CHAPITRE VII
Parcourant donc l'histoire de l'hérédité de la couronne de Hongrie depuis plus de huit siècles et demi, nous voyons, qu'à l'exception de deux rois, Mathias Corvinus et Jean Zapolya, tous ont basé leurs prétentions à la couronne sur le droit de descendance d'Arpad, que j'appellerai le sang fondamental.
Nous voyons que les Hongrois ont constamment exigé de leurs rois cette descendance d'Arpad ; que cette exigence est fondée sur les articles 1, 4 et 5 du contrat fondamental ou d'investiture de l'autorité
(1) Corpus juris hungariœ : 1° Quod prseslet ab antiquo deductam haereditariam regiam successiô.
(2) Id.
suprême en faveur d'Arpad et de son sang (1), articles confirmés parle suffrage universel sous André I er , principalement l'article 1 er , qui dit expressément que le due ou chef de la nation devra toujours être élu de la famille d'Arpad.
On peut enfin se convainére que cet antique droit relatif à l'hérédité de la couronne est toujours en vigueur, malgré la sanction pragmatique, et qu'il est même reconnu par la dynastie des Habsbourg-Lorrains, puisqu'il est constamment rappelé en ces termes : avec approbation, « quod prœstet ab antiquo deductam hœreditariam regiamsuccessio(2). »
Disons aussi que pas un droit public hongrois n'a osé jusqu'ici méconnaître ou mettre en doute ce droit.
Mais si la descendance féminine d'Arpad est déjà un titre, disons mieux, un droit au trône hongrois, comment prétendre que les descendants directs et masculins peuvent être exclus?
Est-ce qu'il existe une seule loi nationale qui les ait bannis du trône? „
Est-ce peut-être que le temps aurait prescrit leurs droits?
En un mot, qu'est-ce qui appartient à ces descendants masculins et directs d'Arpad, et à quoi peuventils prétendre légalement en Hongrie?
(1) Comme par l'article 3, les chefs de tribus ne pouvaient jamais être exclus des conseils du monarque et du gouvernement de* la nation. Article fondamental de la constitution des Magnats.
(2) Corpus Iuris Hungariae.
Non, certes, aucune loi n'a frappé de proscription les descendants masculins du vénéré Arpad, et nous avons honte nous-même d'avoir posé cette question*
Disons aussi que les droits royaux ne se prescrivent jamais, quand ils sont la base de la constitution, c'est-à-dire des droits de la nation.
Les raisons pour lesquelles ces fils d'Arpad n'ont pas fait valoir leurs droits, s'expliquent suffisamment par la position exceptionnelle dans laquelle ils se sont trouvés placés par la violence des événements qui les ont privés de la couronne, et par l'isolement et la compression dont ils ont été victimes*
Redisons-le : en peu d'années, André, fils d'EtienneV, Thomassine Morosini, l'intrépide veuve d'Etienne le Posthume, Félix ei Marc, ses petits-fils, Ladisbs IV, André III, meurent frappés par le fer ou victimes du poison. Les plus énergiques patriotes ont éprouvé le même sort; Rome et Naples ont soudoyé les meurtriers ; la révolte, suscitée par l'argent de l'étranger, laisse de jeunes enfants, placés sous la protection meurtrière <Je la maison d'Anjou, dans l'impuissance de se produire.
Charles est tout à la fois leur tuteur et leur geôKer y . pendant que son fils Charobert s'assure la possession de leur couronne ; une seule femme dévouée, Elisabeth, la sœur de Félix et de Marc, la fille d'André, eût pu faire entendre sa voix en faveur de ses neveux ; elle est enlevée et enfermée jusqu'à la mort dans un cloître qui garde sa tombe.
Pendant ce temps, la patrie se débat dans les angoisses de l'anarchie.
Comment plus tard les fils d'Arpad auraient-ils pu en appeler à la nation, alors qu'ils étaient sans appui, et que la patrie, sans cesse occupée, ainsi que je Fai dit, à repousser les hordes turques, avait compris la nécessité d'agrandir ses forces par le protectorat d'une puissance étrangère? L'abnégation des descendants masculins d'Arpad fut une noble vertu patriotique.
