‹ Les droits de la pensée; questions de presse: 1830-1864Chapitre 134 sur 156 · OS 19CS · texte numérisé non relu

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profession de foi, l'expression ne serait pas juste, je dirai sa professian de tolérance écrite en ces termes :

«... Non pas qu'en us puisse passer avec le temps et l'expérience é'une nuance à une autrr dans I j sein de la même opinion ; non pas qu on Ad puisse, par e\em,>le, être indifféremment légitimiste comme M. B^rryer, orléaniste comme M. Thiers ou républicain curom^ h général (Javaignac »

Si de la république à la monarehroil n'y a qu'une nuxncc, si léguimumc, orléani.-me et républicanisme sont ehxves enlre elles indifférentes, quelles sont, à l.i connaissance cIj M. Prévost-Paradul, les deux queslijns enlre le^pielles la couleur soit plus tranchée? Pjur(|uoi donc abrs, île 1830 à 1848, les jui es orléanistes condamnaient -ils si sévèrement L\s écrivains légitimistes et tes écrivains républicains traduits à tour de rôle sur les bancs de toutes les cours d'as-» lises? Pourquoi donc alors les députés orléanistes flélri.vsaient-ils si inexorablement, en 1847. les députés légitimistes, M. Berner en lèle, et, en 1848, les députés qui revendiquaient, derrière M. Odilon Barrot, le droit de réunion, que M. Hébert refusait de leur reconnaître?

0 Juin 4863.

Ne comprenant pas la liberté de la presse telle que je la comprends, sans lois répressives, sans juges, fans jurés, sans amendes et sans prison, M. Prévosl-Paradol m'interpelle en ces termes : « Avec qui là-dessus seriez-vous d'accord? »

Je lui réponds :

Je suiô d'accord avec Voltaire :

« 11 est de droit naturel de se servir de sa plume comme de sa langue, à ses périls, risques et fortunes. Je connais beaucoup de livres qui ont ennuyé, je n'en connu i s point qui aient fuit de mal réel. Des théologiens ou de prétendus politiques (rit lit : « La religion est dé* » trui,e, \ô gouvernement est perdu, si vous impl'iiez cert*.in?s véri- » tés ou certains p tradoxes. Ne vous avisez jamais de penser, cm a* » près en avoir demandé la licence à un moi no ou à un commis. Il » est contre le bon ordre qu un h >mmo p?nse par soi-même. Homère, » Platon, Cicérv n, Virgile, Pline, Horace n'ont jamais rien publié » fiu'avec l'approbation des docteurs de Sorbonne et de la sainte » InquiMlion.

» Voyez dans quelle décadence horrible la liberté de la presse a » fuit tomber l'Angleterre et la HolLnde II est vrai qu'elles embras- » sent le commerce du monde entier, et que l'Angleterre est victo- » tleuse sur terre et sur mer ; mais ce n est qu'une fausse grandeur, » une fausse opulence : elles marchent & grands pas à leur ruine. Un i peuple éclairé ne peut subsister. »

» On ne peut raisonner plus juste, mes amis ; mais voyons, s'il YOttô pteft, quel Etala été perdu par un livre.* Le plus dangereux, le plus pernicieux de tous est 'Celui de Spinosa. Non -seulement en qualité de juif il attaque 4e Nouveau Testament, mais en qualité dé savant, il ruine l'Ancien ; son système d'athéisme est mieux lié, mieux raisonné mille fois que ceux de Straton et d'Epicure. On a besoin de b plus profonde sagacité pour répondre aux arguments par lesquels il tâche de prouver qu'une substance n'en peut former une autre.

» Je déteste comme vous son livre, que j'entends peut-être mieux que vous, et auquel vous avez très-mal répondu ; mais avez- vous vu que ce livre ait changé la face du monde? Y a-t-il quelque prédlcant qui ait perdu un florin de-sa pension par le débit des œuvres de Spinosa? V a-t-il un évéque dont les rentes aient diminué? Au contraire, lenr revenu a doublé depuis ee temps-là ; tout le mal s'est réduit à un petit nombre de lecteurs paisibles qui ont examiné les arguments de Spinosa dans leur cabinet, et qui ont écrit, pour ou contre, des ouvrages très- peu connus.

