‹ Les droits de la pensée; questions de presse: 1830-1864Chapitre 132 sur 156 · L. H. BONAPARTE · texte numérisé non relu

L. H. BONAPARTE

Si ma bonne foi était douteuse, ce seul fait suffirait et devrait suffire pour lélever au-dessus de toute accusation injurieuse ; car convenez qu'il est impossible d'avoir oublié, quatre jours après lavoir lu, ce mémorable paragraphe qui renferme en six lignes toute la politiaue nouvelle.

Mais c'est précisément parce qu'aucun de nous n'a admis la possibilité d'une méprise sérieuse, que nous avons été amenés à chercher les moyens de faire lire au lecteur ce que vraisemblablement il n'eût pas relu sans un titre qui attirât son attention, et sans quelques lignes qui attirassent sa curiosité.

Ainsi s'explique tout naturellement par l'improbabilité môme de la méprise l'excès de soin qui m'est imputé comme un délit.

Je vous devais, ie me devais à moi-même ces détails préliminaires.

Ici, je franchis le seuil de la cause et j'entre pleinement dans la défense.

Une accusation infiniment plus grave que celle que repousse la Presse en ce moment pèse sur elle depuis le lendemain de l'élection du 10 décembre 4848 :

On l'accuse d'avoir abandonné sans motif M. Louis Bonaparte, qu'elle avait appuyé sans hésitation.

On l'accuse a inconséquence et de versatilité.

Eh bien ! la Presse a voulu prouver avec éclat, avec retentissement, que cette accusation n'était pas fondée; que si on avait changé de convictions, de sentiments et de langage, ce n'était pas dans les bureaux de sa rédaction.

Le candidat dont la Presse a soutenu la candidature, en s'exposant à tous les risques, à tous les périls, à toutes les haines, à toutes les vengeances d'un temps de révolution, ce candidat est celui qui nous remettait, en novembre 1849, pour les faire paraître dans nos colonnes et les faire parvenir à dix millions d'électeurs, les extraits de ses œuvres, qui viennent de vous être lus par le ministère public. Ces extraits, d'abord simplement manuscrits, puis timidement autographiés, plus tard lithographies et enfin imprimés, nous étaient garantis comme l'expression sincère de sa pensée et de son cœur, de ses opinions et de ses sentiments. Nous l'avons cru ; et c est parce que nous l'avons fermement cru que nous n'avons pas hésité à revêtir de notre acceptation ces traites tirées sur les électeurs. Peut-être n'estil pas inutile de rappeler aujourd'hui que la Presse a été le premier journal qui ait osé prendre l'initiative et assumer le responsabilité d'une candidature dont, plusieurs jours après, le Constitutionnel ne se hasardait encore à parler qu'en ces termes pleins de circonspection :

« Leprlnce Louis-Napoléon est l'autre candidat. C'est un JEUNE HOMME encore inconnu au pays, qui porte un nom immortel, le plus grand nom de nos annales. Le nom et la descendance suffisent en fait

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à dire que nier les crimes du journalisme, c'est nier la responsabilité des journalistes; plus crue jamais il persiste à déclarer qu'il faut punir la nouvelle fausse, — comme celle pour laquelle le Temps a été très-récemment puni, — au lieu de se borner à la rectifier ; qu'il faut emprisonner

d'hérédité monarchique. Hait m président de république, qui agit par lui-même, qui dirige sous sa responsabilité le gouvernement du pays, qui rend compte à l'Assemblée ou h la nation de chacun de ses actes, ne doit-il pat être tune des capacités Us plus éprouvées?

m TOUTEFOIS, d'après les renseignements qui nous sont transmis des départements, d'après les informations que nous pouvons recueillir, il parait certain qu'il existe dans la nation un grand entraînement yen cette candidature. La France, qui a beaucoup souffert de- Ï>uis huit mois, semble chercher, dans la République, ce qui ressemble e moins aux gouvernements qui ont régi les affaires depuis huit mois. Elle xm en ce moment, bien plus qu'elle r'affuuib. Telle paraît être l'origine du courant spontané qui porte aujourd'hui un grand nombre de suffrages vers le nom de ce candidat. Le prince Louis-Napoléon sera très-probablement nommé. ■

Plus tard, le 25 novembre, M. Odilon Barrot lui-même, dans une lettre qu'il adressait à la Presse, ne s'expliquait encore qu'avec cette réserve extrême :

• J'aurais, comme vous, préféré toute autre candidature; mais obligé, en définitive, à me prononcer entre les deux seuls noms qui aient chance de sortir du scrutin, je vous dirai, pour répondre a votre confiance, après bien des hésitatiohs, que je me déciderai piobablembiit en faveur de Louis-Napoléon... »

Comparez, messieurs les jurés, comparez ce langage indécis que tenait le Constitutionnel et M. Odilon Barrot, le 25 novembre 1848, avec le langage résolu que tenait la Presse dès le 26 octobre, dès le lendemain du vote de la Constitution.

Le 26 octobre 1 848, voici en quels termes la Presse posait la candidature de Louis Bonaparte :

• L'Assemblée nationale a décidé que la république aurait un président, et que le président serait nommé par le suffrage universel ; il n'v a plus qu'à jeter les yeux devant sol et qu'à se demander: La nécessité d'élire un président étant donnée, quel est celui d'entre tous les candidats qu'il convient de choisir? C'est en descendant au fond de cette .question, c'est en la retournant sous toutes ses faces, c'est en la mûrissant par la réflexion et par la discussion, que s'est formée et que s'est affermie notre conviction qu'il n'y avait pas à balancer enire M. Louis-Napoléon et ses compétiteurs. Il détend la situation trop fortement tendue, il aplanit les difficultés. 11 n'en crée

{>as; 11 facilite les solutions dans l'avenir, Il n'en complique aucune; I n'a pas eu de commandement militaire qui doive inspirer la crainte d'un ascendant sur l'armée, dont il serait tenté d'abuser.

» Plus la majorité qui relira sera considérable , et plus elle lui rendra la tâche facile, en lui donnant la force de résister à toutes lea exigences impatientes, excessives, prématurées. Ainsi, plus la pyramide est large dans sa base, et moins elle est aisée à ébranler et a renverser. Il ne saurait donc y avoir d'hésitation; toutes les classes, toutes les opinions doivent se réunir pour n'avoir qu'un seul candidat, afin que l'épreuve qui nous reste à traverser soit décisive. Or, s'il est un candidat dont le nom se prête miraculeusement, Il faut le dire, à cet acco**d de toutes les opinions et de toutes les classes, c'est le candidat qui s'appelle Louis-Napoléon Bonaparte. »

En réimprimant, en novembre 1850, sous une forme saisissante,

QUESTIONS DE P1BSSE 4»

la proposition erronée, et non se borner à la réfuter; il n'admet pas que toute la loi sur la presse soit renfermée dans ces admirables paroles du Christ, que j'ai déjà citées : t Si j'ai mal parlé, répondez-moi; sifai bien parlé, pour» quoi me frappez-vous ? » Moi, au contraire, plus que ja*

les mômes écrite, les mêmes passages que M. Louis Bonaparte la priait de publier en novembre 1848, ce que la Presse a voulu, celait mettre en regard les deux politiques, la politique du Candidat et la politique de l'Elu, afin que chacun se rendit exactement compte pourquoi la Preste avait appuyé Tune et pourquoi elle avait abandonné l'autre?

Qui donc, dans cette enceinte, oserait dire que ce n'était pas le droit de la Presse, sou droit de légitime de défense, chèrement acheté, chèrement payé?

Mais ce mobile personnel n'est pas le seul gui a déterminé la Preste à donner au choix des citations qu'elle a fait un titre dont Tunique but était d'empêcher qu'elles ne passassent inaperçues. Un autre mobile plus élevé, un mobile politique l'a fait encore agir. Faut-il le dire à cette audience? la Presse , qui se souvient de tout ce que M. Louis- Napoléon Bonaparte a écrit, de tout ce qu'il lui a dit; fa Presse, qui sait de Quelles intrigues et de quelles embûches il est entouré ; la Presse n a jamais cessé d'espérer qu'il reviendrait aux opinions qu'il professait et aux sentiments qu'il épanchait il y a deux ans. Ces opinions, c'étaient les vraies: ces sentiments, c'étaient les bons. J Ignore, messieurs les jurés, dans quels rangs politiques le sort est aile vous chercher; mais ce que je sais, c'est que je ne voudrais devoir à aucune capitulation de principes un verdict d'acquittement. Sachez-le donc : la Presse, que je représente, après avoir tout fait pour sauver la monarchie, aveuglée par une majorité satisfaite, n'épargnera rien pour sauver la république, exposée au même péril par ta même politique, par le même optimisme. La Presse croit que la majorité se trompe en suivant la même route qui, deux fois déjà, a conduit la France à la révolution de 1830 et à la révolution de 1848. La Presse croit, et je crois fermement avec elle, que ce n'est qu'en s'attachent étroitement à la république démocratique qu'on parviendra à détourner une révolution implacable. Aussi la Presse a-t-elle applaudi, sans hésitation, à la franchise des déclarations qui ter» minent et résument le Message du 12 novembre. Le Message de la veille n'eût pas paru dans la Presse, si elle avait connu les termes du Message du lendemain, par lesquels le premier magistrat de la république, en rappelant son serment, le renouvelle et le resserre.

Que le Message de la veille ait ou non exercé de l'influence sur la rédaction du Message du lendemain; peu importe! Le but que s était proposé la Presse a été atteint en partie.

Le Message de la veille est accuse dans ma personne :

Premièrement, de publication faite de mauvaise foi;

Deuxièmement, de nouvelle fausse ;

Troisièmement, de fabrication de pièce falsifiée et mensongèrement attribuée à un tiers.

Lesquelles nouvelle et pièce étaient de nature à troubler la paix publique.

A cette accusation, je réponds :

Premièrement, si la France a oublié, en novembre 18(0, des écrits

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mais, après avoir eu M. Nefftzer pour contradicteur, je demeure fermement convaincu que les prétendus crimes et délits de la parole parlée, écrite, imprimée, sont des crimes et des délits aussi imaginaires que les crimes d'hérésie et de magie, condamnés par Montesquieu, demandant seule-

tirés et distribués, en novembre 1848, à des milliers d'exemplaires, des écrits qui étaient des promesses ; plus que des promesses, des engagements; plus que des engagements, des gages; est-ce ma faute, et peut-on m'imputer comme un délit de mètre souvenu seul de ce que nul n'aurait dû oublier? L inculpation de mauvaise foi n'est donc pas sérieuse. II n'y a, il ne saurait y avoir d'inculpation grave et méritée que celle qui, s'adressant à mes accusateurs, leur reprocherait d avoir sitôt manqué de mémoire.

Deuxièmement, Nouvelle veut dire (Dictionnaire de l'Académie en main) : premier avis d'une chose arrivée récemment. Est-ce qu'il y a rien qui ressemble à une nouvelle, à une chose arrivée dans les cinq colonnes dont se compose le morceau de littérature politique offert le 11 novembre par la Presse à ses lecteurs?

Troisièmement, est-ce qu'il y a dans ce morceau de littérature politique une seule phrase, un seul mot qui ait été attribué à M. Louis-Napoléon Bonaparte et qui ne lui appartienne pas?

Une note communiquée, une note officielle a reconnu que « l'article » publié par la Presse, sous le titre de Message, n'est autre chose

» QUE LA RÉUNION DBS FRAGMENTS EMPRUNTÉS A DIVERSES PUBLICATIONS » FAITES A DIFFÉRENTES ÉPOQUES PAR M. LE PRÉSIDENT. » Cette note a

restitué à l'article son véritable nom. Elle le qualifie de compilation.

Cette compilation était-elle de nature à troubler la paix publique?

Toute la question est là, car le rapport de M. Combarel de Leyyal, qui fait corps avec la loi du 27 juillet 1849, est formel; il s'exprime ainsi :

• Les deux caractères essentiels du délit, c'est que la publication de pièces et de nouvelles fausses soit faite de mauvaise foi , et que leur nature soit propre à troubler la paix publique; c'est l'objet de l'article 4. Pour en préciser le sens, la commission a proposé de substituer aux mots : aveu intention de troubler la paix publique, ceux-ci : DE nature à troubler la paix publique. »

D'abord, la pièce n'est pas fausse ; : Ensuite, elle n'a pas été publiée en mauvaise foi ;

Enfin, elle n'était pas de nature à troubler la paix publique. • Non, mille fois non ! elle n'était pas de nature à troubler la paix publique.

Pesez, messieurs les jurés, pesez tous les termes de cette pièce, et vous ne trouverez pas une ligne, pas une pensée qui n'exprime et ne respire le sentiment le plus pur de la paix et de la concorde.

La politique aveugle et passionnée qui voudrait jeter le gant à l'Europe et détrôner tous les rois y est condamnée. On n'y vante que la politique prenant pour règle : Pas de paix sans honneur, pas de guerre universelle.

Comment, je vous le demande, une telle déclaration serait-elle de nature à troubler la paix publique?

