‹ Les droits de la pensée; questions de presse: 1830-1864Chapitre 23 sur 156 · SI · texte numérisé non relu

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peu au courant de la vie privée du journalisme, demande des explications que voici :

La presse périodique quotidienne et le commerce de la librairie se recrutent, à Paris, parmi un grand nombre de jeunes gens victimes de l'éducation universitaire, lesquels, au sortir des bancs, n'ayant vu s'ouvrir devant eux aucune carrière lucrative, se font, en désespoir d'eux-mêmes et par nécessité de vivre, une escopette de leur plume, jusqu'à ce qu'elle leur ait conquis quelque renom, quelque puissance littéraire qui leur donne dans la littérature marchande une valeur commerciale.

D'ordinaire, ils débutent par s'exercer comme rédacteurs dansquelaue petit journal de théâtre tiré à cent épreuves, mais dont la spéculation financière est fondée sur la rançon

qu'il tire sans pitié de quelque acteur ou de quelque actrice

aui payent pour qu'il ne soit pas dit d'eux, dans le feuilleton u lendemain, qu'ils sont gauches, laids ou détestables.

Ces journaux procèdent d'ordinaire par coups d'épingle, bigarrures, bordées, butin, pointes, coups de patte; ce qui voudrait dire par épig ranimes, si dans ces sortes d'attaques l'injure était moins fréquente et l'esprit moins rare.

Cette littérature à rançon et à personnalités, à jeux de mots et à menace s sous-entendues, est de sa nature très-énigmatique; il faut, pour la comprendre, vivre enfermé dans le cercle étroit qu'elle parcourt, passant et repassant sans cesse, comme le cheval qui fait tourner un manège.

Cette littérature parisienne, étiolée et asthmatique, n'ayant plus qu'un souffle à rendre, par une étrange aberration insulte à la fois à la littérature de l'Empire qui fut son berceau, et à la littérature du peuple qui sera sa tombe; ne respirant que l'atmosphère épaisse et enfumée des estaminets dramatiques, ne vivant que la nuit, ne puisant son esprit que dans la débauche, cette littérature de mauvais lieu ose accuser de charlatanisme la presse qui vit au grand jour, la presse qui s'adresse au grand nombre, la presse qui dédaigne de mendier, la plume à la main et la calomnie à la bouche, des abonnements de faveur, des contributions d'amis, des souscriptions royales, des subventions ministé-* rielles; la presse, enfin, qui s'élève seule et indépendante,

E ayant d'avance en billets de banque, aux journaux, la pulicité qu'ils lui vendent à la ligne.

L'emploi de cette publicité est un des grands griefs contre le Journal des Connaissances utiles : on ne lui pardonne pas d'avoir dépensé 60,000 francs d'annonces pour acquérir cent trente mille abonnements.

En Angleterre, l'industrie, pour écouler ses produits, pour leur ouvrir des débouchés, n'emploie plus le mode onéreux des commis voyageurs ; elle ne viole plus le domicile du consommateur; elle va droit à lui par le moyen plus économique et plus rapide des annonces payées; dès qu'un homme sait lire, elle en fait ainsi son tributaire.

L'extension de ce moteur puissant de publicité, essor nécessaire de la concurrence, n'est plus qu'une question de temps qui se lie au développement de notre prospérité nationale ; si sur ce point l'Angleterre paraît aller trop loin à quelques bons esprits qui taxent de charlatanisme l'usage des annonces payées, c'est qu'ils n'aperçoivent pas combien l'industrie de ce pays est encore en avant de la nôtre.

Au point où en est venue l'industrie, le progrès comme première condition implique tendance au bon marché, lequel à son tour implique la nécessité du grand nombre; comment y parvenir sans le concours de la publicité, et , si elle n'est qu'officieuse, à quel titre la réclamera l'homme dont elle doit faire la fortune? — Disons-le, sans la publicité marchande, point de progrès véritable, point de concurrence sérieuse, point de progrès utile aux masses.

La question de la publicité marchande n'est pas seulement industrielle ; elle est encore sociale et renferme en elle le principe d'une réforme entière de la presse politique. En

auquel donne lieu la publication des journaux politiques ne se calcule pas sur le prix d'abonnement, mais sur le revenu des annonces payées.

Une réforme basée sur ce principe est imminente en France ; le Médiateur l'eût entreprise, si de nouveaux devoirs n'avaient déterminé le fondateur du Journaldes Connaissances utiles, élu député de la Creuse, à sortir des rangs de la presse périodique pour se livrer à des éludes d'un autre ordre.

En France, le prix de revient d'un journal quotidien tel uele Constitutionnel, ayant un effectif de 3,500 abonnés, est e 54 francs.

Les souscripteurs le payent 80 francs.

Chaque 1 ,000 abonnés en sus de ce nombre produit 25,000 francs de bénéfice.