» Vous-mêmes, vous êtes assez peu conséquents pour avoir fait imprimer, ad usum Delphmi, l'Athéisme de Lucrèce (comme on vous Ta déjà reproché), et nul trouble, nul scandale n'en est arrivé ; aussi laissa-t-on vivre en paix Spinosa en Hollande, comme on avait laissé en repos Lucrèce à Rome.

» Mais parait-il parmi nous quelque ouvrage nouveau dont les idées choquent un peu les vôtres (supposé que vous ayez des idées), ou dont l'auteur soit d'un parti contraire à votre faction, ou, qui pis est, dont 1 auteur ne soit d aucun parti : alors vous criez au feu ; c'est un bruit, un scandale, un vacarme universel dans votre petit coin de terre. Voilà un homme abominable qui a imprimé que si nous n'avions point de mains nous ne pourrions faire des bas et des souliers... Quel blasphème ! Les dévotes crient, les docteurs fourrés s assemblent, les alarmes se multiplient de collège en collège, dé maison en maison; des corps entiers sont en mouvement: et pourquoi? pour cinq ou six pages dont il n'est plus question au bout de trois mois. Un livre vous déplaît-il? réfutez- le; vous ennuie- Wil ? ne le lisez pas.

» Ohl me dites-vous, les livres de Luther et de Calvin ont détruit la religion chrétienne dans la moitié de l'Europe. Que ne dites-vous aussi que les livres du patriarche Photius ont détruit cette religion en Asie, en Afrique, en Grèce et en Russie?

» Vous v» us trompez bien lourdement quand vous pensez que vous avez été ruinés par ctes livres. L'empire de Russie a deux mille lieues d'étendue, et fl n'y a pas six hommes qui soient au fait des points controversés entre l'Eglise grecque et la latine. Si le moine Luther, si le chanoine Jean Chauvin, si le curé Zwingle s'étaient contentés d'écrire, Rome subjuguerait encore tous les Etats qu elle a perdus; mais ces gens-là et leurs adhérents couraient de ville en ville, de maison en maison, ameutaient des femmes, étaient soutenus par des princes. La Furie qui agitait Amate et qui la fouettait comme un sabot, à ce que dit Virgile, n'était pas plus turbulente. Sachez qu un capucin enthousiaste, factieux, ignorant, souple, véhément, émissaire de quelque ambitieux, préchant, confessant, communiant, cabalant, aura plus tôt bouleversé une province que cent autres ne l'auront éclairée. Ce n'est pas le Coran qui fit réussir Mahomet; ce fut Mahomet qui fit le succès du Coran.

» Non, Rome n'a point été vaincue par des livres : elle Ta été pour avoir révolté l'Europe par ses rapines, par la vente publique des indulgences; pour avoir insulté aux hommes, pour avoir voulu les gouverner comme des animaux domestiques; pour avoir abusé de son

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pouvoir à on tel excès qu'il est étonnant qu'il loi soit resté un seul village. Henri VIII, Elisabeth, le duc de Saxe, le landgrave de Hesse, les princes d'Orange, les Condé, les Coltgniont tout fait, et les livres rien. Les trompettes n'ont jamais gagné de batailles, et n'ont fait tomber de murs que ceux de Jéricho.

» Vous craignez les livres comme certaines bourgades ont craint les violons. Laissez lire et laissez danser; ces deux amusements ne feront jamais de mal au monde. » <

o Les livres ne font ni bien ni mal ; cinq ou six cents oisifs parmi vingt millions d'hommes les lisent et les oublient. » a

« Y a-t-ii rien de plus tyranaique, par exemple, que doter la liberté de la presse? Et comment un peuple peut-il se aire libre quand il ne lui est pas permis de penser par écrit? Quiconque a le pouvoir en main voudrait crever les yeux de tous ceux qui rai sont soumis ; tout juge de village voudrait être despotique ; la rage de la domination est une maladie incurable. » 3

v Est-ce que les livres font du mal? Est-ce que le gouvernement se conduit par des livres? Ils amusent et instruisent un millier de gens de cabinet, répandus sur vingt millions de personnes ; c'est à quoi tout se réduit. » *

Je suis d'accord avec Helvétius :