Onylit:

.« C'est une grande et sainte mission, bien digne d'exciter l'ambition dés nommes, que celle qui consiste a apaUet l$$ haines, à guérir les

ment que la poursuite en fût circonspecte; plus que jamais je persiste à penser que ce qu'il y a de mieux à faire à regard de la nouvelle fausse, c'est de la rectifier, au lieu de la punir; à l'égard de la proposition erronée, c'est de la réfuter, au lieu de l'emprisonner ; à l'égard du mensonge, c'est

blessures, à calmer les souffrances de l'humanité, en réunissant lei citoyens d'un môme pays dans un intérêt commun, et en accélérant un avenir que la civilisation doit amener tôt ou tard. »

Gomment! c'est d'une pièce où tout est à l'unisson de cette citation qu'on ose dire qu'elle est de nature à troubler la paix publique ! Permettez-moi de vous le demander, vous qui m'accusez, vous qui m'avez traduit à cette barre, à quelle opinion, à quel parti politique appartenez-vous donc?

liais il faudrait citer ici et relever la pièce tout entière ; ce serait trop long. Je défie qu'on y trouve un seul mot qui soit de nature à troubler la paix publique ; et, en effet, a-t-elle été troublée? — Non ; nulle part et pas un seul instant.

Je ne le nie pas, je ne veux pas le nier: une certaine émotion, une certaine curiosité ont été éveillées dans les esprits. Ce iour-là, lundi 11 novembre, le 5 pour cent a baissé de 15 centimes, et le 3 pour cent de 10 centimes, à la Bourse; mais est-ce que le 30 octobre 1849, le 5 pour cent n'avait pas baissé de 40 centimes et le 3 pour cent de 15 centimes, sur le seul bruit que le président de la république avait fait appeler M. Armand Marrast, et que le cabinet Odilon Barrot allait être changé? (Voyez le bulletin de la Bourse du 30 octobre.} Mais est-ce que le Message du 31 octobren avait pas produit la plus vive émotion? Donc, si je suis coupable d'avoir causé une certaine émotion, le président de la république ne le fut pas moins que moi le 31 octobre 18491 Vraiment, en serions-nous donc arrivés à pousser 1 idolâtrie de l'immobilité jusqu'à déifier la paralysie du corps et de la langue?

Est-ce que le vendredi, S novembre dernier, le Journal de* Débats n'a pas produit l'émotion la plus vive en livrant à la publicité de ses colonnes le récit qualifié le jour même, par M. Carlier, de Mystification? Est-ce que le récit qualifié de Mystification n'a pas causé à la Bourse une immense rumeur? Dans la Bourse du 9 novembre, le 5 pour cent a baissé de 70 centimes et le 8 pour cent de 40 centimes.

A-t-on poursuivi le Journal des Débats? Va-t-on traduit devant le jury, sous la grave inculpation d'avoir accueilli une nouvelle fausse de nature à troubler la paix publique? — Non. Là, cependant, il s'a-

Sissait, non pas d'un projet, non pas d'une œuvre philosophique, mais 'un lait, mais d'un assassinat I

En vérité, messieurs les jurés, plus je cherche à nrexpliquer la réalité de l'imputation sous laquelle je parais devant vous, moins je parviens à la comprendre.

C est la deuxième fois, cette année, que la Presse est traduite devant le jury ; le 25 janvier 1850 elle a été acquittée. Elle n'est pas plus coupable aujourd'hui, 18 novembre, qu'elle ne l'était le 25 janvier. Pourquoi ces poursuites oui ont le caractère de la persécution? Pourquoi cette citation à trois jours de date, quand la même rigueur n'a été déployée ni à l'égard de VOpinion publique, ni à l'égard de Y Assemblée nationale, assignées depuis un mois?. Est-ce donc qu'on ne pardonnerait pas à la Presse le concours intrépide et désintéressé qu'elle a prêté à réfection de M. Louis Bonaparte? Est-ce qu'on espérerait,

MO

de le confondre avec la vérité, au lieu de le museler; à l'égard de la diffamation, c'est de la subir au lieu de la flétrir; à l'égard de la calomnie, c'est de la laisser tomber, au lieu de la relever.

Le journaliste qui calomnie, le journaliste qui diffame, le journaliste oui injurie ne nuit qu'à lui-môme.

Qu'on le laisse donc en toute liberté injurier, diffamer, calomnier. Celte liberté sera son châtiment. Plus il aura calomnié, plus il aura diffamé, plus il aura injurié, et plus promptement il sera jugé, plus sévèrement il sera condamné. Ce ne sera finalement qu'à sa considération qu'il aura porté atteinte.

Ce que ne feront plus les lois, alors les mœurs le feront. Le calomniateur, le diffamateur, l'insulteur sera condamné, sans juges, au régime cellulaire en pleine société. Il sera condamné à l'isolement. On ne l'enfermera plus, on le fuira.

L'honnête homme n'a rien à craindre de la calomnie. Elle est plutôt, et plus souvent, un phare qu'un écueil. Elle montre de quel côté serait le danger, si l'on n'y prenait garde. Il suffit de n'y point répondre pour qu'elle tombe. Y répondre, c'est la relever : elle ne résiste pas au dédain. Qui, plus ou moins, n'a pas été calomnié? La calomnie est une loi sous laquelle tout le monde a passé, passe ou passera. Ce ne sont pas les journaux qui l'ont inventée. La calomnie a été calomniée par Beaumarchais. Qu'on y regarde bienl De la calomnie. — ne pas confondre la calomnie avec la diffamation! — il ne reste rien que la confusion, l'impuissance et la honte du calomniateur.

Si j'ai tort, alors la meilleure législation contre la liberté de la presse, il faut qu'on en convienne, est l'inlerdiction de l'exercice de cette liberté ; sinon cette interdiction, tout au moins la censure; sinon la censure, tout au moins le régime préventif. Car c'est un axiome généralement admis que mieux vaut prévenir le mal que le réprimer.

en entassant persécutions sur persécutions, lasser notre impartialité et nous ôter la modération qui fait notre force? Si c'est là le but que l'accusation se propose, on n'y réussira pas, messieurs les jurés.

Je terminerai cette courte et simple défense par ces mots que je m'approprie : « Toute vérité opprimée est une foi ce qui s'amasse, un » jour de triomphe qui se lève. Je ne serais pas un homme politique » si je ne savais pas l'attendre. »

Ces paroles étaient prononcées, le 23 juin 1847, à la barre de la Chambre des pain», pir M. de Girardin. Sept mois après, jour pour jour, le 23 février 1848, la force s'était amassée, car la révolution avait éclaté.

Le régime préventif admis, le plus rigoureux sera le plus efficace, le plus efficace sera le meilleur.

S'il n'y avait plus au monde que des Abeilards, la grosse question des entants trouvés serait tranchée.

Si nul ne pouvait imprimer ce qu'il pense, il n'y aurait plus ni crimes ni délits de la parole.

D'où vient cependant que partout , en matière de presse, le régime préventif tend à faire place au régime répressif?

Contradiction humaine I contradiction sociale!

Le régime préventif peut se défendre; le régime répressif ne se défend pas. Tout le condamne. C'est l'impuissance érigée en loi.

Il n'empêche rien de ce qu'il a la prétention d'empêcher.

Il ne protège pas les gouvernements contre les attaques qu'ils ont encore la naïveté de craindre.

11 ne protège l'individu ni contre la calomnie, qui est le fait faux rendu vraisemblable, ni contre la diffamation qui est aussi le fait vrai rendu punissable.

S'il sert à quelque chose, il ne sert qu'à rendre l'attaque plus habile, la calomnie plus perfide, la diffamation plus insaisissable.

Ne punissant que la maladresse, il aboutit à l'impunité par la dextérité.

C'est la loi de Sparte, qui ne punissait pas le voleur parce

3u'il avait volé, mais parce qu'il s'était laissé prendre penant qu'il volait.

Ai-je tort de condamner le régime préventif? Soil. Je veux prouver qu'il n'y a rien de plus tolérant que les esprits absolus, car ils ne cherchent toujours en tout et partout que le vrai.

Je vais donc admettre le régime répressif.

Quel sera-t-il?

Sera-ce le régime commun ?

Sera-ce un régime exceptionnel ?

Si c'est le droit commun qui est appliqué aux crimes de la presse, dans les pays où la justice a la publicité pour garantie, qu'arrivera-t-il? Il arrivera cette inconséquence que le mal s'aggravera par sa répression, puisqu'une publicité infiniment plus grande sera donnée par la publicité de l'audience et des comptes rendus à la publicité incriminée.

Au journaliste qui aura attaqué, injurié, diffamé, calomnié, se joindra l'avocat qui attaquera, injuriera, diffamera, calomniera impunément pour établir et démontrer que le journaliste, son client, n'a point calomnié, n'a point diffamé, n'a point injurié, n'a point attaqué, qu'il n'a franchi

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ni les limites de la loi, ni outrepassé les bornes de la vérité.

Qu'aura gagné le diffamé à faire punir le diffamateur ? — Il aura gagné d'avoir été diffamé par deux au lieu de n'être diffamé que par un seul I II y aura gagné d'avoir donné à la diffamation une plus grande étendue ou une plus grande consistance.

Cela est si vrai que, dans tous les pays où la presse est assujettie au droit commun, personne n'est assez inconsidéré pour y recourir. On a reconnu que c'était se jeter à l'eau de peur d'être mouillé. On ne s'y jette plus, ou tout au moins il n'y a plus que les Gribouilles, c'est-à-dire les imbéciles, qui s'y jettent encore de loin en loin.

Si le droit commun, comme en Angleterre, appliqué aux crimes et délits de la presse est condamné par l'expérience et par la logique, le régime exceptionnel, comme en France, est-il préférable ?

Un nomme sera accusé d'avoir conspiré ou d'avoir assassiné : il jouira de la double protection, de la double garantie du jury et de la publicité du compte rendu judiciaire. Un journaliste sera accusé d'avoir émis une doctrine qualifiée dangereuse ou d'avoir articulé un fait réputé diffamatoire : il sera traité plus sévèrement que le conspirateur ou l'assassin : il n'aura pas la garantie du jury; il n'aura pas la garantie de la publicité du compte rendu judiciaire; il sera étouffé entre les deux portes du prétoire.

Il faut donc choisir, si on l'ose, entre deux conséquences également monstrueuses. J'y échappe en concluant à l'impunité de la pensée, à l'impunité de la parole, à l'impunité de la presse.

A-t-on jamais fait des lois contre les flatteurs? — Non.

Pourquoi donc en faire contre les journalistes ?

Les journalistes seraient- ils plus dangereux que les flatteurs?

Si la liberté de la flatterie existe impunément, pourquoi la liberté contraire n'existerait-elle pas impunément aussi, ne fût-ce qu'à titre de contre-poids ?

En résumé et pour finir, ce que je demande est- il excessif, subversif, étrange, absurde?

Je demande pour les journalistes, dans l'avenir, l'impunité dont les flatteurs ont joui dans le passé, dont ils jouissent dans le présent, dont ils ont joui et jouiront de toute éternité.

En France, tout est organisé judiciairement pour chercher et découvrir dans les journaux, dans les brochures,

dans les livres, l'idée, la phrase, le mot qui peuvent être érigés en crime ou en délit et donner lieu, contre l'imprimeur que la loi transforme en auteur, et contre l'auteur que la loi tranforme aussi en complice, à une condamnation aussi justement méritée que les condamnations autrefois prononcées contre les sorciers pour crime de sortilège ou contre les hérétiques pour crime d'hérésie; rien n'est organisé àdministrativement pour chercher et trouver dans les livres, dans les brochures, dans les journaux, l'idée juste ou l'avis utile qui pourraient s'y rencontrer. La peine est admise, la récompense ne l'est pas. Il paraît tout simple de poursuivre et de juger, de condamner et de punir l'écrivain, de le faire asseoir sur le même banc que le voleur et de l'enfermer dans la même prison ; il n'est encore venu à la pensée d'aucun gouvernement d'encourager, de récompenser, d'utiliser le penseur, d'en faire une force sociale. O contradiction humaine I Ou les écrits n'ont aucune puissance, alors ils n'ont aucun danger; ne les punissez donc plusl ou, s'ils ont la puissance de nuire, ils ont la puissance de servir; alors servez-vous-en doncl II faut choisir entre ces deux règles de conduite. Parce que les gouvernements se croient infaillibles en matière d'erreur et de vérité, cela ne suffit pas pour qu'ils aient raison d'être inconséquents.

Quoi, plus .de crimes! plus de délits de presse! plus de pénalité!

— Non : ce sont les procès intentés aux journaux, ce sont leur condamnation ou leur acquittement qui ont fait croire à leur danger, conséquemment à leur puissance. Le jour où, en matière de presse, l'impunité systématique succéderait à la pénalité judiciaire et l'indifférence du pouvoir à l'intolérance du gouvernement, les journaux ne pèseraient plus rien dans la balance de l'opinion publique, et l'on serait bien étonné de voir que les dangers en étaient aussi imaginaires que les délits. Depuis qu'on ne brûle plus les sorciers, il n'y a plus de sortilèges.

La liberté de la presse complétant la liberté du vote : Qu'aurait alors à dire la presse légitimiste en faveur de M. le comte de Chambord?

