‹ Les droits de la pensée; questions de presse: 1830-1864Chapitre 137 sur 156 · IMS · texte numérisé non relu

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Dément d'autres combinaisons; Bayant rien à leur disposition que de vieilles habitudes, quand il leur devint impossible de s'appuyer sur elles, ils furent les plus faibles des hommes. Autant il en sera un jour de ceux qui s appuient sur les vieilles. habitudes du gouvernement usurpateur. En professant des doctrines que la nation n'entend plus, en lui rappelant des exemples qui ne sont plus applicables, À

honteux, et je font iirésistiblement courir à sa perte en le forçant à marcher tête levée. 11 n'en est pas de même des factieux : ne plaçant leur honneur que dans le succès, ils feront circuler légalement le poison de leurs doctrines, et mettront toujours une phrase de convention à côté et comme garantie de la phrase qui pourrait être condamnée ; ils se joueront des passions des hommes d'Etat du moment, comme nos philosophes se sont joués des prétentions et des coteries de la cour de Louis XV : ils s'appuieront des paroles mêmes et des actes de l'autorité dans un sens si voisin du sien, qu'elle ne saura comment s'en plaindre sans s'exposer au ridicule, et 1 autorité sera vaincue quelle se croira encore toute-puissante. Est-ce en France, dans ce pays où, sous le règne de là Terreur, deux hommes de la même opinion né se trouvaient point par hasard deux minutes ensemble sans se comprendre, qu'on espère enchaîner la pensée ? Et n'est-ce vas positivement quand le pouvoir s'est élevé au-dessus des lois fonda.mentales, quand il croit pouvoir tout ce qu'il ose, que tout le monde s'entend et que lui seul il n'entend plus rien? Les coups de l'auto-

potisme asservit la presse, les esprits se dégradent. Faites vos lois pour (pie les esprits osent être imprudents ; si vous les forcez à être astucieux , vous êtes perdus I

» La France se rit de ceux qui ont tant peur des livres ; elle sait qu'ils ne peuvent rien contre une société fortement constituée; et que si la Monarchie a reculé en i 789 contre des principes nouveaux, c'est que les ministres avaient depuis longtemps renoncé aux anciens et n'avaient rien su* mettre à la place. Le vague du gouvernement produisit le vague .qui régnait dans les esprits, et les livres qui affirmaient quelque chose tirèrent leur ascendant du besoin même que l'homme a de croire.

» Autrefois, les gens religieux envers le pouvoir se contentaient de poser en principe que la découverte de l'imprimerie avait fait le malheur de l'Europe, comme on affirme aujourd'hui qu'il ne peut naître que des délits et des crimes de la liberté de la presse. Tous ces raisonnements n'annoncent que faiblesse, quand on est assez poli pour ne pas y voir de la mauvaise foi. Les peuples de l'antiquité ont passé par les mêmes degrés de barbarie, de civilisation et de dégradation que les peuples modernes, sans que l'imprimerie, qui n'existait pas, puisse en être responsable. La faculté de penser est indépendante de la possibilité d'imprimer : les sociétés marchent à leur but et quelquefois à leur perte, indépendamment des livres ; mais quand l'imprimerie est devenue le moyen général . de communiquer ses pensées, s'emparer du moyen pour rompre toute communication, c'est vouloir que les sociétés renoncent aux progrès de la civilisation ; elles ne le pourraient en un point qu'en renonçant aux autres progrès qu'elles ont faits en même temps. Comme cela n'est pas possible, il en résulte qoe la situation générale de là société triomphe toujours du pouvoir qui essaye de la mener contre ses mœurs et contre ses inté-

rets, et qu'incapable de se conduire elle-même, elle ne peut cependant se soumettre au pouvoir absolu, comme elle l'avait fait avec d'autres mœurs et d'autres intérêts. C'est parce que la société ne peut se conduire elle-même que le pouvoir est toujours fort quand il lutte contre les libertés; mais quand il en a triomphé, que devient-il à travers des mœurs et des intérêts qui ne peuvent supporter le pouvoir absolu?...

» Il faut accoutumer la France à se défendre des tristes souvenirs de l'anarchie, quand il s'agit d'établir ou de sacrifier un des principes de notre droit public. « La Révolution, a dit un ministre, me » montre à toutes les époques les journaux impuissants pour conser- » ver, tout-puissants pour détruire. » Mais y a-t-il eu jamais un homme assez fou pour avancer que les journaux dussent conserver les gouvernements? Et si leur fonction n'est pas de les conserver, comment ont-ils pu les détruire ? Les journaux contiennent l'histoire du jour, comme les livres d'histoire relatent les faits des temps; et jamais on n'a reproché à l'histoire de n'avoir pas conservé les gouvernements dont elle raconte les malheurs et les fautes, ni d'avoir détruit les gouvernements dont elle consigne la chute. Pendant la Révolu-, tion, dites- vous, les journaux ont été impuissants pour conserver, tout-puissants pour détruire : — je l'accorde; mais vous auriez dû nous apprendre qui, pendant la Révolution, n'a pas été impuissant pour conserver, qui n'a pas été tout-puissant pour détruire. Si personne n'a su conserver, si tout a été détruit, pourquoi les journaux en seraient-ils responsables, et non les pouvoirs constitués, et non les ministres, et non les Assemblées délibérantes, et non les flatteurs, et non les ambitieux, et non les hommes cupides, et non les ignorants présomptueux? Si on veut juger de ce qui convient ou ne convient pas à l'ordre social par l'exemple de la Révolution, il faut tout condamner, il faut renoncer à tout, même au despotisme : car il. a existé bien complètement, et il a été impuissant à se conserver. Je ne con- . nais qu'une chose que la Révolution n'ait pas détruite, c'est le besoin de la liberté , parce que ce besoin tient à l'état de la civilisation et est constamment entretenu par les fautes des agents de l'autorité.

» ... Sans la liberté de la presse, quel peut être le lien des esprits dans une nation de vingt-cinq millions d'individus disséminés sur un vaste territoire? Comment cette nation entendra-t-elle ses intérêts d'une manière uniforme, et les fera-t-elle concourir au même but? Dira-t-on qu'on doit s'en rapporter au pouvoir? Mais c'est demander que le pouvoir soit absolu, et l'état ae la société ne permet pas qu'il le soit, même auand tout le monde le voudrait de bonne foi. Qu'on examine la marche des gouvernements en France depuis la Révolution ; ils n'ont montré de force, d'activité que tant qu ils ont eu à combattre les concessions qu'ils avaient faites pour s'établir; et j'ai souvent pensé que c'est pour cela qu'ils avaient tous commencé par nous donner une Constitution libérale. Dès qu'ils l'avaient vaincue, ils tombaient de faiblesse, au moment même où toute résistance était épuisée. Cela tient à ce que le despotisme ne peut se maintenir, dans l'état de nos mœurs, qu'autant qu'il a à combattre ; quand le combat est fini, les mœurs générales le subjuguent, et il s'évanouit Les nations, une fois émancipées, ne peuvent rentrer en tutelle que dans le cas où elles perdraient leur intelligence... »

«... Dans toutes les questions où le pouvoir et la liberté sont intéressés, on parle toujours comme si le gouvernement, qui dispose de la force publique, des places, de l'argent, des honneurs, qui a plus d'agents à sa disposition qu'il n'y avait de citoyens dans la république romaine, était sans défense, tandis qu'on s'amuse à présenter

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la liberté comme ayant acquis une force gigantesque, quoiqu'il fût impossible de dire en quoi consiste cette force. »

a ... Avant de penser a réprimer les excès de la liberté de la presse en France, il faut la créer ; nous n'en jouissons pas, nous n'en avons jamais joui ; licence ou esclavage, telle a été notre situation depuis trente ans a cet égard comme à tous autres égards. Nous n'avons eu encore que des déclarations de principes, des reconnaissances de

que la rendre inévitable. Depuis la Révolution jusquf sèment de la monarchie, il n'est pas un pouvoir auquel la France n'ait pu dire : Vous avez reconnu nos droits et vous les avez violés ! A quels titres réclameriez-vous de notre part fidélité à des serments que vous n'avez pas tenus?

» De toutes les situations politiques, il n'en est pas de plus dangereuse pour un Etat que celle où la liberté est déclarée en droit, est contestée en fait, puisqu'il y a combat ouvert jusqu'à ce que le droit triomphe ou que le fait l'emporte. »

«... Qu'est-ce qu'une déclaration de principes, une déclaration de droits, sinon un manifeste publié d'avance contre le pouvoir, pour lui être appliqué comme jugement le jour où il sera vaincu? Que ceux qui, par des sophismes, essayent de détourner les conséquences d'un principe posé réfléchissent sur cette vérité sensible à toutes les époques de notre Révolution, et ils comprendront tout ce qu'il y a de sérieux dans cette phrase prononcée a la tribune par m. Beugnot : « N'oublions jamais que le pouvoir se met lui-même en péril, lors- » qu'il veut retirer les droits qu'il a une fois accordés; il n'hérite » pas des sûretés qu'il enlève, il s'affaiblit de toute la défiance qu'il » inspire. » Hélas ! c'est que le pouvoir n'accorde pas des droits : s'il les accordait, peut-être pourrait-il les retirer. II ne fait que les reconnaître, parce qu'ils existent dans la société ; et dès qu'il laisse soupçonner qu'après les avoir reconnus il tentera d'en détourner l'application, s'il n'hérite pas des sûretés qu'il enlève, c'est que les droits de la société ne cessent pas d'exister quand le pouvoir est parvenu à les nier : ils sont indestructibles ; sans cela 1 esclavage serait éternel partout où il aurait été une fois établi. » *

Je suis d'accord avec le comte Real, conseiller d'État :

« Qu'on s'en rapporte à l'expérience : la liberté de la presse a-t-elle donc eu des effets si désastreux? Elle n'a fait de mal que dans des temps où les passions s'étaient soulevées et où elle leur servait d'instrument ; quand on lui attribue les désordres qui ont existé, on la voit comme cause, tandis qu'il ne faudrait la voir que comme effet. Depuis la Révolution, les brochures et les pamphlets se sont beaucoup moins multipliés que sous Louis XV. Le dégoût en a fait justice. La résistance seule leur a prêté de l'intérêt. On a recherché autrefois et lu avec avidité des ouvrages où maintenant on ne trouve qu'un caractère de niaiserie, et dont personne ne peut plus supporter la lecture. La Hollande a-t-elle donc été bouleversée ou corrompue parce qu'on y imprimait indistinctement tous les livres, des livres qui attaquaient la religion et la morale? Ce peuple nous surpasse encore aujourd'hui par l'austérité de ses mœurs. » *

* Histoire de la session de 4847, par J. Fiévée. Paris, Le Normant,

* Discussions sur ta liberté de la presse dans le conseil d'Etat, recueillies et publiées par le baron Locré.

Je suis d'accord avec M. Raynouard :

« En tout pays où la liberté politique et la liberté civile sont établies sur des lois fondamentales, sur un droit public, les citoyens doivent nécessairement jouir de la liberté de la presse, qui en est la première et la plus sûre garantie.

» On conçoit la liberté de la presse existant dans un pays qui n'a pas de Constitution écrite ; cette liberté y supplée ; mais conçoit-on l'existence et la durée d'une Constitution, le maintien d'une Charte, l'inviolabilité des droits publics, sans la liberté de la presse?

» Non ; les agents de l'autorité se font toujours une sorte de devoir d'agrandir et dYétendre le pouvoir du maître ; ils espèrent ainsi affermir leur propre autorité. Cet excès de dévouement menace sans cesse les droits d'une nation. Quel sera le moyen de le contenir dans les limites que la loi a posées? Il n'en est qu'un. Il est prompt, il est efficace : c'est la liberté de la presse, qui tout à coup avertit , sans danger et sans secousse, et le monarque et la nation ; qui cite au tribunal de l'opinion publique l'erreur d'un ministre, la prévarication d'un agent, et réprime ainsi le mal naissant en appelant l'attention sur le mal plus grand qui en serait la suite.

» On nous dit que le zèle assidu des grands corps de l'Etat empêchera la violation des droits publics ; mais ces corps ne sont pas toujours rassemblés pour exercer cette utile surveillance. Que faire pendant l'intervalle des sessions? Comment arrêter une grande injustice avant qu'elle soit consommée, une mesure funeste ou coupable avant qu'elle soit exécutée? N'est-ce pas en donnant à de justes et sages réclamations cette publicité soudaine qui dénonce le danger au monarque et à la nation?

» Lorsque ces grands corps, ces gardiens des droits publics sont assemblés, n'est-ce pas surtout par l'exercice de la liberté de la presse qu'on peut leur soumettre des opinions utiles, et souvent même leur faire connaître la vérité?

» Et si ces corps eux-mêmes tombaient dans l'injustice ou dans l'erreur, quelle autre espérance de les ramener aux principes, que l'usage de la liberté de la presse ? Oui sans doute, nous devons l'invoquer pour nous ; mais nous devons aussi l'invoquer contre nous. Ne redoutons pas son utile surveillance; c'est à elle de nous seconder dans les efforts que nous ferons pour fonder notre droit public, et pour maintenir l'inviolabilité de notre Charte constitutionnelle.

» Cette Charte soumet les ministres à la responsabilité ; mais si Ton ne peut les citer devant la loi que pour de grands attentats, si devant elle ils ne sont responsables ni de leurs erreurs ni même de leurs injustices, n'est-il pas d'une nécessité rigoureuse que l'on puisse du moins indiquer publiquement ces injustices et ces erreurs à la sagesse du monarque, à la sollicitude des grands corps de l'Etat et au jugement de l'opinion?

» Et comment les citoyens pourraient-ils exercer avec succès, le droit de pétition, qui a été reconnu et consacré par la Charte, s'ils étaient privés de la liberté de la presse? Les pétitions ne sont-elles pas, en plusieurs circonstances, le cri des citoyens qui se plaignent de quelque injustice ou de quelque abus d'autorité? Quels moyens leur resteraient de se faire entendre, d'intéresser en leur faveur l'opinion publique et d'éclairer les membres des grands corps qui doivent prononcer sur leurs réclamations , s'ils ne pouvaient les répandre par la voie de l'impression?

» Quand le citoyen a le droit de publier librement son opinion, cette faculté détruit presque entièrement l'effet des libelles clandestins; on se dit que celui qui a pu, sous la protection de la loi, pu-

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blier ses opinions en se nommant ou en nommant son imprimeur, n'est plus qu'un lâche diffamateur s'il ne produit qu'une œuvre ténébreuse ; l'ouvrage est décrédité j ar cela seul que l'auteur s'est soustrait à la loi ; mais, au contraire, si Ton pense que la censure a rejeté des vérités utiles qui auraient choqué un homme puissant, on accorde aux écrits sortis des presses clandestines une confiance malheureuse, et les libelles deviennent en quelque sorte le funeste supplément de la liberté de la presse.

» Et quand un peuple entier est instruit que la censure s'exerce sur les livres et sur les journaux, quelle confiance peuvent-ils inspirer? Il doute alors des faits les plus certains, et l'opinion publique est en garde contre la vérité même.

» Autant la censure est funeste à la formation et au progrès de l'esprit public, autant cet esprit public s'accroît et se fortifie par la liberté de la presse, qui, donnant à chaque citoyen la faculté et le droit de publier son opinion ou de choisir parmi celles qui sont publiées, l'attache véritablement au sort réel de la patrie, lui inspire pour le monarque un attachement senti, un dévouement éclairé.

» Permettez-moi d'emprunter ici les expressions d'un auteur distingué, qui dit, en parlant des avantages que la liberté de la presse procure en Angleterre :

« Tel est, enfin, l'heureux effet de la liberté de la presse et des dis- » eussions publiques, qu'en tout ce qui concerne la prospérité du » royaume, les ministres se trouvent toujours forcés, quelque mé- » diocre8 que puissent être leurs talents, quelque erronées que puis- »> sent être leurs opinions, d'employer les mesures les plus avanta- » geuses à l'Etat; leur intérêt, autant que leur gloire, les oblige à » rassembler autour d'eux toutes les lumières de la nation. » <

Je suis d'accord avec M. C. P. de Lasteyrie, aui demandait en 1820 cette môme liberté dans un écrit d'où je détache ces deux chapitres :

a Avantages qui doivent résulter pour la découverte de la vérité d'une liberté de la presse s ms responsabilité légale... — « L'ignorance » est commode pour les gens en place : ils dupent et oppriment » avec moins de peine, »> dit Mably; mais sommes-nous dans un siècle où les nations puissent être dupées et opprimées sans qu'elles s'en aperço vent et sans former une opposition? La génération présente a droit à toutes les vérités, et ceux-là sont bien coupables qui veulent lui enlever ce bienfait divin. « La perte de la vie, observe m Milton , quoique irréparable, peut quelquefois n'être pas un grand » mal ; mais il est possible qu'une vérité qu'on aura rejetée ne se » présente plus dans la suite des temps et que sa perte entraîne le » malheur des nations. »

» Les oppresseurs de la pensée ont beau s'agiter, il ne sera plus possible d en arrêter le cours. Déjà elle s'est manifestée dans une foule d'ouvrages, elle a germé dans toutes les têtes, elle est attachée à la civilisation actuelle, ses progrès iront toujours croissant, l'intérêt de quelques hommes isoles ne pourra arrêter les changements, les améliorations sociales quelle doit produire. Nous ne vivons plus à une époque où Zéleucus fit une loi par laquelle tout homme qui avait une innovation à proposer devait la faire la corde au cou...