< C'est à la contradiction, par conséquent à la liberté de la presse, que les sciences physiques doivent leur perfection ; ôtez cette liberté, que d'erreurs consacrées par le temps seront citées comme des axiomes incontestables! Ce que je dis du physiquo est applicable au moral et au politique : veut-on en ce genre s'assurer de la vérité de ses opinions, u faut les promulguer ; c'est à la pierre de touche de la contradiction qu'il faut les éprouver. La presse doit donc être libre ; le magistrat qui la gêne s'oppose donc à la perfection de la morale et de la politique ; il pèche contre sa nation, 11 étouffe jusque dans leur germe les idées heureuses qu'eût produites cette liberté : or qui peut apprécier cette perte? Ce que l'on peut dire à ce sujet, c'est que le peuple libre, le peuple qui pense commande toujours au peuple qui ne pense pas. » 5

Je suis d'accord avec Fénelon, adressant à Jacques 111 ces paroles, rapportées par Ramsay :

« Nulle puissance humaine ne peut forcer le retranchement impénétrable de la liberté du cœur. La force ne peut jamais persuader les hommes ; elle ne fait que des hypocrites. Quand les rois.se mêlent de la religion, au lieu de la protéger ils la mettent en servitude. Accordez donc à tous la tolérance civile, non en approuvant tout comme indifférent, mais en souffrant avec patience tout ce mie Dieu souffre, et en tâchant de ramener les hommes par une douce persuasion. » •

« ... Si peu qu'on les presse (les protestants}, on leur fera faire des sacrilèges Innombrables; les voyant communier, on croira avoir fini

* Dictionnaire philosophique, article liberté d'imprimer.

* Lettrée M"* Dubocage, *7 décembre 1758.

* Lettre à ..., 17 octobre 1765.

4 Lettre à Dam ina ville, 28 avril 1766.

5 De V homme, section îx, chapitre xn.

6 Vie de Fénelon, par Ramsay, page 181.

l'ouvrage; mate on ne fera que 1m pousser par les remords de leur conscience, jusqu'au désespoir, ou bien on les jettera dans une impassibilité et une indifférence de religion qui est le comble de 1 impiété. » *

Je suis d'accord avec Morellet :

a II est nécessaire que les nommes passent par les erreurs, et par les erreurs systématiques, pour arriver à la vérité. 11 a fallu que Descartes imaginât le roman ingénieux de sa Physique astronomique pour préparer les découvertes du grand Newton. II faut de même qu'on épure dans les livres beaucoup de mauvais systèmes d'économie politique pour arriver à la connaissance du vrai. Des erreurs présentées avec tout le cortège de parologismes dont on peut les environner sont bientôt répétées si la presse est libre, parce que c'est le sort de tout système faux devenu public, et elles sont détruites sans retour précisément parce qu'on les a vaincues dans le poste le plus favorable qu'elles aient pu choisir. Les ouvrages fondes sur de faux principes sont donc encore utiles, il faut donc les laisser imprimer.

» Lorsqu'une opinion fausse, un système absurde d'économie politique sont mis au jour, il n'y a rien de plus aisé que de faire réfuter les raisonnements et de confondre le raisonneur. » *

Je suis d'accord avec Mably :

« Les préjugés nous aveuglent et nous séduisent au point oue des hommes très-estimables ne veulent pas consentir à une liberté indéfinie de la presse ; ils craignent que I on n'abuse de cette liberté indéfinie pour corrompre les mœurs et calomnier les hommes vertueux. La licence, qui produit quelquefois des libelles, prévient un mal plus grand que produirait l'ignorance des citoyens. »

Je suis d'accord avec Mercier, l'auteur du Tableau de Paris:

« Quel est le vrai créateur de l'opinion publique? La liberté de la presse. C'est d'elle qu'émanent les grandes vérités politiques d'où dépend le sort de tous les peuples ; sans elle, il n'y a que servitude. Suppression impunie. Les ennemis de lia Révolution frémissent 'avoir vu la presse former dans les deux mondes cette opinion publique qui distribue la gloire ou l'opprobre. Biais Dieu a voulu qu'il existât sur la terre une chose supérieure aux lois elles-mêmes, à laquelle toutes les puissances doivent l'hommage de la soumission et ou respect, ce sont les lumières publiques, et leur seul organe, la presse libre.

