‹ Les droits de la pensée; questions de presse: 1830-1864Chapitre 51 sur 156 · ET DU JOURNALISME · texte numérisé non relu

ET DU JOURNALISME

On confond ensemble la liberté de la presse et le journalisme; on a tort.

Le journalisme est à la liberté de la presse ce que l'ombre est à la lumière.

Le journalisme est une exploitation mercantile de l'opinion et des passions d'autrui, un atelier où se lamine le mensonge, une boutique où se débite l'erreur à l'enseigne el au profit de tel ou tel parti.

La liberté de la presse, telle qu'elle a été sagement définie par notre Charte constitutionnelle, est le droit que les

Français ont de publier et de faire imprimer leurs opinions, en se conformant aux lois.

Or qu'y a-t-il de commun entre le droit de faire imprimer son opinion et le fait de publier des articles anonymes qui expriment une opinion n'appartenant en propre à personne et dont la responsabilité pèse sur un être collectif?

La liberté de la presse est un droit politique ; le journalisme est une profession commerciale. La liberté de la presse est une institution ; la tyrannie du journalisme est une usurpation.

Le Français qui a des convictions religieuses, politiques et littéraires, qui éprouve le besoin de dire son avis sur les intérêts, les hommes ou les choses de son pays, et qui publie un écrit quMl signe, exerce un droit qui lui est conféré par la Constitution : il use de la liberté de la presse.

Le Français qui, n'ayant pu réussir à devenir avocat, médecin ou professeur, parvient à se faire admettre parmi les collaborateurs inconnus d'un journal pour y disserter sur toutes les questions les plus élevées comme les plus ardues de la politique et de l'administration, — ce qui est malheureusement trop facile, puisqu'il n'est pasnécessaire pour cela d'avoir rien approfondi, d'avoir rien vu, — celui-là n'exerce pas un droit, mais une profession : car il n'écrit pas pour satisfaire un besoin impérieux de son esprit, mais afin de pourvoir aux nécessités de son existence : celui-là fait du journalisme.

Ce qui vient d'être dit est encore plus vrai du Français qui signe ou qui dirige un journal ; celui-là, le plus souvent, adopte les opinions de ses rédacteurs, sans être en état de les discuter si elles diffèrent, de les rectifier si elles se contredisent; peu lui importe qu'elles soient justes ou fausses : elles ont tort si l'abonné réclame contre elles, elles ont raison si aucun ne manque à la liste de renouvellement. 11 n'a que cette base pour asseoir son jugement. C'est là ce qui explique pourquoi les journaux ne sortent jamais du cercle étroit de leurs discussions, pourquoi ils y tournent sans cesse, variant sans fin les mêmes banalités; pourquoi il ne s'y rencontre jamais une idée neuve, pourquoi il ne s'y produit jamais une opinion spontanée, pourquoi les mutations qui surviennent dans le personnel des rédacteurs restent inaperçues des lecteurs. C'est, il faut le dire, qu'un journal n'est pas fait par ses rédacteurs, mais par ses abonnés ; c'est qu'il n'y a pas à Paris deux journaux où la préférence serait donnée aux premiers sur les seconds ; où une proposition utile, mais aventureuse, l'emporterait sur unequittancodV

bonnement. Quand une nécessité existe, l'a nier n'empêche pas de la subir; disons donc ce qui est vrai : aussi bien, la vérité n'est jamais qu'une question de temps, et la taire ce n'est au plus que l'ajourner. Or ce qui est vrai, c'est que le journalisme, s'il était fait autrement, ne vivraitpas un an. Le journalisme est un commerce; la loi l'a déclaré tel. Veut-on