Pendant qu'ils souffraient toutes les douleurs de l'isolement, des souverains étrangers se disputaient les splendeurs de la couronne de saint Etienne. Oh! n'en doutons pas, si, à l'époque des grandes assemblées, l'un des fils de Félix fût sorti de sa retraite et en eût appelé à la nation, la nation ne serait pas restée sourde à sa voix, car la Hongrie n'a jamais oublié qu'elle est redevable à Arpad et à ceux de son sang de l'institution de la patrie, de sa religion, de ses lois, de ses mœurs et de ce qu'elle a eu d'indépendance. Plus la patrie a souffert pour son indépendance, plus elle exit fait acte de justice en se conformant, dans une élection royale, au pacte fondamental et aux prescriptions légales d'après les- . quelles la préférence est due aux plus proches descendants d'Arpad (1). Selon l'esprit de ces lois, les
(1) Il coq vient de rappeler que Sigismond ne put faire accepter sa dynastie, parce que les Anjou et les Jagellons étaient plus proches issus d'Arpad; nous lisons dans la chronique de Turoczy que les partisans de la Maison d'Anjou appelèrent ces princes à régner sur eux, parce qu'ils restaient ainsi davantage dans l'esprit de la loi fondamentale.
descendants directs masculins d'Arpad auraient toujours eu et ont toujours le premier droit sur le trône hongrois, d'autant plus que ces droits ne peuvent se prescrire (1), les élections des rois hongrois demeurant fondées sur le droit de descendance d'Arpad; ainsi, parmi les Jagellons, Vladislasl" faisait valoir ce droit après un demi-siècle, et Vladislas II après un siècle et demi.
Dans ces diverses circonstances, la nation ignora donc l'existence des descendants directs et masculins d'Arpad, quand elle reconnut les droits des descendants en ligne féminine ; elle crut cette dynastie éteinte jusqu'à l'époque où parut, dans le siècle passé, une brochure qui révélait l'existence de la lignée masculine d'Arpad vivant en Dauphiné (France) sous le nom de Crouy-Chanel.
L'ineffaçable vénération qui n'avait pas cessé d'exister dans le cœur de la nation pour la dynastie d'Arpad, éclata par l'émotion que causa la brochure de Koppi, toutincomplètesque fussent ses recherches.
Depuis lors, le pays a eu à exprimer ses sentiments, et un premier témoignage de souvenirs a été
(1) Cette appréciation ne peut être contestée principalement en Hongrie, car nous lisons (Corpus Juris) : Triparti tu m Juris Consuetud. prol., p. 1, tit. 79; que le droit possessionnal des prisonniers à l'étranger et des exilés, les descendants de ces prisonniers restant forcément à l'étranger, ne pouvait jamais prescrire.
Nous trouvons enfin dans le même ouvrage, l re partie, tit. 48, p. 5, ces mots sacramentels dans les successions et partages entre consanguins et condivisionales : PRESCRïPTio NUMQUAM ADMIT- TITUR.
donné à cette illustre famille, disons mieux, à cette jamilie vraiment nationale.
En 1844, M, le comte Henri de Crouy-Chanel, frère puîné du chef d'armes actuel de la famille, le prince Auguste, saisit la Diète de Hongrie d'une demande de reconnaissance de ses droits à l'indigémt,ensa qualité de descendant des anciens rois de Hongrie.
Cette demande, portée d'abord aux divers comitais, et plus tard déférée aux députés, fut accueillie par eux, dans la séance du 27 octobre 1844, et ils décidèrent à V unanimité moins deux voix, que l'indigénat devait être accordé à M. de Crouy-Chanel ; le comitat de Comorn avait même pris sa décision en ces termes : « Non-seulement il faut accorder Fin- » digénat, mais encore le droit d'avoir voix à la » Diète et place parmi les nobles magnats hongrois, » si ses titres prouvent authentiquement sa royale » origine; » cette royale origine ne fut point attaquée dans la séance du 27 octobre 1844, lorsque la Chambre des Députés se prononça à (unanimité moins deux voix. v
Les comitats et la Diète rendirent ainsi, par ces décisions, à la famille sa nationalité et affirmèrent la reconnaissance de sa descendance.