— Rien.

Ou'aurait alors à dire la presse orléaniste en faveur de M. le comte de Paris?

— Rien.

Qu'aurait alors ^ dire la presse républicaine en faveur de ses divers prétendante à la présidence de la république,

visant tous temporairement à la dictature, et aboutissant tous successivement à la proscription mutuelle, n'ayant de communes entre eux que ces deux idées de la dictature et de la proscription, si toutefois le nom d'idée peut être jamais donné à la violence ?

— Rien.

N'ayant plus rien à dire, parce qu'elles n'auraient plus rien à taire, que ferait la presse légitimiste? que ferait la presse orléaniste? que ferait la presse républicaine?

Elles referaient ce qu'elles firent en 1848, elles se recoaliseraient contre la presse dite socialiste, et s'appliqueraient à démontrer, ce qui serait facile, que le socialisme, — étant le nom sous lequel s'abritent les systèmes les plus opposes, à partir de l'individualisme le plus pur pour arriver jusqu'au communisme, — n'est pas un système, mais la négation de tous les systèmes.

De son côté, la presse socialiste s'appliquerait à démontrer que la presse légitimiste, que la presse orléaniste et que la presse républicaine, n'ayant plus de cocarde à mettre ni au chapeau ni dans la poche, et n'ayant ni séparément, ni ensemble, hors leurs traditions, aucune idée, n'ont aucune raison de survivre à leurs partis.

La presse se diviserait donc en presse dite socialiste et en presse antisocialiste : celle-ci s'inspirant du passé et criant à la licence ; celle-là s'inspirant de l'avenir et criant à l'ignorance!

En quoi ces deux presses, étant deux négations, se neutralisant conséquemment l'une l'autre, celle-ci niant ce que celle-là aurait affirmé, entraveraient-elles le gouvernement dans sa marche ? Qu'on me le dise ! Ne pouvant pas me le dire, on tourne l'interpellation et on me répond : Mais les ouvriers liraient de préférence les journaux socialistes ! — Je ne le nie pas. Où serait le mal? où serait le danger? L'ouvrier qui lit et qui s'instruit, qui réfléchit et qui discute, s'éloigne du cabaret pour s'approcher de la caisse d'épargne; or l'ouvrier qui possède ou qui e*t sur le point de posséder un coupon de rente est bien près d'être a un bourgeois » ; il est bien près d'en avoir aveuglément tous les instincts conservateurs ! Aux jours des grandes épreuves, ce qu'il y a de plus à redouter, ce n'est pas l'ouvrier qui lit et qui pense, c est l'ouvrier qui ne lit rien et qui croit tout. Le plus grand péril qu'il y ail à redouter de la part d'un peuple, ce n'est pas sa colère.

Mais je suppose que je me trompe : je suppose que la liberté impunie de la presse ne soit pas l'impuissance con-

QUESTIONS DE PMSSE 445

Btaiée de la presse; je suppose que cette liberté ait d'autres dangers que des daugers imaginaires; je suppose que M. de Cassagnac ne suffise pas à contredire M. Proudhon, que M. Veuillot ne suffise pas à réfuter M. Vacherot ; je sup-

ntout, je suppose que l'esprit de discussion mène par temin le plus court à l'esprit d'insurrection : où serait le péril sous un gouvernement qui n'aurait qu'un ordre à donner à son ministre de la guerre pour clore l'expérience ? Dans tout procès de presse intenté par le gouvernement h un journal, il y a deux prévenus. Si le journal est acquitté, le gouvernement est condamné ; si le journal est condamné, le gouvernement est acquitté. Hais, dans l'un comme dans l'autre cas, le gouvernement s'est exposé à ce qu'on le jugeât. Or c'est là un risque que je ne voudrais pas qu'un gouvernement courût. Je compare la liberté d'écrire, je compare la liberté de discourir au bruit que produit la détonation d'un fusil qui n'est chargé qu'à poudre. Qu'est-ce qui fait la puissance de l'arme à ieu? — C'est la bourre, c'est le plomb. Qu'est- ce qui fait la puissance de la liberté de discourir? — C'est le scrutin. Qu'est-ce oui fait la puissance de la liberté d'écrire? — C'est le verdict. Je dis le verdict, parce qu'aussitôt que les journaux auront obtenu de n'être plus avertis par les bureaux, mais d'être jugés par les tribunaux, ils n'auront pas de cesse qu'ils n'aient obtenu de n'être plus justiciables que du jury, comme en Angleterre, comme en Belgique, et même comme en France avant le décret du 17 févner 1852. Quel est le moyen d'échapper au rétablissement du jury en matière de presse ? Il n'y en a pas d'autre que celui que j'ai indiqué : l'impunité 1

H décembre 1861.

La Gazette de France me demande de lui donner une définition de la liberté de la presse :

a Qu'est-ce que cela : La liberté de la presse, » prise isolément? M. de Girardin devrait bien un jour finir par en donner une définition. Pour nous, nous le répétons, nous croyons qu'il n'y a rien de plus fâcheux que d'établir des catégories de liberté, et de laisser croire que dans une société toutes les libertés ne sont pas solidaires. Nous ne croyons pas plus à la théorie enseignant qu'il y a plusieurs libertés, qu'à la théorie enseignant qu'il y a deux morales. »

Pourquoi la Gazette de France ne me demande-t-elle pas une définition de la magie? Est-ce que la meilleure, la plus précise de toutes les définitions de la liberté de la presse

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n'est pas celle que j'en ai donnée en ces termes : Vimpunité de la presse ?

Que la Gazette de France veuille bien se reporter à ce que j'ai écrit en 1857 dans ses colonnes, alors qu'elle avait pour rédacteur en chef un écrivain d'une rare courtoisie et d'un grand talent, M. de Lourdoueix, et elle verra que plus qu'elle encore je crois à la solidarité de toutes les libertés, puisque je crois à la liberté une et indivisible. Répéter ce qu'on a dit, le répéter encore, le répéter toujours, le répéter sans cesse, le répéter sans fin et toujours en vain : de votre propre aveu, voilà donc le journalisme et sa tâche quotidienne I

La Gazette de France, qui n'admet ni l'impuissance ni l'impunité de la presse, n'admet pas davantage que le gouvernement ait une presse auxiliaire directement inspirée et une presse réfractaire administrativement contenue.

Il faudrait cependant être logique. <

Si la presse est une puissance, si elle grandit, si elle affermit ceux qu'elle loue, si elle rapetisse, si elle ébranle ceux qu'elle dénigre, le gouvernement a parfaitement raison : premièrement, d'avoir une presse auxiliaire, directement inspirée, qui le loue, qui le grandisse, qui l'affermisse ; deuxièmement, de contenir sévèrement la presse réfractaire qui tenterait de le dénigrer, de le rapetisser, de l'ébranler. C'est son droit, je pourrais même ajouter que c'est son devoir. Aussi ne fait-il que ce gu'ont fait tous ses devanciers. Est-ce que la Restauration de 1 81 5, la Révolution de 1830 et la République de 1848 n'avaient pas une presse auxiliaire directement inspirée et une presse réfractaire sévèrement contenue? Estr-ce que la Gazette de France, traquée de 1830 à 1847, sans relâche et sans fin, n'a pas été supprimée en 1848 par un simple arrêté? Quand donc renoncerez- vous à faire comme les Chinois, qui, au dire de Montesquieu, ont trois balances, deux fausses : l'une pour peser ce qu'ils vendent, l'autre pour peser ce qu'ils achètent, et une juste, la troisième, pour se rendre compte à eux-mêmes, quand ils sont seuls, de ce que pèsent réellement les choses ? Quand donc n'aurons-nous plus qu'une seule balance, qui soit juste, pour y peser indistinctement les gouvernements que nous préférons et les gouvernements que nous subissons, les partis que nous servons et les partis que nous combattons, enfin nos amis et nos ennemis !

Ce que fait le gouvernement, c'est ce qu'à sa place vous feriez tous, puisque tous, comme lui, vous pensez que la liberté de la presse peut dégénérer en licence et devenir

un danger. Ayez donc la bonne foi d'en convenir, et sachezlui gré de sa tolérance.

23 décembre 1801

La double question, n'en faisant qu'une, de l'impuissance et de l'impunité de la presse continue à défrayer les journaux des départements et à réunir l'unanimité contre elle. Que ce soient des journaux voués à la défense de la préfecture et de la société, ou que ce soient des journaux voués à la culture de l'opposition et de la révolution, le langage est le même et les objections sont d'égale force. Elles consistent à répéter invariablement que ce sont les journaux qui font l'ordre et le désordre ! Oui, comme ce sont les almanachs qui font la pluie et la sécheresse. Telle est la foi que les grands prêtres du journalisme ont en leur dieu, que cette foi égale celle des brahmanes, qui se condamnent à rester toute leur vie immobiles un pied et un bras en l'air. Essayez donc de persuader aux brahmanes que Brahma, Yichnou et Shiva-sont des dieux imaginaires ! Essayez donc de leur démontrer qu'il est absurde et barbare, en vue d'une félicité éternelle, d'aller se jeter, se faire écraser tout vivant sous les pesantes roues du char de Brahma lorsqu'il est promené dans les rues, aux fêles de Djaggernath 1 Le moins qu'il vous arrivât, ce serait d'être lapidé ou empalé. Plutôt que de confesser leur impuissance, évidente cependant et de toute part attestée, les pontifes du dieu Journal aiment mieux qu'on les assimile aux malfaiteurs et aux voleurs, et qu'on les condamne à l'amende et à la prison. Le rédacteur en chef de Y Union bretonne est de ce nombre ; il consacre quatre colonnes à la défense de son dieu, pour laquelle il fait intervenir Bossuet déclarant « que le bon sens est maître des affaires ». A voir comment elles sont menées généralement, on ne le croirait pas. Puisque M. Ernest Merson a cité Bossuet, je lui citerai M. de Tocqueville, et je l'engagerai à lire le chapitre xi du tome Ier de la démocratie en Amérique, intitulé : De la liberté de la presse aux Etats-Unis.

J'avais compté sur de sérieux contradicteurs allant au fond de la question; ils m'ont manqué. Ce qu'il y a de plus rare, en effet, à rencontrer, ce sont les contradicteurs sérieux. Je préfère de beaucoup une discussion à une adhésion. De même qu'il n'y a que les causes persécutées qui triomphent, il n'y a, je le sais, que les idées contestées qui

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avancent et qui mûrissent. D'autres redoutent les objections, je les appelle. Mais non, le journalisme aime mieux tourner éternellement, les yeux bandés, dans le cercle étroit de ce vieux manège qui consiste à faire toujours passer sous la même meule les mêmes questions et les mêmes hommes, pour n'en riep tirer, ni un progrès, ni une idée. Autrefois, le journalisme disait sérieusement qu'il était un sacerdoce; il n'ose plus le dire. Mais il pourrait justement s'appeler un canonicat. Marmotter tous les jours le même bréviaire, voilà toute sa fonction...

25 décembre 4862.

La nouvelle se publie, le fait se commente, l'idée se discute ; mais, pour discuter, il faut au moins être deux. Habitué, depuis dix années, à borner sa tâche au commentaire que Ips faits viennent lui suggérer le matin pour le soir, et à être remorqué par les gouvernements, dont il passait autrefois pour être le remorqueur, le journalisme parisien s'est déshabitué de la discussion. Au lieu de relever les questions, il les laisse tomber ; au lieu de les élar- Î;ir, il les rétrécit; au lieu de les creuser, il les aplatit, il les ait dégénérer en petites personnalités ou en lourdes railleries. Toute polémique soutenue le trouble visiblement, lui est incommode, lui est importune à l'égal de la concurrence quand elle va secouer le monopole sur son oreiller. Gela est tout simple et s'explique tout naturellement. Est-ce que le journalisme, tel qu'il est légalement, administrativement et fiscalement constitué, n'est pas h l'état de privilège ? Est-ce quïl n'est pas l'exploitation d'un monopole plutôt que l'exercice d'une liberté? Est-ce que, sans le déclarer, la liberté de la presse ne lui cause pas une peur plus grande encore que celle qu'elle fait aux gouvernements qui, du moins, l'avouent? Il a raison. Le journalisme toléré aurait tout à perdre à la liberté de la presse, tandis que les gouvernements auraient tout à y gagner. La liberté de la presse, qui serait l'abrogation de toute pénalité, la suppression de toute autorisation, de tout cautionnement, de toute taxe autre que le droit de poste et le payement d'une patente, donnerait immanquablement naissance à des journaux nouveaux, de toutes formes et de tous formats, qui, vécussent-ils peu de temps, vivraient assez pour poser, débattre et approfondir toutes les questions, découvrir de nouvelles couches de lecteurs, stimuler la

QUESTIONS DE PUSSE m

pensée publique, révéler et former des talents ignorés, développer des initiatives qui s'étiolent faute de moyen de se produire ; enfin forcer, sous peine d'abandon et de disparition, les anciens journaux, qui descendent sans effort le paisible courant des lieux communs et des vérités incontestées, à remonter avec effort le cours des idées, à plonger au fond des questions et à relever le niveau ae l'intelligence moyenne des lecteurs que la polémique intéressait, et qui s'est abaissé .parce que rien ne venait plus les convier à l'étude, les provoquer à la réflexion. Ce qu'un ancien journaliste a dit un jour d'un ancien ministre, on pourrait le dire avec la même justesse du journalisme parisien : « C'est M. de la Palisse ayant le courage de ses opinions. » Aussi, quoique appartenant à des partis opposés, les journaux entre eux dinèrent-ils à peine. Des réticences ne sont pas même des nuances. Si la liberté de la presse existait, toutes les opinions se produiraient. Plus il y aurait d'opinions, plus il y aurait de dissidences : plus il y aurait de dissidences, et moins le gouvernement aurait de compte à en tenir. Il n'aurait qu'à les laisser s'arranger ou se débattre entre elles. La liberté d'action n'en serait que plus entière et plus indépendante. Ce que le journalisme, au point de vue de sa féodalité qu'il n'a nul hâte de perdre, comprend parfaitement, comment le gouvernement, au point de vue contraire, ne l'a-t-il pas déjà clairement compris?

