‹ Les droits de la pensée; questions de presse: 1830-1864Chapitre 141 sur 156 · LE RESPECT DU LECTEUR · texte numérisé non relu

LE RESPECT DU LECTEUR

i S jaavier 48e?.

Les journalistes, comme les ministres, sont enclins à croire qu'il n'y a rien de mieux à faire que oe qu'ils font. Us prêtent rarement l'oreille à la critique et ne cherchent pas toqours ce qu'elle peut avoir de fondé à coté de oe qu'elle a souvent d'inconsidéré. Ce que le journalisme aime le plus, c'est la politique de conjectures, c'est la politique qui repose sur des informations qui. le plus souvent, ne reposent sur rien. Presque toujours, les moins bien informés sont ceux qui le paraissent le mieux, car il suffit qu'on leur dise qu'un bruit court pour qu'ils le répètent et contribuent ainsi à l'accréditer. Presque toujours, quanti on remonte à la source d'un bruit qui a couru, on acquiert la preuve qu'il

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n'était nullement fondé ou qu'il a été considérablement grossi, sinon dénaturé. Aussi, être exactement informé équivaut-il généralement à ne savoir rien on presque rien. Dans tout ce qui se dit et se répète, il y a si peu de vrai ! Règle commune : un journal qui aspire à passer pour être bien informé doit être crédule, afin de convertir en faits consommés toutes les conjectures hasardées.

Accueillir ainsi des conjectures hasardées souvent jusqu'à l'invraisemblance, n'est-ce pas, de la part d'un journal, manquer de respect au lecteur?

Considérer le lecteur plutôt comme un juge à la conscience duquel on s'adresse que comme un écolier de l'intelligence auquel on se défie ; l'accoutumer à former luimême son jugement sur pièces mises honnêtement sous ses yeux : telle est la tâche nouvelle que la Presse s'est donnée, tâche entièrement neuve, qui laisse à une égale distance les habitudes d'opposition stérile et les habitudes d'adulation servile.

Les lecteurs, nous n'en doutons pas. ne tarderont point à comprendre qu'il est plus honorable pour eux d'être ainsi traités par leur journal, comme des égaux que comme des êtres d'une intelligence inférieure, hors d'état de penser par eux-mêmes, hors d'état d'avoir une opinion si on ne se hâte de leur en former une qu'ils n'aient plus qu'à répéter machinalement; hors d'état, par exemple, après qu'ils viennent de lire le discours de l'empereur au Sénat et au Corps législatif, de savoir le cas qu'ils doivent en faire. Ce discours est ce qu'il est, il vaut ce qu'il vaut. L'exalter à outrance, comme le font plusieurs journaux, le rendra-t-il meilleur? Evidemment non. Le rabaisser dans la mesure où cela est possible sans danger d'avertissement, de suspension ou de suppression, le rendra-t-il moins bon? Evidemment non. Ni complaisance ni perfidie, ni dénigrement ni flatterie, voilà notre ligne de conduite. A la louange plus encore qu'à la ■ crilique, l'indépendance est nécessaire. Si la critique n'a pas une liberté aussi étendue que celle qui appartient à la louange, que vaut l'éloge ? Que vaut un éloge suspect? Estce que le silence n'est pas plus digne? Sur les points où la liberté existe, usons-en ; sur les points où elle n'existe pas, ne feignons pas de l'avoir. On n'est responsable que de la liberté qu'on a ; on n'est pas responsable de celle qu'on n'a point.

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