C'est qu'aujourd'hui cette descendance est établie par des pièces probantes incontestables (1) etappuyée
ii) Voir, pour le» pièces probantes, l'ouvrage intitulé : Les Fil$ d'Ârpad, par GERMAIN SARRUT.
de la reconnaissance de plusieurs souverains, qui donnent au chef d'armes de la famille le titre de prince de Hongrie (1), ou autorisent des membres de la famille à porter des distinctions honorifiques en conséquence de leur origine. Elle est en outre proclamée par une cour souveraine (2), qui consacre leurs droits à graver sur leur écusson les armes de Hongrie, et par la vénérable commission des langues françaises de Tordre de Malte, qui accorde aux membres de la famille, qui en ont adressé la demande à S. Exe. le lieutenant du ministère et du Sacré Conseil, les bulles nécessaires à l'effet de porter la croix de dévotion de l'ordre, selon leur droit héréditaire comme descendants d'André H (5); et enfin par l'empereur François-Joseph lui-même (4) qui,
(1) Diverses Bulles du pape, on ordonnances et décrets de Napoléon 1 er et de Louis XVI H, cités in extenso dans les Fils d'Arpad.
(2) Voir même ouvrage, Arrêts de la Cour de Paris et de la Cour de Cassation. C'est de ces arrêts, favorables dans leur esprit et dans leurs termes à la famille de Crouy-Chanel, et défavorables à leurs adversaires, que la malveillance, l'ignorance et la calomnie s'emparent, par une étrange confusion, pour les déclarer bâtards, tandis qu'au contraire le définitif des divers arrêts est que LES ARMES DE HONGRIE SONT LAISSÉES A LA FAMILLE DE CROUY-CHANEL QUI EN ÉTABLIT PAR ELLE LA PROPRIÉTÉ PATRIMOlNIALE ET HÉRÉDITAIRE; LESQUELLES ARMES SONT D'ARGENT ET DE GUEULES DE HUIT PIÈCES ; tandis que les adversaires ne purent établir leurs droits qu'à leurs armes paternelles et patrimoniales D'ARGENT A TROIS FASCES DE GUEULES FORMANT SEPT PIÈCES, et qui ne sont point de Hongrie.
(3) Voir même ouvrage : Pièces justificatives.
(4) Voir même ouvrage et les archives du 9 e régiment de lanciers impérial et royal, n° 479.
— îtt — en autorisant deux membres de la famille à porter les insignes de Tordre de Malte, s'exprime en ces termes : « Selo* le» pkébogâtite eémémxaimeI »
Si donc nn jour la nation, rendue à son indépendance et à sa liberté, est appelée à pourvoir à la vacance du trône, qui donc aura droit à la première candidature, si ce ne sont les descendants en ligne directe et masculine de saint Etienne, LES FILS D'ARPAD?
« Ut, si quis de posteris docis Almi; » et aliarnm personarom principaliam » jaramentum statata îpsorom infriih- » gère Yolnerit, anathemati sabjaceat » inperpctanm. m
A^oxmus, Cap. VL
MASSACRES D'ÉPERIES m
Nous savons peu ou mal en France ce que furent ces orgies de sang; il est bon d'en rendre le souvenir vivant. Nous en emprunterons le récit à un écrivain que son courage et son talent placent au premier rang des historiens de notre époque. Nous voudrions que son livre Y Histoire secrète du gouvernement autrichien, fût dans les mains de tous les patriotes ; il faut lire en son entier Fouvrage de M. Alfred Micbiels pour comprendre sa vertueuse indignation. Je me borne à lui emprunter le chapitre relatif aux massacres d'Eperies :
« L'heure de la vengeance était arrivée pour l'ordre de Saint-Ignace. Il en confia l'exécution à un de ces drôles sans pitié qui déshonorent la race humaine, le napolitain Antoine Caraffa. C'était un ancien chevalier de Malte, que son cousin et homo-
(1) Voir page 128.