Ce qui est un fait, c'est que le journalisme, protégé par un régime dont il ne se plaint tout juste que pour empêcher qu'on ne le change, échappe à la discussion par le moyen le plus simple : en s'abstenant systématiquement de discuter.

Un journal ne vit pas d'amplifications, il vit de discussions. Mais pour discuter il faut un critérium. Point de critérium, point d' critique. J'en possède un, auquel je dois rendre la justice de reconnaître qu'il ne m'a jamais égaré et qu'il ma souvent empêché de verser dans les contradictions où j'ai vu successivement tomber, en grand nombre, de plus forts, de plus habiles, de plus prudents, de plus savants aue moi ; contradictions funestes dont leur il a été impossible plus tard de se relever, dont ils ne se relèveront jamais. Ce critérium, c'est la liberté indivisible, inflexible, inaliénable et imprescriptible. Mais quel autre journaliste a un critérium auquel il ait toujours subordonné tout et qu'il n'ait jamais subordonné à rien ?

Si, en France maintenant, comme en Angleterre, comme au* Btftt&rUnrç, comm w Belgique e* m Suisse, le journal

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Juotidien n'est qu'un recueil de dépèches télégraphiques, e documents officiels et de correspondances souvent contradictoires ; s'il n'est pas une opinion arrêtée, traduisant par-devant elle les opinions opposées, les opinions indécises, inconséquentes, vagues, changeantes, qu'est-ce que le journal? sur quoi se fonde-t-il pour prétendre au titre de puissance ?

27 décembre 4801

Le Siècle, dans un sentiment auquel je m'associe, mais sans en partager les illusions, s'allie au Temps pour appeler l'attention de ses lecteurs sur la situation navrante des ouvriers de la Seine-Inférieure.

Le premier appel du Temps, du Siècle, de l'Opinion nationale, du Constitutionnel, etc., etc., et même [de la Presse, étant resté infructueux, un second appel sera-t-il plus heureux que le premier? Puissance de la presse, puissance du journalisme, qu'êtes-vous donc si, lorsque vous étalez sous les yeux de vos lecteurs de telles plaies, de telles misères, vous ne réussissez pas à émouvoir les cœurs et à desserrer les bourses? C'est vous, dit-on, qui ameutez les

Ïeuples, qui fomentez les insurrections, qui suggérez les arricades, qui accomplissez les révolutions, oui ébranlez les trônes, qui changez les dynasties, qui rectifiez le cours des idées, qui hâtez la destruction des abus, qui activez le triomphe des réformes... et lorsqu'il s'agit d'obtenir de vos abonnés qu'ils prélèvent sur leur superflu, sur leur épargne, même, s'il le fallait, sur leur nécessaire, une part, la part de l'ouvrier sans pain, pour venir en aide à la faim, à la misère, à la souffrance, vos abonnés demeurent sourds à vos appels réitérés ! Ils sont de glace et restent glace sous vos paroles de feu ! Journalistes qui affirmez que la presse est une puissance, avouez donc, pour sauver votre honneur et dégager votre responsabilité, avouez donc, ce qui est vrai, que vous n'exercez pas d'influence, et que celle qu'on vous attribue est imaginaire I Alors peut-être les yeux s'ouvrirontils ; alors peut-être le bandeau de l'erreur qui les couvre tombera-t-il ; alors peut-être les gouvernements, qui ont renoncé à punir les schisma tiques de la foi, renonceront-ils à punir les schismatiques de la vérité ; alors peut-être les gouvernements, qui ont aboli, au dix-huitième siècle, l'inquisition en matière de croyances religieuses, se décideront-

ils, au dix-neuvième, & l'abolir en matière d'opinion» politiques!

Nantes a son journal, qui se nomme V Union bretonne, et ce journal a son rédacteur en chef, qui se nomme M. Ernest Merson, lequel, avec une touchante abnégation qui l'honore, repousse le droit de tout dire. « parce qu'il n'y aurait pas » de gouvernement, si fort qu'il fût, qui résistât à ce bélier d fatal s'appliquant chaque jour à le détruire. » Comme il est heureux que l'Archimède de Nantes, ayant son redoutable journal pour levier, n'ait pas le droit de tout dire pour appui, car il soulèverait le monde ; que dis-jo I il le détruirait. Puisque M. Ernest Merson est si puissant, puisque ses abonnés sont si admirablement disciplinés, si aveuglément dévoués, puisqu'il n'a que quelques lignes à écrire pour qu'elles se transforment aussitôt en ordre du jour et en commandement, qu'il profile donc de cette toute-puissance pour lever sur eux une contribution d'humanité d'une centaine de mille francs en faveur des malheureux ouvriers de la Seine-Inférieure, qui souffrent si cruellement de la faim et du froid 1

28 décembre 4868.

Si le suffrage universel n'existait pas, ce serait à qui le promettrait : partis et prétendants.

Prétendants et partis le promettant, que ferait le gouvernement existant? 11 se garderait bien de le donner, parce qu'il le considérerait comme une arme périlleuse aux mains de ses ennemis, comme un grave danger pour lui, s'abritant sous ce nom : la stabilité.

Le suffrage universel existe. En abuse-l-on? Loin d'en abuser, on n'en use pas. C'est à grand 'peine qu'on parvient à décider les électeurs à aller vérifier s'ils sont inscrits, à se faire inscrire s'ils ont été omis, et ensuite à voter après qu'ils ont été inscrits. Et quand on pense à tous les ministères oui ont été renversés, de 1830 à 1838, sur la question de l'adjonction de la seconde liste du jury à la liste électorale, sur la question de savoir si le nombre des électeurs, qui était de 240,000, serait porté à 300,000 environ I quand on pense que c'est sur cette question que MM. de Rémusa t et Duvergier de Hauranne se sont séparés de leur chef, M. Guizot 1 quand on pense à tout le talent que M. Guizot a dû déployer à la tribune pour empêcher qu'une si faible atteinte ne fût portée à l'immobilité électorale 1... en vérité, c'est à croire qu'on rêve.

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Ce sentiment est celui qu'on éprouvera quelques années après que la liberté de la presse aura, comme la liberté du vote, fait retour au droit commun.

Non-seulement on n'abusera pas^de la liberté de la presse, mais ce sera à peine si on en usera : la lassitude en matière de liberté succède si vite à l'excès dès que la liberté a perdu l'attrait du fruit défendu, dès qu'elle n'est plus contestée I

Dans quelaues mois, aui se souviendra de tous les articles que j'ai publiés pour demander l'impunité de la presse? Qu'en restera-t-il ? Il en restera ce oui reste de tout ce qui, depuis un siècle, a été écrit dans les journaux, dans les livres, dans les brochures par les écrivains les plus renommés ; oe qui reste de tout ce qui a été dit à la tribune par les orateurs les plus éloquents pour et contre la liberté de la presse : à peine un souvenir confus. Erreur, erreur que de croire que la parole est une semence ! La parole n'est que poussière emportée par le vent. Ce vent, c'est l'oubli. Que font donc les gouvernements qui ont peur de la liberté de la presse, qui n'est que la parole imprimée? Encore une fois, ils font ce que ferait un régiment qui prendrait pour l'arrivée de l'ennemi un nuage de poussière.

39 décembre 480$.

Qu'est-ce que je soutiens?

Je soutiens que la liberté de la presse est sans périls ;

Su'étant sans périls, les lois punissent en elle de» délits et es crimes imaginaires ; que des lois qui punissent des délits et des crimes imaginaires ne sont plus des lois de notre temps, en rapport avec le degré de civilisation que nous avons atteint.

Que me dit-on, faute d'arguments sérieux à m'opposer ? — On me dit que je suis un esprit chimérique, un amant platonique de l'absolu. Eh bien ! quels noms mes contradicteurs donneront-ils à H. Thiere, 1 auteur de V Histoire ie la Révolution française ; à H. de TooqueviUe, l'auteur de la Démocratie en Amérique, qui ont soutenu les mêmes opinions que celles que je soutiens.

Qu'est-ce que je demande ?

Je demande que la liberté de la presse succède à la féodalité de la presse.

Est-ce donc bien nouveau?

Voici oe qu'écrivait le 19 mai 1839, il y a vingt-trois

QUESTIONS DE PEBS8E 453

ans, dans le journal la Presse, un grand écrivain placé audessus de tous les partis, M. de Lamartine :

c L'oppression que le journalisme exerce sur l'esprit public tient à son monopole et non pas à sa liberté. »

U avait bien raison, M. de Lamartine I En effet, si tout écrivain avait le droit d'être journaliste, comme tout artiste a le droit d'être peintre ou sculpteur, il y aurait tant d'o-

5 inions individuelles qu'on ne s'y arrêterait plus. Il /aurait alors un très-grand talent pour qu'on s'y arrêtât. La médiocrité qui règne perdrait à la liberté tout ce qu'y

Kgnerait la supériorité, qui serait contrainte de se dévej>per avec vigueur pour n'être pas étouffée sous le nombre.

5 Janvier 4863.

Le rédacteur en chef du Temps, faisant les fonctions de ministère public et tenant passionnément à ce que les journaux restent sous le coup des lois répressives, dont il prend la défense, rouvre la discussion en ces termes solennels :

« 11 est vrai que Ton ne punit ni le chronomètre, ni le baromètre, ni la boussole, pas plus que Von ne punit la feuille de papier Imprimée qui s'appelle nn journal. Mais les horlogers et les physiciens ne jouissent d aucune immunité spéciale du chef de leur fabrication; ils sont responsables de leurs produits; ils peuvent être poursuivis pour tromperie sur la marchandise vendue; ils sont soumis à toutes les lois qui régissent 1 industrie et le commerce. De même, on ne punit pas non plus* Y arsenic ni ta strychnine, mais on poursuit fort légitimement ceux qui ont administré ces substances à mauvaise intention. Les comparaisons de la Presse tournent donc contre elle-même, et la question est toujours de savoir si le journaliste doit figurer dans la société à titre aexceptton, et s il ne doit pas, comme tout citoyen, comme tout travailleur, comme tout producteur, être responsable de ses oeuvres. La Presse est pour le privilège, le Temps est pour le droit et pour le sens commun. »

Je ne saurais tolérer que les rôles soient ainsi changés par une habileté de plume, et que la Presse, oui défend la liberté, soit représentée comme défendant le privilège, tandis que le Temps, qui défend l'exception, se donne les airs de défendre le droit commun. Il ajoute : « et le sens commun » ; c'est le lieu commun qu'il aurait dû dire pour que le mot nommât exactement la chose.

Ce que veut l'ardent apologiste de la loi -du 17 mai 1819, de la loi du 26 mai 1819, de la loi du 25 mars 1822, de la loi du 1er décembre 1830, de la loi du 9 septembre 1835, de la loi du 12 août 1848, de la loi du 29 juillet 1849,

de la loi du 23 juillet 1850, du décret du 17 février 1852, c'est le droit commun pour l'écrivain et pour le journaliste comme pour l'horloger et l'opticien. Voyons donc si ce quril demande est bien le droit commun et s'il est vrai que les comparaisons dont je me suis servi tournent contre moi.