» Laissez penser et parler 1 le public jugera : il saura même corriger les auteurs. Le plus sur moyen pour épurer l'imprimerie, c'est de La . rendre libre : l'obstacle irrite; ce sont les prohibitions, les difficultés qui enfantent les brochures dont on se plaint.

» Quand je vois un livre revêtu de f autorité du gouvernement, je parie, sans l'ouvrir, que ce livre contient des mensonges politiques. Le prince peut dire : « Ce morceau de papier vaudra mUU francs; »

* Lettre au duc de Bourgogne, 36 février 1686.

* noaiLLBT. Réflexion* sur les avantages de la liberté décrire et dimprimer sur les matières de V administration, écrites à f occasion de la Déclaration du roi du «S mars 4764 qui fait défense é imprimer t débiter aucuns écrits* ouvrages ou projets concernant la réforme ou Vadmmistration des finances, etc. Imprimées en 1775.

mais U ne peut pas dire : « Que cette erreur devienne vérité, » ou bien : « Que cette vérité ne toit plus qu'une erreur, » Il le dira ; mais il ne contraindra jamais les esprits à l'adopter. » *

« ... Voyei 1 Angleterre! cette nation qui se tourmentait elle-même s'est calmée en s éclairant. Lés mauvais raisonnements tombent

J)arce que le raisonnement y est plus cultivé que partout ailleurs. Les àctleux, après s'être agités, sont mis à leur place... Otez à ce peuple ses lumières, il perdra de sa grandeur ; c'est aux hommes réduits S n avoir ni volonté, ni opinion, qu'il faut ôter les connaissances ; mais alors il ne faut plus chercher des citoyens, il n'y a plus que des hommes dégradés. » *

Je suis d'accord avec Malesherbes :

« Quand le gouvernement a le projet de faire connaître la vérité, il n'a d'autre parti a prendre que de permettre à tout le monde la discussion sans aucune réserve, par conséquent d'établir la liberté de la presse ; ce n'est plus par dos disputes verbales, même par des thèses, par des sermons, que la nation sera Instruite.

» Le roi lui-même n'aurait-il pas un intérêt sensible à trouver dans le public un dénonciateur inflexible qui l'ayertirait des fautes de ses ministres, de ses généraux et de ses magistrats?

» D'ailleurs, les craintes qu'on alfègue sont-elles bien fondées? On craint de chagriner les. ministres, comme s'ils n'étaient pas amplement dédommagés par Péminence de leurs places des petits dégoûts auxquels la liberté de la presse pourraient les exposer.

» Je regarde comme un principe qui ne peut plus être contesté que la. liberté de discussion est le moyen sûr de faire connaître a une nation la vérité.

» On a imprimé des livres obscènes en Angleterre, où la presse est libre; on en a imprimé au moins autant en France et en Italie, où elle ne l'est pas.

» La liberté de la presse n'assurera pas non plus l'impunité a ceux qui exhortent le peuple à la révolte, qui entreprennent de détruire le religion, ou qui insultent leurs concitoyens. De tels auteurs seraient punis comme rebelles, comme calomniateurs, s'ils n'étaient pas poursuivis pour le délit d'avoir imprimé sans permission. , » Les opinions erronées seront un jour détruites par la liberté de discussion.

» Il peut y avoir des livres dangereux sans que leurs auteurs soient punissables par la loi.

» U n'y a nullo puissance sur la terre qui puisse empêcher les chansons, les épigrammes, ni même les pamphlets assez courts pour qu'il soit aisé d'en tirer des copies, » 3

' Je sois d'accord avec le roi Louis XVI, annotant de sa main en ces termes les Remontrances que le clergé lui adressait en 1780 contre la licence de la presse :

« On aura beau .multiplier les lois et les règlements, si le clergé ne s'attire pas lui-même la considération qu'il désire, il est impossible de la lui procurer d'une autre source. La considération d un corps ne peut lui provenir que, de ses vertus.

{ iibrcibr. Tableau de Paris. Qéne de la presse. Amsterdam, 178*.

* iiercibr. Van deux mille quatre cent quarante. 1786; ebap. jlxxii. iberté de la presse.