nyme, le cardinal Caraffa, nonce apostolique en Autriche, avait placé comme chambellan près de Léopold, clans Tannée 1665, Il avait donc les plus intimes relations avec l'Eglise. Forcé de prendre part à la guerre, il y montra peu de mérite, car en 1685, malgré toutes les occasions de se distinguer qu'offraient ces temps orageux, il était encore simple colonel. Mais aussitôt que les Jésuites l'eurent enrôlé parmi leurs agents, il fit un chemin rapide. En 1686, on le nomma commandant de la Hongrie supérieure, général, commissaire des guerres, conseiller aulique, conseiller militaire de la cour. Les faveurs et les distinctions pleuvaient sur cet homme médiocre, sinon incapable. 11 récompensa ses protecteurs par la haine qu'il témoignait contre les Magyars. Il s'appelait emphatiquement le Fléau de Dieu, l' Attila des Hongrois. Sa bassesse donnait à la cour impériale les conseils les plus atroces. Comme on allait réunir dans la ville de Presbourg une diète de magnats, pour leur extorquer par la force et la ruse les derniers privilèges de la nation, il proposa un système de terreur, où les confiscations, la torture et les supplices dompteraient tout d'abord les courages, préviendraient les résistances. Non moins avide que féroce, il voulait s'enrichir aux dépens des opprimés. « Si je croyais avoir dans tout mon corps, disait-il, une seule goutte de sang favorable aux Hongrois, je me ferais ouvrir les quatre veines. Que Ton m'emploie donc à les soumettre ; je me moque de leurs immunités, de leurs lois, de leurs formes judiciaires et de leur constitution. » Un pareil homme était bien
choisi pour exécuter cette parole de l'empereur : Faciarn Hungariam captwam, poetea mendicam, deindè catholicam (je rendrai laHongrie esclave, puis mendiante, puis catholique). On lui donna comme auxiliaires dans cette œuvre infâme deux jésuites, l'adroit Peritzhof, célèbre par sa haine contre les protestants, et son frère en Dieu KeUio, moins hypocrite, mais plus féroce.
» Un tribunal, composé de valets impériaux, d'officiers ignorants, d'un auditeur militaire que distinguait une violence perpétuelle, et d'apostats huguenots, fut constitué à Éperies, ville forte des montagnes, dévouée au libre examen, qui avait été longtemps la place d'armesprincipale deTékéli, s'était vaillamment défendue contre les bandes impériales, et n'avait enfin ouvert ses portes qu'après avoir obtenu un décret d'amnistie et la liberté de conscience. Le motif allégué pour réunir cette troupe sanguinaire, ce fut l'éternel prétexte de la maison d'Autriche : un complot inventé par elle-même. On accusa les protestants, la haute noblesse, d'entretenir deg intelligences avec Tékéli, avec sa femme, l'intrépide Hélène, qui, non loin d'Eperies, canonnait les régiments orthodoxes. Le temps n'était plus où elle suivait à cheval son mari dans toutes ses expéditions et jusqu'au milieu des batailles !
» Pour soutenir sa mensongère accusation, le favori des jésuites employa des instruments aussi vils que lui-même. Deux prostituées du camp autrichien prétendirent avoir servi d'émissaires aux conspirateurs, avoir fait correspondre la châtelaine de Munkacz, les
nobles et les protestants hongrois à l'aide des messages qu'elles portaient. Quoiqu'elles ne montrassent aucune lettre, ne donnassent aucune preuve, on regarda leur témoignage comme suffisant. Une de ces créatures se distingua surtout par son effronterie, par son acharnement contre les Hongrois ; digne auxiliaire dti général d'antichambre, elle le soutenait de ses impostures et secondait sans relâche ses ignobles desseins, l/histoire lui a dressé un poteau infamant où on lit son nom : Élisa Ujhely .