» Comment un esprit éclairé et droit, comment un homme qui

< Rapport sur le projet de loi relatif à la liberté de la presse, fait au nom de la commission centrale dans la séance du rr août 181V.

respire le bien de; l'humanité pourrait-il s'opposer à rémission de la vérité? Il redoute Terreur et ses funestes suites; mais Terreur et le mensonge ne sont à craindre que lorsqu'il n'est pas permis de dire la vérité. Quel est d'ailleurs l'homme assez éclairé et assez infaillible pour prononcer en dernier ressort, tracer les limites du vrai et du faux, et nous découvrir les écueils dont nous sommes environnés? car, ainsi que s'exprime Milton : « Est-il quelque chose qui d'abord » ressemble plus à Terreur qu'une vérité qui lutte contre des préiu- » gé9 consacrés par le temps? On peut donc assurer que les prohibi- » lions empêcheront moins d'erreurs qu'elles ne proscriront de vé- » rites. Pourquoi nous parler continuellement du danger des nouvelles » opinions, puisque l'opinion la plus dangereuse est celle des per- » sonnes qui veulent qu'on ne pense ni qu'on ne parle que par leur » ordre ou par leur permission? »

«Cette opinion pourrait être appuyée du sentiment de tous les hommes qui ont médité ce sujet. 11 suffira de rapporter textuellement les paroles du vertueux Malesherbes : « Chaque philosophe, » chaque disserta teur, chaque homme de lettres doit être considéré » comme l'avocat qu'on doit toujours entendre, lors même qu'il » avance des principes qu'on croit faux. Les causes se plaident quel- » quefois pendant des siècles ; le public seul peut les juger, et, à la » longue, il jugera toujours bien quand il aura été suffisamment in- » struit... Je regarde donc comme un principe qui ne peut plus être » contesté, que la liberté de la discussion est le moyen sûr de faire » connaître a une nation la vérité, et je pose cette maxime comme » un des principes fondamentaux de ce mémoire. Si Ton défend de » publier tes erreurs, on arrêtera les progrès de la vérité, parce que » tes vérités nouvelles passent toujours pendant quelque temps pour » des erreurs, et quelles seront rejetées comme telles par les ma- » gistrats. Le changement dans les opinions du public est tel,. que le » même livre qui dans un temps a paru à presque tout le public un » ouvrage condamnable, est regarde dix ans après comme un livre » excellent et nécessaire... »

» Plus un ouvrage renferme d'idées neuves et profondes et de vérités importantes, moins il est intelligible, moins il est à la portée du vulgaire, qui toujours le proscrit, tanta est auctoritas vetustatis ut inquirere in eam scelus esse dicatur.

» Comment la vérité paraîtra-t-elle au grand jour, si les hommes du pouvoir peuvent lutter d'une manière si avantageuse contre elle, si elle est en horreur aux hommes dépravés, aux ignorants, aux sots et à une populace abrutie? Ce n'est et ce ne peut être que lorsque la presse sera assez libre pour n'avoir pas même à redouter une responsabilité légale. C'est au nom des lois que Soc rate fut condamné à boire la ciguë, et que Sidney eut la tête tranchée ; c'est au nom des lois, de la justice, de Tordre^ de la religion et de la Divinité même crue tant de philosophes, d'écrivains courageux, de bienfaiteurs de I humanité, de patriotes zélés ont été traînés sur les échafauds, chez tous les peuples et dans tous les temps. Voyez l'Angleterre, qui se vante d'avoir une entière jouissance ne la liberté de la presse, et interrogez les hommes les plus éclairés auxquels ce pays a donné naissance : ils vous diront que les lois anglaises qui tracent la route et qui imposent des limites au génie et à la vérité sont faites par ceux qui ont un intérêt à étouffer l'un et l'autre, et à éterniser Terreur et le mensonge sur lesquels se fonde leur domination ; ils vous diront avec Aristippe : « Penser, c'est s'attirer la haine irréconcilia- » ble des ignorants, des faibles, des superstitieux et des hommes dé- » pravés, qui se déclarent hautement contre ceux . qui savent saisir » dans les choses ce qu'il y a de vrai et d'essentiel. »

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« Avantage* politiques d'une liberté de la presse $em$ responsabilité légale, — Ainsi qu'on Ta dit : « Il faut ou prétendre que les Abats » d'un Etat sont infaillibles, ou permettre de les censurer. Qui pu* » bliera, si ce n'est la presse, leurs erreurs, leurs délits, leurs crimes? » Ils n'en auraient commis aucun, que les écrits contre le gouver- » Dément seraient encore une balance nécessaire a son pouvoir. » Concevez-vous qu'un pays soit libre quand la pensée ou la pe- » rôle, qui en est l'expression, ne le sont pas; quand il y a des peu» » sées sujettes et une pensée souveraine? »

» L'expérience du passé nous prouve que toutes les lois conservatrices de la liberté de la presse ont été insuffisantes, puisqu'elles ont été détruites par ceux mêmes qui les avalent portées, et que la liberté a été renversée par ses fondateurs. 11 faut donc s'appuyer sur des bases plus inébranlables, et former un édifice solide, si Ton ne veut pas vivre éternellement au milieu des ruines et des désordres. 11 faut instituer une liberté de la presse qui puisse résister au choc des passions humaines comme un rocher, qui s'élève avec majesté du sein des mers, brave sans s'émouvoir la fureur des vagues agitées. Le seul moyen puissant que je connaisse est celui que ie propose : si l'on peut en trouver un meilleur, j'y souscris. Mais ce moyen est d'une nécessité indispensable, puisque nos lois relatives à cette liberté, et celles dont jouit l'Angleterre, sont des toiles que les hommes puissants ou pervers savent toujours franchir, et dans lesquelles ils enveloppent les faibles et les nations entières.

» En effet, le pouvoir tend sans cesse à s'agrandir ; il porte dans sa nature même la faculté d'envahir tous les droits, comme le prouvent l'existence des temps et celle de tous les lieux. 11 est entouré d'une niasse d'hommes qui, séparant leurs intérêts de ceux du public, se liguent pour anéantir la liberté, donner naissance à de nouveaux abus et perpétuer les anciens qu'ils considèrent comme leur patrimoine. Les gouvernements maintiennent ou détruisent, selon leur intérêt ou leur volonté, les lois, les institutions, les usages, les préjugés, les erreurs et même jusqu'aux religions. Us donnent à l'éducation, ainsi qu'aux opinions, un caractère et une direction appropriés au but vers lequel ils tendent. Combien n'a-t-on pas vu de gouvernements araez pervers, assez puissants et assez adroits pour dénaturer la vertu et le vice, et substituer l'un à l'autre?

9 Comment donc s'opposer à une tendance si funeste, si irrésistible, qui toujours agit sous la protection des lois et sous le prétexte de l'ordre et du bien public? Comment un particulier ou un écrivain pourra-t-il lutter contre le machiavélisme du pouvoir, et dévoiler les trames secrètes, et éclairer le public sur ses vrais intérêts? Comment pourra-t-on pioduire au grand jour tant d'intrigues, tant d'actes privés qui, sans laisser de prise aux preuves judiciaires, n'en sont pas moins attentatoires aux droits du public? J'ai beau y réfléchir, je ne trouve d'autre remède à de si grands maux que celui dune liberté de la presse dégagée de toute responsabilité légale dans certains cas.

» Les esprits timorés qui voient la presse, même soumise aux lois, comme un monstre prêt a vomir sur la terre des maux plus terribles que ceux qui sont sortis de la boîte de Pandore, seront saisis de frayeur lorsqu'on leur parlera d'une presse sans responsabilité légale. Je ne cesserai de le répéter, les ouvrages qu'elle produira étant destinés aux classes éclairées, qui seules doivent former et diriger l'opinion, il n'en résultera que de grands biens et aucun mal réel, si les gouvernements règlent leur système de conduite et leurs actions .conformément à l'intérêt général. Les mauvais gouvernements redoutent bien davantage une critique fondée sur la vérité que les

injures ou les calomnies, qui toujours portent à (aux. Les princes, suidés dans leurs actions par la justice et les lois, n'ont rien à craindre. Arcadius et Honorius écrivaient à Rufin, préfet du prétoire : « Si » quelqu'un parle mal de notre gouvernement, nous ne voulons pas » qu'on le punisse. Si c'est par légèreté, au on le méprise ; si c est 9 par folie, il faut le plaindre; a— t— il dit des injures, qu'on lui par- 9 donne. »

» Le système de ceux qui ont un intérêt à étouffer les paroles et les pensées a, de tout temps, été le même. Lorsqu'on veut perdre, sous Néron, le plus vertueux et le plus courageux des Romains, Thraséas, on lui adresse les inculpations suivantes : « Thraséas re- » fuse de prêter le serment au prince, vitare solemne jusjurandum; • il ne vote pas en faveur du prince, nuncupationibus votorwn non » adesse ; il est chef d'un parti et d'une faction, habet secla tores, vel 9 potius satellites; il méprise la religion, il conspire contre les lois, » spernitreligioncm, abrogat legts; il est de cette secte qui a engen* 9 are les Tuberons et les Favomus, ista secta Tuberones et Favonios » genuit; il vante la liberté afin de renverser l'empire, ut imperhm 9 evertant, Ubtrtatem prœferunt, etc. » C'est tantôt la sûreté du trône ou le salut public qui servent de prétexte ou d'inculpation, tantôt la religion ou la morale publique, la loi ou la liberté, etc., etc. Le grand mot de ralliement de l'aristocratie anglaise est : the Church and the King. C'est au nom du roi qu'on a massacré des milliers d'Irlandais qui refusaient d'être les ilotes de la couronne ; c'est au nom de l'Eglise que l'Angleterre est, à sa manière, un des pays les plus intolérants qui existent. Non, ce ne peut être qu'avec une entière liberté de la presse que doit cesser toute organisation machiavélique, quel que soit le masque dont elle se couvre.

» On devrait aussi considérer que le mécontentement et les discussions civiles proviennent de la résistance qu'on oppose aux sentiments politiques et religieux. Pourquoi ne pas en permettre la libre discussion, surtout dans les ouvrages qui ne peuvent être lus que par les citoyens des premières classes de la société? C'est le seul moyen de connaître quelle est la vraie opinion publique, celle à laquelle tout doit céder. Mais ceux qui gouvernent veulent que tout ploie devant leurs intérêts privés. Us ne voient pas que la compression accroît la résistance et produit ces révolutions dont nous avons vu de mémorables exemples, surtout dans le courant des douze mois qui viennent de s'écouler.

» Si le congrès de Vienne avait été pénétré de cette vérité, il aurait écouté le vœu des peuples, il aurait agi conformément à leurs intérêts, au lieu de violer toutes les règles de la justice, au lieu de tromper indignement l'Europe, de combiner une organisation qui devait l'enchaîner plus fortement que jamais sous le despotisme de quelques individus, au lieu de traiter les nations comme de vils troupeaux oui n'existent que pour satisfaire aux besoins insatiables de ceux qui les possèdent. Qui pourra prévoir les maux et les désordres dans lesquels cette conduite peut plonger l'Europe entière? Les peuples n'auraient pas à craindre les commotions qui se préparent, et les rois le sort qui tes menace, si l'on eût permis à la presse de manifester librement l'opinion générale, de aire aux rois que cent millions d'hommes n'existent pas pour servir de jouets à une douzaine de familles. Que ces rois apprennent qu'il leur est possible de se tromper; qu'ils ne sont pas infaillibles, ainsi qu'on ne cesse de le leur répéter ; qu'ils ne peuvent connaître la vérité et l'opinion réelle du public que par la liberté de la presse ; qu'ils sachent, enfin, que tous Tes bons esprits, que tout ce qui possède quelques lumières en Europe aspire à une époque heureuse ou il sera permis de penser ce qu\m veut et d'écrire ce

qu'on pense, et que les belles paroles de Tacite : Rara temporum félicitas, ubi sentir e quœ velis et quœ sentias dicere licet ! sont aujourd'hui l'expression des vœux que forment tous les peuples civilisés. MatS'ce bien si précieux, et dont les heureux résultats doivent s'étendre progressivement, ne peut exister sans cette liberté absolue dé la presse que nous réclamons. » '

Je suis d'accord avec M. Bignon , le légataire de l'empereur Napoléon Ier :

« Quel avantage le gouvernement croit-il trouver à rendre la parole esclave, quand il ne peut enchaîner la pensée? Si dire ce qu'oit ne pense pas est une honte, dire ce qu'on pense doit-il être un danger? * Des journaux dépendants sont sans force pour faire le bien, Mille autres voies sont toujours ouvertes à qui veut faire le mal. Lé but est-il de diriger le mouvement des journaux contre l'opinion publique? Au lieu de triompher d'elle, ils ne feront que lui donner plus de ressort, peut-être plus de violence. L'emploi imprudent d'une force de compression fortifie les partis quand ils existent, et les fait naître s'ils n'existent pas. Les partis, eussent-ils une tendance funeste, ne sont à craindre que lorsque les gouvernements prétendent les étouffer, au lieu de les laisser se détruire par eux-mêmes. L'un, des plus sûrs moyens de rendre leurs projets inutiles est de leur fournir I occasion de se trahir. Le mécontentement qui parle, qui écrit, s'éteint par sa propre expansion : concentré, il entante des tempêtes. C'est le volcan dont l'explosion devient épouvantable s il a été longtemps retenu, et qui s'épuise par degrés quand un hasard heureux lui a ouvert un passive, Ce passage, cette issue qu'il faut donner aux partis, s'il en existe, c'est la liberté des journaux et des feuilles périodiques. - » Les journaux libres, si toutes les opinions peuvent se faire entendre, toutes peuvent être combattues. Le coup porté la veille est repoussé le lendemain; la plaie à peine faite reçoit à l'instant son remède ; et, quoi qu'en ait dit un orateur du gouvernement, sans res-

Sect pour la mythologie , ce n'est que dans l'usage même de Parme 6ht on a été frappé que se trouve la guérison de la blessure qu'on a reçue. Défendre à l'homme de bien l'emploi de l'arme dont on se sert contre lui, c'est livrer la vaillance aux traits de la lâcheté. Du moins, quand les armes sont égales, on est maître de punir ou de dédaigner l'injure. Cependant les avantages do >la liberté des journaux sedeve- . loppent chaque jour : une foule de mystères honteux se découvrent, les vices de l'administration se manifestent, la malversation est prise sur le fait, l'incapacité mise à nu, l'injustice démasquée...

» Aujourd'hui, en même temps que la dépendance des journaux est sans utilité vraiment, nationale, elle est, dans les mains du ministère, une arme dangereuse dont il est presque impossible qu'il n'abuse peint.

» Quand il existe en même temps et des lois qui détruisent la liberté des journaux et des lois qui restreignent la liberté individuelle, 3uel parti reste-t-il? Le silence. « Je me tais, » disait Pollion au sujet e vers satiriques qu'Auguste avait faits contre lui; « il n'est pas aisé » d'écrire contre un homme qui peut proscrire. » Cette dépendance des journaux trouble ainsi véritablement la société, au lieu d y entre-

. * De la liberté de la presse illimitée, par M: C. P. de Lasteyrie. Paris, Firmin Didot, 1830.