* m alesherbbs. Mémoire sur la liberté de la presse.

» M. de Malesherb.es n'a pessé d'assurer qu'une rigueur bien suivie relativement aux impressions obligeantes écrivains à avoir recoud à des presses étrangères, et (pie si l'ouvrage était bon ou malin, i! était toujours réimprimé en France. » '

Je suis d'accord avec l'auteur de V Essai sur le despotisme, avec Mirabeau le fils :

« La politique qui interdit la liberté d'écrire et de publier ses pensées est aussi mauvaise comme politique que barbare comme loi. Elle est mauvaise, parce qu'elle doit inspirer la plus grande méfiance contre les intentions du gouvernement; parce qu'elle -rend inévitables les fautes des ministres, mit ne sont ni éclairés, ni conseillés, ni redressés, et qui ne craignent plus ni la critique, ni les plaintes, ni le jugement sévère de l'opinion publique qui ne peuvent plus se manifester. Les lois des Douze Tables furent -exposées un an entier aux yeux de tous avant d'être promulguées ; tous les accueillirent et les respectèrent... »

o Le vrai remède à tous ces maux, c'est la liberté de la presse, née de cet art tu té la ire de Pi m primer ie, ce dépôt impérissable des connaissances bumaines qui doit être à jamais la consolation des sages, la lumière des peuples, l'effroi des tyrans. Sans la liberté de la presse, il ne peut exister ni instruction, ni constitution. Et qu'on ne vienne pas objecter la licence qui peut en résulter : les restrictions en ce genre, ainsi que dans tous les autres» ne gênent que les honnêtes gens, comme la contrebande ne sert que les fripons : il en est de cette précieuse liberté comme de la lance célèbre qui seule pouvait guérir les blessures qu'elle avait faites. » '

ministres fort ordinaires et très-peu d'immaculés.

» Ce n est point l'existence perpétuelle d'une opposition décidée, ouverte, sans crainte, intéressée a tout disputer aux ministres, puisqu'il est possible que le ministère et l'opposition trouvent un plus grand intérêt à se réunir, puisque le fait a plus d'une fois constaté cette possibilité 2, et puisqu'il résulterait finalement de cette coalition l'oppression du peuple et l'esclavage du prince, qui suit toujours de bien près l'oppression du peuple.

» Ce n est point la liberté des voix dans les élections, puisque la trè*grande majorité des électeurs, sans talents et sans lumières, ne connaissent et ne peuvent connaître ni le caractère ni la capacité des candidats; puisqu'il est absurde de supposer une vraie liberté avec ce défaut de connaissance; et qu'ainsi, a parler strictement, il n'y a dans les élections en Angleterre ni voix, ni liberté.

. » Ce n'est point la liberté des suffrages dans les deux Chambres, qui cependant réunissent tant de lumières et qui pourraient conséquemment réunir tant de voix, puisque la très-grande majorité, dans une Chambre comme dans l'autre, est toujours pour le ministère, jusqu'à I instant qui précède celui où le ministère va changer, et qu'il est contre nature que le ministre ne se trompe jamais.

» Ce n'est point la distinction et l'indépendance respective des communes, des pairs et du roi, jointes à la nécessité de leur accord

i mirabiau. Essai sur le despotisme.

* Cet étrange amalgame s'y désigne par le mot coalition.

SOS IMS

pour former une loi quelconque : on le prouve par trois raisons décisives :

» Premièrement, dans un Etat où Ton ne trouverait ni nobles, ni roi, une Assemblée unique y serait nécessairement composée d'hommes égaux, et cependant il suffirait, pour y réunir tous les avantages de la législation anglaise, que cette Assemblée d'hommes égaux se partageât en trois comités, dont le second ne s'occuperait d une proposition qu'après qu'elle aurait été débattue et agréée dans le premier, et dont le troisième ne pourrait s'en saisir qu'après qu elle aurait été agréée par les deux autres, ni leur donner force de loi qu'après que les deux premiers auraient agréé les changements quUs jugeraient à propos d'y faire, ou bien qu'ils auraient déclaré, après délibération, adhérer a l'arrêté des deux autres tel qu'ils l'auraient reçu. Maintenant, si chacun des trois comités devenait à son tour le troisième, si chacun d'eux dévenait à son tour le premier, quel avantagé aurait sur cette organisation simple l'organisation mixte si vantée de l'Angleterre, dont l'Amérique voulut trop peut-être se rapprocher.

