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» Quand l'opinion publique a la vertu pour base , laissez sans crainte au pervers le droit d'écrire ce qu'il voudra ; cette impunité 'est la plus grande des punitions.
» Nul homme n'a le droit d'empêcher un autre homme d'écrire, de publier ce qu'il lui plaît ; mais tout homme a le droit d'être ferme dans les principes du bien. et si tous s'accordent dans la sévérité de leur pratique, que deviendra l'ouvrage licencieux? Les livres n'ont de aVoit sur les moeurs que celui que l'homme leur concède, mais les mœurs ont un droit sur les livres qu'ils ne peuvent éviter.
» Ainsi , dans une république ou tout se meut en bien , la liberté d'écrire en mal n'est qu'une chimère. De 16, par la pureté des mœurs, 6 peuple français, vous vous conserverez la liberté de la presse, ce rempart de votre liberté nationale ; et, sans qu'ils s'en doutent, vous l'êterez è vos ennemis. Gela vaut la peine d'y penser.
» ... Il faut è un peuple esclave et frivole du pain et des spectacles ; il faut du pain et des journaux à une nation jalouse de ses droits.
» La liberté incomplète de la presse a déterminé la Révolution ; la liberté indéfinie de la presse peut seule la maintenir, peut seule l'achever.
» L'opinion publique est la souveraine du monde ; ses décrets passent avant ceux des Assemblées nationales et durent davantage ; elle casse les décrets du despotisme et annule les règlements aristocratiques de la police municipale.
» Or l'imprimerie franche est la nourrice de l'opinion.
» La liberté absolue de la presse est le tronc de la liberté nationale. » *
Je suis d'accord avec Robespierre :
« La liberté de publier ses pensées, étant le premier boulevard de la liberté, ne peut être limitée en aucune manière, si ce n'est dans les Etats despotiques... Est-il vrai que la liberté delà presse consiste uniquement dans la suppression de la censure et de toutes les entraves
3ui peuvent arrêter l'essor de la liberté? Je ne le pense pas. La liberté e la presse n'existe pas dès que l'auteur d'un écrit peut être exposé à des poursuites arbitraires.
» Quand la liberté de la presse règne, quand on est accoutumé à la voir s exercer en tous sens, elle fait par elle-même des blessures moins dangereuses; et il n'y a réellement que les hommes dont la vertu est nulle ou équivoque qui puissent redouter la plus grande liberté de la censure de leurs concitoyens.
» Caton. cité soixante fois en justice, ne fit jamais entendre la moindre plainte; mais les décemvirs firent dos lois contre les libelles, parce quils craignaient qu'on ne dévoilât leurs complots.
» Les blessures de la calomnie ne sont dangereuses que sous le despotisme ; l'homme vertueux qui s'est dévoué pour la patrie est calomnié, mais aussi la liberté de la presse reste entière, et sans elle point de liberté. »
« . . . Chacun décide des «niestiens suivant ses principes, suivant ses préjugés, suivant ses habitudes, suivant les intérêts de son parti, suivant ses intérêts particuliers : de là vient qu'une loi sur les délits qui peuvent être commis par la vole de la presse demande les plus grandes circonspections ; de là vient que cette loi, sous le prétexte de la liberté de la presse, produit presque toujours l'effet infaillible d'anéantir cette liberté en elle-même... Il est dans la nature des choses
i tes BéwokUion$ de Paru.
qu'un écrivain essuie des persécutions ou reçoive des couronnes. Le Contrat social était, il y a trois ans, un écrit incendiaire ; Jean-Jacques Rousseau était un séditieux, un novateur dangereux... Concluesdonc, messieurs, que rien n'est plus délicat ni peut-être plus impossible à faire qu'une loi qui prononce des peines contre les opinions. » *
Je suis d'accord avec Portalis l'ancien :
«. De tous les temps, la liberté de la presse a eu ses partisans et ses adversaires. Les uns croient qu'il importe à la tranquillité de soumettre à une censure préalable ou à toute autre précaution de police les journaux, les pamphlets, et généralement tous les écrits destinés à être rendus publics par la voie de l'impression.
» D'autres pensent que la liberté de la presse doit être illimitée dans son principe comme oans ses effets, et qu'il ne faut pas même autoriser la plainte en justice contre les abus que l'on peut faire de cette liberté.