» Aussitôt que la machine meurtrière fut organisée, on s'occupa de remplir les prisons. Des hulans parcoururent les provinces pour arrêter les personnes que leur désignait Antoine Caraffa : on les enlevait dans les rues, dans les maisons, à l'église, à la chasse, partout où on les trouvait. On ne surprit pas un seul indigène qui fût armé ou en état de défense, preuve surérogatoire de leurs pacifiques intentions. Ils furent entassés dans les cachots d'Éperies, de Debreczdn et d'autres villes. Sur la grande place de la première, le général fit dresser un échafaud devant les croisées mêmes de l'hôtel qu'il habitait. Par une sorte de funèbre luxe, il avait habillé de vert trente bourreaux, qui allaient ponctuellement et régulièrement exécuter ses victimes.
» Les prévenus paraissaient devant le tribunal plutôt pour la forme que pour subir un examen sérieux. Élisa Ujhely servait d'accusatrice et de témoin. Ladislas Szentivanyi, un de ces laquais officieux qui épousent les haines, travaillent aux forfaits des hommes puissants, et un misérable de même nature,
Etienne Geczy, remplissaient des fonctions analogues; quoique au nombre des juges, ils dénonçaient les accusés, dont ils réglaient ensuite le sort. Aucune loi magyare n'était observée. A peine laissait-on aux proscrits le loisir de se défendre. Les Hongrois, qui demandaient à se justifier, recevaient du jésuite eu uniforme cette réponse abominable : a On vous fera votre procès après l'exécution (1) . »
» Le 20 février 1687, la pieuse boucherie commença. Tout indigène qui refusait d'avouer un crime chimérique était aussitôt mis à la question. Les tortures les plus raffinées ne semblaient pas trop cruelles pour vaincre leur résistance et lasser leur courage. Les témoins oculaires nous ont transmis d'affreux détails que nous ne pouvons laisser dans l'ombre. L'horreur et le dégoût inspirent mieux que toutes les réflexions la haine de l'intolérance et de la tyrannie. On connaît le beau passage de Tacite : « Prima est historiée lex ne quid falsi dicere qudeat; deinde, ne quid veri non audeat. — Que l'historien n'ose rien dire de faux, c'est son premier devoir; le second, c'est d'oser dire toute la vérité. » Ayons donc le courage d'assister sans faiblir aux tourments des patriotes et des réformés hongrois.
» Les plus nobles personnages, les hommes
(1) Vehse, t. V, p. 272. — Histoire des révolutions de Hongrie, t. I er , p. 385.— D'après le manifeste publié par Tékéli en 1688, celte réponse atroce et dérisoire fut faite à plus de deux cents per-" sonnes.
les plus recommandables, de vaillants capitaines qui avaient fait la guerre de l'indépendance, étaient amenés sur l'estrade, ensemble ou séparément, avec les victimes d'une classe inférieure. On en tirait, allongeait quelques-uns sur des écbeDes faites exprès pour disloquer les membres; à d'autres on serrait la tête avec des cordes ou des cercles de métal, jusqu'à ce que leurs yeux sortissent de leurs orbites (1). On les suspendait par les mains à des potences et on leur attachait aux pieds des poids énormes. Les bourreaux, cependant, leur brûlaient les aisselles avec des cierges, secouaient sur les infortunés des torches de poix et de résines, qui les arrosaient d'une pluie de feu. On les torturait avec des tenailles ardentes, on leur introduisait sous les ongles des pieds et des mains des lames de fer rougies, des clous chauffés à blanc. Plusieurs à moitié rôtis, à moitié lacérés, expiraient pendant la question. Le délégué de Léopold avait promis six cents florins à quiconque inventerait un nouveau supplice. Une de ces tortures, la plus atroce parmi toutes celles que rapportent les historiens, fait dresser les cheveux sur la tête. Après avoir dépouillé les victimes, on leur introduisait dans l'urètre et dans le fondement de gros fils de fer rougis au feu!
» Si l'excès de la douleur faisait fléchir leur courage, s'il leur échappait la moindre parole dont on pût se servir contre eux, on procédait immédiate-
(1) Histoire des révolutions de Hongrie, t 4 1, p. 349.
ment à leur exécution définitive, malgré l'ancienne loi qui exigeait (loi d'un code barbare pourtant !) que les prévenus confirmassent leurs aveux hors des mains du bourreau. On leur tranchait d'abord le poignet droit, puis on les décapitait ou on les étendait sur la roue, on les empalait, on les écartelait, suivant le caprice des juges et de leurs sanglants auxiliaires (1).
