‹ Les droits de la pensée; questions de presse: 1830-1864Chapitre 52 sur 156 · SI · texte numérisé non relu

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Citez un principe d'autorité dont il ait professé le respect en donnant l'exemple de la soumission ;

Citez une forme de gouvernement qu'il n'ait pas décriée avec injustice ou vantée avec exagération ;

Citez une gloire qu'il n'ait pas laissé flétrir par l'esprit de parti ;

Citez une vérité qu'il n'ait pas alternativement proclamée et démentie, selon le besoin de sa cause ;

Citez une grande œuvre qu'il ait faite et qui ne soit pas une révolution ;

Citez un homme qu'il ait produit et qui ait apporté au pouvoir l'esprit de réforme qui l'avait fait éminent dans Topposition ;

Citez une critique sans personnalités, qui ne soit jamais inspirée que par r amour de l'art et de la science, et le désir exclusif de les voir se perfectionner et s'ennoblir;

Citez un journal, un seul journal, où la publicité soit indépendante et impartiale, sans restriction et sans alliage impur; où la polémique ait pour fin le triomphe des principes avant celui des personnes.

Si ce journal existe, entre tant de journaux, nommez-le!

J'en sais d'autres où des hommes sans énergie poussent à l'anarchie pour se donner les dehors trompeurs du courage, les jouissances faciles de la popularité ;

J'en sais d'autres où des hommes sans moralité soupçonnent et accusent tous les dépositaires du pouvoir de ce qu'fc leur place ils feraient sans scrupule, et qui jettent sur les épaules de leur ambition, pour en cacher l'indigence, le manteau d'un rigorisme emprunté ;

J'en sais d'autres où des hommes sans idées ont la candeur de se croire doués du génie des réformes, où des hommes sans conscience prétendent qu'ils ont des convictions ;

J'en sais d'autres où le pouvoir n'avait pas de censeurs plus rigides que les agents dont le journal payait les articles virulents, et la police les rapports fidèles...

Ne dites pas que je flétris à plaisir le journalisme, car je n'ai pas répété l'accusation la plus grave qu'il se prodigue si souvent à lui-même, celle de vénalité.

Le gouvernement est attaqué systématiquement par deux cents journaux, défendu conditionneUement par dix au plus ; cet avantage du nombre ne suffit pas aux premiers sur les seconds, il leur faut encore le monopole de la vertu, du désintéressement et de l'indépendance ; à les en croire, leurs adversaires seraient tous corrompus, subventionnés et

servi les. Chaque jour, ces deux cents journaux répètent cela des dix autres ; voilà donc quels sont les auxiliaires du gouvernement, une poignée d'hommes suspects à l'opinion publique contre une multitude d'individus se décernant entre eux à pleines mains la popularité. Cette poignée d'hommes, de quelque courage, de quelque talent qu'on les suppose doués, ne sauraient suffire à une aussi rude tâche que celle de réparer le mal fait sans relâche par leurs antagonistes. Trop d'avantages sont du côté de ces derniers. Ceux-ci descendent la pente, ceux-là la remontent.

Ne dites donc plus que le journalisme guérît les blessures qu'il fait. Les coups que vous portez et les plaies qu'ils laissent sont trop nombreux pour que quelques mains suffisent à les parer, suffisent à les panser. Le croire serait le fait d'un orgueil coupable, d'une présomption funeste. Cette illusion perfidement entretenue a déjà beaucoup trop duré. Il serait temps qu'elle se dissipât, si nous ne voulons tous un jour disparaître sous les ruines que nous faisons. Assez de décombres cependant sont autour de nous qui nous avertissent du danser.

Le journalisme est-il ce qu'il doit être? Ne peut-il devenir meilleur? Peut-il être pire? — Pire, cela est impossible. Meilleur, je le crois. Ce qui est certain, c'est qu'il n'existera jamais dans des conditions plus mauvaises, dans des temps où le lien de l'autorité soit plus relâché, où il y ait à la fois plus de demi-savants qui ne doutent de rien et d'ignorants

Î[ui croient tout, où enfin la définition de la presse soit plus àusSe et la répression de ses délits plus incomplète.