» Posons les véritables maximes, qui ne se trouvent jamais qu'entre les extrêmes.
i La liberté de la presse est la faculté de manifester, sans aucune gêne, ses sentiments et ses idées par la voie de l'impression.
» On ne peut contestera un être intelligent l'usage de son esprit, de son jugement et de sa raison ; le droit ae communiquer à autrui ce que l'on pense et ce que l'on sent est attaché è la nature d'un être sociable : tout nomme peut donc penser, parler et écrire librement.
» La vole de l'impression n'est qu'un moyen de plus offert à la raison humaine pour se développer et se produire : le plus beau droit de l'humanité pourrait-il être compromis par les découvertes mêmes qui en assurent et en étendent l'exercice?
b Ce que nous présentons comme un droit inviolable est encore une obligation sacrée ; car toute personne est redevable & sa patrie, è ses semblables de ses talents, de ses connaissances, de ses observations, de ses lumières; c'est en cherchant à instruire les hommes aue l'on peut pratiquer cette vertu générale qui comprend l'amour de tous : la liberté de fa presse dérive donc autant de la morale du citoyen que des droits de l'homme.
» On objecte que cette liberté a ses inconvénients ; on en conclut qu'il faut b restreindre... Mais elle a aussi ses avantages; pourquoi ne pas en conclure qu'il faut la respecter?
» Un écrivain abusera-t~il ou n'abusera — t — il pas de la faculté de publier sa pensée? La chose est au moins incertaine : dans le doute on ne doit pas présumer l'abus ; la loi protège et ne calomnie pas ; une sombre et funeste prescience ôlerait tous les charmes de la vie. Combien serait-il à plaindre, le gouvernement qui serait condamné à ne voir que des ennemis partout où il y a des hommes !
» Mais, dit-on, n'est-il pas plus expédient de prévenir le mal que de le réprimer quand il est arrivé?...
. » Le principe est bon, pourvu qu'on ne l'outre pas.
9 En termes de législation, prévenir les délits c'est, par des moyens indirects, et non par des mesures offensives, ravir au méchant l'occa*» sionde les commettre; c'est employer habilement l'art si peu connu dans nos temps modernes d'inspirer le bien par des encouragements, de diriger les passions vers un but utile, et de maintenir le règne des lois par la force des mœurs.
i Assemblée constituante, « août 1791. Article additionnel sur la liberté de la presse.
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» Un gouvernement ne prouvé jamais mieux son impuissance et son ineptie que lorsqu'il attaqu&directemeat et d'une manière hostile les droits des citoyens.
9 La confiance est la véritable base du bonheur social ; sans elle, il n'y a que des tyrans et des esclaves.
» Qu'un législateur se préoccupe uniquement des maux dont quelques hommes sont capables, on le verra devenir atroce pour tous.
» Quand on fait des règlements pour une société, il est dangereux de conclure de la possibilité à lacté, et du particulier au général. Il y aura toujours des méchants sur. la terre.; mais pour régir avec justice et avec sagesse l'universalité d'une nation» if faut nécessairement, avant que les méchants se fassent connaître, les supposer meilleurs qu'ils ne sont; alors les lois sont modérées, les crimes ne compromettent que les individus qui sont convaincus de s'en être rendus coupables, et la présomption d'innocence et de bonne conduite, qui est inséparable de la confiance due à des êtres raisonnables, continue de garantir les droite des autres citoyens.
» Il est plus facile de prohiber, de contraindre, de détruire, qu'il ne Test de gouverner ; mais, pour nous servir de l'expression de Montaigne, nous disons qu'H ne s'agit point ici de ce qui est plus eu mpins commode pour les juridiciants, mais de ce qui est plus ou moins utile aux jurtdiciés. Les gouvernements sont établis non pour l'intérêt des gouvernants, mais pour celui des gouvernés.
» Partout où il y a des mœurs et des lois, je demeure arbitre de ma vie, de mes actions, de mes biens, sans éprouver aucune gêne inquiétante dans l'exercice de mes droits, et sauf seulement de répondre de mes contraventions et de mes délits ; or ma vie, mes actions et mes biens ne sont pas plus à moi que ma pensée; pourquoi donc ne pourrai-je pas produire et publier ma pensée aussi librement que je puis user ae mon existence, exposer ma vie et disposer de ma fortune?