L'horloger de M. Nefftzer lui a vendu successivement deux montres : la première qui retardait et qu'il a échangée contre une seconde, qui avance : quelle peine encourra l'habile horloger, si ce n'est peutr-être la peine de perdre la clientèle de M. Nefftzer? Celui-ci traduira-t-il son horloger devant la police correctionnelle ? Le traînera-t-il en cour d'assises devant le jury ? L'opticien de M. Nefftzer lui a vendu un baromètrequi marque beau temps quand il pleut et pluie quand il fait beau temps ; quelle peine plus grande pourra- Mi infliger à l'opticien que celle de lui faire reprendre son baromètre? Il y a de mauvais horlogers, il y a de mauvais opticiens, comme il y a de mauvais journalistes et de mauvais dialecticiens ; j'en connais, mais ce que je ne connais pas, c'est une loi qui punisse l'horloger parce qu'il est mauvais et l'opticien parce qu'il n'est pas bon. Donc, quand je demande l'impunité pour le journal comme pour le chronomètre, l'impunité pour le journaliste comme pour l'horloger, c'est moi qui suis dans le droit commun, et c'est mon contradicteur qui n'y est pas. Suivons la comparaison et le raisonnement jusqu'au bout : L'horloger de M. Nefftzer lui a vendu une montre de cuivre doré pour une montre d'or; M. Nefftzer s'en aperçoit le lendemain; il dépose une plainte. Sera-ce pour son œuvre, sera-ce comme mauvais horloger que l'horloger sera condamné ? Non ; ce sera pour son action, ce sera comme escroc. Un journaliste reçoit d'une actrice une somme quelconque pour dire d'elle le bien qu'il en pense ou qu'il n'en pense pas, peu importe ; le feuilleton promis et payé en présence de témoins ne parait pas; l'artiste réclame l'argent qu:elle a compté; le feuilletoniste l'a dépensé et ne peut plus le rendre. L'actrice cite le feuilletoniste en police correctionnelle; sera-ce comme journaliste, sera-ce pour son ceuvre que le journaliste sera condamné? Non; ce sera pour son action, ce sera comme escroc. Application sera faite aux deux escrocs du droit commun, sans distinction de profession. Est-ce que j'ai demandé que le journaliste pût être voleur ou meurtrier impunément et par privilège? Non; j'ai demandé que le journaliste pût être impunément et sans privilège journaliste.

En vérité, je suis humilié que des écrivains qui sont demeurés si longtemps à mes côtés confondent inconsidérément la responsabilité des œuvres avec la responsabilité des actions, et lassent tomber si bas une discussion, une étude qu'ils eussent pu faire monter si haut, car assurément ce n'est point le talent qui leur manque. Que leur manque-t-il donc? Il leur manque le courage de descendre au fond du puits pour y chercher la vérité, lorsqu'au bord et sous leur main se trouve la banalité, ce qui en diffère le plus en réalité et ce qui y ressemble le plus en apparence. 11 leur manque un courage plus difficile encore : celui d'oser contrecarrer l'opinion présumée de leurs lecteurs ; car le public — que le public me permette de le lui dire en face — commence toujours par être pour la banalité contre la vérité. Il n'a jamais renversé un bûcher sur lequel devait être brûlé un penseur. D'ordinaire, ce n'est crue cent ans après que le public entrevoit qu'il se pourrait bien que ce fût le penseur

3ui avait raison et le bûcher qui avait tort. Mais onconvienra que c'est un peu tard pour le penseur. . .

Sérieusement, il est bien heureux que le bûcher n'ait plus de bûches pour rôtir les chercheurs du vrai « cercanao il vero », car je ne serais pas en sûreté avec M. Nefftzer, l'ardent criminaliste. Calvin, l'exilé de France et le banni de Genève, a bien fait brûler à petit feu son ancien ami Michel Servet. Et pourquoi ? Faut-il le dire ? — Oui. — Parce que Servet, l'habile médecin auquel la science doit les premières idées de la circulation du sang, était antitrinilaire. Servet ne s'expliquait pas le mystère de la sainte Trinité : quel crime 1

Tenant compte des trois cent cinq ans qui se sont écoulés entre 1558 et 1863, quelle raison y a-t-il de supposer que M. Nefflzer, toute proportion de civilisation gardée, serait plus tolérant que Calvin? Qui sait jusqu'où peut conduire un raisonnement faux qu'on passionne?

Le raisonnement de M. Nentzer est celui-ci :

« Point d'exception pour le journaliste ! Il doit être res- » ponsable de ses oeuvres. »

Oui." devant le public; oui, devant le lecteur, qui a le droit de trouver mauvais un article, fût-il bon, et de ne pas s'abonner h un journal qui lui déplaft, qui le contrarie ou qui l'effraye ; comme il a le droit de trouver mauvais un tableau, fût-il excellent, de ne pas l'acheter s'il trouve qu'il blesse ses regards ou son goût.

Non, cent fois non, mille fois non devant un tribunal, même devant un jury.

C'est une compétence qu'ici le citoyen admet en fait, mais que l'écrivain décline en théorie, du môme droit que Beccana, réclamant l'abolition de la torture, a écrit son livre, qu'il fut sur le point de jeter au feu. '

Pour juger l'erreur d'une opinion, quel est donc votre critérium?

Pour vérifier si le journaliste n'a pas vendu de la vérité à faux poids, s'il n'en a pas donné moins que le prix, quelle est donc votre balance ?

La responsabilité des œuvres étant admise :

Le maréchal de Yauban avait-il donc mérité que son livre intitulé : Projet de dîme royale fût condamné et mis au pilon deux jours après que le Factura de la France par Boisguillebert venait d'y être mis?

Voltaire avaitr-il donc mérité qu'on l'enfermât à la Bastille, où il eut le temps de composer la Henriade?

Jean-Jacques Rousseau avait-il donc mérité qu'on le persécutât non-seulement à Paris, mais encore à Genève, avec un tel acharnement, qu'il en tomba dans l'hypocondrie?

Pressé par le temps, pressé par l'espace, abrégeons et franchissons d'un bond l'intervalle de 1778 à 1815.

Béranger, qui eut après sa mort des funérailles nationales, avait-il donc mérité d'être condamné deux fois, la première . fois à onze mois de prison et à 50 francs d'amende par la cour d'assises, et la seconde fois à neuf mois de prison et à 10,000 francs d'amende par la police correctionnelle?

Armand Carrel, le rédacteur en chef du Nalionaly qui eût été nommé par acclamation président de la république de 1848 si une mort prématurée, objet d'intarissables regrets, ne l'eût enlevé aux suffrages de ses concitoyens, avait-il donc mérité d'être déclaré coupable trois fois par le jury?

M. Cauchois-Lemaire, qui est mort l'an dernier fonctionnaire public, avait-il donc mérité d'être condamnée quinze mois de prison et à 2,000 francs d'amende?

M. Jacques Coste, le fondateur et le rédacteur en chef du Temps, avait-il donc mérité d'être condamné?

M. Esouiros, qui a été élu représentant du peuple, et qui est l'un des rédacteurs de la Revue des Deux-Mondes dont

* Quelques hommes timides l'effrayèrent sur les suites malheureuses que pouvait avoir pour lui l'honneur d'avoir fait un bon livre, et Beccaria allait brûler son manuscrit. Le comte Veri et quelques-uns de ces sages qui avaient engagé le jeune homme à composer le traité des Délits et des Peines l'empêchèrent de sacrifier à sa tranquillité personnelle un livre qui devait avoir tant d'influence sur le bonheur au genre humain.

QUEOT10!» DE PHEBSE I5Ï

les travaux sont les plus appréciés, avait-il donc mérité la sévérité du jury?

M. James Pazy, qui a été si longtemps le chef du gouvernement de Genève, avait-il donc mérité, lui aussi, d'être déclaré coupable par douze jurés ?

M. de Genoude, le rédacteur en chef de la Gazette de France, avait-il donc mérité d'être condamné par la cour royale de Paris ?

M. Jay, le collaborateur de M. de Jouy et de M. de Norvins, l'un des conservateurs de la tradition bonapartiste, avait-il donc mérité d'être condamné à la prison et à l'a* mende?

M. de Jouy, membre de l'Académie française, avait-il donc mérité le même sort pour la publication d'un article dans la Biographie des contemporains ?

M. Kœchlin, député du Haut-Rhin, avait-il donc mérité d'être condamné à six mois de prison et à 3,000 francs d'amende pour un tout petit écrit intitulé : Relation historique des événements qui ont eu lieu à Colmar les 2 et 5 juillet 4822, suivie d'une pétition présentée aux Chambres par cent trente-deux citoyens?

H. Laity, sénateur, avait-il mérité d'être condamné à cinq ans de détention et à 10,000 francs d'amende, par arrêt de la cour de Paris, pour un écrit intitulé : Relation historique des événements du 50 octobre 48S6 : le prince Napoléon à Strasbourg?

M. de Lamennais, qui a été élu, acclamé représentant du peuple, auteur de la Religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et civil, avait-il mérité d'être condamné une première fois en 1826, à raison de cet ouvrage ; une seconde fois, en 1840, pour un écrit intitulé : le Pays et le Gouvernement ?

M. Magalon, dont la condamnation avec celle de son collaborateur Fontan eut un si grand et si long retentissement, avait-il donc mérité d'être condamné, une première fois, en 1823, à treize mois de prison et à 2,000 francs d'amende, une seconde fois, en 1829, à quinze jours de prison, et une troisième fois, en mars 1830, à cinq ans de prison et à 10,000 francs d'amende avec M. Fontan, sans parler de la façon dont il fut conduit à la prison de Poissy, comme un voleur accouplé à un voleur ?

M. Pagnerre, qui a été secrétaire du gouvernement provisoire et le créateur du Comptoir d'escompte, avaitr-il donc mérité d'être condamné, en 1835, è six mois de prison pour la publication de trois chansonsî

498 19M— IMS—IMA

M. Eugène Pelletan, le brillant écrivain, qui n'admet qu'à demi notre doctrine de l'impunité de la presse, avaitril donc mérité d'être condamné à la prison et à l'amende ?

M. Anselme Petetin, ancien ministre plénipotentiaire, ancien préfet, aujourd'hui directeur de l'Imprimerie impériale et conseiller d'Etat, avait-il donc mérité, en qualité de gérant du Précurseur, journal de Lyon, d'être condamné à deux mois de prison et à 3,000 fr. d'amende?

M. Proudhon avait-il donc mérité d'être condamné une première fois, en 1849, par la cour d'assises, à trois ans de prison et à 3,000 fr. d'amende, et une seconde fois, non moins sévèrement par la police correctionnelle ?

M. le vicomte Sosthènes de la Rochefoucauld, duc de Doudeauville . avait-il donc mérité d'être condamné, en 1833, à trois mois de prison et à 1,000 fr. d'amende pour une brochure intitulée : Aujourd'hui et Demain?

M. Thoré avait-il donc mérité d'être condamné, en 1841, à un an de prison et à 1 ,000 fr. d'amende par la cour d'assises pour un écrit intitulé : la Vérité démocratique?

M. Antony Thouret, qui a été élu représentant du peuple, avait-il donc mérité d'être déclaré coupable par le jury deux fois : la première fois condamné à trois mois de prison et à 6,000 fr. d'amende, la seconde fois, à quatre mois de prison et li 6,000 fr. d'amende?

M. Vacherot, qui a été directeur des études à l'Ecole normale, suppléant de M. Cousin dans sa chaire à la Sorbonne, M. Vacherot, l'auteur de VHistoire critique de l'Ecole d'Alexandrie, ouvrage couronné par l'Institut, avait-il donc mérité d'être condamné à un an de prison et à l'amende?

M. Louis Veuillot, rédacteur en chef de V Univers reli-

?iieux, avait-il donc mérité, en 1844, d'être condamné par a cour d'assises à un mois de prison et à 3,000 fr. d'amende Kur un écrit intitulé : liberté d'enseignement, procès de bbé Combalot ?

Etc., etc., etc.

La pénalité en matière de presse étant admise, certainement tous les condamnés dont je viens de citer les noms avaient mérité de l'être, puisqu'ils l'ont été; mais précisément parce que le juge n'a fait qu'appliquer lsi loi, ne serait-ce pas une raison de demander l'abrogation de toute loi pénale en matière de liberté de penser et de parler, d'écrire et d'imprimer ?

C'est mon avis ; ce n'est pas celui du rédacteur en chef du Temps. Il a. je le reconnais, pleinement acquis le droit d'avoir une opinion qui lui appartienne. Mais que vaut-elle?

Sous l'ancienne monarchie, aucun livre ne pouvait être publié sans une approbation expresse donnée dans le principe par l'Université et plus tard par le roi, soies peine d'être Çtndu et étranglé. (Ordonnance du 10 septembre 1503). out auteur, imprimeur ou colporteur d'un livre tendant à attaquer la « religion et à émouvoir les esprits... » était punt de mort. (Edit de 1557.) Tout auteur d'un ouvrage a contre la religion et les affaires de l'état » est de nouveau puni de mort en 1626, sous le cardinal de Richelieu, 3ui efface ce qu'avait écrit en 1566 le chancelier de l'Hôpital ans l'ordonnance de Moulins.

Ayant déclaré et imprimé qu'un article de journal est un « produit » qui peut être comparé pour ses dangers « à l'arsenic et à ta strychnine », conséquemment qui peut empoisonner les lecteurs, le rédacteur en chef du Temps serait logique en donnant raison au cardinal de Richelieu contre le chancelier de l'Hôpital, et en trouvant parfaitement juste qu'on étranglât l'auteur d'un livre tendant à « émouvoir les esprits » ou « traitant des affaires de l'État ».

Quand on est en bon chemin, pourquoi s'arrêter? Je ne crains pas de devancer mon siècle de cent ans peut-être ; pourquoi H. Nefftzer craindrait-il de reculer sur le sien jusquVn 1626?