» Les Jésuites, les hommes de Dieu, approuvaient ces horreurs, contemplaient d'un œil tranquille ce hideux carnage.
» Antoine Caraffa, lui, poussait encore plus loin la férocité. Pendant que les victimes gémissaient, imploraient sa clémence, ou hurlaient, agonisaient devant ses fenêtres dans d'intolérables douleurs, il s'égayait avec des filles perdues, sablait des vins fins, jouait aux dés, se livrait à la joie et au plaisir. 11 faut avouer que la scélératesse humaine est la plus parfaite création de la nature !
» Quelques malheureux obtenaient leur grâce, mais à prix d'argent, et l'achetaient par des sacrifices énormes.
* Plusieurs Magyars, doués d'une force et d'une volonté surhumaines, soutinrent jusqu'au bout la fureur des cannibales, sans témoigner contre euxmêmes, sans seconder les projets de leurs persécu-
(1) Vehse, Geschichte des œstreichischen Eofs, t. V. p. 270 et 271. — Hormayr, Ânemonem, t. I, p. 138 et 139. — Fessier, Geschichte der Hungern, t. IX, p. 391 et suivantes. — Historia Ecclesim evangelioœ in Hungaria, p. 43.
teurs par le moindre signe de faiblesse» Entre ces héros se distinguèrent François Berthaly et Martin Rende. On les mit à la question pour leur faire accuser deux personnages importants, Etienne Csaky et Ladislas Karolyi, hommes irréprochables, contre lesquels on n'osait point sévir en l'absence de toute preuve. Quoique les victimes pussent s'affranchir d'horribles tortures en sacrifiant d'autres personnes, elles ne voulurent point calomnier l'innocence., et des supplices qui font frémir ne tirèrent pas de leur bouche un mensonge !
» Pour que les bourreaux ne perdissent pas leurs peines, les martyrs invincibles n'étaient point relâchés gratuitement ; on leur imposaitune forte amende ou on confisquait tous leurs biens. Les amis d'un gentilhomme, Michel Roth, payèrent pour lui dix mille thalers. Il se rendit à la diète de Presbourg, montra aux députés les cicatrices de ses affreux tourments.
» Quelques individus devenaient fous pendant la torture ou après qu'on les avait reconduits en prison., David Faja, homme intègre et juge de paix à Cassovie, endura intrépidement l'effroyable épreuve; mais, rentré dans son cachot, il perdit la raison et ne tarda point à mourir. On pendit son cadavre, on le coupa en quatre morceaux, que Ton exposa sur des pieux. Indigné de ce que sa victime lui échappait, le tribunal fit saisir un maître boucher de la même ville, Samuel Lanyi, et, sans l'interroger, sans l'entendre, on lui coupa la tête. Simon Feldmeyer, qui avait combattu sous les drapeaux de Tékéli, mais
s'était plus récemment distingué au siège de Bude, dans lès troupes impériales, ayant été arrêté par les émissaires du proconsul, ne voulut point paraître devant l'abjecte cour et trompa sa fureur en se poignardant. Son corps fut traité comme celui de David Faja.
» Les supplices de quelques personnes, des nobles principalement, ont frappé davantage et laissé plus de souvenirs. Le 15 mars, quatre seigneurs eurent la main coupée, la tête tranchée; on divisa leurs cadavres afin d'en exposer les morceaux sur la voie publique. Le 22 mars, cinq nobles eurent le même sort. Le 9 mai, six gentilshommes périrent à leur tour de la mort des criminels.
» On exécutait de préférence les calvinistes; mais les seigneurs orthodoxes qui possédaient de grands biens et l'affection dn peuple n'étaient pas mieux traités* Leurs richesses devenaient la proie du fisc et des juges. Quelques malheureux se laissèrent induire par la terreur, par les promesses du général, à s'accuser eux-mêmes; ils se croyaient certains d'obtenir leur grâce ; mais, avec une ironie barbare, le proconsul ordonna de leur trancher la tête et de la déposer à leurs pieds, comme s'il la leur rendait pour tenir sa promesse qu'ils ne la perdraient point.