» On interdit les prodigues, on donné des curatours aux insensés ; mais toUt homme est réputé sage tant qu'il n'existe contre lui aucune preuve de démence ; comme tel il est en pleine possession de son état et de ses droits. On n'a point imaginé de forcer un citoyen de recourir aux lumières d'un conseil ou d'un casutste avant que d agir ; pourquoi le même citoyen serait-il soumis à un censeur avant que de pouvoir publier ses pensées?
» Quel est l'homme dont la raison peut être proposée comme devant être ta règle et la mesure de celles de ses semblables, libres et intelligents comme lui?
» Conçoit-on bion ce que c'est que la censure ?
» Pour exercer cette espèce de royauté sur les Ames, pour remplir une aussi étrange mission, il faudrait l'avoir reçue immédiatement du ciel ; il n'y a aucune puissance sur la terre qui puisse la communiquer a un homme sur d'autres hommes.
o L'office des lois humaines est de promulguer des peines contre ceux qui délinquent, c'est-à-dire contre ceux qui, par leurs paroles,' leurs écrits ou leurs actions troublent la société ou nuisent à autrui ; mais paralyser d'avance la faculté de penser ot d'agir pour ôter celle de'délinquer, c'est exercer sur des êtres pensants la plus humiliante et la plus absurde tyrannie, c est condamner notre espèce à une dégradation qui approche de l'anéantissement.
» Un règlement contre la liberté de la presse serait une véritable sentence d'interdiction contre la raison humaine.
» Le temps est passé où des gouvernements ineptes croyaient avoir besoin pour se conserver de l'ignorance de ceux qui avaient À leur •obéir, où Ton ne laissait circuler d'autres ouvrages aue des ouvrages copiés par des moines, où toute la philosophie se réduisait à dispu-
ter' sur les opinions de quelques anciens philosophes, et où la politique, cousue de petits mystères et de quelques misérables formes, était moins l'art de gouverner les hommes que celui de les asservir.
» Le commerce, la boussole, quelques découvertes utiles, et surtout l'importante découverte de Part de l'imprimerie, ont' produit des révolutions successives dans tous les empires et ont insensiblement changé la face de l'univers.
» Le despotisme, par une sorte d'instinct, voulut d'abord repousser une invention qui a donné des ailes à la pensée, qui l'a mise à l'abri des ravages du temps et de la violence, qui nous a révélé le secret de nos forces et aux tyrans celui de leurs faiblesses; qui, mettant chaque individu à portée de profiter des connaissances de tous les siècles, forme de toutes les Intelligences une seule intelligence, et a pour ainsi dire donné une âme universelle au monde»
» La force des choses l'emporta sur les combinaisons de la politique : l'imprimerie s'établit partout, et partout elle répandit des flots de lumière. Bientôt on fut averti par l'expérience que l'ignorance n'est bonne à rien, qu'elle nuit a tout ; que la vérité est un. besoin de l'homme', et qu'elle est surtout un besoin pour la société.
flambeau du monde ; qu'en général les siècles les plus ignorants et les plus grossiers ont été les plus vicieux et les plus corrompus.
» En attendant que l'on sache si la société telle qu'elle est, si les hommes tels qu'ils ne sont pas peuvent se passer d'Instruction et de connaissances, n'est-il pas évident que dans l'état actuel des choses les nations les plus éclairées ont de grands avantages sur celles qui le sont moins, et que le progrès des lumières met peut-être plus de différence entre, les peuples que l'éducation n'en met entre les particuliers?
» Or, pour que les nations et les peuples s'éclairent, il faut que les esprits aient un libre essor : si la liberté ne donne pas le génie, la servitude l'étouffé. Rétrécir le domaine de la pensée et arrêter la communication des lumières par une inquisition soupçonneuse, ce serait attenter à l'ordre éternel de la création en cherchant à rendre inutile le plus beau présent que la Divinité ait pu faire aux hommes, celui de la perfectibilité, qui n'est pas seulement le caractère propre de chaque individu, mais celui de l'espèce entière.
» ... On paraît craindre la circulation des mensonges, des erreurs, des écrits séditieux, des libelles.
» Mais ne verra-ton pas circuler avec la même rapidité les bons ouvrages de politique et de morale, les avis salutaires, les productions importantes et les découvertes utiles?
» Ainsi la liberté sera corrigée par la liberté même : d'ailleurs, un gouvernement lutte toujours avec avantage contre les erreurs ou les opinions isolées de quelques écrivains.
» Les pamphlets au jour font oublier feux de la veille, et ils sont jeux-mêmes remplacés par ceux du lendemain.