* « Cum dicere quod Délies, periculosum, quod nolles, fniserum esset. » pline.

tenir l'ordre : elle est tout ensemble une calamité publique et une calamité particulière, à laquelle il est urgent de mettre un terme. » '

Je suis d'accord avec M. Dunoyer :

« Pour prévenir les révolutions, comme pour opérer la répression des abus, la liberté de la presse est indispensable. Il la faut également à ceux qui ont un bon gouvernement et à ceux qui en ont un mauvais. La liberté de la presse est une des garanties, un des instruments de réforme et de préservation que nous nous sommes le plus efforcés de conquérir en France depuis le commencement de la Révolution. Jusqu'ici, tous nos efforts n'ont eu d'autre effet que de forcer le pouvoir à reconnaître en spéculation que cette garantie nous devait être accordée; mais, à cet égard, ses professions de foi n'ont pas tiré à conséquence. Tous nos gouvernements ont mis la liberté de la presse au rang de nos droits publics, mais ce n'a été en quelque sorte qu'à condition que nous n'en ferons pas usage, et si chacun d'eux a paru se faire un devoir de nous passer le mot, ils ont tous mis une égale diligence à nous retirer la chose. »

Je suis d'accord avec Paul-Louis Courier :

« Laissez-vous emprisonner, laissez-vous pendre, mais publiez votre pensée. Ce n'est pas un droit, c'est un devoir. La vérité est toute à tous. Ce que vous connaissez utile, bon à savoir pour un chacun, vous ne le pouvez taire en conscience ; et comme il n'y a point d'homme qui ne croie ses idées utiles, il n'y en a point qui ne soit tenu de les communiquer et répandre par tous les moyens possibles. Parler est bien, écrire est mieux; imprimer est excellente chose et la meilleure qui se puisse faire : car si votre pensée est bonne, on en profite ; mauvaise, on la corrige, et l'on profite encore. Mais l'abus!... Sottise que ce mot. Ceux qui l'ont inventé, ce sont ceux qui vraiment abusent de la presse, en trompant, calomniant et empêchant de répondre. »

Je suis d'accord avec Chateaubriand :

« La liberté de la presse n'est redoutable qu'aux médiocrités et aux mauvaises consciences ; or on ne voit pas trop pourquoi cellesci exigeraient des ménagements, et' quel droit elles auraient à la conduite de l'Etat. »

« Aujourd'hui que le gouvernement peut tout contre le citoyen, ne doit-il pas laisser au citoyen quelque abri contre un pouvoir si illimité? »

« L'Etat, si l'on veut, peut être troublé par ce que disent les journaux ; mais il peut périr par ce qu'ils ne disent pas. »

« Qui souffre donc de la liberté de la presse? La médiocrité et quelques amours-propres irascibles. Mais, dans le dernier cas. quand la susceptibilité se trouve unie au talent, c'est encore un bien pour l'Etat que cette susceptibilité, mise à l'épreuve, s'affermisse par le combat. »

« La puissance n'a rien de blessant quand elle marche avec le génie : elle en est pour ainsi dire une qualité naturelle; mais quand la médiocrité arrive aux premières places, le pouvoir qui l'accompagne a toute l'insolence d'un parvenu. »

« La liberté que l'on veut comprimer échappera aux mains débiles qui essayeraient de la retenir ; elle leur échappe déjà. Voilà les blancs

t Chambre -des députés, séance du 15 décembre 1817.

revenus dans les journaux : vous verres qu'il audra sévir oontre les blancs : le délit des pages blanches serait singulier à porter devant les tribunaux. »

« En exagérant tout, en forçant tout, en abusant de tout, en gâtant d'avance les institutions, en compromettant les choses les plus sacrées, on détruit pour l'avenir tout moyen de gouvernement ; on fatigue les caractères les plus forts ; on dégoûte les honnêtes gens. Et entre un despotisme impossible et une liberté impraticable, on se retranche dans cette indifférence politique qui amène la mort dans la société, comme l'indifférence religieuse conduit au néant. »

« Qui produit tant de mal ? Quel génie funeste, mais puissant, a maîtrisé la fortune de la patrie? Ce n'est* point un génie. Rien de plus triste que ce qui nous arrive : c'est le triomphe cnin je ne sais quoi indéfinissable, le succès des petits savoir-faire réunis. »

« Tout considéré, nous ne voyons que le crime, la bassesse et la médiocrité qui doivent craindre la liberté de la presse : le crime la repousse comme un échafaud, la bassesse comme une flétrissure, la médiocrité comme une lumière. Tout ce qui est sans talent recherche l'abri de la censure ; les tempéraments faibles aiment l'ombre. »

« Que les ministres se persuadent bien qu'ils ne sont point des seigneurs aristocratiques. Les ministres habiles ne craignent point la liberté de la presse : on les attaque et ils survivent... Que les ministres soient des hommes de talent, qu'ils sachent mettre de leur parti le public et la majorité des Chambres, et les bons écrivains entreront dans leurs rangs, et les journaux les mieux faits et les plus répandus les soutiendront. Us seront cent fois plus forts, car ils marcheront avec l'opinion générale. Quand ils ne voudront plus se tenir dans l'exception et contrarier l'esprit des choses, ils n'auront rien à craindre de ce que l'humeur pourra leur dira. Enfin, tout n'est pas fait dans un gouvernement pour aes ministres ; il faut vouloir ce qui est de la nature des institutions sous lesquelles on vit ; et, encore une fois, il n'y a pas de liberté constitutionnelle sans liberté de la presse. »

a Le presse est un élément jadis ignoré, une force autrefois inconnue; introduite maintenant dans le monde, c'est la parole à l'état de foudre, c'est l'électricité sociale. Pouvez-vous faire qu'elle n'existe

{>as? Plus vous prétendrez la comprimer, plus l'explosion sera vioente. M faut donc vous résoudre à vivre avec eue, comme vous vivez avec la machine à vapeur. Il faut apprendre à vous en servir en la dépouillant de son danger, soit qu'eue s'affaiblisse peu à peu

Sar un usage commun et domestique, soit que vous assimiliez grauellement vos mœurs et vos lois aux principes qui régiront désormais l'humanité.

» Une preuve de l'impuissance de la presse dans certains cas se tire du reproche même que vous lui avez fait à l'égard de l'expédition d'Alger; vous l'avez pris, Alger, malgré la liberté de la presse; de même que j'ai fait faire la guerre d'Espagne, en 1823, sous le feu le plus ardent de cette liberté. » *

Je suis d'accord avec Royer-Collard :

c La question réduite è ses véritables termes n'est autre que de savoir si vous abolirez l'histoire, s'il n'y en aura plus à l'avenir, si les matériaux en seront mis sous le scelle, si enfin cette source de l'instruction des gouvernements et des peuples sera pour^ le repos des hommes publics. Croyez-vous que la France puisse être mise à ce

* Mémoires foutre- tombe.

QUESTIONS BE PRESSE tttt

régime? En aucun temps, cela n'a été possible ; mais, aujourd'hui. U est dans la nature impérieuse de noire gouvernement, il est dans les besoins de la nation que l'histoire commence pour nous chaque jour, et que le public soit pour nous la postérité. Cette postérité sera plus sévère et surtout moins impartiale que celle qui la suivra. Elle ne tiendra pas assez de compte au malheur et de la difficulté des temps. Toutefois, acceptons l'histoire contemporaine et la postérité présente, car nous ne pouvons échapper ni à 1 une ni à l'autre, ni retenir en captivité rien de ce qui leur appartient. » *

a . . . Du droit constitutionnel de chaque Français, de publier et de faire imprimer ses opinions, résulte la publicité universelle. La publicité est une sorte de résistance aux pouvoirs établis, que rien, dans les pays libres, ne doit pouvoir ni suspendre ni altérer ; elle dénonce leurs écarts et leurs erreurs, et seule elle est capable de faire triompher contre eux la vérité et la justice. Elle est la plus énergique des résistances, parce qu'elle ne cesse jamais ; elle est la plus noble, parc* que sa force est dans la conscience morale des hommes. Envisagée sous ce rapport, la publicité est une institution, une liberté publique ; car, messieurs, les libertés publiques ne sont pas autre chose que des résistances.

» Ce n'est qu'en fondant la liberté de la presse comme droit public que la Charte a inévitablement fondé toutes les libertés et rendu la société à elle-même. La liberté de la presse a fondé la liberté de la tribune, qui n'a pas un autre principe ni une autre garantie. Ainsi, selon la Charte, la publicité veille sur les pouvoirs ; elle les éclaire, les avertit, les réprime; leur résiste. S'ils se dégagent de ce frein salutaire. Us n'en ont plus aucun : les droits écrits sont aussi faibles que les individus. » *

«... Dans la pensée intime de la loi, il y a eu de l'imprévoyance, au grand jour de la création, à laisser l'homme s'échapper libre et intelligent au milieu de l'univers. De là sont sortis le mal et l'erreur. Une plus haute sagesse vient réparer la faute de la Providence : restreindre sa libéralité imprudente et rendre à l'humanité, sagement mutilée, le service de s'élever enfin à l'heureuse innocence des brutes. Ce ne sont pas, messieurs, des conséquences qu'il faille comme arracher au projet de loi ; elles se produisent d'elles-mêmes, et elles sont proclamées, traitées comme a honorables découvertes dans les apologies officielles, non par une jactance étourdie, mais par nécessité. Juste punition d'une grande violation des droits publics et privés, qu'on ne puisse la défendre qu'en accusant la loi divine. . .

» Il n'en est pas des procès de la presse comme des autres ; les délits n'étant ni définis ni définissables, les jugements ne sont pas écrits d'avance dans la loi ; ils sont rendus par l'équité naturelle au juge, et son équité est dans son opinion , que l'opinion publique éclaire toujours.

» Avec la liberté étouffée doit s'éteindre l'intelligence, sa noble compagne. La vérité est un bien, mais l'erreur est un mal. 11 ne faut pas ménager le bien quand on attaque le mal. Périssent donc ensemble et l'erreur et la vérité I Comme ta prison est le remède naturel de Ja liberté, l'ignorance sera le remède nécessaire de l'intelligence. L'ignorance est Ta vraie science de l'homme et de la société.

» 11 m'est pénible de le dire, mais cette égalité de destinée entre resreur et la vérité, cette confusion superbe du bien et du mal, c'est,

i tau.

dans l'ordre de la justice, la confusion de l'innocent et du coupable. Depuis qu'à la lumière de la civilisation, le genre humain a recouvré ses titres, les gouvernements et les peuples, les magistrats et les écrivains proclament à l'envi qu il vaut mieux laisser échapper cent coupables que de risquer de punir un innocent. Eh bien ! messieurs, le projet de loi n'exprime pas, il est vrai, mais il respire tout entier la maxime contraire. Je ne dis pas, à Dieu ne plaise! je crois encore moins qu'elle soit distinctement aperçue et envisagée , mais elle est écrite dans la loi. N'était— il pas animé et comme illuminé de l'esprit de la loi, cet inquisiteur qui, dans la guerre des Albigeois, jetait dans les mêmes flammes les orthodoxes avec les hérétiques, pour se mieux assurer que pas un seul de ceux-ci ne serait épargné? Et que seraitce si j'éclairais de cet horrible flambeau toute la législation révolutionnaire? C'est qu'il y a au fond de toutes les tyrannies le même mépris de l'humanité, et quand elles daignent philosopher, ce mépris le déclare par les mêmes sophismes.

» La loi ne proscrit que la pensée ; elle laisse la vie sauve. C'est pourquoi elle n'a pas besoin de faire marcher devant elle, comme les barbares, la dévastation, le massacre et l'incendie; il lui suffit de renverser les règles éternelles du droit. Pour détruire les journaux, Il faut rendre illicite ce qui est licite, et licite ce que les lois divines et humaines ont déclaré illicite: il faut annuler les contrats, légitimer la spoliation, inviter au vol. La loi le fait.

» Messieurs, une loi qui nie la morale est une loi athée, une loi qui se joue de la fol donnée et reçue est le renversement de la société. L'obéissance ne lui est pas due, car, dit Bossuet, il n'y a pas sur la terre de droit contre le droit. Hélas I nous avons traversé des temps où l'autorité de la loi ayant été usurpée par la tyrannie, le mal fut appelé bien, et la vertu crime. Dans cette douloureuse épreuve, nous n'avons pas cherché la règle de nos actions dans la loi. mais dans nos consciences : nous avons mieux aimé obéir à Dieu qu'aux hommes. Fallait-il, sous le gouvernement légitime, nous ramener à ces souvenirs déplorables? Nous y serons fidèles. Nous sommes les mêmes hommes qui ont fabriqué des passeports et rendu peut-être de faux témoignages pour sauver des vies innocentes. Dieu jmmis jugera dans sa justice et dans sa miséricorde. Votre loi, sachezle, sera vaine ; car la France vaut mieux que son gouvernement. Il y a parmi nous assez de nobles sentiments, assez de religion, d honneur et de probité pour que vos corruptions soient repoussées. Les contrats seront exécutés, chacun payera religieusement sa dette... Messieurs, la justice -est la loi des lois, le souverain des souverains ; elle oblige les gouvernements comme les sujets, et les gouvernements absolus aussi étroitement que les gouvernements libres. Il n'y a point de nécessité contre la justice, parce que, encore une fois, selon les belles paroles de Bossuet, il n y a point de droit contre le droit.

» Conseillers de la couronne, auteurs de la loi, connus ou inconnus, qu'il bous soit permis de vous le demander : Qu'avez-vous fait jusqu'ici qui vous élève à ce point au-dessus de vos concitoyens pour que vous soyez en état de leur imposer la tyrannie ? Dites-nous quel jour vous êtes entrés en possession de la gloire? quelles sont vos batailles gagnées? quels sont les immortels services que vous avez rendus au roi et à la patrie? Obscurs et médiocres comme nous, il nous semble que vous ne nous surpassez qu'en témérité. La tyrannie ne saurait résider dans vos faibles mains, votre conscience vous le dit encore plus haut que nous !

» La foi que je combats annonce la présence d'une faction dans le gouvernement, aussi certainement que si cette faction le proclamait

elle-même et marchait devant nous enseignes déployées ; le ne lui demanderai pas qui elle est, d'où elle vient, où elle va : elle mentirait.

» Je la juge par ses œuvres. Dans la religion, dans la société, dans le gouvernement, elle retourne en arrière. L'entreprise est laborieuse, et il ne sera pas facile de la consommer...

» A l'avenir, il ne s'imprimera pas une ligne en France, je le veux ; une frontière d'airain nous préservera de la contagion étrangère , à la bonne heure. Mais H y a longtemps que la discussion est ouverte dans le monde entre le bien et le mal, le vrai et le faux. Elle remplit d'innombrables volumes, lus et relus, la nuit et le jour, par une génération curieuse. Des bibliothèques les livres ont passé dans les esprits, c'est de là qu'il faut les chasser. Àvez-vous pour cela un

Srojet de loi? Mais le mouvement des esprits ne vient pas seulement es livres! .

» Né de la liberté des conditions, il vit du travail et du loisir; les rassemblements des villes et la facilité des communications l'entretiennent. Pour asservir les hommes, il est nécessaire de les disperser et de les appauvrir. La misère est la sauvegarde de l'ignorance. Croyezmoi, réduisez la population, renvoyez les hommes de l'industrie à la glèbe, brûlez les manufactures, comblez les canaux, labourez les grands chemins. Si vous ne faites pas tout cela, vous n'aurez rien Tait. Si la charrue ne passe pas sur la civilisation tout entière, ce qui en restera suffira pour tromper vos efforts.

» Quelques modérés parmi nous, amollis par les délices de la vie sociale, s'arrêteraient peut-être au milieu du dix-huitième siècle : mais déjà la révolution est aux portes : il faut marcher en arrière, il faut remonter de ruine en ruine... La société ne succombera cas, ie le sais ; elle est assez forte , assez éclairée , assez glorieuse dans l'opinion du monde entier pour braver ses ennemis, et elle les brave. Bt si le pouvoir aussi se fait son ennemi, elle ne se sentira pas encore vaincue, et ce n'est pas pour elle que ie craindrai.

» Mais je déplorerai cette inexplicable fatalité qui repousse la confiance par la menace, l'amour par l'injure ; qui, d'une main infatigable, va ranimant, sous toutes les formes, des combats éteints, et sollicite avec une aveugle ardeur de nouvelles victoires et de nouvelles défaites... Je rejette la loi purement et simplement, par respect pour l'humanité qu'elle dégrade, et pour la justice qirelle outrage. » *

« ... Il y a sur la presse des vérités acquises qui sont sorties victorieuses de nos longues discussions, qui ont pénétré peu à peu dans les esprits, et qui forment aujourd'hui la raison publique ; celles-ci, par exemple : Le bien et le mal de la presse sont inséparables ; Il n'y a pas de liberté sans quelque licence • Le délit échappe à la définition, l'interprétation reste arbitraire; le délit lui-même est inconstant ; ce qui est délit dans un temps ne l'est pas dans un autre. . . *

» Le mai est grand, je le sais, je le déplore avec vous. Si, en recherchant ces causes, nous les découvrons, nous n'aurons pas encore

* Chambre des députés, séance du 14 février 1857. Discussion du projet de loi contre la presse ainsi qualifiée : « la loi d'amour ».

Ce projet de loi, adopté par la Chambre des députés (332 boules blanches contre 134 boules noires), fut retiré par une ordonnance du roi (Charles X}, au moment où il allait être discuté à la Chambre des pairs.

s 1819. Discussion de la loi sur la presse.

MM

découvert de remède, nous nous préserverons au moins d'adopter comme remède une aggravation au mal. Oui. messieurs, le mal est grand, il est infini ;. loin de moi de triompher a le décrire - mais estil d'hier? Est-il tout entier dans la licence de la presse? Enhardi par

l'âge, je dirai ce que je pense, ce que j'ai vu.

éc

» Il y a, messieurs, une grande école d'immoralité ouverte depuis cinquante . ans, dont les enseignements, bien plus puissants que les journaux, retentissent aujounrhui dans le monde entier. Cette école, ce sont les événements qui se sont accomplis presque sans relâche sous nos yeux. Repassez-les : le 6 octobre, le 10 août, le 21 janvier, le il mai, le 18 fructidor, le 18 brumaire. . . Je m'arrête là. . . Que voyons-nous dans cette suite de révolutions?

» La victoire de la force sur Tordre établi, quel qu'il fût, et, à l'appui, des doctrines pour la légitimer. Nous avons obéi aux administrations imposées par la force; nous avons reçu, célébré tour à tour les doctrines contraires qui les mettaient en honneur.

» Le respect est éteint, dit-on ? Rien ne m'afflige, ne m'attriste davantage, car je n'estime rien plus que le respect ; mais qu'a-t-on respecté depuis cinquante ans? Les croyances sont détruites, mais elles se sont détruites, elles se sont battues en ruine les unes les autres. Cette épreuve est trop forte pour l'humanité, elle y succombe. C'est ainsi que le pouvoir, création de la Providence, gui a fait les sociétés, a été arraché de ses fondements et poursuivi comme une proie offerte à la force sur laquelle se sont élancées les plus viles passions.

» Est-ce à dire que tout soit perdu? Non, messieurs, non, tout n'est pas perdu. Dieu n'a pas retiré sa main : il n'a pas disgracié la créature faite à son image. Le sentiment moral qu'il lui a donné pour guide et qui fait sa grandeur ne s'est pas retiré des cœurs. Le remède que vous cherchez est la, et n'est que là. Les remèdes violents auxquels M. le président du conseil se confiait hier, illusion d'un homme de bien irrité, sont des actes de désespoir, et ils porteraient une mortelle atteinte à la liberté, à cette liberté dont nous semblons avoir

Serdu l'intelligence à la fois et le besoin, achetée cependant par tant e sacrifices, de douleurs, de sang répandu pour sa noble cause. » Je regrette ces remèdes funestes ; je repousse ces inventions législatives ou la ruse respire : la ruse est sœur de la force et une autre école d'immoralité.