» Les femmes, les mères, les sœurs, les parents, les amis des prisonniers couraient à Vienne, se jetaient aux pieds de Léopold, lui demandaient, avec des larmes et des sanglots, la vie de leurs proches. L'empereur les recevait d'un air paternel, accueillait
leur prière, leur donnait des lettres de pardon. Le cœur plus léger, ils précipitaient leur retour ; mais en leur absence on avait exécuté les prévenus, ou le Napolitain, d'un air sardonique, mettait dans sa poche l'acte libérateur et faisait décapiter ceux-là mêmes que Ton croyait hors de péril. La clémence impériale semblait accroître sa fureur. On eut bientôt le secret de son étrange conduite. Fatigué des pièces qu'on lui apportait, il montra une lettre autographe de Léopold, où il était écrit : « Qu'on ne pouvait interdire aux suppliants tout recours à la pitié du souverain ; mais que les recommandations, lettres de grâce et contre-ordres n'auraient aucune valeur ; que le délégué du prince poursuivrait son but sans trêve et sans miséricorde. » Tartufe, en vérité, semble bien pâle à côté de cette auguste hypocrisie. La cour de Vienne eût trouvé le pauvre homme d'une maladresse primitive et d'une simplicité patriarcale. .
» Ainsi autorisé, le proconsul napolitain se souciait peu de l'humanité, encore moins de la justice. Là hache du bourreau frappait ses ennemis personnels, aussi bien que les adversaires de la tyrannie. Le margrave Hermann de Bade, le comte de Draskowitz, chancelier de Hongrie, deux colonels de distinction, lui étant odieux, il voulut les faire calomnier par des hommes de bien, et, pour obtenir ces faux témoignages, mit les derniers au cachot, les menaça de la torture s'ils refusaient de mentir ! Quelques-uns cédèrent, puis coururent à Vienne protester contre la violence qu'ils avaient subie, réfuter leurs propres déclarations. Inutile eifort d'une conscience indi-
gnée ! Le margrave Hermann de Bade fut envoyé à Ratisbonne dans une espèce d 'e*il honorable, malgré l'intervention et la colère du prince Louis de Bade, son cousin, habile général dévoué à l'Autriche. » Cependant les chefs de l'aristocratie magyare étaient réunis à Presbourg. Léopold voulait obtenir d'eux l'abandon de toutes les garanties nationales. Il sommait la diète d'abolir le droit d'insurrection, établi en 1222 par la bulle du roi André, attendu que résister au prince, c'était violer toutes les lois divines et humaines, et que le ciel ordonnait de lui obéir, même quand il abusait tyranniquement de son pouvoir. L'empereur exigeait en outre que la couronne élective de Hongrie fût transformée en couronne héréditaire, au profit des Habsbourg. Le carnage d'Eperies formait comme une sinistre argumentation, qui devait prévenir les répliques, terrifier les mécontents : l'horreur servait d'expédient politique. Pour frapper encore davantage les esprits, Léopold présidait l'assemblée en personne, avec son fils Joseph a ses côtés. Très-peu de seigneurs l'osèrent contredire : un seul demeura inébranlable dans son opposition . Nicolas Draskowitz , chancelier du royaume. Léopold se tournant vers lui d'un air menaçant, lui dit d'une voix irritée : « Ainsi donc, toi seul méprises mon fils au point de lui refuser la couronne? » Ces paroles tombèrent sur le député comme un coup de tonnerre. Le chagrin de voir la liberté, les garanties, le bonheur des Magyars sacrifiés par le vote de la diète, accrut son émotion, et le lendemain on le trouva mort dans son Ut. Telle
est du moins l'explication des historiens favorables à la cour. Les Jésuites obtinrent de l'assemblée leur naturalisation en Hongrie, pour y exercer les mêmes droits que les indigènes.