3u'un journal prospère, il faut en confier la direction à une e ces médiocrités qui vivent aux dépens du parti qui les écoute. Veut-on l'anéantir, il suffit de lui donner pour chef un homme supérieur et indépendant, qui ait des convictions et des idées. En théorie, ceci peut paraître un paradoxe; mais dans l'application ce n'est qu'un lieu commun facile à expliquer. Déranger des opinions faites, contrarier des idées reçues, réformer des jugements arbitraires, c'est exercer sur l'esprit de l'abonné une violence qu'il pardonne rarement ; c'est le contraindre à douter de son infaillibilité, c'est troubler le repos de ses facultés intellectuelles et exiger d'elles un effort inaccoutumé, conséquemment pénible; c'est, au lieu de le bercer en cadence, l'éveiller en sursaut; en moins de mots, c'est le perdre à jamais. Le journaliste ne vit qu'à la condition de n'être rien par lui-même, de ne penser que par autrui, de s'assimiler l'abonné, de n'avoir ni la valeur du fond ni l'éclat de la forme; mais dès qu'il a dissipé son obscurité et dès qu'elle est devenue transparente, une vraie métamorphose s'opère en lui : on le voit changer de nature et de langage ; l'autorité qu'il a acquise lui rend l'individualité qu'il avait abdiquée ; dès qu'il peut se dire que lorsqu'il écrit c'est lui-même qui pense, et non plus seulement le journal oui parle, il devient plus réservé et se fait de la liberté de la presse et de la dignité de l'écrivain une idée plus juste et plus haute ; l'injure et la personnalité, dont peut-être il avait abusé, n'excitent plus alors que son mépris: il a cessé d'être journaliste, il s'est élevé au rang d'écrivain. Mais

furce que le journaliste s'est amélioré, il ne s'ensuit pas que e journalisme se soit ennobli. Ce qui se peut dire dans un bal masqué, dans une débauche nocturne, à la faveur du masque et à la clarté des bougies, le plus souvent ne saurait se répéter face découverte et à la clarté du jour. Ce que se

Ï>ermet d'écrire le journaliste qui ne quitte pas son masque, 'écrivain que met à découvert l'éclat de son talent ou la célébrité de son nom oserait rarement l'avouer; c'est que la liberté de la presse est au journalisme ce qu'est la lumière du jour à l 'obscurité de la nuit. Du journaliste il y a tout à craindre, car il n'a pas la responsabilité du mal qu'il peut faire; de l'écrivain il n'y a rien à redouter, car il ne

peul porter atteinte à la considération d'autrui sans nuire à la sienne.

Les choses sont ainsi et ne peuvent être autrement, par ces deux raisons souveraines :

Premièrement, parce qu'en France, l'industrie du journalisme repose principalement sur une base essentiellement fausse, c'est-à-dire plus particulièrement sur les abonnements que sur les annonces. 11 serait désirable que ce fût le contraire qui eût lieu, et cela est facile à comprendre. Les rédacteurs d'un journal ont d'autant moins de liberté de s'exprimer, que son .existence est plus directement soumise au despotisme étroit de l'abonné, qui permet rarement qu'on s'écarte de ce qu'il s'est habitué à considérer comme des articles de foi. C'est là une différence capitale qui existe entre les journaux français et les journaux anglais et américains. Ceux-ci sont, avant tout, recherchés pour leurs annonces et leurs nouvelles. Les doctrines et les opinions n'y sont qu'accessoires.

Deuxièmement, parce que la législation pénale et fiscale qui régit la presse périodique est mal entendue, incomplète, incohérente, sans unité et sans lien avec l'article 7 de la Charte constitutionnelle, dont elle n'est pas, ce qu'elle devrait être, le rigoureux corollaire. Le législateur a fait deux fautes graves. 11 a négligé l'institution, et il a consacré l'usurpation ; il a perdu de vue la liberté de la presse et ne s'est préoccupé que de la tyrannie du journalisme ; il s'est laissé égarer par une funeste méprise de mots qui ne saurait durer longtemps, car le danger qui chaque jour s'aggrave fera cesser la confusion. Toute la législation sur la matière est à refaire dans un esprit nouveau : — définitions plus exactes, moyens de répression plus efficaces, bases économiques plus rationnelles.