9 Secondement, en supposant la monarchie la phis absolue, et le ministre le plus décidé à paraître prononcer tur tout, il suffirait à ce ministre, pour réunir tous les avantages de la législation anglaise, de réunir, n'importe par quel moyen, avant de prononcer sur quoi que ce soit, toutes les connaissances qui existeraient dans sept à huit cents tètes pareilles à celles qui composent le Corps législatif de cette flère nation.

» Enfin, on a vu plus d'une fois en Angleterre le roi, la majorité des pairs et celle des communes se réunir sur des mesures qui eussent peu a peu et sourdement établi dans ce pays de la liberté une aristocratie terrible, finalement aussi funeste au prince qu'elle paraîtrait servir, qu'au peuple qui en serait la première victime. *

» Non, ce n est point à ces moyens si vantés que l'Angleterre doit cette prospérité qui étonne , cette richesse qu'on envie , cette puissance encore capable de tout maintenir, quoiqu'elle eût maladroitement tenté de tout subjuguer.

» C'est à cette épée de Damoclès, partout en Angleterre suspendue sur la tète de Quiconque méditerait, dans le secret de son cœur, quelque projet funeste au prince et au peuple : 1 épée tombe au premier pas qu'il fait pour l'exécuter. C'est à ce principe, inculqué dans toutes les têtes anglaises, que celle d'un seul homme ne renferme pas toutes les idées : que le meilleur avis ne peut être que celui qui résulte de la combinaison de tous ; qu'il n'a besoin que d'être déclaré pour être senti et devenir aussitôt une propriété générale qui constate un droit égal à toutes les conséquences qui en dérivent ; que celui qui craint ae soumettre ses idées à la discussion de ceux dont elles doivent former la propriété, si elles sont utiles, est un ennemi

frablic que chacun doit se noter de dénoncer, et que béni doit être 'inconnu même qui le dénonce par la voix publique de l'impression.

» Enlevés à l'Angleteri'e /unique moyen de conserver ce principe dans toute son énergie ; uilevez-tui la liberté de la presse, liberté que

< Voyez l'affaire des Wilks, voyez celle de l'Amérique, voyez celle de p usieurs bills relatifs à l'Inde, et n'oubliez pas le dernier acte qui explique, dit-on, ce qui n'avait jamais été dit, et déclare, comme Interprétation, le contraire de ce que tout le monde avait pensé, tout U /****>, excepté le ministre, qui s'était bien gardé de le dire*

chaque ministre, en Angleterre comme ailleurs, voudrait anéantir pendant son ministère et remplacer par un ordre absolu de se prosterner devant toutes ses bévues ; enlevez, dis-je, à r Angleterre la liberté de la presse, et, malgré toutes les ressources de son admirable constitution, les bévues ministérielles, si rares en Angleterre, s'y succéderont aussi rapidement qu'ailleurs, et même on y dormira plus tranquillement qtf ailleurs, d*abord sur les bévues ministérielles, et ensuite sur tous les attentats des ministres, parce qu'on y sera plus rassuré par l'ombre d'une opposition qui ne tardera pas à réclamer secrètement et à obtenir de la même manière le partage des dépouilles et du prince et du peuple ; et bientôt la nation la plus florissante ne sera qu'un objet de pitié pour tous ceux dont elle excita l'envie et mérita l'admiration. Transportez, au contraire, peu à peu la liberté de là presse en Turquie ; inventez, car il n'existe pas, inventez un moyen d'en faire parvenir les fruits jusqu'au Grand Seigneur par d'autres mains que celles d'un vizir qui peuvent si aisément tout corrompre, et bientôt nul vizir n'osera tromper son maître ; tout vizir consultera la voix du peuple avant de faire tonner la sienne ; et bientôt la Turquie, riche de toutes les facultés de son territoire et de son immense population , sera plus puissante et non moins respectée que cette Angleterre si puissante et si respectée aujourd'hui. . .

