DE LA CENSURE PUBLIQUE
22 mars 1849.
L'impuissance de la répression légale est démontrée par un demi-siècle d'épreuves, toutes vaines et dangereuses ; . on ne risque donc rien à essayer du gouvernement au moyen de l'opinion publique. Aux Etats-Unis, ce frein est toutpuissant; pourquoi donc serait-il moins puissant en France? Aux Etats-Unis, l'opinion publique est au gouvernement ce que le vent est à la navigation à voile. Aux Etats-Unis, l'opinion publique est la voile qui sert à faire avancer le vaisseau de l'Etat. Aux Etats-Unis, président de la République, sénateurs, représentants, ministres, magistrats, jurés ont toujours l'œil fixé sur le côté d'où vient le vent, afin de ne jamais faire une fausse manœuvre qui exposerait le navire à sombrer ou à échouer. Aux Etats-Unis, tout ce qui serait de nature à soulever une question de liberté, quelle qu'elle soit, est évité avec autant de soin qu'en France, au contraire, on met d'empressemeht à la susciter.
Citons un exemple :
On se souvient des tableaux vivants dont, h Paris, la censure dramatique avait autorisé l'exhibition au théâtre de la Porte-Saint-Martin et au théâtre des Variétés. Les entrepreneurs de ces groupes animés n'avaient pas douté qu'ils ne fissent une rapide fortune aux Etats-Unis, où il n'existe aucune censure gouvernementale. Mais ils avaient compté sans la censure publique. Arrivés à New-York, l'opinion se souleva avec une si violente indignation contre ce spectacle de femmes n'ayant d'autre vêtement qu'un simple maillot, que le gouvernement délibéra sur la question de savoir s'il ne devait pas intervenir pour défendre un spectacle contre lequel s'élevaient tant de clameurs. Après examen de la question, considérant que cette défense pourrait être considérée comme une atteinte au principe de la liberté et créer ainsi pour l'avenir un précédent dont on serait tenté d'abuser, le gouvernement décida qu'il continuerait de s'abstenir. Qu'arriva-t-il? il arriva qu'aussitôt l'opinion publique exerça souverainement la censure dont le gouvernement, avec une raison profonde, lui avait abandonné la responsa-
bilité. Le vide le plus absolu se fit, à New-York, autour de ces groupes qui, à Paris, avaient attiré la foule, et la colonie plastique dut quitter la ville.
Qu'on ne dise pas qu'il ne faut pas comparer la France aux Etats-Unis, qu'on ne dise plus que les Américains com-
1>rennent et pratiquent la liberté mieux que nous ne savons a comprendre et la pratiquer. Ce qui a eu lieu au théâtre des Variétés, pour la quatrième représentation de la Goutte de lait <, est là pour attester le contraire et vient à l'appui des représentations de Robert Macaire et de l'Auberge des * Adrets, contre lesquelles le bon goût du public s'est soulevé dès qu'il n'a plus été altéré par l'influence pernicieuse de la censure et par l'attrait irrésistible du fruit défendu.
Laissez, laissez à la liberté le temps de grandir, et elle n'aura plus besoin ni de langes, ni de lisières, ni de bourrelet. En France, la liberté n'a pas cessé d'être un enfant, et vous vous étonnez qu'elle brise ses jouets et qu'elle souille ses couches ! Aux Etats-Unis et en Angleterre, si la liberté est féconde, c'est que le pouvoir a su attendre, sans impatience et sans crainte, qu'elle fût nubile.