» L'indignation, le dégoût, là satiété font ordinairement justice des méchancetés grossières, des calomnies usées, des inepties. . . * Si ,1a lûSerté.de la presse peut quelquefois devenir un instrument redoutable dans les mains d'un factieux, elle sert bien plus souvent à déjouer les factions : il est trop heureux que les méchants-perlent et écrivent; leurs cjiscours, leurs libelles donnent l'éveil. Le gouvernement peut agir avec promptitude, "parce qull 'dispose des* forces de l'Etat ; les factieux, les conspirateurs ne peuvent agir que lente-
„ut, parue que tout leur manque : pour peu qu'ils perdent du temps à combiner leurs projets, ils sont découverts et perdus.
» Si Ton a vu dans ces derniers temps la publication de certains écrits liés à de grands événements, on se tromperait si Ton pouvait croire que ces événements ont été le produit de cette publication ; elle n'était que l'éclair qui annonce l'orage et l'obscurité ; mais déjà l'atmosphère était chargée de matières inflammables, et le thermomètre était a la tempête.
» Règle générale : Les écrits, quels qu'ils soient, ne produisent jamais par eux-mêmes une explosion subite ; ils n'opèrent Qu'insensiblement sur l'opinion; on peut toujours arrêter -ou modérer leur influence : pour un gouvernement sage et attentif, ce sont même des fanaux salutaires qui marquent les dangers.
» Les pamphlets, les déclamations ridicules n'agissent que sur les mécontents; or les mécontents ne forment un parti que lorsqu'il existe déjà une faction qui peut les rallier.
» Les classes laborieuses de la société ne lisent pas : les hommes que l'on séduit ou que l'on prend dans leur sein ne figurent jamais que comme troupe soldée dans les mouvements politiques.
» On ne doit donc point s'alarmer légèrement des inconvénients Inséparables de la liberté de la presse.
*" » Sans doute, la surveillance que peut exercer l'autorité a sa mesure; mais la force des abus a aussi la sienne. Lorsque après avoir comparé ces deux quantités, on trouve que la première surpasse l'autre, il faut se croire en sûreté et respecter la liberté des citoyens. C'est la connaissance de ces rapports qui fait la véritable science du législateur.
» Au surplus, la liberté de la presse est une des lois fondamentales du gouvernement républicain, et c'est une loi de sûreté pour les citoyens dans tous les gouvernements.
• Pour jouir de sa liberté, il faut pouvoir dire ce que Ton pense ; pour conserver sa liberté, il faut encore pouvoir dire ce que l'on pense.
» Les hommes qui ont la puissance dans un Etat sont naturellement portés à user de cette puissance jusqu'à ce qu'ils rencontrent des limites ; car il est plus facile de suivre sa force que de l'arrêter, et la modération est encore plus rare que ce que nous appelons la vertu.
» Or quelle barrière, quelle digue opposera-t-on aux hommes puissants ?
» Il V a toujours secousse quand il faut que ce soit le pouvoir qui arrête le pouvoir: la tranquillité n'est jamais troublée quand le pouvoir est à chaque instant arrêté et adouci par l'opinion.
» Peu Importe à l'Etat que quelques particuliers raisonnent bien on mal ; mais il importe au maintien de la République que tous raisonnent. De là sort la voix publique, qui condamne ou approuve les procédés des gouvernants, qui fixe sans cesse l'attention des citoyens sur le véritable intérêt de la cité, et qui entretient dans la nation ce caractère observateur et fier sans lequel l'indépendance et la souveraineté du peuple ne seraient bientôt plus que de vains noms. » '
Je suis d'accord avec le marquis de Pastoret, membre du conseil des Cinq-Cents :
« L'organisation politique perfectionnée, l'infraction aux droits éte
* Bapp&rtsl» la résolution dû 50 pluviôse, lait au conseil des Ancien* le M germinal an v de la République (15 avril 1797].
peuple, comme l'Intrigue surveillée et aperçue jusque dans les derniers replis de sa tortueuse marche, les complots de l'ambition découverts, l'usurpation tremblante de ses propres projets et finissant par en être victime, voilà les bienfaits de la liberté de penser et d'écrire. Elle féconde l'opinion publique, elle menace et suspend le crime ; et, s'il est heureux, elle devient le châtiment de son succès même. Il n'est aucun pays libre qui ne la protège, aucun pays esclave qui ne la souffre.