Le journalisme qui prépare le triomphe de la démocratie ne fait que hâter, à son insu, sa propre défaite, ou tout au moins sa transformation : car le journalisme tel qu'il existe et la démocratie telle qu'elle s'annonce seront incompatibles. Pour pouvoir gouverner l'une, il faudra nécessairement sacrifier ou améliorer l'autre, car la multitude toute-puissante ne saurait se conduire sans prestige ; et contre la force du nombre il n'y a que la supériorité de l'esprit. Or, là où le journalisme n'accorde jamais que la raison et la moralité puissent être du côté du pouvoir, et affirme toujours qu'elles sont exclusivement du côté de l'opposition, il n'est aucune autorité respectée, aucune forme de gouvernement durable. Et ce que nous venons de dire ne sera pas seulement vrai pour la France.

La liberté de la presse n'est pas, ne saurait être ce qu'on a le tort d'appeler ainsi.

Ne respecter rien, ni la religion, ni la loi, ni la vérité, ni la fiction ;

Tourner tout en dérision, institutions, hommes et choses;

Remettre sans cesse en question tout ce qui a été résolu, tout ce qui devrait l'être irrévocablement;

Dénaturer et obscurcir tous le.< faits ;

Nier ou exagérer ce qui est vrai, affirmer ce qui est faux, rendre vraisemblable ce qui est imaginaire ;

Dénigrer systématiquement tout ce que les autres louent, louer systématiquement tout ce que les autres dénigrent;

Isoler les actes des intentions qui les justifiaient, et les faits des circonstances qui les ont produits ;

Traiter de tout sans approfondir rien ;

Abaisser les grands caractères, élever les petits ;

Construire à plaisir des réputations trompeuses, en démolir d'honorables ;

Ravaler la dignité nationale en affectant pour elle une hypocrite susceptibilité ;

Surprendre et divulguer les secrets de l'Etat, sous le prétexte de sollicitude pour la sûreté publique ;

Rendre indélébiles toutes les taches, irréparables toutes les fautes ;

Etaler complaisamment tous les scandales ;

Faire servir à l'école du vice la publicité des tribunaux ; la travestir avec art et profit; rendre divertissant ce qui attriste la société, et pathétique ce qui révolte l'humanité ;

Publier prématurément les actes d'accusation , sans attendre le jour des dépositions, des débats et des plaidoiries, et sans autre raison que celle de satisfaire l'avidité publique ; livrer ainsi sans ménagement les prévenus et les accusés, que la justice peut absoudre, à toutes les préventions de 1 opinion, qui juge arbitrairement sur ses premières impressions, dont il est aussi difficile de la faire revenir qu'il a été facile de les lui donner ;

Se constituer juge souverain de la conscience et du verdict des jurés ;

Spéculer sur tout , sur l'honneur et la honte , le déni-» grement et l'apologie, l'erreur et la vérité, le bien et le mal;

Vivre d'injures et d'injustices, de diffamations et de calomnies ;

Ne reconnaître enfin d'autre dieu sur la terre que l'abonné, et lui tout immoler pour se le rendre ou se le conserver

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propice : — les croyances les plus saintes, les idées les plus justes, les intentions les plus droites, les actions les plus honorables, les renommées les plus glorieuses !

Tout cela peut constituer le bon plaisir du journalisme, mais rien de cela ne saurait dériver du droit politique de a publier et faire imprimer son opinion » . Là s'arrêta et doit s'arrêter la liberté de la presse.

Ayez, si vous le pouvez, une opinion ; publiez-la, si vous le voulez, mais avec les avantages, les inconvénients et la responsabilité d'une opinion individuelle ;

Faites imprimer des pamphlets et des libelles, mais signez-les ;

Attaquez les institutions, altérez les faits, insultez les hommes, mais qu'on sache votre nom ;

A l'autorité que vous combattez, opposez la vôtre ;

Exercez votre droit de blâme et d'éloge, mais pour votre compte ;

Combattez l'immoralité, l'improbité, la corruption, la vénalité, l'hypocrisie, la versatilité, la faiblesse, mais la face découverte et sans visière qui vous cache ;

Portez bravement votre plume, et quand vous frapperez, frappez en soldat, non en meurtrier ; ne frappez pas dans l'ombre, mais au jour;

Quand vous avez sciemment menti à la vérité, légèrement répandu des nouvelles fausses, qu'on sache à quoi s'en tenir sur la valeur et le poids de votre parole ;

Quand vous parlez au nom de la morale, de l'humanité, de la société, de la France, qu'on sache qui vous êtes; et quand vous jugez le monde, qu'il vous puisse juger.

