réaliser, un abus ou un vice à supprimer, qu'est-ce que le gouvernement impérial aurait à craindre de la presse décentralisée? Il n'aurait pas, au contraire, un plus actif auxiliaire. Pour que la presse se régénérât d'elle-même, il suffirait qu'elle ne fût plus ni comprimée ni réprimée. Alors, au lieu de mettre son point d'honneur à critiquer pour renverser,

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elle le mettrait à prévoir et à prévenir pour consolider. Je suis si sûr de l'exactitude de ce que j'avance que, s'il fallait en répondre, je n'hésiterais pas à donner toutes les cautions qui me seraient demandées, quelles qu'elles fussent, sans en excepter ma fortune, ma liberté, ma vie.

De riMpnliiiBce de la pre— c.

Je nie la puissance de la presse au même titre que je nie la puissance du baromètre et de la boussole ; mais bien que je nie la puissance du baromètre, de la boussole et de la presse, je ne nie pas leur utilité.

L'idée de l'impuissance de la presse aboutissant à l'impunité de la presse est comparable à un de ces pylônes du haut desquels l'œil plane au-dessus de tous les obstacles et voit distinctement ce qu'auparavant il ne pouvait apercevoir, même confusément.

Ce que l'idée de l'impuissance de la presse aboutissant à l'impunité de la presse a de véritablement élevé, c'est qu'elle met fin à toutes les contradictions dans lesquelles se sont égarés les esprits les plus fermes et les moins semblables : Condorcet, Chateaubriand, Roy er-Col lard. Benjamin Constant, de Serre, de Broglie, Guizot, Thiers, Odilon Barrot, etc., etc.; c'est qu'elle met fin à toutes les dispositions législatives auxquelles les gouvernements qui se sont succédé en France depuis soixante-quinze ans ont tous demandé leur salut, et qui toutes ont été la perte et la condamnation de chacun d eux : Royauté, République, Directoire, Consulat, Empire, Restauration de 1814, Monarchie de 1830 et République de 1848 ; c'est qu'elle met fin à toutes les frayeurs causées aux plus braves par... un fantôme, par un spectre que j'appellerai le Spectre noir !

Cette opinion, dont la justesse ne m'est apparue tout entière qu'après m'être tenu pendant six années à l'écart des luttes delà presse militante; cette opinion, que je n'ai pleinement soutenue qu'en 1862, Fiévée l'avait exprimée, il y a quarante-cinq ans, le 15 juillet 1819, en ces termes :

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a II ne faut pas attacher aux paroles imprimées une importance qu'elles n'ont pas ; elles tirent toute leur valeur des sentiments, des vérités et des passions qui dominent dans un Etat. Tout le monde se tairait que l'iniquité resterait iniquité, comme la sagesse et la raison ne cesseraient pas d'être, quand l'univers entier s'accorderait pour les nier... Lisez l'Ecriture sainte: elle ne dit nulle part que la liberté

t de la presse perdra les nations ; mais elle annonce avec une autorité

divine, et <jui par conséquent n'a pas encore été démentie, que tout pouvoir qui viole les conditions morales de la société court à sa ruine. Qu'importe ce que les hommes disent et ce que les hommes taisent I La vérité n'est pas dans leurs paroles ; elie est tout entière dans les choses.

» C'est aussi trop mépriser les Français que d'imaginer que, si on

, ne leur disait pas au jour le jour ce qui est faux, injuste ou absurde,

' ils ne le sentiraient pasl

i » Lorsqu'on assemblait les Etats généraux en 1789, sans savoir ce

i qu'on en ferait et uniquement parce qu'on ne savait plus que faire,

les cris d'espérance et de joie de la nation entière et les sinistres présages de quelques hommes instruits ont-ils eu la moindre influence

t sur les résultats? »

■ Lorsque des journalistes ignorants et superficiels m'ac-

t cusaient de paradoxe, c'était de plagiat qu'ils eussent dû

m'accuser, en ajoutant à la citation qui précède les citations et les aveux qui suivent :

Voltaire :

« Y a-t-il quelque prédicant qui ait perdu un florin de sa pension par le débit des œuvres de Spinosa?... Si le moine Luther, si le chanoine Jean Chauvin, si le curé Swingle s'étaient contentés d'écrire, Rome subjuguerait encore tous les Etats qu'elle a perdus... Les trompettes n'ont jamais gagné de batailles ; elles n'ont lait tomber de murs que ceux de Jéricho. »

L'abbé Maury :

u Votre conquête, c'est la liberté de la presse, cette sanction permanente et toute-puissante de l'opinion publique... La presse est libre 1 II suffit ; le genre humain est sauvé t 11 n'y aura plus de despotes. »

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Napoléon I

« La liberté de la prdsse! pourquoi la craindra is-je désormais? Après ce qu'elle a écrit depuis un an, elle n'a plus nen à dire de moi, et il lui reste encore quelque chose à dire de mes adversaires. »