» Combien nous en sommes loin, avec tant de droits d'y prétendre, tant de moyens d'y parvenir I » t

«... 0 vous qui bientôt représenterez les Français , vous qu'on n'aurait jamais assemblés si, dans les mains des hommes, le malheur de semer le désordre et la ruine, et de rester sans pouvoir, ne suivait pas inévitablement le pouvoir de tout faire; vous qu'on assemble pour tout régénérer, parce que, s'il reste encore quelque chose a détruire, 11 ne reste plus d'hommes crédules à tromper ; vous qui répondrez, non pas à la France seule, mais à l'humanité* entière, de tout le bien que vous n'aurez pas procuré à la patrie!. . . tremblez, si, semblables aux rois ou plutôt à leurs ministres, vous croyez tout savoir ou pouvoir tout ignorer sans honte, parce que vous pourrez tout commander avec impunité ! Obligés de tout savoir pour décider sur tout, quand l'Europe vous écoute, comment saurez-vous tout, si tous ne sont pas écoutés? Comment saurez-vous tout, $i un seul homme éclairé, le plus éclairé peut-être, mais le plus timide, croit se compromettre en parlant? Que la première de vos lois consacre à jamais la liberté de la presse, la liberté la plus inviolable, la plus illimitée, la liberté sans laquelle les autres ne seront Jamais conquises, parce que c'est par elle seule que les peuples et les rois peuvent connaître leur droit de l'obtenir, leur intérêt de l'accorder ; qu'enfin votre exemple imprime le sceau du mépris public sur le front de l'ignorant qui craindra les abus de cette liberté. » *

a ... î$° La liberté de Ui presse doit être inviolablement maintenue.

» Ce n'est jamais que sous l'impuissance de cette irrésistible liberté que l'instruction fait de grands progrès. Plus les lumières se répandent, plus les hommes ont de droits a réclamer et de devoirs à remplir. C'est la liberté de la presse qui est le palladjum de toutes les libertés ; c'est elle qui peut amener rapidement les États naissants à une maturité précoce et durable ; c'est à elle qu'appartient le rajeunissement des empires usés par la décrépitude. »

* Sur la liberté de la presse. Imité de l'anglais de Mtlton. Londres,

« ... Tu as raison, ce libelle «est infâme; mais c'est fomeld'un bien qui compense tous les maux possibles. Et ne me parle pas de renonoer au bien à cause du mal, car ceux qui réclament contre la liberté de la presse, sous prétexte des abus qui peuvent en résulter, ressemblent au Sénat de Carthagè qui, par un décret insensé, défendit aux Carthaginois d'apprendre à écrire et à parler grec, parce qu'un traître avait écrit en grec à Denys qu'une armée carthaginoise partait pour attaquer les Syracusains. » *

«... Libre dans ses pensées et même dans leurs manifestations, le Citoyen a le droit de les répandre, par la parole, par récriture, par l'impression, sous la réserve expresse* de ne pas donner atteinte aux droits d'autrui ; les lettres, en particulier, doivent être sacrées... » s

« ... La liberté de la presse » le môme caractère que toutes les autres1 libertés': elle 'est ae droit naturel ; la loi ne fait que la protéger, elle ne la donne pas. »

Je suis d'accord avec Sieyès :

«... Le public s'exprime mal quand il demande une loi pour accorder ou autoriser la liberté de la presse. Ce n'est pas en vertu d'une loi que les citoyens pensent, parlent, écrivent et publient leurs pensées : c'est en vertu de leurs droits naturels, droits que les hommes ont apportés dans 1 association, et pour le maintien desquels ils ont établi la loi elle-même et tous les moyens publics qui la servent... »

« . . . Beaucoup de personnes pensent que c'est en balançant lés avantages et les inconvénients de la liberté de la presse qu'on doit tracer la juste ligne de démarcation entre ce qui peut être défendu en ce genre et ce qui ne doit pas l'être. Ces personnes se trompent. Le législateur "ne doit pas négocier comme un conciliateur hanile; toujours placé devant des principes, au lieu d'écouter une politique adroite, il doit être sévère et immuable comme la justice. Si on lui demande de limiter l'exercice d'une liberté quelconque, il saura que ie mal seul est de son ressort. » 3

, « . . , La libre communication des pensées étant un droit dû citoyen, elle ne doit être restreinte qu'autant qu'elle nuit aux droits d'autrui. » *

Je suis d'accord avec Fréron, député de Paris à la Convention nationale, s'exprimanl ainsi :

« C'est la liberté indéfinie de la presse oui met en relation et en commerce dldées et de vues les philosophes de tous les pays et les législateurs d'un peuple ; c'est par la liberté de la presse, enfin, qu'on peut réunir, pour les lois d'une seule nation, toutes les forces de l'esprit humain.