Le journalisme français repose sur un système de garanties défectueux; d'un droit individuel, ce système a fait une raison commerciale. 11 a grossi l'obstacle qu'il voulait diminuer ; il a réuni ce qu'il devait disperser; il s'est écarté de la lettre et de l'esprit de noire pacte fondamental, qu'il devait religieusement respecter. 11 a fait du gouvernement un facteur au journalisme ! La défiance d'une police ombrageuse et maladroite a créé la centralisation de l'injure et de la diffamation, la toute-puissance du journalisme. Tandis

3ue, par une inconséquence puérile, la loi interdisait à plus e vingt personnes de se réunir, l'administration des postes, moyennant une faible taxe, distribuait journellement dans trente mille communes cent mille feuilles attaquant plus ou moins véhémentement le gouvernement dans son principe et dans ses actes !

L'impôt du timbre n'est pas mieux conçu. Variable selon le format des journaux, il a pour effet de favoriser les petits

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et d'écraser les grands. C'est le contraire qu'eussent fait des hommes compétents et vraiment éclairés. Plus un journal est petit, plus il laisse de prise à l'esprit de parti , plus il est difficile qu'il soit impartial. Plus il est grand, plus il est difficile, au contraire, qu'il soit partial, voulût-il l'être. C'est là un fait attentivement observé et dont Pexactitude a été vérifiée par l'expérience. L'impartialité veut de l'espace, et l'espace lui manque dans les journaux. Faute d'espace, il leur faut tronquer toutes les discussions législatives, tous les débats judiciaires, abréger tous les documents administratifs, retrancher les exposés des motifs des projets de loi, passer sous silence les travaux et les rapports des commissions, tout ce qui est enfin du domaine Je la publicité, tout ce qui serait profitable à l'instruction politique du pays, tout ce qui aurait pour résultat de donner de la maturité aux esprits, de jeter de la clarté sur les intérêts généraux, qui sont loin d'être toujours bien compris. Sous ce rapport, il n'est pas douteux que la suppression de l'impôt du timbre n'améliorât politiquement le journalisme.

Sous l'empire de la législation actuelle, les journaux français sont donc matériellement impossibles à bien faire. Dans des limites de format trop étroites on ne peut rien approfondir; on est contraint d'effleurer les questions les plus graves; il n'y a pas de place pour traiter les matières économiques; les intérêts s'excluent au lieu de se rapprocher; les personnalités abondent et les raisons manquent. La publicité des annonces, si profitable au commerce, est trop chère pour que celui qui se contente de gagner peu en supporte les frais : aussi est-elle seulement accessible à l'empirisme et à la librairie, qui vendent un prix exorbitant ce qui n'a en réalité qu'une valeur minime. 11 s'ensuit que ce qui devrait être le

f>rincipal est l'accessoire. De là cette tyrannie exercée par es abonnés sur les rédacteurs. Aussi, le jour où l'abolition du timbre permettrait d'agrandir le format des journaux et de réduire considérablement le prix des annonces, serait-il pour les rédacteurs un jour d'émancipation. Plus indépendants de leurs abonnés, les journaux seraient alors moins injustes et moins violents. Cela n'est pas douteux.

En définitive, le journalisme français est ce que l'ont fait des lois fiscales mal conçues. Ses excès sont moins sa faute que celle de notre législation, qui est à la fois faible et vexatoire comme tout ce qui est arbitraire. Il existe une erreur grave et commune, c'est celle de croire que les lois fiscales ne sont pas essentiellement politiques, et qu'il n'y a de politiques que celles désignées sans motif par ce nom. C'est à

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une erreur de cette nature que la liberté de la presse est redevable de la perte de son véritable caractère de droit individuel, et le journalisme de sa puissance.

Deux choses abondent dans nos journaux : la polémique conjecturale et l'esprit de personnalité dirigé par l'esprit de parti. Deux choses y manquent : la publicité fidèle et la science politique inspirée par l'intérêt général.