Mais avant de reculer de deux cent trente-sept ans, ce qui n'est rien, qu'il prenne donc la peine de me dire à quoi il reconnaît qu'un écrit est dangereux ou qu'il ne l'est pas, que cet écrit est le poison ou qu'il est l'antidote ; que telle opinion est vraie et que l'opinion opposée est fausse ; que telle doctrine est l'erreur et que telle autre est la vérité : que c'est le Temps qui a raison et que c'est la Presse qui a tort! S'il convertit en crime et en délit punissables l'erreur lorsqu'il s'agit de politique, de droit, de philosophie, de religion, pourquoi ne la punit-il pas également lorsqu'il s'agit de physique, de chimie, de mathématiques; d'asfronomie ? Pourquoi laisse-t-il le privilège de l'impunité aux fautes d'orthographe et de français ? Pourquoi traite-t-il avec tant de sévérité la dialectique et avec tant d'indulgence l'arithmétique ? Telle erreur d'addition cependant ne pourrait-elle pas être infiniment plus grave que telle erreur de déduction 7

Ne me répondez pas qu'il ne saurait y avoir assimilation entre une erreur commise par M. Mathieu (de la Drôme) dans ses observations astronomiques, et une erreur commise par M. Proudhondans ses contradictions politiques, car je pourrais vous prouver que, même dans l'état encore très-incomplet des observations de M. Mathieu (de la Drôme), il y a eu

des cultivateurs qui se sont réglés sur elles pour vendre ou pour acheter, et qui y ont fait des bénéfices qui se fussent changés, au contraire, en pertes, s'il les avait trompés en se trompant.

Ne me répétez pas qu'une faute de syntaxe ne fait de tort qu'à celui qui la commet, tandis que l'injure et la calomnie portent atteinte a l'honneur et à la considération de celui qui a été calomnié 1 M. Guéroult, qui n'admet pas plus que vous l'impunité de la presse, quoiqu'il n'y ait pas d'autre moyen d'assurer en droit la liberté de la presse, a publiquement et hautement avoué que l'injure et la calomnie avaient glissé sur lui sans le maculer. Mais l'eussèntr-elles maculé, que cela ne prouverait pas encore qu'il fût possible de faire une loi efficace contre l'injure et contre la diffamation. Si, au risque d'une condamnation è l'amende et à la prison, il y a cinq manières d'articuler ou d'insinuer que tel qui est un honnête homme est un fripon dont il faut se défier, il y a quatre-vingt-quinze manières de le dire sans aucun risque ni de prison ni d'amende. En matière de presse, ce n'est jamais le fond que la loi atteint et punit, c'est toujours la forme. L'art échappe à la pénalité ; il n'y a que la maladresse ou la négligence qu'elle frappe. Les formes sont si variées, l'art est si subtil ! Puis, citez-moi donc un calomnié à qui la calomnie n'ait pas fini par servir de piédestal en l'exhaussant plus qu'elle ne l'avait abaissé? M. Guéroult est-il bien sûr que la calomnie dont il s'est plaint , et qui consistait à dire qu'il était subventionné par le prince Napoléon et par le comte de Cavour, n'ait pas profité plutôt que nui au crédit et au succès de son journal ? Quel homme a été plus attaqué, plus injurié, plus diffamé, plus calomnié que celui qui vous répond ? Longtemps, trop longtemps, il a cru que l'attaque, l'injure, la calomnie portaient atteinte à son honneur et à sa considération, et il les a abrités sous la protection de la loi et de la justice, qui la lui ont amplement accordée. A quoi bon cette protection, si chèrement achetée au prix des injures de l'avocat des prévenus, lui servait-elle le lendemain f Elle lui servait à voir comment on s'y prenait pour rendre plus inattaquables les attaques contre lesquelles il avait obtenu la veille une condamnation sévère, elle lui servait à voir comment on réussissait à les rendre plus opiniâtres et plus perfides, mieux rédigées et plus acérées. Vous voulez qu'on punisse l'injure et la calomnie! Pourquoi ? Parce qu'elles nuisent ? Pourquoi donc alors vous arrêter en chemin ? Pourquoi donc, si la parole imprimée a le pouvoir de nuire, pe pas punir aussi la critique et la raillerie ? Quand la

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critique dit d'un artiste qu'il n'a pas de talent, d'un écrivain qu'il ne sait pas écrire, d'une danseuse qu'elle est laide

et qu'elle ne sait pas danser, de tel peintre qu'il manque de dessin, de tel autre qu'il manque de couleur, de tel journaliste qu'il n'a pas le sens commun, est-ce qu'elle ne porte pas préjudice à cet artiste, à cet écrivain, à ce chanteur, à cette danseuse, à ce peintre, à ce journaliste? La loi protège l'honneur et la considération, pourquoi donc ne protéget-elle pas également le talent et la profession ? Est-ce dono chose indifférante que la profession dont l'exercice sert souvent à donner le nécessaire à une famille nombreuse? Le talent par lequel l'homme se distingue n'est-il pas une sorte d'honneur qui peut marcher de pair avec l'honneur qui s'attache a la probité ? Si le talent et la probité sont deux prestiges, pourquoi sera-t-il permis de mettre en doute l'un, et pourquoi sera-t-il défendu, sous peine de prison et d'amende, de mettre en doute l'autre ? Est-ce que le ridicule et la raillerie n'ont pas dans leur carquois au moins autant de flèches tout aussi bien aiguisées que l'injure et la calomnie, et pouvant faire tout autant de mal, le mal admis? Pourquoi punir l'injure et la calomnie, et ne pas punir la raillerie et la plaisanterie, qui versent à pleines mains le ridicule sur la personne à laquelle elles s'attachent et qui n'a qu'un moyen de s'y soustraire, c'est de tuer le railleur après ravoir souffleté ?

Pour échapper au naufrage qui vous menace dans cette discussion, voulez-vous jeter à la mer l'injure et la calomnie, qui iront rejoindre la raillerie, la plaisanterie, la moquerie, la dérision sous leurs mille formes, et voulez-vous vous en tenir simplement à la provocation publique, à l'insurrection contre le gouvernement établi ? Soit. Vous voyez que je vous fais la partie belle 1

Dans ce cas encore, que faites-vous ? Vous maintenez ou vous ressuscitez la fameuse complicité morale qui valut au nom de Dupoty un si grand et si long retentissement ? Vous justifiez les arrestations qui avaient lieu dans les bureaux du National, le lendemain de l'attentat Fieschi, ou de tout autre attentat contre la personne du roi Louis-Philippe. Je veux tout admettre ; je veux admettre qu'un journaliste aura aoqpiis sur l'esprit de ses lecteurs un si grand ascendant qu'il dépendra de lui de les convertir en insurgés, en combattants, en héros de la guerre civile, en martyrs de leur foi politique, affrontant les fusils et les canons rayés. De deux choses l'une : ou ce journaliste doué d'un si grand prestige restera prudemment enfermé dans son bureau, barricadé

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derrière son écritoire, ou il laissera sa plume et son papier pour aller prendre le commandement en chef de son corps d'insurrection, le fusil sur l'épaule ou le pistolet au poing. S'il se tient lâchement à l'écart du péril dans lequel il aura jeté lâchement ses crédules lecteurs, balayés, mitraillés par les canons, que deviendra le lendemain son prestige de la veille? Le lendemain , crue répondra-t-ii à la mère , au père , à la veuve, à la sœur, à la fille, au fils, qui viendront en larmes et en deuil le rendre responsable de la mort du fils, du mari, du frère, du père qu'ils pleurent, le traiter d'infâme poltron qui s'est caché, ou d'agent provocateur qui s'est trahi? Si, au contraire, fuyant l'infamie et l'exécration dont il sait bien qu'il serait couvert dans cette première hypothèse, il s'associe aux dangers de ses lecteurs, transformés par lui en soldats de rues ; s'il expose sa vie, pourquoi ne pas attendre tout simplement que le journaliste ait perdu, ne fût-ce qu'un instant, sa

Qualité d'écrivain pour prendre celle d'insurgé, laquelle onno le droit sur lui non-seulement de le tuer pendant qu'il est encore armé, mais même de le fusiller sur place, après l'avoir désarmé ? Pourquoi ne pas décompliquer la questionen ne voyantdans l'insurgéque l'insurgé ? Où serait, en la simplifiant ainsi, non pas le péril, mais seulement le risque pour le gouvernement qui dispose de troupes disciplinées et aguerries ; qui dispose d'infanterie, de cavalerie, d'artillerie, de génie ; qui dispose de munitions de guerre, de fusils rayés et non rayés, de canons aux portées les plus longues, de balles, de boulets, de bombes, d'obus, de caissons, de casernes fortifiées, et de forts imprenables et dominant la ville ?

Si vous avez raison et si j'ai tort, prouvez-le donc en citant un seul fait, un seul, qui atteste que la presse ait jamais eu le pouvoir soit de faire une révolution, soit d'imposer une réforme ! Osez plonger au fond de la question I Faites ce que j'ai fait, prenez la peine de l'étudier, et ne nous donnez plus la douleur de vous compter au nombre des ennemis de la liberté de la presse.

7 janvier 4868.

Il y a quelque chose de plus difficile encore que de détrôner une tyrannie ou que de déraciner un abus, c'est de mettre une vérité à la place d'une erreur. Entre une vieille erreur et une vérité nouvelle, le public n'hésite jamais ; il appelle vérité la vieille erreur et erreur la vérité nou-

velle. On accuse les gouvernements d'être généralement en retard sur leur siècle. On a raison. Mais on n'accuse pas le public d'être au moins aussi arriéré. On a tort.

Un de mes amis m'a dit : « Si vous voulez qu'on se rallie peu à peu à votre opinion, qui étonne, qui déconcerte, qui confond, soyez moins absolu ! »

Cet ami, s'il eût vécu à Florence en 1632, eût dit à Galilée : « Ménagez des croyances qui ont des siècles pour elles ; ne soyez pas absolu ; ne dites pas : La terre tourne; dites : Peut-être que la terre tourne. En parlant ainsi, vous ne blesserez personne. — Oui, eût répondu Galilée, mais aussi je ne convaincrai personne. »

Il ne suffit pas qu'un conseil soit prudent pour qu'il soit bon.

46 janvier 4863.

Le Temps a reçu l'avertissement qui suit :

« Le ministre secrétaire d'Etat au département de l'intérieur,

» Vu le numéro du journal le Temps, en date de ce jour, lequel contient, aux troisième, quatrième et cinquième colonnes de Ta première page, un article signé : Ed. Scherer, commençant par ces mots : a L'empereur, en inaugurant une session..., » et finissant par ceux-ci: o dont on puisse espérer le résultat » ;

» Considérant que cet article, en dénaturant le sens du discours de l'empereur, et en calomniant la politique extérieure et intérieure de la France, cherche à jeter de la déconsidération sur le gouvernement ;

» Vu l'article 32 du décret organique du 17 février 1852 sur la presse;

» Arrête :

» Art. 1". Un premier avertissement est donné au journal le Temps dans la personne de M. Nefftzer, gérant de la feuille, et dans celle de M. Ed. Scherer, signataire de 1 article.

» Art. 2. M. le préfet de police, chargé de la direclion générale de la sûreté publique, assurera l'exécution du présent arrêté.

o Paris, le 14 janvier 1863.

» Signé : p. de prrsignt.

» Pour ampliation :

» Le directeur de la presse, comte trbilbard.

j> Pour exécution :

n Le préfet de police, chargé de la direction générale de la sûreté publique, boittelli. »

Un avertissement donné à un journal est un acte par lequel le gouvernement reconnaît la puissance de la presse ; la presse qui croit à sa puissance n'est donc pas fondée à s'en plaindre. Le soldat qui ambitionne la gloire moissonnée

sur les champs de bataille est fier des blessures qu'il y a reçues ; il les panse et ne s'en plaint pas. Aussi ne plaindrai-^ pas le journal le Temps de la blessure qu'il vient de recevoir, et me bornerai-je à cette seule réflexion : A quoi donc ont servi tous les articles que j'ai publiés pour démontrer l'impuissance de la libellé de la presse et en réclamer l'impunité? Si tant d'articles dans lesquels j'ai accumulé tant de faits incontestables, tant de preuves évidentes, n'ont servi à rien, absolument à rien, comment quelaues lignes du Temps ont-elles pu « dénaturer » le sens d'un discours que ce journal avait commencé par mettre, la veille, fidèlement, textuellement, entièrement, sous les yeux des ses lecteurs; d'un discours que l'Europe tout entière avait déjà lu, lorsqu'à paru le lendemain l'article « calomniateur » , car, à peine le discours impérial venait-il d'être prononcé que, grâce à la merveilleuse rapidité électrique du télégraphe, on le lisait, vingt minutes après, dans toutes les grandes villes de France, à Londres, à Berlin, è Vienne, à Saint-Pétersbourg?

xvin

44 mars 1881.

La puissance se démontre par la puissance, comme le mouvement se démontre par le mouvement. S'il est vrai que la presse soit une puissance, cette puissance se démontrera par la réalisation de ce que M. A. de la Guéronnière demande dans une lettre adressée, pour la forme, au rédacteur en chef de la France, mais adressée, en réalité, au chef de l'Etat. Cette lettre, nous nous plaisons h le déclarer, est un modèle qui fait voir ce que pourrait et ce que devrait être une presse auxiliaire et indépendante du gouvernement, l'appuyant sans le compromettre, et tenant le milieu entre l'adulation qui abuse et le dénigrement qui décourage.

