‹ Les droits de la pensée; questions de presse: 1830-1864Chapitre 150 sur 156 · LA PRESSE EN ALLEMAGNE ET EN FRANCE · texte numérisé non relu

LA PRESSE EN ALLEMAGNE ET EN FRANCE

28 août 4863.

La question de la liberté de la presse est sérieusement à l'étude en Allemagne ; mais ce sera vainement qu'on cherchera la limite que les lois y devront mettre. Nous engageons ceux qui persisteraient à penser qu'ils trouveront cette limite, à lire les extraits du Mémorial de Sainte-Hélène, que nous avons cités. l

Toutes les rigueurs contre la presse ont trouvé en tout temps des apologistes ; voici en quels termes le vicomte de Bonald, le savant auteur de la Législation primitive, exaltait, en 1821, la censure et la plaçait au-dessus de la justice :

o Ce ne sont ni les lois répressives ni les lois préventives qu'il faut opposer à la licence de la presse, mais des lois efficaces. Préférer d'être puni par la justico à être averti par la censure est un droit vil et abject, qui déshonorerait un écrivain et ne peut tenter qu un libelliste. » *

Le principal argument qu'on oppose à la restitution de la liberté de la presse en France, c'est qu'il existe encore des factions qui souhaitent le retour de gouvernements autres que le gouvernement impérial. La citation suivante montre qu'en 1863 nous sommes moins avancés que M. de Vaublanc, rapporteur d'un projet de loi sur la presse, ne l'était en 1821 :

a Si les journaux sont propres à exciter et à favoriser les factions, les journaux par là ont un caractère dangereux bien imminent. Je crois, au contraire, que les journaux sont plutôt faits pour substituer l'esprit de parti à l'esprit de faction. » 3

On le voit, les régimes les plus opposés tiennent le même langage. Ce qu'on répète en 1863 on le disait en 1821. et c'était M. de Vaublanc qui le réfutait!... M. de Vaublanc! !

11 est curieux de relever en 1863 ce que le comte de la Bourdonnaye, ce fougueux royaliste, disait en 1827 de la liberté de la presse :

* Voir page 515.

* Moniteur, 1821, page 1005.

3 Moniteur, 1821, page 1016.

« Les mauvaises administrations ont perdu plus d'empires et amené plus de révolutions que la licence de la presse et la propagation des journaux. Jamais leur malveillance, leurs calomnies ne feront autant de mal aux dépositaires du pouvoir que leur silence forcé ne pourrait en faire au pouvoir lui-même. » *

Les paroles suivantes, prononcées en 1827 par M. Bourdeau, qui fut garde des sceaux sous la Restauration, méritent d'être rappelées :

« On accuse journellement les journaux de pervertir l'esprit public. Qu'on nous apprenne donc enfin, par une enquête de bonne foi et en remontant aux causes, si les journaux font l'opinion ou si l'opinion fait les journaux. » *

Ces paroles de M. Mestadier, prononcées à la même époque, méritent également d'être citées :

« Dans l'état actuel de la civilisation en France et en Europe, nulle puissance ne peut étouffer la liberté de la presse, qui est plus forte que tousses détracteurs, elle se joue de leurs efforts, elle en triomphera toujours. Instrument de vérité bien plus encore que de bouleversement , elle est plus utile, plus nécessaire aux rois qu'aux peuples.

» La licence de la presse, dont on exagère beaucoup les effets, sera moindre lorsque l'existence de la presse ne sera plus mise en problème par personne » 3

M. Thouvenel disait des journaux :

« Les journaux ne font que manifester les symptômes du mal; ils aident même à en découvrir les causes, et par là ils facilitent les moyens d'y remédier. Bien loin de les considérer comme causes productives des maladies politiques, je les regarde comme d'excellents {>réservatifs de ces maladies. Je dis plus, c'est qu'ils en sont les meileurs médecins dans beaucoup de cas.

» Les journaux n'auraient-ils d'autre avantage que de fournir à lire, d'exciter à réfléchir, qu'ils feraient le plus grand bien en fixant tous les jours l'attention de quatre à six cent mille lecteurs sur des choses sérieuses. En occupant d'intérêts généraux, ils éloignent de la sphère des intérêts privés, et par là ils affaiblissent l'instinct de l'égoïsme, qui fait les mauvais citoyens. » *

M. Charles Dupin rendait alors justice en ces termes à la liberté de la presse :

« Quand nous réclamons pour la liberté de la presse, ne nous peinton pas comme, inspirés par le désir insensé de voir diffamer impunément ce que l'État a de plus vénérable, afin de hâter la ruine de l'édifice social !

» La presse agit sur le monde depuis près de quatre siècles. Lorsqu'elle produisit les premiers livres imprimés, rappelez-vous quel était le relâchement dos mœurs du clergé et la grossièreté des esprits

1 Moniteur, 1827, page 666.

2 Moniteur, 4827, page 668.

3 Moniteur, 1827, page 667.

< Moniteur, 1828, page 768.

chez des peuples qui portaient le nom de chrétiens, mais qui ne connaissaient guère du christianisme que les pratiques extérieures : compares ces mœurs du quinzième siècle à celles du dix-neuvième, et dites-mot si la presse a corrompu l'espèce humaine... Éclairés par cette longue expérience de ses bienfaits dans le passé, soyons donc pleinement rassurés sur ses bienfaits pour l'avenir. » <

Le roi Joseph, le frère de l'empereur Napoléon, écrivait le 20 octobre 1832 au vicomte de Cormenin :

« Nulle lumière persévérante, égale, éclairant tous les recoins d'un vaste empire, sans la liberté absolue, sans limite, de la presse... La liberté absolue de la presse est le seul souffle qui puisse répandre partout la vraie lumière de l'esprit. »

L'acauittement du Sémaphore, après l'acquittement successif de plusieurs autres journaux poursuivis ; le nouvel avertissement donné à la Gironde par le nouveau préfet de Bordeaux ; la condamnation comme d'abus par le conseil d'État de la Béponse de plusieurs évéques aux consultations qui leur ont été adressées relativement aux élections prochaines, ramènent de nouveau sur la question de la liberté de la presse, toujours agitée, jamais vidée, l'attention de tousjes esprits sérieux.

Acquittements successifs, avertissements réitérés, décrets de suppression fictive sont autant de faits qui démontrent la nécessité d'en venir à l'impuissance de la presse par la décentralisation du journalisme, et à son impunité par son impuissance.

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