Si, comme vous le prétendez, vous exercez un sacerdoce, ne vous cachez pas. Le prêtre ne se rend invisible que dans le confessionnal où il écoute ; il se montre à tous les yeux dans la chaire où il parle.

Honorez-vous du titre d'écrivain, d'orateur, de professeur, mais non de celui de journaliste : car ce titre-là ne saurait honorer personne, car le journalisme n'est ni une profession ni un métier, mais une prostitution de l'esprit qui l'énervé, qui pervertit le jugement le plus droit, déprave le goût le plus sain, corrompt la bonne foi la plus inaltérable, avilit la conscience la plus noble, abaisse les sentiments les plus élevés.

Nul, ne fût-ce qu'une seule fois en toute sa vie, n'a touché au journalisme sans une souillure, un regret ou un remords.

Le journalisme rend l'injustice si facile, l'ignorance si

présomptueuse, l'envie si redoutable, la vengeance si prompte, qu'il faut être bien impassible, bien éclairé, bien modeste, bien généreux, pour résister au premier mouvement de son esprit, à l'emportement d'une idée, d'un mot, d'un trait, pour faire à un scrupule le sacrifice d'une phrase ardente qui n'a pas eu, qui n'aura pas le temps de refroidir !

L'écrivain qui signe ce qu'il a écrit avec préoccupation relit avec réflexion ce qu'il a signé ; il trouve en lui-même un juge ; le journaliste n'en a pas et n'en a point à craindre. Hommes illustres, hommes d!Etat que nous connaissons, et qui par accident avez emprunté au journalisme son masque empoisonné qui donne le délire, l'avez- vous fait lorsque vous aviez une grande pensée à exprimer, une vérité courageuse à faire entendre, un avertissement utile à donner? Non : d'une grande pensée vous faisiez un livre; d'une vérité courageuse, une brochure; d'un avertissement utile, un discours. Jamais vous n'avez recouru au journalisme que dans un intérêt de personne ou dans un moment de passion, que pour perdre un rival, trahir un allié, vanter un ami, ou vous louer vous-mêmes à votre gré ; que pour appuyer ou déjouer une combinaison qui favorisait ou contrariait vos desseins. 11 est rare, en effet, qu'on soit désintéressé lorsqu'on n'avoue pas ce qu'on a écrit ; et quand on dissimule son nom, le plus souvent ce n'est pas par un motif dont la conscience ait h se louer.

Le mal que fait le journalisme, dites-vous, est amplement compensé par le bien qu'il fait. Alors il faut reconnaître que le journalisme est modeste, car il montre ouvertement lé mal et cache soigneusement le bien.

Le bien, je le cherche avec bonne foi et ne l'aperçois pas ; le mal, je le vois partout.

Sans doute parfois le journalisme prévient un passe-droit, rend un abus plus timide, fait prévaloir un principe utile, proclame une vérité salutaire; mais aussi que de titres il déclare légitimes et qui ne le sont pas! que de passions mauvaises il fait fermenter ! que de préjugés il flatte servilement 1 que de vérités il méconnaît ouvertement 1 que d'erreurs il propage 1 que de faux jugements il rend ! que de désordre il jette dans les esprits ! que d'opinions consciencieuses il a égarées en leur montrant un but où elles ne pouvaient atteindre, et leur cachant un abtme où elles devaient s'engloutir !

Citez une liberté qu'il n'ait pas mise en péril en la poussant à l'excès;

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