Je compare le journalisme à un escalier dont chaque journal est une marche qui doit servir soit à monter, soit à descendre. La liberté étant l'étage auquel on doit monter, la France est à la Presse ce (pie la première marche est à la dernière. Je ne demande point que le gouvernement commence par la dernière marche , je me contenterais qu'il commençât par la première ; mais s'il ne commence ni par l'une ni par l'autre, si la transition est traitée avec la même indifférence et le même dédain que la solution, que faudrat-il penser d'une prétendue puissance dont tous les efforts n'aboutisftnt qu'à attester son évidente impuissance ?

Si la presse est impuissante quand elle est unanime , qu'est-oe donc quand elle est divisée?

Il est un point sur lequel la presse est à peu près unanime, c'est sur la nécessité de ce qu'on est convenu de nommer : le couronnement de l'édifice.

Dix années se sont écoulées depuis que Pédifioe s'est assis sur sa base : qu'est-ce que la presse unanime, appelant de tous ses vœux le couronnement, a obtenu?

Sur la question de l'évacuation de Rome par l'année française, la, presse est diviçée : cependant, il faut reconnaître <pie c'est la majorité des journaux qui demande cette évacuation, et que c'est la minorité qui la combat. Si. l'on additionnait des deux parts le nombre des abonnés, la proportion en faveur de l'évacuation serait bien plus forte encore qu'en comptant les journaux par titre de journal. Eh bien 1 est-il vrai, oui ou non, que la question de l'évacuation de Rome a plutôt reculé qu'avancé?

Si le journalisme a, en effet, la puissance qu'il prétend, il y avait là deux belles occasions de la montrer, ae la déployer, de me démentir et de me confondre. Comment ne les a-t-il pas saisies?

43 mari 4868.

Le Monde provoque en ces termes la Presse à s'expliquer de nouveau sur la question de l'impuissance du journalisme :

t Qu'on nie maintenant la puissance du journalisme I M. Emile de Girardin a soutenu que les journaux ne faisaient ni bien ni mal, et

£ne leur totale impuissance devait leur assurer l'impunité absolue, es élections de Paris ont été faites par les journaux. »

Ce qu'on vient de lire dans le Monde, je l'entends dire, depuis le 1er juin, è toutes les personnes que je rencontre. Puisaue les interpellations réitérées de la France et du Monde m'y obligent, je vais répéter ici ce que j'ai répondu à tous mes interlocuteurs, si joyeux de la pensée qu'ils allaient m'interloquer.

Voici ce que je leur ai répondu :

Si les journaux sont par eux-mêmes une puissance, ainsi que vous persistez à le prétendre et ainsi que je persiste à le nier, expliquez-moi donc pourquoi le Constitutionnel (tiré extraordinairement à 100,000 exemplaires), le Pays et la Patrie, sans parler de deux autres journaux, ont été impuissants à faire triompher leur liste composée de MM. Delessert,

466 MM— IMS— 1M4

Devinck, Varin, Perrot, Lévy, Fouché-Lepelletier, Constant Say. Kœnigswarter et Picard?

tinq journaux soutenaient la liste du gouvernement; trois journaux opposés soutenaient la liste rivale. Celle-ci a triomphé; celle-là a échoué. Est-ce que l'une pouvait échouer sans que l'autre triomphât? Est-ce que, dans toute bataille, il peut y avoir un vainqueur sans qu'il y ait un vaincu 7 Est-ce que, dans toute partie de jeu, il peut y avoir un gagnant sans qu'il y ait un perdant? Et parce qu'il y a un gagnant au jeu, s'ensuit-il qu'il suffit de jouer pour gagner? Parce qu'il y a un vainqueur k la guerre, s'ensuit-il qu'il suffît de se battre pour vaincre? La guerre est un art, le jeu est un art ; ni le jeu ni la guerre ne sont par euxmêmes une puissance. 11 en est des journaux comme des canons. La puissance n'est pas dans les canons ; elle est dans la justesse du tir, elle est dans l'habileté qui les place. Canons et journaux ne sont que des instruments qui valent ce que vaut l'homme qui s'en sert. La preuve <jue les canons ne sont pas la puissance, c'est qu'il est arrivé souvent que le vaincu en possédait un plus grand nombre que le vainqueur. La preuve que les journaux ne sont pas la puissance, c'est que le gouvernement, qui en avait au moins un contre trois, n'a pas réussi à faire nommer à Paris ses candidats. Si tous les journaux eussent été supprimés indistinctement, Constitutionnel et Presse, Patrie et Siècle, Pays et Opinion nationale, etc.; si les électeurs de Paris eussent été livrés à eux-mêmes et à eux seuls, croit-on que dans la deuxième circonscription M. Devinck l'eût emporté sur M. Thiers? Croit-on <jue dans la troisième M. Varin l'eût emporté sur M. Ollivier? Croit-on que dans la quatrième M. Perrot l'eût emporté sur M. Picard? Croit-on que dans la cinquième M. Lévy l'eût emporté sur M. Favre? etc. Prenons un autre exemple, prenons Marseille. A Marseille, il y a quatre journaux, le Courrier de Marseille, le Nouvelliste, le Séma-

Ehore et la Gazette du Midi. Les deux journaux qui ont de eaucoup le chiffre de tirage le plus élevé, ce sont les deux premiers. Vous qui croyez à la puissance de la presse, expliquez-nous donc comment M. Berryer et M. Marie l'ont emporté sur les candidats du gouvernement, malgré le Courrier de Marseille et le Nouvelliste! Et si c'est au Sémaphore et à la Gazette du Midi que sont dues les élections de M. Marie et de M. Berryer, expliquez-nous donc comment ces deux journaux, ayant fait absolument les mêmes efforts pour assurer la nomination de M. Thiers, ont échoué! Confondre le succès avec la puissance est une grande mé-

prise ; or c'est la méprise que commettent tous ceux qui ne voient que le triomphe d'un journal, sans voir que ce triomphe est toujours l'échec d'un autre journal et souvent de plusieurs journaux.

!•' juillet 4863.

De toutes parts la réglementation, qui a eu sa grandeur sous Colbert, menace ruine sous son impuissance manifeste. Elle est en décadence.

L'Empereur la condamne par Je décret suivant, daté de Fontainebleau, 22 juin 1863, et contre-signe Rouber :

« Vu les lois des 16-24 août 1790, des 2-17 mars, 14-17 juin et 19-22 juillet 1791 , et du l" brumaire an vu ,

» Notre conseil d'Etat entendu,

» Avons décrété et décrétons ce qui suit :

» Art. rr. Sont abrogées, à dater du 1er septembre 1863, les dispositions de décrets, ordonnances ou règlements généraux ayant pour objet de limiter le nombre des boulangers, de les placer sous fautorité des syndicats, de les soumettre aux formalités des autorisations

Préalables pour la fondation ou la fermeture de leurs établissements, e leur imposer des réserves de farines ou de grains, des dépôts de garantie ou des cautionnements en argent, de réglementer la fabrication, le transport ou la vente du pain, autres que les dispositions relatives à la salubrité et à la fidélité du débit du pain mis en vente.

» Art. 2. Les décrets des 27 décembre 1853 et 7 janvier 1854. relatifs à la Caisse de service de la boulangerie du département de la Seine, seront modifiés et mis en harmonie avec les dispositions du présent décret.

o' Art. 3. Notre ministre de l'agriculture, du commerce et des travaux publics est chargé de l'exécution du présent décret, qui sera publié au Bulletin des Lois. »

M. Routier triomphe ! M. Rouber, vigoureusement secondé par M. Leplay et par le prince Napoléon, a fini par l'emporter sur M. Haussmann, que l'institution de la Caisse de service de la boulangerie avait égaré en cette circonstance. Bravo, monsieur Rouher 1 continuez dans cette voie qui est celle de la stabilité par la liberté 1 Chaque pas que vous y marquerez sera un louable triomphe et un véritable progrès; une ornière comblée et remplacée par un rail. Ne vous y arrêtez point !

11 y a une grave question qui n'est pas moins importante que celle que vous venez de trancher : c'est la question de la réglementation de la presse.

Mettez-la sérieusement à l'étude.

Ouvrez une enquête.

Appelez devant vous les journalistes, comme vous y avez appelé les boulangers.

468 'IN*— 1MB— iMâ

M. Prévost-Paradol viendra y défendre les lois de septembre 1835, proposées par MM. le duc de Broglie, Guizot et Thiers.

Je viendrai y donner des raisons contre le retour au jury, généralement considéré comme solution du problème de la liberté de la presse.

Vous entendrez toutes les opinions.

Vous pèserez toutes les objections.

Après avoir proclairié la liberté du commerce des grains, après avoir proclamé la liberté des échanges, après avoir proclamé la liberté de la boulangerie, proclamer la liberté de la presse, cela vaudra mille fois mieux, pour réduire M. Thiers au silence, que d'étudier ses discours afin de l'opposer à lui-même.

Opposer à M. Thiers la liberté, voilà le moyen le plus simple de l'embarrasser et le plus sûr de le vaincre I

11 faut faire pour les lois de la France, si étroites, si tortueuses, manquant d'air et de jour, ce que M. Haussmann a fait pour les rues de Paris. Il fout les élargir sans se laisser arrêter par la crainte de trop démolir. M. Haussmann, pour qui le jour de l'entière justice n'est pas encore venu, a fait un Paris nouveau qui suffirait à lui seul à la gloire du règne de Napoléon III ; M. Rouher, ministre présidant le conseil d'Etat, a devant lui une tâche plus importante et encore

S lus glorieuse : c'est d'entreprendre la révision et la refonte e nos innombrables lois ; c'est de faire un Bulletin des lois nouveau, considérablement diminué, qui mette partout la liberté fe la place de la réglementation.

Quelle force et cruelle gloire pour la France, si elle faisait pour la liberté de la presse ce cru 'elle a fait pour la liberté du vote; si, après s'être laissé devancer par l'Angleterre, la Belgique et la Suisse, elle les devançait à son tour; si, après avoir proclamé le suffrage universel, elle proclamait l'impunité de la presse, sans laquelle la liberté de la presse peut exister en fait, mais ne saurait exister en droit 1 La question de l'impunité de la presse sera l'honneur du siècle qui l'aura pleinement et définitivement résolue. Il n'en est pas de plus importante. Un jour, puisse-t-il n'être pas trop loin I un

Jour, on s'étonnera que l'impunité de la presse, c'est-à-dire 'impunité des opinions, ait été mise en question, non pas seulement par les gouvernements, trop souvent traînards de la civilisation, mais encore par les journalistes, qui devraient en être toujours les pionniers.

L'impunité de la presse est l'idée simple, l'idée juste , aussi n'y arrivera-t-on qu'après qu'on aura épuisé toutes les

idées fausses et compliquées, essayé, abandonné, repris, usé tous les modes de prévention et de répression des crimes et délits imaginaires, et quand y arrivera-t-on? 11 est permis de craindre que ce ne soit dans bien longtemps d'ici, lors-

Ïu'on voit de jeunes écrivains, émaillant toutes leurs phrases u nom incompris de liberté, traiter l'impunité de la presse de « liberté incompréhensible » et demander à un vétéran, en l'expérience duquel ils devraient un peu croire: « Avec qui lardessus seriez-vous d'accord? »

» août 4869.

Un contradicteur sympathique, M. Fleury, avocat du bar* reau de Paris, tout en convenant avec moi de l'impuissance de la presse, me dit : a Le journalisme n'est pas une puistance, mais il est une force. »

Je lui réponds :

Le journalisme n'est pas plus une force qu'il n'est un*

Eiissance. Entre force et puissance, quelle est la différence ? n dictionnaire est un livre neutre, impartial. J'ouvre celui qui est sur mon bureau et je lis :

foice, puissance d'action;

puissance, faculté de faire.

Entre la force, puissance d'action, et la puissance, faculté de faire : trop subtile, trop insaisissable est la distinction pour <jue je m'y arrête.

Ecriture, imprimerie, journalisme, télégraphie ancienne, télégraphie électrique, sont des extensions de la parole; c'est la parole entendue plus loin et par un plus grand nombre ; c'est le grossissement de la parole à l'aide de portevoix de formes et de natures différentes, successivement perfectionnés.

Qu'est-ce que la parole ?

