‹ Les droits de la pensée; questions de presse: 1830-1864Chapitre 18 sur 156 · DIS MINISTRES · texte numérisé non relu

DIS MINISTRES

L'action de la presse périodique a été si imprudemment concentrée, depuis quinze années, par des lois dont l'effet était inverse de la volonté qui les dictait, que la crainte qu'inspire la presse peut être comparée à l'inquiétude que ressentirait assez raisonnablement le passager sur un bateau

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à vapeur auquel on viendrait dire, même à tort, que le chauffeur a été remplacé par un homme inexpert.

De fait, la force matérielle de la vapeur est la seule puissance qui puisse être comparée à la force morale de la presse périodique. Toutes les deux, également faciles à mesurer, sont également incommensurables; d'une intensité qui peut être à volonté graduellement accrue, ces moteurs ont tous les deux besoin d'une main conductrice.

D'où vient donc que la vapeur soit devenue aussi docile que le cheval le mieux dressé, dont elle peut surpasser de mille fois la force ; et que la presse, jusqu'à ce jour rebelle, ait brisé tous les imprudents qui ont tenté de s'en rendre maîtres ? La réponse est simple. C'est que tous les ministres, depuis quinze ans, ont dédaigné d'étudier le mécanisme de la presse périodique ; dans leur ignorance, ils en ont concentré excessivement les forces, jusqu'à ce qu'ils les fissent éclater, au lieu de les modérer, pour en régler ensuite le mouvement.

Le ministère actuel pourra se convaincre de la vérité de cette allégation par une première épreuve, qui ne porterait aucune atteinte à la part prélevée par les administrations du timbre et de la poste sur le produit des journaux.

Cette première épreuve consisterait à abolir la formalité des cautionnements et des gérants, en allant môme jusqu'à exprimer le regret que les besoins actuels du pays ne permettent pas de supprimer en même temps la taxe du timbre et de modérer le prix d'affranchissement.

L'abolition de la formalité des cautionnements aurait pour premier résultat d'accroître le nombre des journaux, que le ministère ne saurait trop encourager à se multiplier, s'il adoptait le système de l'affaiblissement des forces de la presse périodique par leur libre expansion.

Le ministère qui ne craindra pas de faire cette première épreuve ne tardera pas à reconnaître :

Que toutes les mesures restrictives dont la presse est l'objet ne servent qu'à la maintenir dans la dépendance des partis ;

Que c'est s'exposer inutilement aux attaques les plus vives des journaux que de s'efforcer d'en réprimer la licence par des poursuites judiciaires, et que, hors le cas de diffamation, l'impunité est le seul moyen efficace de contenir les passions de la presse périodique sans les irriter.

L'impunité a les avantages suivants :

La presse ne peut en abuser sans se déconsidérer et se perdre par ses excès.

Elle sauve au pouvoir les graves inconvénients de I'insti-

tutioD du jury, inconvénients si graves qu'il y peut succomber s'il ne se pénètre de cette vérité.

Elle n'éveille pas l'indulgence irréfléchie que fait naître assez généralement toute condamnation à une peine quelconque, laquelle dispose à atténuer les torts du condamné pour accuser la justice de rigueur.

Elle inspirerait à la raison publique le dégoût des attaques injustes dirigées par l'esprit ou l'intérêt de parti contre le gouvernement. Que le gouvernement ne recherche sur ses plus violents détracteurs que l'avantage d'avoir raison contre eux par ses actes, et aussitôt la conscience publique s'armera de sévérité pour en finir avec les attaques de la presse, comme la population de Paris s'est levée pour en finir avec les émeutes qui la troublaient.

L'impunité érigée en système placerait la plupart des journaux dans l'alternative de perdre leurs abonnés ou de modifier sensiblement l'expression de leur opinion, ainsi que le Constitutionnel a été obligé de le faire. Tous les journaux qui auraient un grand nombre d'abonnements, et par conséquent des intérêts majeurs h sauvegarder, s'empresseraient ne se séparer des autres feuilles n'exploitant que les passions. On verrait les premiers, pour se préserver d'une défaveur ruineuse, exercer leur censure sur les doctrines des derniers, les combattre, les réfuter et devenir ainsi les auxiliaires du pouvoir au lieu d'être ses adversaires.

Les trois observations qui suivent sont le résultat d'une, expérience pratique :

1° Les journaux violents ne trouvent plus de sympathie en France ;

2° Les journaux véhéments qui deviennent tempérés ne réussissent à garder le fonds de leurs abonnés qu'en en perdant la partie flottante enlevée momentanément, par l'ardeur de la politique, aux recueils littéraires ou spéciaux auxquels cette classe s'empresse de retourner aussitôt que la vivacité de la politique s'amortit ;

3° Les journaux exactement et rapidement instruits, qui donneront avant les autres les nouvelles, et ceux dont le cadre sera assez varié pour que l'intérêt qu'excitait une polémique vive puisse se reporter sur une autre partie, seront les seuls qui pourront prétendre maintenant, au plus grand nombre d'abonnés.

Si le ministère actuel partageait cette conviction que l'expérience a faite, il aurait h choisir entre deux moyens de s'attribuer la plus grande partie de l'influence exercée par la presse.