Chateaubriand :

« Une preuve de l'impuissance de la presse se tire du reproche même que vous lui avez fait à l'égard de l'expédition d'Alger ; vous l'avez pris, Alger, malgré la liberté de la presse ! de même que j'ai fait la guerre d'Espagne en 1823, sous le feu le plus ardent de la liberté. »

a ... Les gazettes de M. Fouché nous ont traité comme celles de M. le comte Decazes. Qu'en est-il résulté ? Les personnes qui nous accordaient leur estime ne nous l'ont pas retirée, et l'on a fait lire un peu plus les ouvrages qu'on voulait proscrire. Nous pouvons donc

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assurer que les coups portés à un honnête homme ne font aucun mal. Pœte, non dotet. »

«... Que n'a-t-on point dit, que n'a-t-on point écrit contre M. Pittl Sa puissance en souffrit-elle? sa gloire en fut-elle éclipsée? »

M. de Bonald :

« L'influence des journaux sur les grandes mesures politiques est à peu près nulle. L habile Angleterre traite chez elle les journaux politiques avec une indifférence voisine du mépris. »

La liberté de la presse, dont l'abbé Maury proclamait, en 1789, la toute-puissance avec tant d'enthousiasme; la liberté de la presse, en pleine possession d'elle-même, qui devait <c affranchir le genre humain de tous les despotes » , l'en a-t-elle délivré ?

Tout ce que. de l'aveu de Napoléon Ier, la presse avait imprimé contre lui après sa chute et avant son retour eut-il le pouvoir d'empêcher qu'il ne fût acclamé, le 20 mars 1 81 5, de Cannes à Paris ?

Que devrait-on penser de la puissance d'un prétendu remorqueur qui descendrait le cours d'un fleuve, mais sans jamais parvenir à le remonter ?

Lorsqu'un courant les entraîne, les gouvernements croient que ce sont les journaux qui les emportent : comme les enfants croient, lorsque la voiture dans laquelle ils se promènent est en mouvement, que ce sont les arbres qui marchent.

La méprise est la même.

Ce que les gouvernements appellent la puissance de la presse, c'est la force du courant.

Lorsque les journaux vont dans le sens du courant, ils sont tout-puissants en apparence ; mais veulent-ils lutter contre lui, ils ne peuvent rien en réalité.

Qu'en faut-il conclure ? •

J'en conclus que ce n'est pas des journaux qu'il faut avoir peur, mais que c'est du courant qu'il faut prendre garde.

L'impuissance de la presse, attestée par tous les faits, n'est plus seulement en moi une conviction; elle est une certitude. Le jour où la certitude d'un seul sera devenue la certitude de tous, ainsi que cela a été le sort des vérités crépusculaires, commençant toutes par être niées et finissant toutes par tomber à l'état de banalités, on ne com-

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prendra plus et on croira à peine que la parole, sous aucune forme, ait jamais constitué Une contravention, un délit, un crime !

De la peur causée par la presse.

Comprend -on aujourd'hui qu'il se soit trouvé des gouvernements assez poltrons pour livrer aux tribunaux et des magistrats assez ignorants pour condamner à mort des suspects et des accusés de sortilège?

Cependant, à l'époque où Jeanne Darc, en 1431, fut condamnée à mort et brûlée comme sorcière; à l'époque où Bodin, le Montesquieu, le Vico, le Herder, le Turgot, le Malesherbes, le Quesnay, l'Adam Smith du seizième siècle, l'auteur dé la République , de la Méthode pour étudier l'histoire, faisait paraître, en 1580, son traité intitulé la Démonotnanie ; même à l'époque où Montesquieu Eubliait, en 1 748, V Esprit des lois, ouvrage immortel dans jquel il rangeait parmi les crimes la magie à côté de l'hérésie, recommandant seulement d'être « très-circonspect dans la poursuite » \ à quelles huées de l'incrédulité, à quelles colères de l'intolérance, à quelles rigueurs de la pénalité ne se fût pas exposé l'homme de courage et de ton sens qui, bravant le danger d'être accusé d'insulte et de défi aux lois alors existantes, eut été assez audacieux pour soutenir hautement qu'il n'était pas vrai que les sorciers eussent la puissance que leur attribuait 1 ignorance des gouvernements, égale à l'ignorance des magistrats et celle-ci égale à l'ignorance des peuples! Pierre d'Apono, médecin italien, ayant osé. au commencement du quatorzième siècle, contester la réalité de la sorcellerie, n'eùt-il pas été brûlé si la mort ne fût venue à temps l'enlever à l'exécution de l'arrêt et aux flammes du bûcher? En 1 553, en plein seizième siècle, Guillaume de Lure, docteur en théologie, ayant nié la puissance de la sorcellerie, ne fut-il pas brûlé vif? Son incrédulité ne

i « Maxime importante : H faut être très-circonspect dans la poursuite de la magie et de l'hérésie. *>

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