La parole est une sorte de pollen qui vole au hasard sans qu'on connaisse et sans qu'on puisse déterminer les lois de sa fécondation. La même parole qui porte dans l'esprit de Pierre la persuasion n'éveille dans l'esprit de Paul que ta contradiction, et ya se perdre dans l'insouciance de la plupart des auditeurs, les uns n'ayant pas écouté, les autres ayant entendu sans réfléchir et sans comprendre. ^ -

L'homme studieux qui aspire à savoir, l'homme studieux qui cherche la vérité ou ce qu'il croit être la vérité, la cherche partout ; il la cherche dans le journal comme il la cherchait dans la livre avant que le journal eût été inventé ; comme'

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il la cherchait dans le manuscrit avant que le livre existât; comme il la cherchait dans l'observation des causes par leurs effets avant que l'écriture eût été imaginée... Ce qu'on devait porter au compte de l'étude, on le porte à tort ait compte de la parole, au compte de l'écriture, au compte de l'imprimerie^ au compte du journalisme. Le journal, le livre, le manuscrit, le discours sont des moyens d'apprendre, mais encore faut-il qu'on en ait le désir et qu'on s'en donne la- peine. Distinguer, entre deux opinions qui se contredisent, laquelle renferme le plus grand nombre de parties vraies n'a pas lieu sans examen et sans effort : aussi le plus souvent le lecteur ne distingue-t-il pas et se borne-t-il h répéter au hasard ce qu'il a entendu la veille, sauf le lendemain k répéter le contraire, non moins machinalement. Ainsi s'explique par l'ignorance générale et par l'insouciance plus générale encore, comment, sous le nom de « lieux communs », tant d'erreurs régissent le monde. L'homme qui pense par lui-même est une exception, et presque toujours le contraire du a lieu commun » sera, un peu plus tôt, un peu plus tard, la vérité reconnue.

. De même que la cloche d'une église s'entend plus loin et plus généralement que la sonnette d'une antichambre, de même la parole du journaliste bruyamment tintée par le journal s'entend plus loin et plus généralement que la parole paisiblement imprimée dans le livre ou étroitement renfermée entre les quatre murs d'une salle. Gela est incontestable et je ne l'ai jamais contesté.

Je poursuis la comparaison que j'ai commencée :

Un incendie éclate.

La cloche sonne le tocsin.

Le tocsin fait accourir en hâte et en foule les habitants.

Qu'en doit-on conclure?

En doit-on conclure que c'est la cloche qui a mis le feu ?

En doit-on conclure que la cloche est une puissance, ou tout au moins une force ?

Aucune de ces conclusions ne serait la vraie. La vérité est que la cloche sonnant le tocsin n'est qu'une manière d'avertir les habitants à portée de l'entendre qu'un danger les menace : aussi, s'il lui arrivait de donner une fausse alarme, le tocsin courrait-il grand risque une autre fois de sonner sans que personne accourût.

Un événement se fait jour.

Un journal l'apprécie.

Ce journal est ce jour-là l'expression du sentiment public. C'est tact ou bonheur, mais ce n'est ni puissance „ ni

force; car, si le sentiment public eût été différent, le journaliste se fût en vain efforcé de le changer. Ainsi s'explique très-simplement comment le même journal, à peu de mois de dislance, après avoir paru exercer une immense influence, en a paru privé tout à coup.

Je précise.

En février 1848, la révolution éclate et la république est proclamée.

La France presque tout entière est effrayée; j'oppose, pour la rassurer, la liberté tulélaire à la dictature menaçante.

De février à décembre 1848, le mot de liberté est sur toutes les lèvres : lèvres des archevêques, lèvres des catholiques, lèvres des légitimistes, lèvres des orléanistes, lèvres aes bonapartistes, lèvres des républicains dissidents, lèvres de M. le cardinal de Bonald, lèvres de M. Veuillot, lèvres de M. de Montalembert, lèvres de M. Berryer, lèvres de M. Thiers, lèvres de M. de Persigny, etc., etc., etc.

En octobre 1848, je me rends compte des probabilités de succès qu'offre chacune des candidatures à la présidence de la république, et lorsque tous les journaux appuient unanimement la candidature du général Cavaignac, j'ose prendre le premier et le seul l'initiative de la candidature du prince Louis-Napoléon Bonaparte.

Le prince Louis-Napoléon Bonaparte est élu par cinq millions cinq cent mille voix, lorsque le général Cavaignac, disposant de toutes les forces de la plus puissante administration centralisée, ne réunit que quinze cent mille suffrages.

On ne manque pas de faire honneur à la Presse de cette élection.

Notez qu'en décembre 1848, le tirage moyen de la Presse s'élevait à 72,000 exemplaires.

La Presse demeure fidèle à la liberté, à laquelle la France cesse tout à coup de tenir, aussitôt que l'élection du 10 décembre l'a rassurée.

Qu'arrive-t-H ?

La Presse voit successivement et considérablement décroître son tirage en 1849, en 1850 et 1851. Pourquoi? — Parce que la Presse ne correspond plus au sentiment public; elle ne l'exprime plus. Placée dans l'alternative d'opter entre ses abonnés et ses opinions, elle n'hésite pas : elle garde ses opinions et perd ses abonnés. C'est par ce fait que je réponds, sans m'y arrêter, à' t l'homme considérable qui me connaît, et qui dit que je ne suis qu'un jongleur d'idées. »

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En 1863, le mot de liberté est revenu sur toutes les lèvres, d'où il avait disparu en 1849.

M. le comte de Moniàlembert, prenant la parole au congres catholique de Malines, et opposant la Constitution française à la Constitution belge, dit, aux applaudissements de rassemblée, que a la France a bien voulu devenir pour un temps le peuple le moins libre du monde. » M. de MontaiemoeYt eût-il pu dire cela du peuple belge? -?- Non. — Pourquoi ? — Parce que les faits eussent donné en pleine face un démenti à l'orateur, et qu'un démenti en pleine face est une extrémité fâcheuse à laquelle on ne s'expose pas volontairement.

Où n'existe que la demi-liberté, le journalisme peut dire que la liberté nWiste pas ; mais où la liberté entière existe, le journalisme ne peut pas plus la nier qu'on ne peut nier la clarté du jour.

Voilà l'inconvénient de la demi-liberté, et voilà l'avantage de la liberté entière 1

Lorsque la liberté manque à un grand pays, au moins l'égal en civilisation de ses voisins, et que les journaux de ce pays considèrent le manque de liberté comme un danger ■ public, que font-ils? — Ils font ce que fait la cloche quî*somie le tocsin pour annoncer l'incendie. Mais s'il n'y avait

[tas d'incendie, le tocsin ne sonnerait pas, ou, s'il donnait 'alarme quand il n'y a pas de péril, jl perdrait tout crédit. Estr-cè que les journaux belges demandent la liberté? — Non. On ne demande que ce qu'on n'a pas.

Par lui-même, le journalisme n'est ni un danger, ni une pçis$atice, ni une force. 11 montre le danger, mais il ne le crée. pas: il signale la faute, mais il ne la commet pas; il exprime les opinions, mais il ne les invente pas ; il devine les sentiments, mais il ne les inspire pas. lia preuve de la vérité de ce que j'avance, c'est que, supprimât-on la liberté de la presse où elle existe, on ne supprimerait ni les dangers, ni les fautes, ni les opinions, ni les sentiments. En vérité, lorsque parlent mes contradicteurs, on croirait qu'il y a des journaux depuis le commencement du monde ! hslce qu'avant qu'il y eût des journaux, estr-ce qu'avant que l'iqçfprimerie fût inventée, les sociétés et les Etats ne couraient pas de dangers, les gouvernements ne commettaient pas de fautes, les peuples n'avaient point d'opinions, point de sentiments? Est-ce qu'avant qu'il y eût des journaux il q'y avait pas des mécontentements, des émeutes, .des séditions, des conjurations, des révolutions, des attentats? Est-ce qu'avant qu'il y eût des journaux, tous les $oU-.

venons étaient éclairés et tous leurs sujets heureux? Est-ce que depuis qu'il y a des journaux, rois et nations ont trèssensiblement changé de nature et de caractère?

Le journalisme est généralement stérile. Est-ce à dire qu'on ne pourrait pas le rendre fertile ?

Le journalisme est certainement le champ le plus vigoureusement labouré et où il se sème le plus d'idées justes, applicables, fécondes. Mais que font les gouvernements? Ils font ce que ferait un cultivateur qui consacrerait tout son temps à extraire brin par brin la mauvaise herbe de son champ et qui laisserait le bon grain pourrir sur pied sans le moissonner. Us ne font pas la moisson des idées dans le champ du journalisme, moisson qui les alimenterait, qui les enrichirait ; ils s'en gardent bien ! Us n'ont d'yeux et de mains que pour y chercher et y trouver l'offense, la diffamation, la provocation, la fausse nouvelle, l'erreur ou la* vérité prématurée : toutes choses qu'ils ont qualifiées crimes, délits, contraventions.

Quand le champ a été bien labouré, bien fumé, bien ensemencé, ce n'est pas la mauvaise herbe qui étouffe le bon grain, c'est le bon grain qui étouffe la mauvaise herbe. Où les gouvernements sont bons, les mauvais journaux ont le sort de la mauvaise herbe étouffée par le bon grain. Us périssent d'eux-mêmes ; et vécussent-ils, qu'ils vivraient du droit naturel de la mauvaise herbe, laquelle, après tout, n'empêche pas les récoltes d'avoir lieu. ,

a Le second des deux hommes considérables, qui nie connaît et qui a parlé de moi à M. Fleury, lui a dit que je recevaisde la Russieun gros traitement pour en défendre la cause. » M. Guéroult, de son propre aveu, a passé longtemps pour toucher une grosse subvention du Piémont. M. Delamarre, propriétaire-directeur du journal la Patrie, passe pour émarger de l'émigration polonaise une grosse allocation. Estce que la médisance et la calomnie n'ont pas régné de tout temps? Est-ce qu'elles ont jamais épargné personne : les nations les plus recommandâmes, les meilleurs rois, les plus grands ministres, les écrivains les plus purs, les femmes le» plus irréprochables? 11 faut s'accoutumer moralement à vivre avec la médisance et la calomnie, comme on s'accoutume physiquement à vivre avec les maladies que l'hygiène n'a pu préveuir et que la médecine ne peut guérir. Ce sont des avertissements dont il est plus sage de tenir compte que de s'irriter.

11 v a longtemps que je ne m'irrite plus de la calomnie, et qu'elle est pour, moi ce qu'était la fièvre jaune pour le doc-

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tetkr Pariset, allant s'offrir à elle à Barcelone pour prouver qu'elle n'était pas contagieuse.

Trente années des expériences les plus opposées, des observations les plus attentives, des études les plus opiniâtres, m'ont donné la conviction, plus que cela, la certitude que la calomnie ne nuit qu'au calomniateur. Le moyen de le confondre, c'est de le laisser dire sans jamais lui répondre. Alors il se tait, comme se tait de lui-môme le chien qui aboie quand on le laisse aboyer sans y prendre garde, mais

3ui aboie plus fort et plus longtemps si l'on commet la faute e s'arrêter et de le menacer pour essayer de le faire taire. Il n'y a de nuisible dans le mal imprimé soit contre un individu, soit contre un gouvernement, que le mal qui est vrai, parce qu'aucune dénégation, si habile qu'elle soit, ne peut empêcher qu'il n'ait été commis ; mais si gouvernement et individu craignaient tant que la diffamation ne s'emparât de ce mal, il ne fallait pas qu'ils le fissent. Il est juste 3ue toute faute s'expie. Viendra un jour où la publicité e la faute et du crime en seront la seule peine. Quand je vois les gouvernements punir la publicité expiatoire, cela me rappelle Xercès faisant puérilement fouetter la mer pour la punir de ce que le pont précipitamment jeté sur elle avait manqué de solidité et s'était écroulé.

Ne nous arrêtons pas plus longtemps à une vaine distinction entre le mot puissance et le mot force I Allons au fond des choses. Laissons, laissons la publicité accomplir son œuvre en toute liberté ! Débarrassons-la de toute fiscalité, de toute entrave, de toute pénalité ! Qu'on soit libre de publier un journal comme on est libre de peindre un tableau 1 Que le talent du journaliste soit admis et reconnu au même titre nue le talent de l'artiste ! II n'y a pas plus de raison de dire la puissance ou la force du journalisme qu'il n'y en aurait de dire la puissance ou la force de la peinture. Entre le journaliste et le peintre, il y a moins de différence qu'on ne l'imagine au premier abord. Est-il vrai que le peintre de portrait qui, selon le degré de justesse de son coup d'œil, vous a embelli ou vous a enlaidi sur sa toile, ne vous a embelli ni ne vous a enlaidi en réalité? Est-il vrai qu'après comme avant le portrait, votre visage est resté exactement et absolument ce qu'il était? De même le livre ou le gouvernement loués par le journaliste n'en sont pas meilleurs ; de même le gouvernement ou le livre dénigrés par le journaliste n'en sont pas moins bons. L'écrivain n'est qu'un peintre se servant de la plume au lieu de se servirdu pinceau. Puisqu'on ne punit pas le peintre qui vous enlaidit sur la

toile en vous peignant, pourquoi punit-on l'écrivain oui vous enlaidit sur le papier? Point de pénalité 1 Si Ton m'objectait les peintures et les publications obscènes, je répondrais qiril y a une pudeur publique qui suffira toujours pour les condamner à l'obscurité, sans que pour cela il soit besoin ni de juges ni de jurés. Rien ne s'opposerait donc à ce <jue légalement on assimilât les journaux aux tableaux et le journaliste à l'artiste.

Le journalisme est un art, il pourrait être la science I Non, il n'est pas une puissance ; non, il n'est pas une force.

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