» S'il est une démooratie que puissent supporter un pays vaste et un peuple nombreux, c'est la démocratie de la pensée. La presse est le sens universel du corps politique, comme le tact l'est du corps bumain. Sa liberté est d'ailleurs une conséquence nécessaire de la faillibihté universelle ; il faut ou la permettre, ou soutenir que l'erreur est impossible è ceux qui gouvernent. Elle effarouche, je le sais, l'orgueil et la domination, car elle les menace et les démasque ; elle effraye et déconcerte l'audace et la tyrannie par la possibilité seule de sa vigilance : mais les craintes qu'elle inspire deviennent encore un éloge pour elle, une nouvelle preuve de sa nécessité.
» Heureuse liberté, qui va chercher et découvrir sous le voile et dans les ténèbres, et le conspirateur qui se cache, et l'hypocrite qui se déguise, et le charlatan qui se trompait lui-même par le succès de son imposture 1
» Ces principes sont évidents : il y aurait trop d'ignorance ou de maladresse à les nier; mais on en conteste l'application ou l'étendue. La liberté de la presse, dit-on, ne peut jamais en être la licence ; le droit de porter un glaive ou un flambeau n'est pas le droit du meurtre ou de l'incendie : le salut public ordonne quelquefois, il ordonne aujourd'hui de laisser au gouvernement un essor qu'aucun obstacle n'arrête, qu'aucune force ne comprime. Jamais les circonstances politiques l'ontelles plus impérieusement exigé? 11 faut un moment ou voiler la statue de la Liberté, ou, après tant de secousses, la voir tomber enfin sur sa base ébranlée, ,.
» Voilà des considérations puissantes, si elles sont justes ; mais ne manquent-elles pas de ce caractère? Le premier des dangers publics n'est-il pas toujours la tyrannie? N'est-ce pas lorsqu'un gouvernement vient de naître qu'il faut surveiller davantage l'exercice du pouvoir confié au chef de l'Etat? Quand une Constitution est affermie, le temps a rendu plus immobiles les limites du cercle où doivent se mouvoir les autorités qu'elle établit ; mais jusqu'alors une ambition désordonnée, une audace heureuse peuvent si aisément ou les franchir ou les étendre I Vraie en général, cette observation l'est surtout chez un peuple qui, d'abord prodigue d'affections, en envi-» ronne le nouvel objet de sa tendresse, et s'assoupit dans une aveugle confiance ; alors surtout la presse devient une sentinelle utile à la liberté ; c est le factionnaire vigilant qui réveille la garde endormie.
» La raison, comme un flambeau, s'allume dans un espace vaste et aéré ; elle meurt resserrée sous un vase étroit. Que l'expression de la
Sensée soit libre, et bientôt sa liberté produit celle des peuples, et ientdt la superstition, l'ignorance, l'esclavage cessent de dégrader leurs mœurs et leur génie. Parcourez l'histoire des nations : vous y verrez toujours le droit de penser et d'écrire comprimé dans la proportion de leur servitude. La France eût-elle plié sous le despotisme de ce cardinal ambitieux qui occupa si longtemps le trône où Louis XIII paraissait assis, si des philosophes éloquents avaient pu avertir ou venger la liberté, qu'il acheva cl'effrayer par ses menaces, d'avilir par ses outrages? Cet impudent conspirateur, que des voix sacrUégéftosent encore célébrer aujourd'hui, le Mazaniello français, eût-il exercé pendant vingt mois son oppression sanguinaire si des
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bourreaux n'eussent attendu l'écrivain courageux qui aurait dévoilé ses crimes?
» Je le répète, ii faut ou prétendre que les chefs d'un État sont infaillibles, ou permettre de les censurer. Qui publiera, si ce n'est la presse, leurs erreurs, leurs délits, leurs crimes? Us n'en auraient commis aucun, que les écrits contre le gouvernement seraient encore une balance nécessaire à son pouvoir. Concevez- vous qu'un pays soit libre quand la pensée ou la parole, qui en est l'expression, ne le sont pas ; quand il y a des pensées sujettes et. une pensée souveraine? L'obéissance doit être fidèle, mais éclairée ; assurer qu'on la trahit en réclamant les droits violés du peuple, c'est révéler le secret trop facile des despotes.