La périodicité quotidienne exclut forcément tout examen approfondi et impartial, toute investigation laborieuse et consciencieuse. Tant qu'elle ne se bornera pas strictement à la publicité des faits consommés, c'est-à-dire à la reproduction fidèle des actes de l'autorité, des débats législatifs et judiciaires, des faits administratifs, des nouvelles diverses préalablement soumises à un mode d'information et de contrôle régulièrement établi, — pour un abus que parfois elle attaquera avec équité et mesure, elle ne fera que semer à pleines mains l'erreur, recueillir toutes les fausses doctrines, entretenir nos rancunes personnelles et nos dissensions politiques, étioler notre raison, abâtardir notre esprit, pervertir notre jugement, nous rendre enfin plus superficiels, plus injustes, plus passionnés que nous ne naissons en France.

L'une de mes plus profondes convictions est que la périodicité quotidienne porte une grave atteinte h la civilisation, et s'oppose plus qu'on ne croit aux progrès durables de l'esprit humain lorsqu'elle confond à tort la publicité avec la polémique , lorsqu'elle critique ou loue tout sans examiner rien, juge sans compétence, décide sans conscience, torture sans pitié.

On ne dira jamais du journalisme autant de mal qu'il en fait, et il lui est impossible de n'en point faire. Un journal quotidien, quelque supériorité qu'on suppose à l'homme qui le dirige, quelque puissantes et exercées que soient tes mains qui exécutent sous ses inspirations, a d'impérieuses nécessités de temps et de grossiers appétits qu'il lui faut satisfaire, et qui sont exclusifs de l'unité, de la méthode, de la science et de la conscience.

Aussi les journaux n'abordent-ils jamais que très-superficiellement les généralités et ne réussissent-ils que dans les personnalités. S'il lui avait fallu examiner et savoir pour exister, le journalisme quotidien serait à naître.

La publicité est une garantie constitutionnelle qu'on ne saurait trop étendre et trop respecter, mais la polémique est une transformation de la tyrannie qu'on ne saurait trop étroitement restreindre et trop sévèrement réprimer; c'est l'absolutisme moderne tomné des mains d un seul dans Ici

mains de plusieurs, avec toute son intolérance et moins sa majesté.

Or l'absolutisme ne peut se maintenir au sein d'un gouvernement représentatif sans de graves perturbations, sans accidente fréquents et sans le risque permanent d'en briser les rouages, déjà trop fragiles et trop compliqués 1 Aux difficultés que rencontrent le développement de nos institutions, le progrès de nos mœurs; au peu de fruit qu'ont porté dans notre pays vingt-cinq années de paix et toutes nos tentatives de réformes dynastiques et politiques, comment ne voit-on pas qu'il existe une force sociale mal réglée qui met le désordre et l'instabilité partout, dans les esprits comme dans les choses? Comment ne voit-on pas qu'il est en France deux rois : — un roi constitutionnel « <jw règne *, et un souverain absolu « qui gouverne », alternativement le premier courtisé comme un despote et le second maudit comme un tyran? Comment ne voit-on pas qu'entre ces deux royautés aux prises, la lutte peut être longue, mais que l'issue n'en saurait être douteuse? Comment ne voit-on pas cela? Comment ne voit-on pas que la publicité est un mode de gouvernement tout nouveau, qui veutpour être réglédes moyens d'exécution nouveaux et de nouveaux contre-poids pour être équilibré?

Vainement des hommes énergiques tenteront de s'opposer à l'entraînement général; vainement ils s'efforceront d'y résister eux-mêmes ; vainement ils se préoccuperont de réformes politiques ou administratives : tous les efforts qu'ils feront seront stériles, toutes les lois qu'ils concevront seront impuissantes, tant que les bases sur lesquelles le journalisme existe en France n'auront point été changées, tantque la liberté delà presse n'aura pas été ramenée à sa véritable acception constitutionnelle.

Hommes d'Etat, qui nous gouvernez et cherchez la raison de la perturbation morale qui vous désespère, avant tout, sachez donc en vertu de quelles lois existe et s'exerce cette puissance absolue, empire sans frontières, qui a pour milice toutes les passions de la multitude, qui mène les peuples et dépose les rois !

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