» C'était le 51 octobre que cette mémorable séance avait eu lieu. Les plus grands personnages s'entremirent alors pour faire cesser les hécatombes journalières d'Eperies. Le sanglant échafaud, où étaient mortes tant de victimes, fut démoli en novembre. Léopold témoigna une feinte horreur pour les cruautés de son représentant : il accueillit même avec une apparente émotion les veuves des plus illustres martyrs. Les égorgements, les supplices n'avaient pas duré moins de neuf mois! Mais l'impitoyable exécuteur ne tomba point dans la disgrâce. Le prmce lui laissa commander les forteresses de la Hongrie supérieure; bien mieux, il déshonora le collier de la Toison-d'Or en l'étalant sur cette poitrine infâme. Singulier usage des signes de distinction que de les prostituer au crime et à la bassesse !
» Le 9 décembre 1687, le fils aîné de Léopold, alors âgé de huit ans, fut couronné comme roi héréditaire de Hougrie. La maison de Habsbourg était arrivée à ses fins.
» Hélène Tékéli cependant résistait encore, dans son château de Munkacz, à toutes les forces du gouvernement impérial. Son intrépidité survivait au naufrage des siens, ne se laissait même point abattre par les revers de son mari. Ce fut seulement en 1688, après plusieurs années d'une résistance opiniâtre, qu'elle livra son fort aux Impériaux. Mais elle avait
obtenu auparavant une capitulation honorable et digne de son grand cœur (1).
» Tout semblait terminé, la cause nationale semblait perdue à jamais ; pendant treize ans, les Hongrois, vaincus, décimés, appauvris, tenus sous le joug, demeurèrent immobiles. Mais les souvenirs du passé comptent parmi les forces actives du présent. As planent sur les nations comme des esprits vengeurs ou d'affectueux conseillers, influencent l'opinion, disposent les cœurs, préparent les événements futurs. Les bonnes actions d'une race, d'un gouvernement, leur profitent longtemps encore après l'époque où elles ont été accomplies; leurs crimes pèsent sur eux pendant toute leur durée, sèment leur route de continuels embarras, déterminent souvent leur chute. Les ombres de leurs victimes les suivent partout, les maudissent sans relâche, soulèvent contre eux la terre et le ciel.
» En 1701, pendant que la guerre de la succession d'Espagne fatiguait et ruinait l'Autriche, les Magyars prirent de nouveau les armes pour la liberté, à la voix du jeune Rakoczy, que sa mère, la noble et charmante Hélène Tékéli, avait été élevé comme le futur vengeur des Hongrois. En 1704, ils parvinrent jusque sous les murs de Vienne, déchargèrent leurs mousquets sur les portes de la ville et sur les fenêtres du château, caracolant avec les peaux des
(I) Mémoires du comte Niklos, t. II, p. 183. — Franz Rakoczy H, Furst von Ungarn und Siebenburgen, par J.-E. Horn, p. 57.
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lions, des tigres et des léopards de la ménagerie impériale, qu'ils avaient tués dans le Thiergarten, et dont les dépouilles couvraient leurs montures. Deux ans après, ils fourragèrent encore autour de la capitale. Épuisée par sa lutte contre la France, l'Autriche conclut avec eux, en 1711, le traité de Zathmar, qui leur rendait la constitution politique, leurs lois civiles, leur liberté religieuse, et confirmait le droit d'insurrection, auquel tenait tant la Hongrie. Les Magyars se sont depuis lors gouvernés, administrés eux-mêmes jusqu'en 1848. Leur indomptable patriotisme leur valut cent trente-sept ans de repos et de dignité.
» Les cinq premières insurrections n'avaient pu les affranchir, mais avaient tenu le despotisme en échec; la sixième leur permit de fouler aux pieds les prétentions impériales, de rétablir leur diète, leurs tribunaux, le libre vote des impositions, et de marcher au feu sous la bannière nationale. Preuve manifeste qu'un peuple ne doit jamais abandonner ses droits, ni perdre l'espérance ! Ou il triomphe dès le début, comme les Hollandais, ou il finit par exercer de consolantes représailles, par obtenir une glorieuse victoire, comme les Hongrois. Le respect de soi-même, un courage intrépide, 1 amour de la liberté, la haine de l'injustice sont, jpour les opprimés, d'inépuisables ressources. *