» Dès lins tant qu'un homme ou un corps resserrent ou enchaînent cette liberté d'écrire gue garantissait le pacte social, ils annoncent à la nation entière que fe gouvernement va changer; ils publient indirectement un manifeste de tyrannie.
» Lisez les codes de tous les peuples libres; c'est surtout contre le gouvernement que la faculté décrire y est garantie. Celui des Pensylvains [Code de Pensylvanie, article 35) abandonne expressément les lois mêmes à la discussion publique. La liberté de la presse ne peut être restreinte que par les gouvernements despotiques, dit la Déclaration des droits qui précède la Constitution de la Virginie. S'expliquer avec franchise sur les actes du gouvernement, c'est rendre service à la patrie et à la liberté : telle est la maxime tutélaire
des Anglais. » <
• Je suis d'accord avec un autre membre du conseil des Cinq-Cents, le comte Doulcôt-Ponlécoulant :
c La compression de la parole et de la presse est-elle un moyen de prévenir les changements et les révolutions? Je ne le pense pas. Je crois, au contraire, qu'elle serait un moyen de les-accélérer.
» Et d'abord, je ne conçois que deux mesures prohibitives de la licence de la presse :
» i* Empêcher toutle monde d'écrire ;
» S* Ne permettre d'écrire qu'à quelques-uns.
* La première est impossible ; on ne vous fera pas l'injure de la proposer.
» La seconde est Impossible encore. Les difficultés Irritent les désirs; cette vérité s'applique à tout. Défendes d'écrire, et tout le monde écrira : de parler, et tout le monde parlera ; de croire, et tout le monde croira; de lire et d'écouter, et tout le monde lira et écoutera.
a On imprimera, on distribuera malgré vous; on écrira avec une plume, avec un crayon, avec une encre sympathique ce qu'on n'imprimera pas ; et les manuscrits et les feuilles de contrebande, par cela seul qu'il sera plus difficile de se les procurer, auront un plus grand succès, un plus grand nombre de lecteurs, un plus grand nombre d'écouteurs, et surtout un plus grand nombre de croyants que tous les journaux avoués ou dictés par le gouvernement.
» Dans l'exercice de la liberté de ia presse, le remède est à côté du mal ; l'antidote marche avec le poison ; il arrive aussi vite; mais comment donc vos écrivains réponaront-ils à ce qu'ils ne connaîtront pas? Comment détromperont-ils ceux qu'on aura trompés ?
* Discours prononcé au conseil des Cinq-Cents le Î3 ventôse, an iv de la République (1 3 mars i 796}.
» Prenez-y garde, citoyens I accorder à quelques hommes le privilège exclusif de publier leurs pensées, ce n'est pas concourir à la propagation des lumières; c'est, au contraire, commander l'indéflance et l'incrédulité ; c'est épaissir les ténèbres.
» Votre intérêt et votre volonté sont d'instruire et de persuader : l'instruction et la persuasion ne sont point des actes d'obéissance ; ils sont le résultat de la discussion.
» Il n'en est pas de l'évangile de la liberté comme de celui de Mahomet : Croit ou meurs ont pu servir de préface au Coran ; son auteur était armé d'une épée, vous n'avez qu'une branche d'olivier ; il lui suffisait d'entraîner, vous avez besoin de convaincre ; il voulait rassembler autour de lui des enthousiastes, des soldats et des esclaves : vous cherchez des disciples, des frères et des égaux.
» Et puis, quelqu'un sera donc chargé de prononcer sur les journaux à répandre ou è arrêter 1 Mais quel nom donnerez-vous è ce juge suprême de tous les ouvrages de l'esprit? Ce sera donc un censeur I L'article 353 de la Constitution porte : « Les écrits ne peuvent » être soumise aucune censure avant leur publication. »
»Et puis encore, si vous violez la Constitution è ce point d'établir une censure, qui donc chargerez-vous de l'exercer? Le Directoire exécutif? Mais il a d'autres devoirs, et plus pressants et plus importants, à remplir. Il se reposera donc sur des agents à son choix de cette nouvelle charge que vous lui aurez imposée. Et ces agents, quels seront-ils? Sans doute des écrivains, des publicistes... J'entends; ceux-là au profit desquels les mesures prohibitives auront été adoptées seront exclusivement chargés de les appliquer.
