‹ Les droits de la pensée; questions de presse: 1830-1864Chapitre 149 sur 156 · LA PRESSE BELGE · texte numérisé non relu

LA PRESSE BELGE

27 août 4863.

En Belgique, tous les partis sont d'accord pour rendre hommage et justice à la liberté. Voici en quels termes, bons à citer el à conserver, le baron de G er lâche, un vieillard, présidant rassemblée générale des catholiques, s'est exprimé dans son discours sur la libellé de la presse et la liberté d'enseignement pleinement données au peuple belge par le Congrès national de 1830, et scrupuleusement respectées par le roi Léopold :

« Les catholiques n'avaient ni provoqué ni désiré la révolution de 1830; mais, le régime hollandais étant renversé, ils prirent leur part légitime des fruits de la victoire. La liberté des cultes et des associations, la liberté de l'enseignement, la liberté de la presse leur furent accordées par le gouvernement, provisoire, qui devança les vœux de la nation. Le roi Guillaume avait imaginé de fournir l'Eglise catholique de jeunes lévites de sa façon, et a cette fin il érigea un collège

le monopole de la science et de la doctrine, en s'appuyant sur la loi fondamentale... Le Congrès eut pour principale mission de porter remède aux abus dont on se plaignait. Il décréta la liberté des cultes et de la presse. Pour bien comprendre cette dernière mesure, qui parut hardie à beaucoup d'esprits, il faut se rappeler ce qui se passait alors et ce qui se passe encore aujourd'hui. Certes, s'il était possible d assurer la liberté du bien en arrêtant la liberté du mal, jl faudrait se hâter de choisir un semblable régime. Mais ce n'est malheureusement là qu'une utopie. Le Congrès voyait le monde tel qui! est, avec ses tristes réalités. Ce ne sont pas seulement les particuliers qui abusent de la presse, ce sont les hommes du pouvoir eux-mêmes. L'expérience nous avait appris qne la liberté de la tresse, avec ses excès, avait encore moins d'inconvénients qu'un régime despotique et corrupteur qui fausse l'opinion et concentre tout en ses mains. Les procès derr^sse étaient fréquents sous le régime précédent, et presque toujours dirigés contre des écrivains catholiques, tandis que l on sottdm/ait des folliculaires avec les deniers de l'Etat, de sorte qu'il y avait toute liberté pour l attaque, et non pour la défense. Ce système inique se reproduit de nos jours dans d'autres pays, et, pour nous, nous ne saurions le regretter. Le Congrès prenait donc le parti qui s'offrait

à lui comme le meilleur. Si la religion est attaquée chaque jour par une presse licencieuse, nous pouvons au moins ta défendre librement, et nous avons pour nous la puissance de ta vérité.

» La Belgique offre le spectacle dos deux grandes opinions contraires qui, partout, divisent aujourd'hui le monde en chrétiens et en antichrétiens; mais cette division se manifeste chez nous avec un degré de liberté et un franc parler sur toutes choses, inconnus peut-être ailleurs.

m La liberté des associations et la liberté de l'enseignement ont doté notre pays de ce grand nombre de maisons d'éducation religieuse qui vivent de leur propre vie, sans secours étrangers, où la science

le haut enseignement. »

Que toutes les religions, que toutes les philosophies jouissent du droit d'avoir leur Eglise, leur Université, leur journal : voilà ce que nous demandons en principe, sans rechercher en fait qui y gagnerait ou qui y perdrait, des catholiques ou des protestants, des esprits pieux ou des libres penseurs 1

Avant 1830, les procès de presse étaient fréquents en Belgique ; maintenant il n'y en a plus: c'est M. de Gerlache qui le déclare. Or, depuis qu'elle est plus libre, la Belgique est-elle moins paisible, moins prospère, moins heureuse, moins morale, moins religieuse, moins catholique ? Non. Comment donc une expérience si décisive et si voisine ne suffit-elle pas à ouvrir les yeux du gouvernement français ?

7 octobre 4863.

Les journaux portent la peine de leur présomption ; aussi longtemps que, malgré l'expérience et l'évidence, ils auront la prétention d'être une puissance, ils seront traités par les gouvernements de puissance rivale à puissance rivale. Attaqués, les gouvernements se défendront, ce qui est dans la nature des choses. Les journaux ne conquerront l'impunité qu'au prix de l'aveu de leur impuissance. Aussi longtemps qu'ils la nieront, qu'Us ne s'attendent point h devenir ou à demeurer libres !

A en croire V Escaut, journal d'Anvers, la liberté de la presse serait menacée en Belgique par des arrêtés surannés

Îue la magistrature belge essayerait de remettre en vigueur, 'où viennent, d'où peuvent venir ces tendances hostiles à la liberté de la presse belge de la part de la magistrature belge? Est-ce que ce n'est pas à la liberté de la presse, à

la liberté de réunion, à la liberté d'enseignement, à la liberté d'association que la Belgique, petit pays territorialement, doit de compter moralement comme un grand pays et de faire envie à tout Français à qui la liberté ne fait pas peur? Et pourquoi la liberté ferait-elle peur à la Belgique)? Est-ce que ce n'est pas au respect continu de la liberté, de toutes les libertés, que la dynastie belge, datant de 1831, a dû sa durée et son affermissement? Est-ce que ce n'est pas, au contraire, à la défiance croissante de la liberté que la dynastie, datant de 1830, alliée à celle du roi Léopold, a dû sa chute en 1848?

Non, il ne se peut pas que les craintes de V Escaut soient fondées! La Belgique est un pays qui aurait trop à perdre à toute diminution de la liberté pour que celle-ci y puisse être en péril, et elle y serait gravement menacée si, en effet; elle y devait être diminuée, car toute liberté diminuée tend à être supprimée.

Mais si les craintes de V Escaut étaient fondées, que devrait faire la presse belge? 11 p'y aurait point à hésiter : il n'y aurait plus qu'à confesser publiquement l'impuissance démontrée de la presse ; il n'y aurait plus qu'à abdiquer toute prétention dangereuse à une puissance imaginaire ; il n'y aurait plus qu'à se rendre à l'évidence ; il n'y aurait plus qu'à mettre la vérité à la place de l'erreur.

On lit dans VAlmageste de Ptolémée, livre Ier, chapitre vi :

a II y a des gens qui prétendent que rien n'empêche de croire que le ciel étant immobile, c'est la terre oui tourne autour de son axe... Mais ces gens-là ne sentent pas, à raison de ce qui se passe autour de nous , combien leur opinion est souverainement ridicule (icdw YeXoiOTaTOv). »

Qu'avant d'imiter les Ptolémées du journalisme français, les journalistes belges se donnent la peine de réfléchir sur la question que nous étudions depuis trente ans sous toutes ses faces; qu'ils ne se hâtent pas de traiter Ae souverainement ridicule une opinion qui est aussi vraie qu'il est vrai que la terre tourne et que le soleil ne tourne pas.

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