Lorsqu'il compte 10,000 souscripteurs, c'est-à-dire lorsqu'il est au nombre des deux ou trois journaux du premier ordre comme publicité, le produit annuel de ses annonces peut, en outre, être évalué de 150,000 à 200,000 francs.

Le premier numéro du Médiateur devait établir en principe : — qu'un journal consacré à l'expression d'une opinion politique ne devait jamais, en aucun cas, être une opération commerciale, mais une œuvre désintéressée, une œuvre de prosélytisme, entreprise dans le seul but de propager des doctrines utiles au pays, de faire prévaloir une opinion nationale et de former le sens public.

Rédigé avec impartialité, patriotisme, science et bonne foi, le Médiateur eût trouvé un accueil favorable auprès du petit nombre d'hommes éclairés aui mettent les intérêts sociaux, la vulgarisation des idées d'ordre et de progrès audessus des passions politiques ; mais il n'eût pas, nous le savons, ébranlé les masses compactes d'abonnés du Constitutionnel et du Journal des Débats. — Pour leur en distraire à çrand'peine trois ou quatre mille, l'expérience a montré qu'il ne fallait pas moins d'un million versé par des actionnaires.

Aussi n'eût-ce point été seulement sur le mérite de sa rédaction que le Médiateur eût fondé le succès populaire duquel il aurait été assuré, mais principalement sur la réduction de l'abonnement de 80 francs à 40 francs, et accessoirement sur certaines combinaisons dont le secret appartient à nos études.

Les calculs étaient simples : — à ce prix réduit de 40 francs, 10,000 au moins des abonnés du Journal des Connaissances utiles fussent devenus ceux du Médiateur.

10,000 abonnements eussent produit 400,000 fr.

Ils eussent coûté, tous frais compris 540,000

Excédant de la dépense 1 40,000

Annonces pavées calculées sur une publicité de 10,000 (minimum du produit) 140,000

Balance 000,000

Pour réaliser ce projet, que fallait-il?

Trouver un public favorablement disposé. — Le Journal des Connaissances utiles l'avait préparé dans ce dessein ;

Risquer 20,000 francs au plus, le prix enfln d'un numéro spécimen tiré et distribué sous la bande de ce journal aux 130,000 souscripteurs inscrits sur ses listes ;

Donner une sorte de cautionnement au public et aux rédacteurs, en raison de l'apparente témérité de l'idée, c'està-dire verser pour la forme à la Banque de France un capital de garantio qui n'eût été en aucun cas entamé.

Comme il est évidemment moins onéreux de publier un journal qui ne coûte rien, mais ne rapporte rien, qu'un journal qui, dans uûe vaine perspective de bénéfices, absorbe d'abord plusieurs cent mille francs et ne produit jamais l'intérêt de son capital, on peut affirmer que le premier journal quotidien qui sera fondé le sera sur ces bases.

Mais ce journal, sous peine de mourir en naissant, devra être populaire dans toute l'acception que nous donnons à ce mot, c'est-à-dire qu'il devra représenter et défendre non point l'opinion intéressée d'un parti exclusif, la cause dynastique d'une famille, les théories inapplicables d'une école, mais les véritables intérêts nationaux, ceux des classes rurales d'abord, qui sont les plus nombreuses et les plus négligées, celles qujil importe le plus d'éclairer : car ce sont elles 3ui ont presque exclusivement entre leurs mains l'exercice es droits politiques et l'administration du pays; car ce sont elles qui forment la grande majorité des conseils municipaux ; car ce sont elles encore qui décident des élections générales... Leurs intérêts diffèrent peut-être de ceux des classes ouvrières des grandes cités, plus impérieuses dans leurs exigences, plus turbulentes parce qu'elles ont moins à risquer; mais ils sont les mêmes que ceux de la propriété urbaine et du commerce qui forment la classe moyenne des villes.

Voilà ce que produit d'admirable la presse populaire, la presse à grand nombre et à bon marché : c'est qu'en même temps qu'elle forme le jugement de lecteurs nouveaux, qu'elle étend le bon sens public et active la circulation des idées, elle efface toutes les démarcations étroites de partis , prend à chacun d'eux ce qu'il a de vues utiles, de sentiments nationaux, et ne leur laisse que l'exagération et la mauvaise foi ; car la presse à bon marché ne peut arriver au grand nombre par les sentiers battus, — des souscriptions d'amis, des suffrages de coterie ne sauraient l'enchaîner, — elle ne peut vivre qu'autant qu'elle est l'organe véridique et impartial de l'opinion du pays!

Voilà ce qu'elle a de louable, c'est qu'elle ne saurait sans se suicider trahir ouvertement la vérité ou aliéner dans l'ombre son indépendance, êtreservile ou injurieuse, en un mot personnelle ; tandis que la littérature parisienne, que quelques centaines d'abonnements suffisent pour faire vivre, peut impunément trafiquer du mensonge, se prostituer aux fonds secrets, vivre de l'insulte et de la honte... Les attaques ou les adulations personnelles, qui sont la grosse affaire des coteries, ne rencontrent jamais do la part du grand nombre qu'mdifférenee et dédain ...