» Mais ces agents, il ne sera pas en leur puissance de tout lire, de tout examiner, de tout juger; ils auront donc encore. des agents, et voilà les petits censeurs à la suite des grands I
9 Enfin, grâce aux grands et aux petits censeurs, vous voilà tranquilles pour Paris. Quels sont vos moyens de l'être sur les ouvrages qui seront imprimés ailleurs? Certes, vous n'en doutez pas, on écrira à Paris ce qui bientôt après sera imprimé, distribué à Rouen, Lyon, Bordeaux, Marseille, etc. Il faut donc un censeur dans chaque commune de la République : il n'y a donc plus un petit coin de terre en France où ne respire, a cause de la liberté et pour sa plus grande
Sloire, un homme expressément chargé de ravir à tous les autres celle e penser, d'écrire et d'imprimer? Et cependant, vous ne l'avez pas oublié, nul citoyen français n'en a perdu le souvenir, la Révolution n'a été entreprise que pour assurer a chacun la liberté de penser et d'émettre sa pensée I
» Mais vous n'avez pas tout prévu ! Les journaux qui rendront exclusivement les séances des deux Conseils seront-ils soumis à la censure? Hélas 1 il le faudra bien, car si la liberté des opinions est conservée, on conçoit que, dans telles ou telles circonstances, il pourrait en être émis à cette tribune dont les censeurs trouveraient utile à leurs intérêts d'arrêter la publication.
» Eh I voyez où peut entraîner la violation des principes 1 Je maintiens que bientôt 11 ne suffirait pas d'arrêter les journaux qui rendraient compte des séances ; mais que, par cela seul que vos séances sont publiques en vertu de la Constitution, il faudrait établir dans cette enceinte même des censeurs-législateurs, chargés spécialement de lire et d'examiner les opinions de vos membres avant qu'elles fussent prononcées, et ayant le pouvoir d'en arrêter l'émission s'ils les jugeaient dangereuses ; et alors I...
» Alors, il n'y aurait plus de Réjpubtioue- car il n'y aurait plus de liberté ; il n'y aurait plus de liberté, car u nry a point de liberté publique là où il n'y a pas de liberté individuelle; et il n'y a point de liberté
individuelle là où le domaine de. la pensée de chacun peut être Impunément violé.
9 Alors vous vous seriez précisément détournés du but que vous vous étiez proposé. Vous vouliez des lois oui punissent la calomnie écrite, la provocation à l'assassinat écrite, la provocation au viol des propriétés écrite, la provocation au renversement de la Constitution écrite. Eh bien I l'écrivain calomniateur, provocateur à 1 assassinat, au viol des propriétés, au renversement du gouvernement adopté par le peuple, ne pourrait plus être atteint par aucune loi ; vous ne
Sourriez pas punir un homme d'un crime que vous vous étiez imposé e punir en vous en attribuant le droit : ce que les censeurs n'auront pas empêché d'imprimer devra être impunément imprimé.
» Alors, la loi prohibitive de la circulation de la pensée écrite s'appliquant nécessairement 6 la pensée parlée, la République serait contrainte d'aller conjurer 6 deux genoux Sartine ou Lenoir de venir remplacer au ministère de la police 1 ex -membre de la Convention qui l'exerce en ce moment, et qui, j'aime à le croire, est bien au-dessous des nouvelles fonctions qu'on voudrait lui imposer! Alors aussi, avec le règne bienheureux des inspecteurs de police et des mouchards, de la chambre syndicale et des lettres de cachet, des censeurs royaux et de ces éloquents privilèges que vous savez, renaîtraient les bulletins à la main, les journaux et les brochures sous le manteau, c'est-à-dire les plus dangereux et les plus inflammables de tous les écrits.
» ... Je le répète, il n'y a qu'un moyen possible, juste et sûr de paralyser les effets de la licence de la presse, et ce moyen c'est la la liberté de la presse. » i
Je suis d'accord avec Gohier, membre du Directoire :
« 11 serait bien misérable, le gouvernement qui pourrait être renversé par un journal ! Ce ne sont point les journalistes oui font les révolutions : ce sont eux qui les annoncent, qui en révèlent les causes au gouvernement qu'elles menacent : mais il faut avouer qu'ils se chargent ensuite volontiers, de les justifier, si on n'a pas su les prévenir.
» Ce ne sont point les journaux qui ont fait le 18 brumaire, mais le 18 brumaire a eu lieu parce que nous n'avons pas assez écouté les avertissements que nous ont donnés les journaux. Ceux qu'on nous dénonçait comme appartenant au parti démagogique ne cessaient de nous dire que Sieyès était le plus grand ennemi de la liberté, que Sieyès conspirait. Le 18 brumaire nous a prouvé que les journaux avaient raison, que Sieyès était un conspirateur.