» Ayons plus de confiance dans le pays, messieurs, rendons-lui l'honneur. Les sentiments honnêtes y abondent; adressons-nous à ces sentiments, ils nous entendront, ils nous répondront. Pratiquons la franchise, la droiture, l'exacte observation de la justice, la miséricorde judicieusement appliquée.

» Si c'est une révolution, le pays nous en saura gré, et la Providence aidera nos efforts. » *

Je suis d'accord avec Benjamin Constant :

« ... M. de Chateaubriand prend sous sa protection la liberté <de la presse. Je crois en effet qu'elle est dans l'intérêt de tous les partis, c'est-à-dire de toute la France ; mais je désire que le parti vainqueur, quel qu'il soit, respecte après la victoire les déclarations de

SOS CD0w9.

» Les gouvernements m'ont souvent paru, relativement à cette question si rebattue et toujours reproduite, ressembler è ThoMme qui

' Chambre des députés, séance du 85 août 18W.

avait parié de traverser le bassin des Tuileries au fort de l'hiver; arrive aux trois quarts de sa route, il aima mieux rebrousser chemin que persévérer, ne calculant pas que de la sorte il triplait sa tache au heu de l'abréger.

» De même, lorsque la liberté de la presse est accordée après une longue suspension, ses premiers moments produisent nécessairement beaucoup de fracas. Les eaux du torrent, amoncelées derrière la digue qui les retenait, se précipitent avec un tumulte épouvantable quand la digue cède. L'autorité s'effraye, mais elle n ose pas reprendre tout de suite ce qu'elle vient de concéder. Elle supporte ainsi les inconvénients du nouvel état de choses. Puis elle en perd les avantages en revenant à des restrictions. La masse d'eau s était écoulée, le torrent n'était plus qu'un fleuve paisible. Le gouvernement relève la digue, et prépare de nouveau l'époque où le fleuve redeviendra un torrent.

» Puissent tous les partis, en se réunissant, épargner à notre gouvernement cette erreur grossière ! » *

« Mon opinion sur la liberté de la presse, sur sa sainteté comme droit, sur son utilité comme moyen de lumière, sur la nécessité absolue d'en assurer la jouissance i tous les partis, même à ceux qui en abusent, sauf les poursuites individuelles avec le jugement par jurés, ne variera jamais ; tout en méprisant profondément ceux qui font de cette liberté noble et salutaire un usage funeste et ignoble, je la désire entière. »

« La cause de la presse est celle :

» Des rentiers, quand on leur fait banqueroute ;

» Des innocents, quand on les arrête ou qu'on les envoie enchaînés dans de lointains cachots ;

» Des commerçants, quand on les ruine par une politique fausse et déplorable ;

» Des protestants, quand on suspend l'exercice de leur culte ;

» Des employés, quand on les destitue en les calomniant;

» De tous les Français , quand on traîne La dignité nationale aux pieds de l'étranger. »

«... Nous nous arrangeons toujours, en France, pour avoir les inconvénients et les dangers de la liberté de la presse, sans jamais connaître ses avantages. Voici comment on s'y prend. On laisse quelques jours de liberté a la presse : inexpérimentée, elle en abuse. On la supprime lorsque le bon sens public et son propre intérêt allait lui apprendre à se modérer. La voilà esclave. Elle devient forte, elle éclate, elle est libre, et les mêmes abus inévitables amènent les mêmes restrictions imprudentes. »

Je suis d'accord avec M. de Tracy :

a Entre l'esclavage absolu et la liberté complète, il n'y a pour le pouvoir qu'inconvénients et malheurs.

» Chose étrange 1 à toute heure du jour, dans des domiciles privés, des armes, de la poudre, du poison même sont vendus; etauand il s'agit une fois par jour de vendre publiquement des produits de la pensée, que dis-je! de la pensée môme, si je puis parler ainsi, répandue sur quatre bandes de papier, la chose devient alors bien différente: vous prenez alors#des précautions, vous exigez des cautionnements, et vous imaginez par là rendre la presse moins malveillante, moins hostile 1 . . . En vérité, si je ne m'abuse, il me semble que

* Minerve fromfitê, jtfwtmjtae J41A, tome Wl>V*gl> 4*7.

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quand l'autorité aurait voulu provoquer le mal qu'elle veut éviter, elle n'aurait pu choisir un moyen plus propre pour y réussir. Oui, si vous voulez rendre la presse tout à la fois ferme et vigilante, mais mesurée, affranchissez-la des entraves offensantes qui la gênent, permettez aux hommes généreux de prendre la plume dans l'intérêt du pays.

» Croyez qu'au besoin ces hommes généreux ne manqueraient pas au pays, et qu'ils s'empresseraient de répandre au loin des avis et des conseils salutaires. Il ne faut pas tant se méfier de l'espèce humaine. Vous êtes mécontents du présent, mais, souvenez-vous-en, ne l'étiezvous pas pareillement du passé? Une bonne fois, essayez donc de la la liberté, ne fût-ce que par curiosité. (Rire général.]

» Permettez-moi, avant de quitter cette tribune, de vous manifester un sentiment que j'ai toujours éprouvé lorsque le sujet qui nous occupe a été traité dans cette Chambre. : ce sentiment, je l'avoue, est un sentiment de surprise. J'ai peine à concevoir que cette question en soit une. Je ne doute pas qu'un jour viendra où l'on s'étonnera qu'elle ait jamais pu être élevée. On s étonnera même que le principe de la liberté de publier sa pensée ait eu besoin d'être inséré dans notre pacte social. « Pourquoi, diront nos descendants, nos pères ont-ils

Iugé à propos de mettre dans notre pacte un principe aussi évident? >ourquoi n'y mettaient-ils pas aussi bien que tout Français peut aller et venir dans toutes les directions où il lui plaft? On aura sans doute oublié alors qu'un pareil principe ait pu donner lieu à la moindre constestation.

» Oui, messieurs, c'est très-sérieusement que je fais cette supposition. Quant à moi. il me parait tout aussi étrange d'insérer dans le pacte fondamental qu'il est parmis de publier sa pensée, que d'y mettre qu'H est permis de peiiser .- car, publier sa pensée n'est autre chose que parler, parler à distance. Or il serait tout aussi naturel de proclamer le droit de parler que le droit de penser.

» Je suis convaincu , messieurs, que les préjugés seuls ont pu faire rapporter de pareilles théories. Ces préjugés avaient pris naissance dans un temps déjà loin de nous, où les masses étaient opprimées par des minorités ; ces minorités, dans des situations hostiles à l'égard des masses, les craignaient, redoutaient avec juste raison la manifestation spontanée de leur sentiments. Cet état social est passé, mais nous en , subissons encore les conséquences. Répudions enfin complètement cet héritage, et soyons fidèles à des principes que naguère nous invoquions contre nos adversaires. Ils étaient au moins conséquents dans leur système, car ils ne voulaient la liberté ni de fait ni de droit, tandis que nous, qui l'admettons dans le droit, nous ne l'admettons pas dans le fait.

» Telle est ma profession de foi. Je n'hésite pas à la faire, quand je devrais courir le risque d'être rangé parmi ces rêveurs, ces faiseurs d'utopies qu'on ne cesse de vous signaler. Ce reproche me touche peu ; de tout temps il a été adressé aux hommes fidèles à leurs principes. » *

Je suis d'accord avec le général Foy :

« C'est une idée mère, en Angleterre, qu'il y a trois principes con-

servation de la dynastie régnant le concours du Parlement :

* Chambre des députés, séance du 9 novembre 1880.

a Le jugement par jury, » La liberté individuelle,

» La liberté de la presse.

» Si Tune de ces trois croyances fondamentales était altérée. les deux autres seraient anéanties du même coup et seraient perdues dans l'opinion du peuple et dans la réalité. »

Je suis d'accord avec le général Sébastiani :

« J'ai habité un pays où l'arbitraire est dans toute sa beauté native ; les entraves constitutionnelles n'y entravent pas la marche du gouvernement , les journaux n'y pervertissent pas les opinions; la justice y est prompte et expéditive, et cependant, en moins de deux ans, j'ai vu

Sénr par des conspirations onze ministres et, ce qui est plus grave, eux souverains. » '

« Les sociétés les plus florissantes du monde existent dans un état de tranquillité parfaite avec la liberté la plus étendue des journaux. Les Etats-Unis, l'Angleterre sont des nations prospères, libres et tranquilles. Ainsi, vous n'avez rien à redouter de la presse périodique. » *

Je suis d'accord avec le général Bertrand :

« La liberté décrire, si elle existait réellement, aurait plus de puissance pour arrêter ses propres écarts que tous les réquisitoires. En tout temps et partout, le talent a fait taire la médiocrité, et le talent est toujours prêt à se rallier à un gouvernement de sincérité et de bonne foi. . . Liberté illimitée de la presse !

» Mirabeau, dont le nom est à sa place à une tribune législative et surtout à celle-ci ; Mirabeau, dans une conversation particulière, résuma en peu de mots ses idées sur cette question si importante, la plus importante peut-être de toutes celles dont vous vous occupez. Je n'oserais, au sein de cette Assemblée et devant un tel auditoire, répéter l'énergie et le cynisme de sa virile, expression ; mais je vais tâcher de traduire exactement sa pensée. (Ecoutez ! écoutez t)

« Morbleu ! messieurs , dit Mirabeau avec énergie, vous ne savez » donc pas que, sans la faculté de publier, d'imprimer, de faire circu- » 1er librement ce qu'il platt à chacun, la Liberté est une fille de joie » qui n'aime à être caressée que sur des matelas de cadavres ! ... » (Mouvement.)

» Si le mot de Mirabeau est profond et terrible, je le laisse, messieurs, à vos méditations.

» Liberté illimitée de la presse : voilà mon dernier mot. » *

Je suis d'accord avec M. Pasquier, qui a été chancelier de France :

« Les écrits périodiques traitent et doivent traiter des affaires publiques et politiques. S'ils peuvent être fort utiles en remplissant cette destination, ils peuvent aussi causer d'assez grands embarras au gouvernement, et ces embarras doivent être mis dans la balance à côté de Futilité.

port

» Examinons donc ce que sont les journaux considérés sous le raprt de l'influence qu'ils exercent sur la marche des affaires publiques.

* 11 mars 18x0.

* Moniteur, année 1827, page 330.

3 Moniteur, 16 février 183t.

On peut leur reprocher, et non sans fondement, d'être portés à exagérer les fautes de l'administration, de les rechercher avec une animadversion évidente, de dénaturer trop souvent les faits, d'être ouverts à tous les sentiments passionnés, de se rendre enfin l'organe des partis dont ils entretiennent et nourrissent l'animosité. En discutant, aussitôt qu'ils sont connus ou même qu'ils sont simplement soupçonnés, les moindres projets du gouvernement, ils en rendent quelquefois l'exécution plus difficile. En débattant à l'avance les propositions qu'il est dans le cas de soumettre aux Chambres, en faisant ressortir jusqu'aux moindres inconvénients de ces propositions, ils peuvent soulever contre elles des préventions dont elles ont ensuite de la peine à triompher, et qui quelquefois même les laissent, après leur adoption, exposées à une opinion publique contraire, et que le temps seul peut redresser. On voit que je ne farde aucun des inconvénients. Tous ceux que je viens de signaler sont inévitablement attachés à l'existence des journaux, et il est fort difficile, pour ne pas dire impossible, d'y remédier complètement, quand on ne veut pas pousser la répression jusqu'au point qui entraînerait la destruction.

» Qu'opposerai -ie à tous ces inconvénients si consciencieusement énumérésr Un seul avantage, mais immense et sans prix dans notre forme de gouvernement, celui de ia publicité, de la seule publicité

3ui puisse être complète, qui soit de tous les jours et en quelque sorte e tous les moments. Ici commence la tâche que je me suis plus spécialement imposée. Je dois donc examiner, devant vous, nobles pairs, avec un soin scrupuleux, cette grande question de la publicité qui me paraît dominer toutes les autres et qui n'a point encore été, ce me semble, suffisamment considérée sous un de ses aspects les plus décisifs. Ce n'est pas, comme quelques-uns pourraient le croire, une pure question de théorie ; c'est aussi une question de fait qui peut et doit se juger l'histoire à la main. Qu'il me soit permis de vous dire qu'elle a été pour moi dans ces dernières années l'objet d'études assez approfondies, qui toutes m'ont mené à la conviction que, dans le système du gouvernement représentatif, la publicité la plus complète était la seule garantie assurée pour tous les droits, en y comprenant ceux du trône, et arrivant jusque ceux du moindre des sujets. Montesquieu a dit des Anglais : ails ont bien raison de conserver leur liberté ; s'ils » venaient à la perdre, ils seraient un des peuples les plus esclaves de » la terre, car ils ont été pour la favoriser tous les pouvoirs intermé- » diaires qui formaient leur monarchie. » J'ajouterai qu'en perdant cette liberté, ils laisseraient le trône exposé à tous les périls dont le pouvoir absolu est nécessairement entouré, et ces périls sont ceux qui enfantent toutes les natures de révolutions.

» Sachons donc apprécier à toute sa valeur cette salutaire garantie de la publicité, dont nous avons un si grand besoin. Elle a ses inconvénients; efforçons-nous d'y remédier autant qu'il est en notre pouvoir; mais que ce soit sans porter atteinte à son principe, sans attaquer son existence. » 4

Je suis d'accord avec H. Casimir Perier, qui a été président du conseil :

<t Les journaux dont la liberté cause tant d'alarmes ne sont jamais moins dangereux, soit au dedans, soit au dehors, que quand ils sont parfaitement libres. »

' Chambre des pairs, séance du 9 juillet 18x8. Discussion du projet de foi sur ta presse*

* Là Hberté des journaux a un avantage que j'ai d'autant phia à coeur d'établir, qu'il a rapport aux objets qui me sont le moins étrangers; elle est une des bases du crédit public, qui n'existera pas tant Su'il faudra lire des volumes pour avoir une idée de notre situation nancière.

» Les affaires d'argent doivent être claires comme le jour; la publicité seule appelle la concurrence. »

Je suis d'accord avec H. Humana, qui a été ministre des finances :

a Les meilleures choses du monde ont aussi leurs dangers ; seule, la liberté de la presse a la vertu admirable de remédier à ses propres inconvénients. On craint la démagogie : la liberté de la presse la ruine plus qu'elle ne la sert. » *

Je suis d'accord avec M. de Lamartine :

« 11 V a toujours de la vérité et de la morale dans le journalisme, même le plus corrupteur, pour faire passer l'erreur et la passion.

» 11 n'appartient qu'à la patience de vaincre la presse ; en fait de presse, la victoire est au plus patient.

» La presse est souvent hostile, inique, quelquefois atroce, contre vous; rien ne la touche, rien ne l'apaise. Vous êtes son aliment, il faut qu'elle vous dévore pour vivre, et cependant il faut la supporter ou renoncer à la liberté. Il faut la vaincre en la mettant dans son tort ou la tourner pour soi ; mais la nier, mais la briser, mais l'étouffer, c'est une entreprise insensée qui retombe sur ceux qui la tentent.

» Si je croyais que la presse fût I impossibilité des gouvernements, je vous dirais : Muselons la presse I Mais il n'en est rien. Avec elle les gouvernements sont difficiles, sans elle ils sont impossibles. » 2

Je suis d'accord avec M. Alexis de Tocqueville, l'auteur de la Démocratie en Amérique, Farrière-petit-fils de Malesherbes :

« Si quelqu'un me montrait, entre I'indépendance complète et l'asservissement entier de la pensée, une position intermédiaire où je pusse me tenir, je m'y établirais peut-être; mais qui découvrira cette position intermédiaire ? Vous parlez de la licence de la presse, et vous marchez vers l'ordre. Que faites-vous! Vous soumettez d'abord les écrivains aux jurés ; mais les jurés acquittent, et ce qui n'était 3ue l'opinion d'un homme isolé devient l'opinion du pays. Vous avez onc fait trop et trop peu ; il faut encore marcher. Vous livrez les auteurs à des magistrats permanents ; mais les juges sont obligés d'entendre avant que de condamner ; ce qu'on eût craint d'avouer dans le livre, on le proclame impunément dans le plaidoyer ; ce qu'on eût dit

bunaux arrêtent le corps, mais l'Ame leur échappe et glisse subtilement entre leurs mains. Vous avez donc fait trop et trop peu; il faut continuer à marcher. Vous abandonnez enfin les écrivains à des censeurs; fort bien! nous approchons. Mais la tribune politique n est- elle pas libre? Vous n'avez donc encore rien fait... Je me trompe, vous avez

* Chambre des députés, 1829. Moniteur, page 105.

* Chambre des députés, séance du S5 août 1835.

accru le mal. Prendriez-vous, par hasard, la pensée pour une de ces puissances matérielles qui s accroissent par le nombre de leurs agents? Compteriez-vous les écrivains comme les soldats d'une armée? Au rebours de toutes les puissances matérielles, le pouvoir de la pensée s'augmente souvent par le petit nombre même de ceux qui l'expriment. La parole d'un homme puissant, qui pénètre seule au milieu des passions d'une assemblée muette, a plus de pouvoir que les cris cornus de mille orateurs, et, pour peu qu on puisse parler librement dans un seul lieu public, c'est comme si on parlait publiquement dans chaque village.