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Celui qui s'offre le premier consisterait à conclure un arrangement avec le Moniteur, qui permettrait d'en réduire le prix d'abonnement de 112 francs à 18 francs par année.

Cette transaction faite, et elle est facile à faire, le Moniteur serait envoyé aux abonnés de tous les journaux jusqu'à la clôture des élections. Le ministère justifierait facilement cet envoi du Moniteur en exprimant sans restriction que son devoir est de ne laisser au pays aucun doute possible sur ses intentions, et que son désir est de déférer directement à son approbation tous ses actes avant que la presse les ait altérés.

Un ministère que l'opinion se plairait à seconder rallierait ainsi sans effort les deux tiers au moins des abonnés des autres journaux.

L'envoi du journal officiel flatterait la vanité d'un grand nombre d'abonnés.

L'économie considérable du prix en déciderait un plus grand nombre encore à le préférer aux autres journaux et particulièrement à ceux des départements, qui ne paraissent que deux ou trois fois par semaine et dont le prix moyen est de 36 francs par abonnement d'une année. Ces journaux, au nombre de plus de cent, dont le bas prix et non le mérite fait le succès, comptent entre eux 60,000 abonnés ; le premier effet de l'adoption de ce projet serait de les rendre à leur ancienne condition de feuilles d'annonces judiciaires, tels qu'ils existaient antérieurement à la loi de 1828 sur la presse.

L'avantage de recevoir les communications officielles et les nouvelles exactes vingt-quatre heures avant l'arrivée des autres feuilles engagerait encore à s'abonner tous les fonctionnaires, officiers publics, agents et employés du gouvernement, que retient le prix exorbitant du Moniteur, et que déciderait au contraire l'économie de 62 francs qu'ils trouveraient alors sur leur abonnement au Constitutionnel, au Journal des Débats, et autres.

L'avantage d'une avance de vingt-quatre heures sur les autres journaux leur porterait un coup mortel, si le ministère surtout, sans rien faire perdre au Moniteur de son caractère grave^ donnait à sa rédaction plus d'intérêt, en invitant les érudits, les professeurs eUles écrivains distingués, qui sont dans sa dépendance par des places ou par des pensions, h concourir a sa rédaction, laquelle pourrait devenir très-remarquable. Ainsi, M. Vitet, pour ne choisir qu'un exemple, au lieu de perdre dans un ooscur recueil les intéressantes observations qu'il a recueillies dans son inspection, les devrait publier de préférence dans le Moniteur, qui de-

viendrait ainsi un registre national où tout ce qui honore et intéresse la France serait consigné : — les plus dignes productions de l'esprit et du talent, — les découvertes des sciences, — les chefs-d'œuvre des arts, — les progrès de l'agriculture, les perfectionnements de l'industrie, — l'amélioration du bien-être matériel de toutes les classes et le développement de leurs facultés morales.

Le prix élevé des feuilles quotidiennes a cela de fâcheux qu'il restreint les classes intermédiaires au choix d'un seul journal, les prive ainsi des éléments de conviction qu'une discussion contradictoire présenterait h leur jugement, les fait esclaves des doctrines exclusives d'un seul parti, et rend impossible l'impartialité en France.

Ce vice de notre législation cesserait d'être funeste si le Moniteur, au lieu de s'isoler par son prix, n'était plus qu'un supplément peu coûteux que pourraient consulter tous les hommes qui veulent se former une opinion éclairée sur le pouvoir et l'opposition.

Le moment est favorable ; la réduction sur le prix du Moniteur et le perfectionnement de son cadre peuvent créer cinquante mille abonnements et fonder une publicité bienfaisante sur les ruines d'une polémique destructive, sans risques et sans sacrifices de la part du ministère qui tentera de réaliser ce projet si simple, dont les avantages seraient :

D'appeler directement le pays à juger lui-même les hommes et les actes du pouvoir, avant que son esprit ait reçu aucune prévention ;

D'effacer beaucoup de divisions et de démarcations de parti, et de faire place à une opinion plus compacte et plus nationale.

Les journaux, dans l'impossibilité d'entrer en concurrence avec le Moniteur, ne manqueront pas d'objecter, il est vrai, que le pouvoir s'arroge ainsi une sorte de monopole. Le ministère leur répondra qu'il ne fait que suivre l'exemple qui lui a été donné par les journaux dits patriotes, lesquels, pour étendre leur influence sur les électeurs , ont réduit momentanément le prix de leur abonnement de 80 francs à 48 francs.

En insistant sur cette idée que l'esprit de la presse périodique est moins dans la polémique qui prive les lecteurs dé l'indépendance de leur opinion, que dans la publicité donnée à tous les actes du pouvoir, il ne serait pas impossible, avec du talent et de la persévérance, de faire prévaloir généralement cette idée.

La presse périodique cesserait alors d'être un pouvoir ; elle ne serait plus qu\m instrument de gouvernement.

Deux idées principales résument cette note :

1° Affaiblissement de la presse périodique par l'extension de la concurrence ;

2° Impunité systématique à l'effet d'exciter le dégoût des attaques injustes de la presse périodique, et de donner contre elles au pouvoir l'appui de l'opinion publique, également ennemie de l'arbitraire et de l'anarchie.

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