» Ce n'est pas lorsque les journaux parlent et que le peuole chante, c'est lorsqu'ils se taisent et que la nation, consternée, garde un profond silence, que le gouvernement doit sérieusement réfléchir sur sa position ; ce n'est pas lorsque le mécontentement commence à éclater, mais lorsqu'il se concentre, que le gouvernement doit trembler. Les cris du peuple indiquent les maux qui tourmentent le corps politique et que l'on peut guérir ; un triste et morne silence cache une plaie gangreneuse, qui ne se manifestera que lorsqu'il ne sera plus temps d'y remédier. » *
i Discour s prononcé au conseil des Cinq-Cents le J9 ventése aniv de la Bépublioue (19 mars 1796}.
* Mémoires oe Gohier.
Je suis d'accord avec Napoléon Ier :
' «.Voyez cet qui sera possible pour la France, apportez-moi vos idées. Des discussions publiques, des élections libres; des ministres responsables, la liberté de la presse, je veux tout cela... La liberté de ta presse surtout; F étouffer est absurde. Je suis convaincu sur cet article... Je suis l'homme du peuple ; si le peuple veut la liberté, je la lui dois. J'ai reconnu sa- souveraineté, il faut que je prête l'oreille à ses volontés, même à ses caprices. Je n'ai jamais voulu l'opprimer pour mon plaisir. J'avais de grands desseins: le sort en a décidé. Je ne suis plus un conquérant, je ne puis plus l'être. Je sais ce qui est possible et ce qui ne Test pas. Je n'ai plus qu'une mission : relever la France et lui donner un gouvernement qui lui convienne... Je ne
, . m . discuter ;
vrais ou faux, ils ont été conquis par l'opinion. 11 faut les accepter et s'arranger pour vivre avec eux. il en est ainsi de la liberté de la presse : elle est passée dans nos mœurs. •
» Quant à moi, je ne vois aucun danger, aucune objection sérieuse à son existence. Aussi, après mon retour de Me dElbe, étais~je complètement décidé à livrer la presse à tous ses excès. . » Les hommes qui m'entouraient s'en alarmèrent. — Parlez pour vous, leur dis-je ; je suis cuirassé. »
«... La conversation est tombée dé là sur la liberté de la presse. L'empereur nous demandait notre avis. Nous avons bavardé longtemps et débité force lieux communs. Les uns étaient contre : a Rien ne résiste à la liberté de la presse, disaient-ils ; elle est capable de renverser tout gouvernement, de troubler toute société, de détruire toute réputation. — Ce n'est que son interdiction qui. est dangereuse, disaient les autres; si on la comprime, c'est une mine qui fera ex^ plosion ; si on la laisse à elle-même, ce n'est qu'un arc débandé qui ne saurait blesser personne. » A ceci, l'empereur disait qu'il était lofeu d'être convaincu ; mais que ce n'était plus là, au demeurant, la question ; qu'il était des institutions aujourd'hui, et la liberté de la presse était de ce nombre, sur lesquelles on n'était plus appelé à décider si elles étaient bonnes, mais seulement s'il était possible de les refuser au torrent de l'opinion. Or il prononçait que l'interdiction dans un gouvernement représentatif était un anachronisme choquant, une véritable folie. Aussi,, à son retour de l'île d'Elbe, avait-il abandonné la presse à tous ses excès, et il pensait bien qu'ils n'avaient été pour rien dans sa chute nouvelle. Quand on voulut discuter au conseil, devant luf, les moyens d'en mettre l'autorité à l'abri : « Messieurs, » avait-il dit plaisamment, c'est apparemment pour vous autres que » vous voulez défendre ou gêner cette liberté ; car, pour moi, désor- » mais je demeure étranger à tout cela. La presse s'est épuisée sur » moi en mon absence ; je la défie bien à présent de rien produire » de neuf ou de piquant contre moi. »
» La question de la presse était, suivant l'empereur, une question interminable et qui n'admettait point de demi-mesure. Ce n'était pas le principe en lui-même, disait-il, qui apportait la grande difficulté, mais les circonstances auxquelles on aurait à en faire l'application. L'empereur aurait été même par. nature, disait-il, pour la liberté