» Il vous faut donc détruire la liberté de parler comme celle d'écrire. Cette fois, vous voici dans le port : chacun se tait. Mais où êtesvous arrivés? Vous étiez partis des abus de la liberté, et je vous retrouve sous les pieds d'un despote.

» Vous avez été de l'extrême indépendance à I extrême servitude, sans rencontrer sur un si long espace un seul lieu où vous puissiez vous poser.

» Il y a des peuples qui, indépendamment des raisons générales que je viens d'énoncer, en ont de particulières qui doivent les attacher à la liberté de la presse.

» Chez certaines nations qui se prétendent libres, chacun des agents du pouvoir peut impunément violer la loi sans que la Constitution du pays donne aux opprimés le droit de se plaindre devant la justice. Chez ces peuples, il ne faut plus considérer l'indépendance de la presse comme Tune des garanties, mais comme la seule garantie qui reste de la liberté et de la sécurité de la presse.

» Si donc les hommes qui gouvernent ces nations parlaient d'enlever son indépendance à la presse, le peuple entier pourrait leur répondre : Laissez-nous poursuivre vos crimes devant les juges ordinaires, et peut-être que nous consentirons a ne point en appeler au tribunal de l'opinion.

» Dans un pays où règne ostensiblement le dogme de la souveraineté du peuple, la censure n'est pas seulement un danger, mais encore une grande absurdité.

» Lorsqu'on accorde à chacun un droit à gouverner la société, il faut bien lui reconnaître la capacité de choisir entre les différentes opinions oui agitent ses contemporains, et d'apprécier les différents faits dont la connaissance peut les guider.

» La souveraineté du peuple et la liberté de la presse sont donc deux choses entièrement corrélatives ; la censure et le vote universel sont, au contraire, deux choses qui se contredisent et ne peuvent se rencontrer longtemps dans les institutions politiques d un même peuple. Parmi les douze millions d'hommes qui vivent sur le territoire des Etats-Unis, il n'en est pas un seul qui ait encore proposé de restreindre la liberté de la presse...

» Aux États-Unis, il n'y a pas de patente pour les imprimeurs, de timbre ni d'enregistrement pour les journaux ; enfin, la règle des cautionnements est inconnue : il résulte de là que la création d'un journal est une entreprise simple et facile ; peu d'abonnés suffisent pour que le journaliste puisse couvrir ses frais. Aussi le nombre des écrits périodiques ou semi-périodiques aux États-Unis dépasse-t-il toute croyance. Les Américains les plus éclairés attribuent à cette incroyable dissémination des forces de la presse, son peu de puissance. C est un axiome de la science politique aux États-Unis que le seul moyen de neutraliser les effets des journaux, c'est d'en multiplier le nombre.

» Je ne saurais me figurer qu'une vérité aussi évidente ne soit pas devenue chez vous plus vulgaire. Que ceux qui veulent faire des

révolutions à l'aide de la presse cherchent à ne lui donner que quelques puissants organes, je le comprends sans peine ; mais oue les partisans officiels de Tordre établi et les soutiens naturels des lois existantes croient atténuer l'action de la presse en la concentrant, voilà ce que je ne saurais absolument concevoir. Les gouvernements d'Europe me semblent agir vis-à-vis de la presse de la même façon qu'agissaient jadis les chevaliers avec leurs adversaires. Us ont remarqué pour leur propre usage que la centralisation est une arme puissante, et ils veulent en pourvoir leur ennemi afin sans doute d'avoir plus de gloire à lui résister. »

Je suis d'accord avec le comte de Tocqucville, l'auteur de V Histoire philosophique du règne de Louis XV :

« 11 n'existe en réalité pour la presse que deux régimes, celui de la liberté ou celui de I'arbitrairb. Avec la liberté, les excès de la presse sont fréquents, mais son influence s'use par ces mômes excès : si elle se répète, elle ennuie ; si elle se montre constamment dénigrante, elle dégoûte. En outre, elle est ouverte à la défense comme à l'attaque...

» Le système de l'arbitraire ne peut devenir efficace qu'en se montrant redoutable. A l'aide de sa police, le pouvoir connaîtra les auteurs, imprimeurs et colporteurs anonymes des écrits prohibés, et il les punira d'une manière assez sévère, assez durable pour intimider ceux qui voudraient les imiter.

» La liberté entière de la presse ne pouvait exister sous la monarchie absolue de Louis XV. Avait-on efficacement organisé l'arbitraire? On peut répondre que non, puisque le torrent des idées nouvelles a débordé de toutes parts... Les attributions des censeurs n'avaient rien de déterminé : nul doute qu'ils ne dussent s'opposer aux attaques contre le principe de gouvernement et contre fa religion. Jusqu'où pouvaient-ils tolérer les controverses sur les matières religieuses et les actes du pouvoir?... La borne n'était pas fixée. »

Je suis d'accord avec M. Dupin, l'ancien président de la Chambre des députés, procureur général à la cour de cassation :

« Avec la liberté de la presse, toutes les plaintes ont la possibilité de se faire entendre? Si elles sont bien fondées, l'autorité avertie peut y faire droit; si elles sont injustes, une courte réponse éclaire et satisfait l'opinion. L'abus est voisin de l'usage, j'en conviens (ebl quelle est la chose bonne en soi dont on ne puisse abuser?), mais, du moins, le remède est auprès du mal. On la déjà dit : la presse guérit les blessures qu'elle fait. » *

«... Apres l'oppression [de la presse) qui s'était fait sentir vers la fin du règne de Louis XIV arriva la licence, qui se montra effrontément sous la Régence et pendant tout le règne de Louis XV. A cette époque, on vit un désaccord complet entre tes mœurs et les lois.

» Jamais on ne poursuivit autant les auteurs, et jamais aussi on ne rechercha avec plus d'avidité les livres condamnés! C'était un moyen infaillible de les mettre en vogue. Aussi Lauragais avait la hardiesse d'écrire au Parlement : « Honneur aux livres brûlés! » Un auteur satirique, qui avait reçu 30,000 francs pour un pamphlet supprimé, priait le ministre d'en saisir un second, qu'il allait mettre sous presse, afin de compléter, disait-il, la somme de 60,000 francs dont il avait besoin

* Chambre des députés, séance du 13 mars 1828.

pour vivre tranquille , promettant qu'après cela il cesserait d'écrire. » *

Je suis d'accord avec M. le marquis de Dreux-Brczé :

« La presse est un flambeau qui éclaire le mal comme le bien, liais éclairer le mal, est-ce le produire? Manifester le désordre, est-ce le causer? La presse vient manifester l'état violent des débats politiques ; elle sert même quelquefois d'instrument aux passions que cette Suerre allume ; mais ici encore elle éclaire la situation et ne la pro— uit pas; elle épanche les colères et n'en est pas cause... Malheureux imprudents qui voudraient créer des ténèbres avec des ressentiments qu ils ont fait naître ! » *

Je suis d'accord avec le P. Buffier, de la Compagnie de Jésus, s'exprimant ainsi :

« ... Il faut. . . souffrir les mauvais livres pour en obtenir de bons ; de même que pour avoir quelques tulipes d'une exquise beauté, on en sème et Ton en souffre beaucoup de médiocres et de viles, au milieu desquelles croissent les excellentes. — Les plus célèbres auteurs, comme le grand Corneille et Racine, ne parviennent souvent à faire des chefs-d'œuvre qu'après avoir fait des ouvrages médiocres ou même au-dessous du médiocre. . .

» Etre réservé à condamner les livres que nous trouvons mauvais,

§uisqu'ils sont goûtés par d'autres et que notre goût n'est p3S la règle u genre humain. Au lieu de décider, comme on le voit souvent, qu'il faut supprimer les ouvrages que nous improuvons, cherchons l'endroit

Ear leauel ils sont approuvés par d'autres : nous les jugerons moins lâmables et souvent d'un meilleur usage que nous ne croyions. 11 n'est guère de si mauvais livre où il n'y ait à profiter, du moins pour quelques-uns. — Si le raisonnement n'en est pas juste, il s'y trouve un ramas de faits utiles ; — s'il est dénué de faits, les raisons en seront judicieuses; — s'il n'est pas solide, il est amusant; — s'il est rebutant par le styh, il sera intéressant pour les choses, etc. » *

Je suis d'accord avec Lacordaire :

« Une seule chose fait peur à beaucoup de catholiques dans le régime libéral, c'est la liberté de la presse. Ils ne peuvent comprendre qu'on laisse à l'erreur la faculté inimitée de se produire et de se détendre contre la vérité. Il leur semble que l'ordre est détruit par cela seul que le mensonge traite avec elle déçal a égal, d'autant plus que la vérité se sert d'armes nécessairement inférieures et comme à demi brisées. C'est là, si nous ne nous trompons, la situation d'esprit de plusieurs catholiques de bonne foi, qui ont fait de grand cœur les funérailles du pouvoir absolu, mais qui se sentent quelquefois troublés par l'apparition de l'imprimerie, vieux fantôme pourtant, dont trois siècles ont démontré 1 impuissance contre la religion, et qui fera rire, dans trois siècles, les petits enfants.

» La liberté de la presse n'implique qu'une chose, qui peut déplaire à ceux qui ne sont pas catholiques, mais que les catholiques sont forcés d'admettre : c'est qu'il n existe aucun tribunal civil capable de discerner le vrai du faux en matière politique et religieuse, d'où il

< Eloge de Lamoignon de Malesherbes.

2 Chambre des pairs. Moniteur, 1835, page 2064.

* Examen des jtréjugés vulgaire*, x«* propetitie*, m pu.

QUESTIONS DE PRESSE ëèVl

suit qu'aucun tribunal civil n'a le droit de se constituer a priori par voie de censure juge suprême de la vérité. Seulement, quand un livre est devenu public, douze citoyens rassemblé!» peuvent aire è l'auteur : Nous ne savons si ce que vous avec écrit est vrai ou feux, mais ce que vous avez écrit est réprouvé par l'opinion commune, et elle vous condamne à tant de francs d'amende ou à tant d'années de prison. Ce

i'ugement a posteriori, par voie de répression, n'est pas absolument ogique : il est néanmoins tolérable, parce qu'il ne fait pas du prince, c'est-à-ake d'un seul homme , le maître du bien et du mal dans son royaume, le modérateur souverain de la pensée, le pontife unique et réel de la nation. Le jury, sans doute , n'est pas plus infaillible que le prince; mais il est composé de citoyens de tous les rangs et de toutes les opinions ; il n'est pas renfermé dans un palais, il voit, il entend, il change ; il ne prononce, enfin, qu'après la publication des idées, et par conséquent qu'après avoir été éclairé par l'impression générale qu'elles ont produite dans le pays, ta censure, au contraire, cache je ne sais où quelques hommes vendus à la conscience du pouvoir, qui décident de toute vérité selon la colère ou l'ignorance de chaque jour, étendent leurs ciseaux jusque dans le sanctuaire, coupent ,des pages de l'Evangile, émondent les bulles apostoliques ou les mandements épiscopaux, et réduisent Bossuet è implorer la miséricorde de MB* de Main tenon pour qu'on respecte cette plume que le génie ni l'Esprit saint ne pouvaient défendre, dès ce temps-là, contre Jf. le chancelier. La censure-nest pas autre chose que la substitution du prince au pape, et, vu que le prince ne se mêle pas toujours de penser, elle est, en définitive, la substitution d'un ministre d'Etat au vicaire de Dieu. Je ne dis pas assez ; car le pape reconnaît pour règle l'Evangile et les traditions, au lieu que nos ministres ne reconnaissant aucune loi supérieure dans l'ordre spirituel, la censure n'est pas même la substitution de l'hôtel de la rue des Saints-Pères au Vatican, mais un despotisme impie qui n'a pas de nom : c'est M. de liontalivet fait Dieu. Nous le disons hardiment, l'idolâtrie n'a rien imaginé de

gis ! car, quand elle a fait des dieux, ces dieux étaient au moins des omises.

0 Que veulent donc les catholiques quand ils songent à la liberté delà presse avec un sentiment de terreur? Ils veulent l'infaillibilité ministérielle mise è la place de l'infaillibilité papale, le veau d'or à la place du Sinaï. Us veulent la dégradation où est tombée bette Église russe dont les mandements se fabriquent dans les bureaux et dont la crosse est un knout. Us veulent, par un doute affreux de la puissance de leur foi, se jeter pieds et poings liés dans l'antichambre du premier athée créé ministre, peu soucieux de tomber si bas, pourvu que l'univers descende avec eux dans la boue, et qu'il n'y soit pas tellement étouffé qu'on ne puisse lui parler de Dieu, a défaut d autre chose.

» Les catholiques espéreraient-ils qu'en rétablissant la censure, on aurait soin d'en exempter leurs écrits? Ils se tromperaient bien, et ils devraient avoir une autre expérience des choses de ce temps. Le privilège de la liberté est impossible aujourd'hui, il est impossible à jamais, et les princes qui ont le plus désiré naguère les progrès de notre foi n'ont jamais établi pour elle que le privilège de la servitude. Nous les blâmons moins que nous ne les plaignons ; l'esprit d'égalité, plus vivant encore que celui de la liberté, s'opposait invinciblement à leurs efforts. Napoléon, revenant au monde avec le sang des Bourbons dans ses veines, aurait pu de nouveau ployer la France devant l'mrain de sa volonté; mais faire une France libre et une France esclave! cela ne s'est vu. et ne se verrait qu'à une condition, c'est que lescatholioues fussent la partie esclave. D'ailleurs, il ne s'agirait pas seulement d'exempter leurs écrits de la censure, pour que les droits du calholi-

ci Ane fussent respectés. Les hommes sont tons frères et tous chrétiens; ils ont tous été affranchis le même jour par le même sang, et nul prince ne peut être, à l'égard d'aucun d'eux, juge suprême de la vérité, sans que l'Eglise catholique soit anéantie à l'instant. 11 n'y a donc à choisir qu'entre deux partis : la liberté de la presse ou la censure exercée par l'Eglise. Voilà la position.

» Maintenant la censure civile peut-elle être exercée par l'Eglise? L'Etat peut-il et veut-il confier la censure à l'Eglise? Non. Reste donc la liberté, et Dieu soit béni ! Dieu soit béni d'avoir fait l'homme une créature si élevée que la force conspire vainement contre son intelligence, et que la pensée n'ait ici-bas d'autre juge que la pensée! Loin que l'ordre soit détruit par le libre combat de Terreur contre la vérité, c'est ce combat même qui est Tordre primitif et universel. Rien, dans les desseins de Dieu, n'a été accompli par voie de censure, et tout Ta été par voie de répression. L'enfer n'existe que parce que la censure est impossible à Dieu même : il a préféré du moins au régime de la censure le régime de Tenfer. Car si l'enfer fait des damnés, il fait aussi des hommes et des saints ; au lieu que la censure n'eût peuplé le monde que d'idiots immortels. Je n'ai jamais compris, pour ma part, comment des catholiques se révoltent contre la liberté de la presse à cause des maux dont elle est la source, eux qui ne se révoltent pas contre la liberté morale , malgré le déluge effroyable de crimes et de malheurs dont elle a inondé Tuuivers.

»... La vérité persécutée a triomphé partout de Terreur protégée et puissante. Voilà l'histoire. Et aujourd'hui Ton vient nous dire que, si la vérité est réduite à combattre Terreur par ses seules armes, en plein air, librement, tout est perdu. Insensés 1 il n'y a qu'une preuve que tout ne soit pas mensonge et jeu de l'esprit : c'est que quelque chose, haï depuis 1 origine, esclave depuis l'origine, blessé et sanglant depuis l'origine, a pourtant triomphé depuis l'origine de tous les obstacles humains; et ce quelque chose battu des flots, vous croyez qu'il périra par la liberté I Beaucoup d'hommes ont secoué la tête en passant devant le Christ; mais, je vous le jure, je n'en ai point rencontré dans le monde dont le blasphème ait égalé le vôtre. Vous ne connaissez pas le Galiléen !

o Catholiques , croyez -moi, laissons à ceux qui n'ont foi qu'aux princes de la terre les espérances de la servitude ; laissons-les dire que tout est perdu si la presse parle, et s'enfoncer dans des conséquences lamentables où ils n'auront plus qu'à choisir entre la destruction de Tordre et celle de la raison. Ce sont des enfants d'un jour qui n'ont pas encore vu d'éclipsé, et qui se tordent les mains en invoquant je ne sais quels dieux. Pour nous, voyageurs depuis longtemps sur cette terre, ne nous troublons pas de si peu, et notre crucifix sur la poitrine, prions et combattons : les jours ne tuent pas les siècles, la liberté ne tue pas Dieu. » *

« Plusieurs personnes de bonne foi ont peine à penser que la liberté de la presse, qui a fait tant de mal, disent-elles, puisse être un instrument obligé de notre régénération sociale. Déjà nous avons démontré qu'en étouffant cette liberté sans laquelle évidemment toutes les autres ne sont que mensonge, l'homme usurpait la place de TEtre infini, qu'il se créait iuge infaillible de ce qui est bien, de ce qui est mal. qu'en un mot l'homme se faisait Dieu. Nous envisagerons aujourd'hui cette même question sous une autre face, et nous ne laisserons pas aux plus incrédules de prétexte pour attaquer cette partie essentielle de nos doctrines.