' »... La' liberté de la presse n'existe 'pas, si elle n'est pas illimitée : toute borne en ce genre est un anéantissement. »

Je suis dtaocord avec Pétion :

« Laissez écrire contre* vous tout ce qu'on voudra ; si vous êtes innocents, votre triomphe sur la calomnie éclatera têt ou tard. . . La

< Lettre de Mirabeau à sa sœur M- du Saillant, 20 mai 1790.

* 17 août 178».

* Projet de Constitution.

«19 août 1789.

liberté- dé la presse, sous le rapport des. personnes, est .favorable au,x gens de bien et dangereuse seulement pour les méchants. Les despotes Pont toujours eue en horreur ; les Dons princes ne l'ont jamais redoutée. »

Je suis d'accord avec Camille Desmoujins :a

a Je ne connais aucune loi aussi importante et qui ait de plus grands effets que celle de la liberté de la presse pleine, entière, indéfinie. »

« Là presse a ses abus, sans doute, et j'en gémis comme vous. Biais quel est l'homme de bonne foi qui, mettant dans un des bassins de la balance les biens infinis de la liberté de» la presse et dans l'autre ses abus, ne dise que la somme du bien l'emporte sur celle du mal? »

« Dès qu'il s agit de mettre des bornes à la liberté de la pensée, on ne sait o£ s'arrêter, et l'arbitraire commence. »

<t Ceux-là ne connaissent guère les effets de la liberté sur le peuple et sur le développement de sa raison, qui redoutent les écrits séditieux. Si le peuple est heureux par l'effet de sa constitution, l'écrit séditieux tombe dans le mépris et dans le néant; dans le second cas, l'écrit cesse d'être séditieui. »

« Un des plus grands bienfaits de la liberté de la presse est de surveiller sans cesse les hommes en place, d'éclairer leur conduite, de démasquer leurs intrigues. Elle donne quelquefois de fausses alarmes, roaiB'nn excès de prévoyance est préférable a une fausse sécurité. »

« De tous les moyens d'exercer le «Jroit d'exprimer sa pensée, la presse est le plus rapide et le plus puissant dans ses effets : elle est le

Ïrius ferme rempart de la liberté publique ; elle protège les faibles, fait rembler les tyrans; elle doit donc être entière et illimitée.

» J'ai écrit avec liberté sur une. loi ; on me dira que foi affaibli le respect qui lui était dû; on me dira : Si vous n'eussiez pas écrit, l'on ri aurait pas désobéi- Voilà comment Ton parvient à tuer la liberté de la presse. » *

« ... 11 y a un mot charmant d'Octave. Un abbé Sieyès de ce tempslà tint un matin lui dire à son lever que la liberté de la presse dégénérait en licence, que ceux qui parlaient de l'empereur avec irrévérence devaient être châtiés. Auguste était un tyran .et de la première espèce : mais soit qa«n ample déjeuner, arrosé de salerne, l'eût disposé à aire la vérité, soit qu en ce moment il sortît des bras de Livie qu'il avait enlevée k son mari, ou de ceux de Julie, sa fille, faisant un retour sur hû-métne : «En vérité, dit-il, mon cher abbé Sieyès, » quand je pense que je suis une .personne, sacrée et inviolable et que 9 i ai la licence de tout faire, il me semble que je puis passer à » M. Maratet à M. Prudhomme la licence de tout dire. »

« La presse est comme cette lance d'Achille qui guérissait les blessures qu'elle avait faites.

» Le grand remède, à la (licence de Ja- presse* c'est la liberté de la presse. » *

Je suis d'accord avec Loustalot :

<r Où' les moeurs exercent la censure, Il n'est bientôt plus de livres i dangereux.

< 20 juillet 1791.

* Révolutions de France et de Brabant.

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