Voilà pourquoi les grands hommes de la littérature parisienne, qui, tous coalisés, auraient grand'peine à suffire à l'entretien d'une presse d'imprimerie, s'attaquent de toutes les forces do leur esprit aux journaux à bon marché, aux journaux utiles, aux livres débités à la feuille. . Dans une seule année, en 1832, nos publications ont absorbé au delà de 18,000 rames de papier. — L'impression du Journal des Connaissances utiles, composé de 25 feuilles par an, tiré comme il le fut pendant deux années à 130,000 exemplaires, équivalait à elle seule à la publication de 240 à 260 volumes in-8° modernes.

Maintenant, si l'on calcule qu'il se publie plus de cent recueils ou magasins à bon marché dont le chiffre collectif ne peut être évalué au-dessous de 15,000 exemplaires, terme moyen (puisque le Musée des Familles seulement se tire à 52,000 exemplaires, — la France piltoresque à 40,000, — le Voyage autour du monde à 30,000, etc., etc., etc.), on verra qu'au plus bas mot, ces publications, à raison de 2 feuilles seulement par mois, équivalent à l'impression annuelle de 3,000 volumes et à une consommation de 75,000 rames de papier, à 20 francs l'une, prix moyen, ce qui représente (consommation de papier, composition et tirage) une valeur numéraire de plus de trois millions.

La presse populaire, on peut le dire, a déjà pris rang d'industrie; elle tend à devenir une branche importante de revenu public; — elle est un incontestable et incalculable progrès : car, en même temps qu'elle est un puissant moyen de diffusion des connaissances utiles et des notions variées, un actif stimulant de l'intelligence et de la mémoire, le principe de son existence — le bon marché par le grand nombre — agit sur tous les esprits et tend à s'introduire dans toutes les industries, et jusque dans l'administration publique.

Ces résultats, dont l'exactitude et l'importance ne peuvent être contestées, c'est à l'influence exercée par la publication du Journal des Connaissances utiles qu'ils sont dus. . . Si nous aimons à le penser et si nous le disons, c'est moins pour justifier, aux yeux de quelques détracteurs, le titre de cet article, que pour nous taire pardonner par nos amis les sacrifices faits à l'entraînement de nos idées, car ces sacrifices, du moins, n'auront pas été vains.

La même réforme qui s'est opérée dans la presse périodique littéraire, qui s'opérera prochainement dans la presse quotidienne politique, se prépare également dans le commerce de la librairie. Hâtons-nous de le dire : .par le mot de

réforme, nous n'entendons pas le petit commerce de détail qui se fait en ce moment et qui consiste, par exemple, à vendre V Histoire de la Révolution française , par M. Thiers, et autres ouvrages pareils, plus cher à la feuille qu'ils ne coûteraient au volume.

Ceci est une spéculation sans grandeur, sans portée, sans avenir, bien qu'elle obtienne présentement un très-grand succès, puisqu'une édition, dont les volumes se fussent difficilement écoulés à 2,000 exemplaires, s'enlève à plus de 15,000 par livraisons de 25 centimes.

De cette vogue oui résulte du fractionnement du prix d'un ouvrage, malgré l'inconvénient qu'offre la conservation de ses feuilles isolées, il faut seulement conclure que le désir de s'instruire devient chaque jour plus général, mais que l'aisance des classes laborieuses n'est pas dans la même voie de progrès.

La véritable réforme de la librairie, ainsi que nous la comprenons, n'aura lieu que le jour où un ouvrage de M.Victor Hugo , par exemple, tel que Notre-Dame de Paris, ne se vendra plus, au lieu de 15 francs, que 3 francs les deux volumes.

Cela est possible, cela est prochain.

Alors les contrefaçons belges ne seront plus redoutables, alors nos meilleurs écrivains n'écriront plus pour un petit nombre seulement ; leur esprit acquerra plus d'étendue, plus de portée, plus de solidité, selon que s'élargira davantage le cercle de leurs lecteurs. Les ridicules jargons des coteries à la mode à Paris, disparaîtront avec les patois barbares en usage dans les départements ; tout ce qui ne sera pas vrai, et précis dans le langage et le style paraîtra prétentieux et exagéré ; — h cela la langue française gagnera en force et en noblesse, et la littérature en morale et en dignité; ii n'y a qu'une sorte d'ouvrages, que nous sachions, auxquels sera nuisible la publicité do grand nombre, ce sera aux livres impies et licencieux.

Prochainement on devra à l'impulsion de ces idées, essentiellement progressives et pratiques, le prix des journaux quotidiens réduit de 80 à 40 francs, et celui des volumes de 7 francs 50 centimes à 1 franc 50 centimes. — Voilà en quel sens seulement il faut entendre que le Journal des Connaissances utiles a été révolutionnaire.

Journal des Connaissance s utiles, liv. de décembre 183*.

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