* L'avenir, 12 juin 1831,

a 11 n'est personne qui ne reconnaisse avec nous que les vérités sociales sont profondément altérées ; chaque philosophe, chaque chef de secte les a expliquées et commentées à sa manière ; si bien que les vérités crues avec l'aveuglement le plus superstitieux par tel parti ne sont pas plus vraie$ que celles que cherche à propager le parti contraire. Et qu'on ne s'en étonne pas : l'antique lumière du monde, la seule qui éclairât le chaos, le catholicisme a cessé de briller de tout son éclat; le monde est aujourd'hui sans boussole; il ne marche que sur des ruines: et si, au milieu de ce désordre effrayant, quelques voix généreuses se font entendre pour ranimer ces ruines, faudra-t-il les étouffer parce qu'elles troublent le silence des tombeaux? Je concevrais ce scrupule si la vérité, encore debout, avait à leur disputer son empire; mais, lorsque la mission de mort est accomplie, lorsqu'il ne reste plus rien à détruire, laisser à Terreur la liberté de ses mouvements, et affranchir en même temps la vérité, jusque-là muette et enchaînée, c'est assurer à jamais le triomphe de celle-ci.

9 La vérité est encore toute-puissante : les uns y croient, les autres la cherchent ; et comment penser qu'elle tarde désormais à paraître? filais, pour cela, il faut lui laisser l'usage de ces armes dont l'erreur s'est si longtemps servie avec fruit ; il faut qu'on puisse la propager par toutes les voies de publicité possibles; qu'elle ait sa presse périodique, sa presse même de tous les jours; principal, je dirai presque unique moyen de propagation des idées dans un siècle où les événements se succèdent avec une telle rapidité qu'il ne reste à personne le temps de lire autre chose que des feuilletons et des brochures. Il s'agit d'un combat, et d'un combat à outrance entre la vérité et Terreur, il faut donc laisser à celle-ci tout l'avantage des armes?

» Mais la lutte ne sera pas désormais de longue durée, et. lorsqu'elle sera finie, lorsque la vérité aura triomphé (et qui peut en clouter, pour peu qu'il lui reste de foi dans l'âme?), elle s'emparera tellement des esprits, que la presse n'épouvantera plus personne. Combien de livres impies, d'ouvrages scandaleux recherchés avec ardeur il y a cinquante ans et qu'on ne lit plus4aujourd nui 1 tant sont déjà sensibles, pour quiconque ne ferme pas les yeux à la lumière, les progrès de la vérité et ses succès contre Terreur I Prenons pour exemple les ouvrages de la plupart des philosophes du dix-huitieme siècle. On so rappelle les efforts inouïs tentés, il y a quelques années, pour en pro-

Ïwger la lecture dans toutes les classes de la société; leur funeste inluenceestà peine sensible aujourdhui, et ces mêmes efforts n'ont abouti qu'à prouver l'impuissance de Terreur, dans un siècle où la vérité, pleine de force, de vie et de liberté, peut la combattre corps à corps et avec des armes égales. Pensez à ce que seraient dans cinquante ans encore des ouvrages à demi oubliés aujourd'hui ; à peine se souviendra-t-on qu'ils ont vu la lumière. Il en sera de même de tout le. mal qu'a pu faire la presse; mal accompli, je le répète, parce que l'œuvre de destruction est terminée, mais auquel il faut porter remède en détruisant, à la face du soleil, les pernicieuses doctrines qu'il a enfantées. Aussi bien, en les comprimant par voie de censure, vous prouverez seulement que vous avez eu peur ; et qui ne voit qu'eflesaequerreront d'autant plus d'énergie que vous en montrerez moins vous-mêmes en reculant devant le combat? La presse est donc Incontestablement aujourdhui le meilleur moyen de faire le bien, de le faire sans injustice et de le maintenir après l'avoir obtenu.

» Depuis qu'elle est libre, elle a fait, malgré ses nombreux écarts, moins de mal que pendant un mois de censure. Sous ce régime, en effet, le sens mystérieux de certaines phrases, les demi-mots, les réticences, et jusqu'au silence que chacun peut interpréter à sa manière, sont, à coup sur, plus nuisibles que les déclarations les plus vives dont

le bon sens du public finit toujours par faire justice. On se plaint de ce que les ennemis de l'ordre recourent à la presse pour publier et propager leurs doctrines ; eb! plût a Dieu qu'ils y recourussent toujours, puisqu'on veut les combattre 1 S'ils ne le faisaient pas, ils conspireraient aans l'ombre, et vous ne sauriez qu'on a voulu vous blesser que lorsque le coup fatal vous aurait déjà frappés.

» Nous appelons des mômes vœux et la liberté de la presse ej. la décentralisation. Or, avec celle-ci, aucun des abus que nous venons de signaler ne pourra se reproduire : le pouvoir abdiquant les attributions qui ne sont pas d intérêt général, il est clair que la presse centrale aura beaucoup moins à faire, et quant a la presse focale, agissante la fois sur quarante-quatre mille points différents, de quelle vaste conspiration pourrait-elle se rendre l'organe ? Ajoutez à cela qu'une des conséquences de la décentralisation, à laquelle il faudra bien que le pouvoir consente sous peine de mort, sera de restituer aux provinces le droit de nommer à la plupart des fonctions publiques des localités. Or, dune part, les attaques contre ces fonctionnaires seront infiniment moins nombreuses, parce qu'élus dans l'intérêt bien connu de la province, il leur sera plus facile qu'aux agents du pouvoir 4e consulter toujours ce même intérêt avant d'agir ; d'un autre coté, leurs fautes, s'ils en commettent, ne retomberont jamais sur le gouvernement, qui sera demeuré complètement étranger à leur élection.

» Ainsi, la liberté de la presse est une nécessite des temps, une condition de la régénération sociale, le moyen le plus efficace pour la vérité de se produire au grand jour. » i

Je suis d'accord avec Lamennais :

t Nous demandons la liberté de la presse, c'est-à-dire qu'on la délivre des entraves nombreuses encore qui en arrêtent le développement, et en particulier des entraves fiscales par lesquelles on semble avoir voulu gêner surtout la presse périodique. Nous pensons qu'une crainte trop grande de l'abus qu'on peut faire de cette liberté engendre une certaine susceptibilité ombrageuse qui conduit à la licence par

paroi

bienfait divin,' un moyen puissant, universel, de communication entre les hommes, et l'instrument le plus actif qui leur ait été donné pour hâter les progrès de Tinte! agence générale. On peut en abuser «ans doute ; qui ne le sait? Mais on abuse aussi de la parole, et le premier de ces anus n'est pas, quoi qu'on en dise, plus à redouter que l'autre, et peut-être moins. Avons foi dans la venté, dans sa force éternelle, et nous réduirons de beaucoup et ces précautions soupçonneuses et ces vengeances contre la pensée qui n'ont jamais étouffé aucune erreur, et qui souvent ont perdu le pouvoir en l'endormant dans une niaise confiance et dans une fausse sécurité. » *

Je suis d'accord avec M. le comte de Mantalembert :

a Si un principe quelconque réduit au simple état d'opinion ou de dis-

i L'Avenir, 17juin.l8|l.

8 JL'^ii^uf,. 17 décembre 18*0.

l'opinion publique, que devient donc cette souveraineté de la raison, la seule que Ion veuille rencontrer aujourd'hui ? Que devient cette force invincible à laquelle on nous a appris à nous confier exclusivement? S'il faut tout à coup renoncer, au nom de la sûreté publique, à toutes ces doctrines, n'y aura-t-il pas, aux yeux de la postérité, dans tout ce qui s'est dit et fait depuis plusieurs siècles pour l'affranchissement de la raison humaine, n'y aura-t-il pas une sanglante dérision, et n'en rejaillira-t-i) rien sur les hommes qui, après avoir été les apôtres du droit de discussion, après avoir été portés par lui au faite de la popularité et de la puissance, seront venus Ijs premiers nier sa légitimité et sa vertu ; car on ne viendra pas nous dire sérieusement que les opinions resteront libres, mais que leur expression ne peut pas l'être; comme si l'expression seule ne constituait pas toute la liberté d'une opinion. Concéder à une opinion comme une grâce la liberté d'exister sans expression, ce serait à peu près comme si Ton voulait nous accorder, comme une conquête de Juillet, la liberté de respirer. Mais, dira-t-on, vous pourrez discuter et exprimer votre opinion dans des livres, au lieu de le faire dans les journaux.

» Eh bien I on peut dire aux auteurs de ces mesures : Entre ce but et le point où vous êtes, il y a un abtme. C'est dans cet abîme qu'ont été s engloutir tous les pouvoirs qui, depuis un demi-siècle, ont régné sur la France ; la route qui y mène est jonchée de leurs débris, et vous la suivez ! Tous ont entrepris la tache de remplacer la conviction par la force, la discussion par la compression ; tous ont péri a l'oeuvre, et vous le recommencez. Tous ont marché sans sentir le sol trembler sous leurs pas, jusqu'au moment où il s'est écroulé ; et vous persévérez I » *

Je suis d'accord avec M. Odilon Barrot, qui a été président du conseil et ministre de la justice :

« 11 n'y a que deux espèces de gouvernements possibles en ce monde : les uns qui, s'appuya nt sur la force matérielle, commandent l'obéissance passive et ne permettent pas le droit d'examen. Ceux-là sont conséquents ; ils reconnaissent que toute discussion de la base sur laquelle ils reposent doit être défendue ; que la liberté de la presse, en un mot, est incompatible avec leur existence, et ils l'attaquent par tous les moyens, par toutes les armes possibles, tantôt par les préjugés religieux qui dominent dans un pays, tantôt par ce prestige de gloire qui fait diversion au besoin de liberté : c'est leur devoir.

» Mais vous, avez-vous ces moyens d'étouffer la liberté de la presse? Non, vous ne les avez pas, et vous les auriez mie vous ne voudriez pas les employer. Vous voulez donc la liberté de la presse Eh bien I acceptez-la franchement, loyalement et avec toutes ses conséquences... C'est alors que, par une liberté de discussion absolue, vous acquerrez des forces ; mais toutes ces mesures de répression, au lieu d'arrêter le mal, ne font que l'irriter. *

9 Vous voulez la liberté de la presse : eh bien ! acceptez-la franchement, loyalement et avec toutes ses conséquences... C'est alors que, par une liberté de discussion absolue, vous acquerrez des forces; mais toutes ces mesures de répression, au lieu d'arrêter le mal, ne font que l'irriter. Ce système bâtard, en un mot, n'a jamais

< Chambre des pairs, 8 septembre 1835.

* Moniteur, 7 février 1834.

été essayé dans les gouvernements modernes, et vous voulez ressayer aujourd'hui I»

Je suis d'accord avec M. Hippolyte Passy, qui a été ministre des finances :

« Ce qui affaiblit les factions dont l'existence cause tant de mal au pays, c est la division qui se manifeste dans leur sein et dans las journaux qui en sont les organes.

» En Angleterre, on travaille depuis quatre ans à détruire cette influence des grands journaux, et jusqu'ici on n'a vu d'autre remède que de les laisser se multiplier. »

Je suis d'accord avec M. le duc de Broglie, qui a été président du conseil des ministres :

« 11 n'y a point d'autres garanties de la liberté de la presse que

l'opinion publique. Disons mieux : il n'y a point de liberté de la presse

4 là où c'est un autre tribunal, quel qu'il soit, qui prononce en première

instance sur les écrits.

» On nous répète avec une affectation puérile que la liberté de la

Sresse consiste dans l'abolition de la censure préalable. Qu'est-ce à ire? Vaut-il mieux être étouffé que mutilé? Des censeurs qui suppriment les ouvrages déjà imprimés sans les lire, ou à peu près, sontils moins redoutables que ceux qui corrigent les manuscrits? Qu'importe, en effet, le nom qu'on donne aux censeurs et la robe dont ils sont vêtus? Jusques à quand serons-nous assez bons enfants pour nous payer de mots, et croire que le caprice d'un homme sera plus . juste que celui d'un autre?

» Je ne me laisserai donc point gagner par cette assertion frivole qu'on a substitué les tribunaux à la censure et la* justice à l'arbitraire ; c'est un piéga grossier dans lequel il faut se garder de tomber.

» J'irai plus loin. J'affirmerai que les tribunaux, quand bien même ils seraient rendus à leur action complète et régulière, seraient encore de très-mauvais gardiens de la liberté de la presse. Qu'ils préservent Tordre public contre elle, à la bonne heure ; mais ils ne la sauveront jamais des atteintes du gouvernement ; elle seule peut se rendre à elle-même ce bon ofGce.

» Il non est pas de la pensée de l'homme comme de sa fortune ou de sa vie. Peu de personnes nourrissent pour elle le respect dont elle est digne sous toutes les formes.

» I. existence d'un pamphlet, dune brochure, dune feuille du matin, n'a pas le degré de gravité et d'importance suffisant pour combattre chez des Juges qui, après tout, attendent leur avancement d'un gouvernement, l'influence de co même gouvernement, ou même un certain goût do métier pour la tranquillité ou l'obéissance.

» On ne prétendra pas, sans doute, que les douze grands juges d'Angleterre, les seuls qui remplissent dans tout le royaume cet auguste ministère, soient inférieurs en indépendance, en dignité, en lumières, à la multitude de nos juges subalternes de police correctionnelle. Certes, ils sont moins étrangers qu'eux aux hautes questions du droit public et de la politique générale. Ceux qui connais— .sent les forces humaines et consolantes de la procédure criminelle de ce pu\s savent avec quelle noble condescendance ces grands personnages'tendent la main à l'opprimé ; ils savent que, tandis qu'en France le président dune cour d'assises n'a été que trop souvent, du moins sous l'ancien gouvernement, qu'un cri mina liste qui tend des pièges

à l'accusé, tout chef de justice, en Angleterre, est son conseil et son meilleur ami.

» Cependant, 11 faut le dire : depuis que l'abolition de la Chambre étoilée et de la haute cour de commission a rendu les délits qui résultent de l'imprimerie au cours de la justice ordinaire, l'étude de Thistoire et des précédents démontre, et plusieurs des premiers jurisconsultes de ce pays m'ont confirmé, qu'à peine s'était-il rencontré de loin en loin un juge impartial quand la liberté de la presse s'est trouvée en ieu * à peine peut-on citer quelques cas où les questions aient été posées de bonne foi aux jurés.

» Toutefois, la liberté de la presse existait. A quoi donc en était-on redevable? Je ne crains pas de le dire : uniquement à la publication des écrits antérieure à l'intervention des tribunaux.

» Qu'on juge avec quelle risée serait reçu, dans ce pays de vérité, de pratique et d expérience, un système qui fonde la liberté de la presse sur un monopole d'imprimerie et de librairie, qui résulte de la faculté réservée au gouvernement de donner et de retirer ses brevets ; sur l'absence de toute publicité quelconque, puisqu'on est obligé de déposer et de déclarer un livre à temps pour que le ministère public puisse le saisir avant qu'il paraisse.

» Certes, en Angleterre, la Chambre des communes est bien vigoureuse, la Chambre des pairs bien puissante, les tribunaux bien indépendants, les systèmes politiques bien solides et bien affermis; cependant, demandez à un Anglais quelle est la garantie des institutions de son pays? 11 vous répondra sans hésiter que c'est la liberté de la

f>resse; demandez-lui quelle est la garantie de la liberté de la presse? 1 vous répondra que c'est elle-même; qu'il n'est point d'écrit patrie—

pecte qu'il puisse être.

» Mais, me dira-t-on. vous voulez donc que le venin circule dans toutes les parties du corps social, et attendre sa dissolution pour y porter remède? vous vouiez que le torrent emporte toutes les barrières, quand vous pouvez l'arrêter à sa source?

» Messieurs, j'admire autant qu'un autre les belles figures de rhétorique, mais je tâche de n'en pas être dupe. La question qui nous occupe se réduit à ceci : La liberté de la presse peut-elle subsister lorsque le gouvernement est maître de faire saisir des ouvrages au moment de leur publication? Je réponds non ; la chose est sans exem-

Sle. La théorie se soulève à une semblable proposition, et l'expérience épose contre elle.

» Avec un semblable raisonnement, me dira-t-on, vous iriez jusu'à interdire la saisie après même que l'auteur aurait été condamné ? è n'attache pas grande importance à cette extrémité. Mais ie dois dire que telle est la coutume en Angleterre, le livre est laissé à l'auteur condamné pour en faire ce que bon lui semble. Seulement, il est défendu de le distribuer, de le vendre et de le colporter.

» Il y a plus : lorsque l'information a été faite par permission de la cour au Banc du roi, quelque part que le jury se rassemble, son verdict doit être reporté a Londres à la cour même, de sorte qu'il peut s'écouler un intervalle assez long entre la condamnation de l'auteur et le prononcé du jugement. Pendant cet intervalle, le livre circule et se vend. L'Angleterre est riche, heureuse et florissante, et ce corps social, si souvent empoisonné, est le plus sain et le plus vigoureux de tousl »

Je suis d'accord, du moins en paroles, avec M. Guizot, qui

h été président du conseil des ministres pendant huit ans, ministre de l'instruction publique et ministre des affaires étrangères :

o Une grande liberté de la presse peut seule, en ramenant la confiance , rendre à l'esprit public cette énei-gie dont le roi comme la nation ne sauraient se passer; c'est la vie de lame qu'il faut reveiller dans ce peuple en qui le despotisme travaillait à l'éteindre. Cette vie est dans le libre mouvement de la pensée, et la pensée ne se meut, ne se développe librement qu'au grand jour : personne en France ne peut plus redouter l'oppression sous laquelle nous avons vécu depuis dix ans; mais si l'immobilité qu'entraîne la faiblesse succédait à celle qu'impose la tyrannie, si le poids d'une agitation terrible et muette n'était remplacé que par la langueur du repos, on ne verrait point renaître en France cette activité nationale, cette disposition bienveillante et courageuse qui fait des sacrifices un devoir, enfin cette confiance dans le souverain dont le besoin se fera sentir chaque jour ; on n'obtiendrait de la nation qu'une tranquillité stérile, dont l'insuffisance obligerait peut-être à recourir à des moyens funestes pour elle-même et bien éloignés des intentions paternelles de son roi.

» Qu'on adopte, au contraire, un système de liberté et de franchise ; que la vérité circule librement du trône aux sujets et des sujets au trône; que les routes soient ouvertes à ceux qui doivent la dire, à ceux qui ont besoin de la savoir : on verra l'apathie se dissiper, la méfiance disparaître , et le dévouement rendu général et facile par la certitude de sa nécessité et de son utilité.

» Malheureusement, nous avons fait dans les vingt-cinq années qui viennent de s'écouler un si déplorable abus des bonnes choses qu'il suffit aujourd'hui d'en prononcer le nom pour réveiller les plus tristes craintes. On ne veut pas tenir compte de la différence des temps, des situations, de la marche des opinions, de la disposition des esprits : on regarde comme toujours dangereux ce qui a été une fois funeste ; on pense et on agit comme feraient des mères qui, pour avoir vu tomber l'enfant, voudraient empêcher le jeune homme de marcher...

»... Cette disposition est générale; on la retrouve sous toutes les formes, et ceux qui l'ont bien observée auront peu de peine à se convaincre qu'une entière liberté de la presse serait aujourd'hui, du moins sous le rapport politique, presque sans aucun danger : ceux qui la redoutent se croient encore au commencement de notre Révolution, a cette époque où toutes les passions ne demandent qu à éclater, où la violence était populaire, où la raison n'obtenait qu'un sourire dédaigneux. Rien ne se ressemble moins que ce temps et le nôtre ; et de cela même qu'une liberté illimitée a causé alors les maux les plus funestes, on peut inférer, si je ne me trompe, qu'elle en entraînerait fort peu aujourd'hui.

» Cependant , comme beaucoup de gens paraissent la craindre , comme je n'oserais affirmer qu'elle ne pût être suivie de quelques inconvénients plus fâcheux par l'effroi qu'ils inspireraient que par les suites réelles qu'ils pourraient amener ; comme, dans l'état ou nous nous trouvons, sans guide dans l'expérience du passé, sans données pour l'avenir, il est naturel de ne vouloir marcher qu'avec précaution ; comme l'esprit même de la nation semble indiquer qu'à tous égards la circonspection est nécessaire, 1 avis de ceux qui pensent qu'il y faut mettre quelques restrictions doit peut-être prévaloir. Depuis vingt-cinq ans, la nation est si étrangère aux habitudes d'une vraie liberté, elle a passé à travers tant de despotismes différents, et le dernier a été si lourd, qu'on peut redouter, en la lui rendant, plutôt son

inexpérience que son impétuosité ; elle ne songerait pas à attaquer, mais peut-être aussi ne saurait-elle pas se défendre ; et au milieu de la faiblesse universelle, au milieu de ce besoin d'ordre et de paix qui se fait surtout sentir, au milieu de la collision de tant d'intérêts divers qu'il importe également de ménager, le gouvernement peut désirer avec raison d'éviter encore ces apparences de choc et de trouble qui seraient peut-être sans importance, mais dont l'imagination serait disposée à s exagérer le danger.

» La question se réduit donc à savoir quelles sont, dans les circonstances actuelles , .les causes qui doivent engager à contenir la liberté de la presse, par quelles restrictions conformes à la nature de ces causes on peut la contenir sans la détruire, et comment on pourra arriver graduellement à lever ces restrictions maintenant jugées nécessaires.

» Toute liberté est placée entre l'oppression et la licence; la liberté de l'homme , dans l'état social , étant nécessairement restreinte par quelques règlos, l'abus et l'oubli de ces règles sont également dangereux ; mais les circonstances qui exposent la société à 1 un ou à l'autre de ces dangers ne sont point les mêmes ; dans un gouvernement bien établi et solidement constitué, le danger contre lequel doivent lutter les amis de la liberté, c'est celui de l'oppression; tout y est combiné par le maintien des lois, tout y tend à entretenir une vigueur de discipline contre laquelle chaque individu doit travailler à soutenir la portion de liberté qui lui est due ; la fonction du gouvernement est de maintenir l'ordre, celle des gouvernés de veiller à la liberté.

a L état des choses est tout différent dans un gouvernement qui commence : s'il succède à une époque de malheur et de trouble, où la morale et la raison aient été également perverties, où toutes les passions se soient déployées sans frein, où tous les intérêts se soient étalés sans honte, alors l'oppression est au nombre des dangers qu'il faut seulement prévenir, et la licence est celui contre lequel il faut lutter. Le gouvernement n'a pas encore toute sa force, il n'est pas encore nanti de tous les moyens qu'on doit remettre en sa puissance pour maintenir l'ordre et la règle; avant de les avoir tous, il se gardera bien d'abuser de quelques-uns ; et les gouvernés qui n'ont pas encore tous les avantages de Tordre veulent avoir tous ceux du désordre ; on n'est pas encore assez assuré de sa propre tranquillité pour craindre de troubler celle des autres; chacun se hâte de porter le coup qu'il est exposé à recevoir ; on offense avec impunité les lois qui n'ont pas encore prévu tous les moyens qu'on pourrait prendre pour éluder ; on brave sans danger des autorités qui n'ont pas encore pour se soutenir l'expérience du bonheur qu'on a goûté sous leurs auspices : c'est alors contre les entreprises particulières qu il faut faire sentinelle; c'est alors quil faut garantir la liberté des outrages de la licence, et quelquefois tâcher d'empêcher ce qu'un gouvernement fort, bien sur qu'on lui obéira, se contente de défendre.

. d Ainsi l'entière liberté de la presse, sans inconvénient dans un État libre, heureux et fortement constitué, peut en avoir dans un Eiat qui se forme, et où les citoyens ont besoin d'apprendre la liberté comme le bonheur. Là, il n'y a nul danger à ce que chacun puisse tout dire, parce que, si l'ordre des choses est bon, la plupart aes membres (le la société seront disposés à le défendre, et parce que la nation, éclairée par son bonheur même, se laissera difficilement entraîner à la poursuite d'un mieux toujours possible, mais toujours incertain. Ici, au contraire, les passions et les intérêts des individus divergent en différents sens, tous plus ou moins éloignés de l'intérêt public ; cet intérêt n'est pas encore assez connu pour que ceux qui veulent le soutenir sachent bien où les trouver ; l'esprit public n'est encore ni formé par le

bonheur, ni éclairé par l'expérience ; il n'existe donc dans la nation que très peu de barrières contre le mauvais esprit, tandis qu'il existe dans le gouvernement beaucoup de lacunes par où peut s'introduire le désordre : toutes les ambitions se réveillent, et aucune ne sait à quoi se fixer; tous cherchent leur place, et nul n'est sûr de l'obtenir; le bon sens, qui n'invente rien, mais qui sait choisir, n'a point de règle fixe à laquelle il puisse s'attacher; la multitude ébahie, que rien ne dirige et qui n'a pas encore appris à se diriger elle-même, ne sait quel guide elle doit suivre ; et, au milieu de tant d'idées contradictoires, incapable de démêler le vrai du faux, le moindre mal. est qu'elle prenne son parti de rester dans son ignorance et sa stupidité. Quand les lumières sont encore très-peu répandues , la licence de la presse devient donc un véritable obstacle à leurs progrès ; les hommes, peu accoutumés à raisonner sur certaines matières, peu riches en connaissances positives, reçoivent trop facilement Terreur qui leur arrive de toutes parts et ne distinguent pas assez promptement la vérité qu'on leur présente ; de là naissent une foule d'idées fausses, indigestes, de jugements adoptés sans examen, et une science prétendue d'autant plus fâcheuse que, s'emparant de la place que devrait tenir la raison seule, elle lui en interdit longtemps l'accès. » *

« ... La liberté de la presse, cette orageuse garantie de la civilisation moderne, a déjà été, est et sera la plus rude épreuve des gouvernements libres, et par conséquent des peuples libres eux-mêmes qui sont grandement compromis dans les épreuves de leur gouvernement, puisqu'elles ont pour conclusion dernière, s'ils y succombent, l'anarchie ou la tyrannie. Gouvernements et peuples libres n'ont qu'un» façon honorable et efficace de vivre avec la liberté de la presse : c'est de l'accepter franchement sans la traiter compta isamment. Qu'ils n'en fassent ni un martyr ni une idole ; qu'ils lui laissent sa place sans l'élever au-dessus de son rang. La liberté de la presse n est ni un pouvoir dans l'Etat, ni le représentant de la raison publique, ni le juge suprême des pouvoirs de l'Etat; c'est simplement le droit, pour les citoyens, de dire leur avis sur les affaires de l'Etat et sur la conduite du gouvernement: droit puissant et respectable, mais naturellement arrogant et qui a besoin, pour rester salutaire, que les pouvoirs publics ne s'abaissent point devant lui , et qu'ils lui imposent cette sérieuse et constante responsabilité qui doit peser sur tous les droits pour qu'ils ne deviennent pas d'abord séditieux, puis tyran niques...

» La liberté de la presse, c'est l'expansion et l'impulsion de la vapeur dans Tordre intellectuel ; force terrible mais vivifiante, qui porte et répand en un clin d'œil les faits et les idées sur toute la face de la terre. J'ai toujours souhaité la presse libre ; je la crois, à tout prendre, plus utile que nuisible à la moralité publique, et je la regarde comme essentielle à la bonne gestion des affaires publiques et à la sécuri:é des intérêts privés. Mais j ai vu trop souvent et de trop près ces éga rement s et ces périls dans Tordre politique, pour ne pas demeurer convaincu qu'il Vaut à cette liberté une forte organisation sociale, de fortes lois répressives et de fortes mœurs...

» La plupart des lois rendues sur la presse, en France ou ailleurs, ont été ou des actes de répression, légitimes ou illégitimes, contre la liberté, ou des conquêtes de telle ou telle garantie spéciale de la liberté, successivement arrachée au pouvoir à mesure que se manifestaient

* guizot. De la liberté de la presse. 1814. Extrait des Mémoires pour sa uir à l'histoire de mon temps, tome l", chapitre v.

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la nécessité et la possibilité de les obtenir. L'histoire législative de la presse en Angleterre est une série d'alternatives et de dispositions de ce genre. » *

« Le principe du gouvernement représentatif, c'est la publicité, c'est la lutte engagée entre le bien et le mal, entre la vérité et l'erreur. Toutes les foires 6ont appelées à se produire; elles sont aux prises sur la place publique, devant la raison publique qui les juge. ' Le caractère de cette lutte, c'est la liberté pour le mal comme pour le bien. La lutte effraye beaucoup de gens quand ils la voient; ils voudraient empêcher le mai de se produire, ils voudraient lui retirer sa liberté : ils se trompent. 11 n'y a pas de liberté pour la vérité, s'il n'y en a pas pour l'erreur; il n'y en a pas pour le bien, s'il n'y en à pas pour le mal ; il faut que toutes les forces paraissent, c'est la nature de notre gouvernement. »

« La raison peut seule, aujourd'hui, acquérir un pouvoir réel et durable. On est en garde contre tous les prestiges ; partout on croit voir* un piège ou un danger. On ne parle que de modération, même sans comprendre ce que ce mot veut dire. Dès qu'on approche de quelque opinion extrême, on se croit déjà dans l'abîme. Une sorte de sagesse timide, fruit de l'expérience plutôt que de la réflexion, règne dans tous les esprits et en écarte toute prétention exagérée. On se méfie de l'éloquence, de l'enthousiasme : celui qui en prendrait le ton, loin d'entraîner, inspirerait d'abord un préjugé défavorable. On est disposé n regarder la véhémence comme le langage de Terreur, et un hommequi chercherait à émouvoir les passions, a saisir l'imagination, n'obtiendrait que peu de crédit. » *

Je suis d'accord avec M. Thiers, qui a élé, lui aussi, président du conseil des ministres :

« Quoique fort habitué à la liberté de la presse, le Directoire s'effrayait du langage qu'elle prenait dans certains journaux. 11 ne comprenait pas encore assez qu'il faut laisser tout dire ; que le mcnsong;; n'est jamais à redouter, quelque publicité qu'il acquière; qu'il s'use par la violence, et qu'un gouvernement périt par la vérité seule, et surtout par la vérité comprimée.

» La presse peut être illimitée sans danger. 11 n'v a plus que la vérité ae redoutable. Le faux est impuissant; plus iï s'exagère, plus il s'use. Il n'y a pas de gouvernement qui ait péri par le mensonge. Qu'importe qu'un Babeuf célébrât la loi agraire, qu'une Quotidienne rabaissât Ici grandeur de la Révolution, calomniât ses héros et cherchât à relever des princes bannis? Le gouvernoment n'avait qu'à laisser déclamer; huit jours d'exagération et de mensonge usent toutes les plumes des pamphlétaires et dés li bel listes. Mais il faut bien du temps et de la philosophie à un gouvernement p:>ur qu'il admette ces vérités. » 3

« ... Disposant pendant son premier règne de tous les organes de l'opinion, l'empereur avait vu naître dans le public une telle incrélité, qu'il ne lui était plus permis de démentir un fait faux, ni d'attester un fait vrai, à ce point que le gouvernement était pour ainsi dire sans voix, et que Ton ajoutait plus de foi aux bulletins de

* guizot. Mémoires, tome I", chapitres u et v.

* Archives politiques et littéraires.

3 Histoire delà Révolution française , tome VIII, page 171.

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l'ennemi qui mentaient qu'à ceux du gouvernement qui disaient vrai. » *

«... L'ordre légal, c'est se laisser critiquer, calomnier, braver, détester, maudire; c'est souffrir que chacun pratique sa foi, même une foi hostile, et prie le ciel contre votre existence et votre prospérité...

» Rester légale, pour la Révolution, cela voulait dire qu'elle permettrait que les curés dans leurs chaires, les évéques dans leurs mandements, se dissent arrivés aux jours de la persécution et empruntassent a l'Ecriture les plus sinistres allusions ; qu'elle permettrait à un clergé hostile de continuer ses processions ; qu'elle laisserait des mécontents rêver Henri V, s'enfermer dans leurs terres pour y mal penser, y mal parler, y mal inspirer leurs fermiers et leurs paysans.

»... Si aux premières injures de la presse, aux premiers ombrages qu'auraient donnés cruelques intrigants ; si aux premiers réfractaires qui auraient quitté leurs foyers, le gouvernement avait pris feu et qu'il eût demandé des lois contre la presse ou contre la liberté individuelle, il manquait le but... Les moyens extraordinaires qu'on aurait pu demander n'auraient pas atteint le but qu'on avait en vue ; on aurait prolongé le mal...

» En général, les moyens extraordinaires servent peu, même en temps de crise. Faites une loi contre les journaux : si vous employez une pénalité trop forte, ils la bravent ; si vous employez la censure, ils se changent en brochures; ils n'en sont que plus véhéments... Faites une loi sur la liberté individuelle : les conspirateurs, s'il y en a, vous échappent ; mais comme le mal n'est pas dans les conspirations, car jamais conspirateurs n'ont renversé le gouvernement qu'ils attaquaient; comme le mal est dans l'agitation des âmes, il faudrait, pour faire quelque chose, emprisonner cent mille suspects.

»... Tous ces moyens laissent une irritation profonde • et il faut des années pour calmer l'exaspération qu'ils ont produite. On a contenu, on a subsisté, mais en irritant; il reste ensuite à calmer, ce qui est lent et difficile.

» Pour calmer les passions hostiles, c'est du temps qu'il faut, quand on n'a pas recours aux mesures violentes; mais c'est du temps aussi, et bien plus de temps encore, qu'il faut après les mesures violentes, quand on a commis Terreur de les employer. C'est à la fois plus de temps et plus de rigueur. Il nous semble, en vérité, qu'il n y a pas profit.

» Il faut donc tout attendre du temps, qui coûte, il est vrai, à l'impatience des hommes, mais qui seul dissout les partis en leur montrant la vanité de leurs espérances, l'impuissance de leurs menées, les avantages du gouvernement qu'ils méconnaissent. Il n'y a point de répugnance que le temps, si bienfaisant, n'efface. 11 cal ma, comme on sait, en 1801, les répugnances des émigrés, des Vendéens, des prêtres; car on sait où les trouva tous la légitimité, quand elle vint les surprendre en 1814: ils ne conspiraient plus, ne chouannaient plus, ne prêchaient plus ou ne prêchaient que pour le Fils de la victoire. •

« ... J'ai trouvé dans Bossuet, cet esprit sublime, une lettre qui m'a rempli de confusion : j'y ai vu ce grand homme obligé de se recommander à M— de Maintenon pour obtenir la publication de ses œu-

i Histoire du Consulat et de V Empire, tome XIX, page 410.

vres, que les censeurs royaux, animes de l'esprit de Letellier, contrariaient alors. » '

« ... Oui, vous avez le droit de discuter le gouvernement, de discuter ses actes, sans limite; vous n'avez pas le droit, je vais essayer de vous le démontrer, de faire ce qui peut renverser le gouvernement. Là est la limite pour nous : discuter les actes sans limite.

» Je vous accorde donc la discussion des actes, complète : le sot jugera l'homme d'esprit, le malhonnête homme accusera l'honnête nomme. Il le faut, parce que si cela arrive souvent, il peut arriver aussi et il arrive que les gens habiles, que d'honnêtes gens emploient le même moyen, ce moyen de l'expression de la pensée publique. 11 le faut; la liberté n'existe qu'à cette condition. Jusqu'ici nous sommes encore d'accord.

» Mais si j'accorde complète, entière jusqu'à la calomnie, la liberté de discussion, qui, je le sais bien, peut (aire du mal qui, au fond, en attaquant les nommes publics, n'ébranlera, n'arrêtera que les hommes faibles; ceux qui auront de la puissance d'esprit et de cœur ne s'arrêteront pas devant les calomnies quotidiennes; quelques hommes faibles souffriront, s'arrêteront dans leur carrière. C'est comme ces soldats qui ne sont pas propres aux fatigues de la guerre, et qui, aux premières journées, restent dans les hôpitaux; tant pis pour eux ; le gouvernement n'est fait que pour les forts. »

Je suis d'accord avec M. Du fa lire, qui a été ministre de l'intérieur :

« Le gouvernement vous a oroposé une loi ; une partie de cette loi est déjà votée, et néanmoins M. le ministre de l'instruction publique a senti le besoin de monter à la tribune pour expliquer les motifs qui avaient conduit le gouvernement à vous la proposer; moi, qui ne voterai pas pour la loi, j'éprouve le besoin de vous dire pourquoi je la repousse.

» Aujourd'hui, de simples délits de la presse, des pensées qui n'ont eu aucun effet matériel, qui n'ont porté aucun trouble réel dans le pays, on les appelle arbitrairement des attentats à la sûreté de l'Etat, et on les attribue à la Chambre des pairs.

» Messieurs, il y a deux manières de violer la Charte : ou bien en contrariant ouvertement ses dispositions, ou par l'abus que Ton en fait.

» Eh bien! dans la proposition qui vous est faite, je trouve un abus manifeste des dispositions de la Charte; vous ouvrez la faculté d'appeler tous les délits et les crimes des attentats à la sûreté de l'Etat...

» m. gtizot, ministre de l'instruction publique : On vient nous dire que nous violons la Charte, que nous détruisons la Charte, nous qui, je le répète. . . (Interruptions, interpellations diverses.)

» m. odilon barrot : Vous la violez dans ses dispositions lejs plus vitales! (Violente agitation.)

» voix aux centres : A I ordre! à l'ordre!

» m. arago : Rentrez dans la Charte!

» m. le ministre : Nous sommes dans la Charte, messieurs; nous y sommes les premiers.

» m. odjlo* barrot : Oui, comme les jésuites sont dans l'Évangile... (Nouvelle agitation.) »

i Chambre des députés, 17 mars 1846.

« Si la puissance du sophisme pouvait altérer la justice et la vérité sur la terre, il y a longtemps qu'elles en seraient exilées... Si je faisais le récit de tous les sophismes, de toutes les subtilités dont on a environné les projets» ministériels (lois de septembre), il y aurait de quoi nous humilier, nous qui sommes une nation de franchise et de loyauté, »

Passant de France en Angleterre, je suis d'accord avec Millon :

« Quel temps fut jamais plus favorable à la liberté de la pi-esse ! Le temple de Janus est fermé. On ne se bat plus pour des i. ots ; et ce serait Taire injure à la vérité que de croire quelle puisse être déracinée par le vent des doctrines contraires : quelles en viennent seulement aux mains, vous verrez de quel côté sera l'avantage I Est-ce que la vérité a jamais été vaincue lorsqu'on l'a attaquée ouvertement, en la laissant libre de se défendre? Réfuter librement Terreur libre est le plus sûr moyen de la détruire. Quelle contradiction ne serait ce pas, si tandis que l'homme sage nous exhorterait à fouiller partout pour découvrir le trésor enseveli de la vérité, le gouvernement venait erréter nos recherches et soumettre nos connaissances à des lois prohibitives!

» Accordez à la vérité le plus libre développement, sous quelque forme qu'elle se présente!

» La plus dangereuse des opinions est celle de ces gens qui veulent que Ton ne pense et que Ton ne parle que par leur ordre ou d'après leur permission. » <

Je suis d'accord avec Junius, dans sa Lettre à Zenon :

« Vous dites qu'on peut abuser de la liberté de la presse, et que l'abus d'un privilège précieux est le moyen certain de le perdre.

» Je soutiens, contre lord Mansfield, que l'abus d un privilège précieux n'est pas le moyen certain de le perdre. Autrement, il resterait peu de privilèges à la n ition anglaise. Ouel est le privilège dont les individus n'aient pas abusé dans un temps ou dans un autre? Mais il est faux, selon la raison et l'équité, que les abus particuliers produisent une forfaiture générale. Privera-t-on la société d* la protection des lois pane qu'il existe des voleurs et des assassins? Punira-t-on la société parce que des individus sont coupables? »

Je suis d'accord avec le chancelier Campdcn, disant, lors du bill de Fox :

« Mettre la liberté de la presse à la discrétion des cours de justice, c'est la détruire de fond en comble. »

Je suis d'accord avec Blackslone :

v La liberté de la presse est de l'essence et de la nature d'un Etat

• uiltox. Areopagetica, 16 H. Discours au Parlement sur la liberté illimitée do la presse.

De la responsabilité des rois et des- magistrats.

La Première Défense du peuple anj'ais, par Mil ton (brûlée par le Chateletde Paris).

fibre. Mais cette liberté consiste à ce qu'aucune restriction préalable ne puisse être apportée à aucune publication. » i

Passant de France et d'Angleterre en Amérique, je suis d'accord avec le président Jefferson. Pendant sa première présidence, il fut l'objet des attaques les plus violentes de fa part des journaux qui n'avaient pu réussir à lui faire préférer le colonel Burr, le candidat fédéraliste ; réélu malgré cette opposition véhémente, le premier usage que le président Jefferson fait de son pouvoir est de repousser 1rs mesures restrictives de la liberté de la presse que proposaient ses amis politiques, irrités ou effrayés des excès auxquels ses adversaires s'étaient portés contre lui :

« Pendant Je cours de notre administration et dans le but de la troubler, l'artillerie de la presse a été pointée contre nous, chargée de tout ce que la licence a pu imaginer ou oser. Ces abus d'un instrument si utile à la liberté ainsi qu'à la science doivent être vivement déplorés, en ce qu'ils tendent à diminuer 1 idée de son utilité et à en compromettre l'usage. Peut-être eût-on pu corriger ces abus en appliquant les salutaires lois portées par divers Etats de llJnion contre fa calomnie et la diffamation; mais des devoirs plus pressants devaient remplir le temps d'un humble serviteur de la république, et l'indignation des bons citoyens a fait justice d'excès coupables, à défaut de la vindicte de la loi. *

» 11 n'était pas, d'ailleurs, sans importance pour le monde qu'une libre et entière expérience fût faite, afin de faire connaître si la seule discussion, sans aucune intervention du pouvoir, ne suffit pas pour propager et protéger la vérité ; si un gouvernement, fidèle observateur de la Constitution de la république, faisant i reuve de zèle et d'intégrité, et s'abstenant de tout acte qui ne fût pas de nature à avoir le monde entier pour témoin, peut succomber sous la calomnie et la diffamation.

» Cotte expérience a été faite. Vous avez vu le résultat. Nos concitoyens ont tout observé avec calme. Us ont découvert la source cachée de tant d'outrages ; ils se sont ralliés autour des fonctionnaires élus par eux ; et quand la Constitution les a appelés à se prononcer par suffrages, ils ont rendu justice à qui les avait bien servis, et, par leur condui e, montré l'excellence du principe qui ne reconnaît qu'au peuple tout entier le droit de se gouverner lui-même. On n'entend pas conclure de là que les lois portées par divers Etats de I Union centre les publications calomnieuses et diffamatoires ne doivent pas être appliquées.

» Quiconque a le loisir suffisant sert les mœurs et la tranquillité publique en réprimant les abus à l'aide des moyens coercitifs que lui donne la loi. Mais l'expérience a prouvé que, puisque la vérité et la raison ont pu se soutenir d'elles-mêmes contre de déplorables fureurs, sans avoir même recoure aux lois existantes, la presse exige peu de nouvelles restrictions légales. C'est au bon sens national et au jugement public à rectifier les mauvais raisonnements et les faux principes, et à faire justice des mauvaises passions, en écoutant toutes

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* Tome IV, page 2,

les parties. J'estime donc suffisantes les limites actuellement établies entre l'inestimable avantage de la liberté de la presse et le mal que peut faire la licence. »

« ... La liberté de la presse est le palladium de toutes nos libertés; nous en recueillons les immenses avantages, il faut savoir en subir les inconvénients. Si le gouvernement dont je suis le cbef temporaire marche dans les voies de la justice et du perfectionnement social, les factions s'agiteront en vain; c'est le pays qui juge sans appel, et ses arrêts, exempts de passion, sont toujours justes. »

Plus tard, en 1823, Jefferson écrivait au général de Lafayette :

« ... Je doutais, vous le savez, dans le temps où je vivais avec vous, si l'état de la société en Europe comportait un gouvernement républicain, et j'en doute encore. Avec un chef héréditaire, mais renfermé dans d'étroites limites, avec un Corps législatif investi du droit de déclarer la guerre, une rigide économie des contributions publiques, linterdiclion absolue de toutes dépenses inutiles, on peut réaliser à un très-haut degré les conditions a un gouvernement honnête et éloigné de toute oppression ; mais la garantie de tout cela, c'est une presse libre. Il est impossible de résister à 1 opinion publique quand il lui est permis de se manifester sans restriction. Il faut se résigner è l'agitation que produit la presse; c'est le mouvement nécessaire pour maintenir la pureté des eaux. »

Je suis d'accord avec M. Achille Mural, frère du prince Lucien Mural, mort en 1847, citoyen des Etats-Unis, et auteur d'un livre publié sous ce titre, Exposition des principes du gouvernement républicain :

« Toute publication contre les bonnes mœurs ou contre le caractère d'un citoyen, faite avec malice et de nature à troubler la paix vraie ou fausse, est un délit dont un grand jury peut et doit prendre connaissance. C'est là le seul crime de la presse connu en Amérique ; car du gouvernement, on peut dire et imprimer tout ce qu'on veut. Les journaux innombrables qui s'impriment partout, jusque dans le plus petit village, sont entièrement libres, n'ayant pas besoin de permission ou de caution pour paraître.

»... Il est indispensable que les journaux jouissent du plus de liberté possible. Il n y a aucun danger à cela ; car un journal qui contiendrait habituellement une opinion diamétralement opposée à celle de la majorité ne serait pas lu et serait très-innocent. Il exciterait, ditesvous, à la haine et au mépris du gouvernement. Vraiment! allez donc voir si cela est possible aux Etats-Unis! Qu un journal s amusât à prêcher des doctrines monarchiques et à représenter la démocratie sous les plus odieuses couleurs, on s'en vengerait de la manière la

filus cruelle .. en ne le lisant pas. — Là où le gouvernement mérite a haine et le mépris, là seulement on n'excite pas on vain à la haine et au mépris du gouvernement. » *

Passant de France, d'Angleterre et d'Amérique en Italie, je suis d'accord avec Filangieri, le célèbre auteur de la Science de la législation, qui écrivait en 1788 :

Lettre au marquis de LafayetU. Année 1823.

» Il existe dans chaque nation un tribunal invisible en quelque sorte, mais dont l'action est continue et plus puissante que celle de la loi, des magistrats, des ministres et du prince... C'est ce tribunal dont la puissance est invincible qui vous montre surtout que la souveraineté est constamment et réellement dans le peuple ; et qu'il ne cesse pas de l'exercer, quoique l'autorité immédiate en soit placée dans les mains de plusieurs ou d'un seul, d'un sénat ou d'un roi : ce tribunal est celui de l'opinion publique...

» Mais de quelle manière ce tribunal pourra-t-il être instruit?... Comment pourra-t-il être préservé de cette léthargie?... — Par la liberté de la presse que les lois doivent protéger de toute leur puissance, l'intérêt public, la justice l'exigent.

» 11 est un devoir commun à chaque membre d'une société, droit qu'il ne peut perdre, abandonner, céder, parce qu'il résulte d'un devoir rigoureusement obligatoire pour tout homme, dans toute société. Ce devoir est celui de contribuer, autant qu'il est possible, au bien de la société à laquelle on appartient, et le droit qui en résulte est celui de manifester à ses associés toutes les idées que l'on croit propre à diminuer la somme de leurs maux et à augmenter celle de leurs biens.

» La liberté de la presse est donc de sa nature fondée sur un droit qu'on ne peut ni perdre ni aliéner, qui est antérieur à toutes les lois, et plus puissant qu'elles, parce qu il dérive de cette loi suprême qui les précède et les renferme toutes.

d ... L'autorité de la loi ne peut pas avoir plus d'influence sur l'exercice de ce droit que sur celui de tous les autres, c'est-à-dire que ses dispositions doivent porter non sur une chose, mais sur la personne qui en abuse.

» Mais, dira-t-on, si l'erreur est toujours funeste par elle-même,

Quoiqu'elle ne soit pas mêlée à un délit, un auteur pourra devenir angereux sans être coupable. Quel remède y a-t-il contre ce mal lorsque la presse est libre? Je réponds: La liberté même de la presse.

» Une erreur n'est jamais funeste, lorsqu'elle est généralement connue pour telle ou lorsqu'on peut la faire connaître.

» Ou 1 erreur d'un écrivain est donc généralement connue, et alors Timprobation publique sert à la fois de peine et de remède ; ou elle est adoptée par un grand nombre de personnes, et alors, comme il n'est pus d'erreur qui ne nuise à quelqu'un, il n'y en aura point qui ne soit attaquée ; et le caractère de 1 évidence n'étant jamais attaché qu'à la vérité, l'intérêt de combattre l'erreur fera ou découvrir ou éclaircir la vérité, et l'illusion de l'erreur disparaîtra bientôt. Le triomphe de la vérité sera alors la peine et le remède, et l'avantage que l'instruction publique en retirera sera l'effet de la discussion, qui est elle-même l'effet de la liberté.

» La presse ne pourra manifester les erreurs sans offrir les moyens de les dévoiler et de les combattre. A la faveur de l'obscurité, elles auraient pu se propager lentement, tromper les hommes crédules, égarer les dépositaires de l'autorité publique ; la liberté les montrera dans toute leur difformité et assurera a la vertu sa force et son éclat.

» La publicité de l'erreur est donc le meilleur remède contre les maux qu'elle cause : il n'y a que la vérité qui gagne à être connue. L'erreur n'a pour elle qu'une seule face ; la vérité a toutes les faces. Une seule face ne suffira pas à un grand nombre d'observateurs ; ils formeront un cercle autour de l'objet, et ce cercle, qui sert à faire évanouir l'illusion de l'erreur, sert a dissiper les nuages qui obscurcissent la vérité.

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» La liberté de la presse... doit donc être regardée comme une source inépuisable de biens, comme le droit le plus propre a conserver les autres droits, comme l'espèce de liberté oui est le moins exposée à dégénérer véritablement en licence ; enfin, comme un des Elus grands secours que les lois puissent offrir à l'instruction pulique.

» C'est par ce moyen que pourrait se réaliser le vœu de Platon, qui désirait, pour le bonheur des peuples, que les philosophes fussent rois ou que les rois fussent philosophes... Les philosophes régneraient en dirigeant l'opinion , et les rois, pour être honores par elle, deviendraient philosophes. »

Passant, enfin, d'Italie en Autriche, je suis d'accord avec le comte ae Ficquelmont, s'exprimant ainsi dans son ouvrage intitulé : Lord Palmerston, l'Angleterre et le continent :

a Qui d'ailleurs pourrait ne pas reconnaître dans récriture le plus puissant moyen de civilisation? N'est-elle pas à la fois la force productive et conservatrice? Ne sont-ce pas les richesses littéraires de l'ancien monde, rapportées par l'émigration byzantine fuyant devant la barbarie, qui firent sortir rEuropp, resplendissante de lumières, des épaisses ténèbres du moyen âge? Honneur donc à récriture, plus d'honneur encore à l'imprimerie, qui en est la plus puissante multiplication 1 Laissez donc une pleine et entière liberté à vos écrivains ; qu'ils écrivent librement sur toutes les matières : religion, philoso-

Shie, histoire, politique, gouvernement, littérature; mais que leurs iscussions soient réfléchies et approfondies. Les mauvaises maximes n'ont pas de durée. Dans un demi-siècle, que restera-t-il de la philosophie du dix-huitième siècle et de toute l'école politique qu'elle avait fondée? Les débris de cette école ne sont-ils pas, à tort ou à raison, la risée de votre jeunesse? Tout passe, hormis la vérité.

» J'honore plus que personne les écrivains de conscience qui passent leur vie à la chercher; môme leurs erreurs sont utiles, car tracer la route qu'il ne faut pas suivre est encore un moyen d'indiquer la bonne voie. »

Que pense M. Prévost-Paradol de toutes ces citations, dont j'aurais pu remplir deux volumes entiers? Persisteral-il à dire que je suis tout seul à soutenir que la liberté de In presse doil £tre entière et ne doit relever que d'ellenu>me ?

QUESTIONS DE PRESSE Si»

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