UN MOT A LA GAZETTE DE VÉRONE
La Gazette de Vérone qui paraissait avoir jusqu'à ce jour pour mission absolue d'insulter la France et tout ce qui en vient, a ajouté à sa spécialité l'outrage personnel au vénérable représentant des descendants d'Arpad; eUe nous réclame le récit du procès de 1859. Revenons donc sur nos pas, car se taire serait lui donner beau jeu.
11 faut répondre à tout ou ne répondre à rien, d'autant plus que c'est le procès de 1839 qui donna lieu au détournement du dossier que nous avons si fréquemment signalé et dont j'ai longuement parlé dans les pièces justificatives de mon étude historique : les Fils d'Arpad.
Voici les faits :
A l'issue du procès de 1832, le prince de Crouy vécut quelques années en dehors du cercle de la politique; en septembre 1858, il se rendit avec M . Bourg Saint-Edme à Arenenberg (château situé sur le lac de Constance et appartenant au prince
Louis). Je l'ai dit dans la Biographie des hommes du jour : les deux visiteurs y reçurent un accueil parfait, et à leur retour à Paris, ils livraient à la publicité la lettre par laquelle le prince Louis annonçait au landaman sa détermination de quitter la Suisse, afin de ne pas mettre son gouvernement en hostilité avec celui de Louis-Philippe (1).
C'est peu après (lo juin 1839), que le journal le
(1) 11 est bon de rappeler qu'en 1840, ce fut M. Saint-Edme qui
publia, EN GRANDE PARTIE AUX FRAIS DU PRINCE DE CROUY, e compte-rendu du procès du prince Louis devant la cour des Pairs; à cette occasion, le prisonnier de Ham lui écrivit la lettre suivante :
« Ham, le 21 décembre 1840.
» Monsieur, » Je viens de recevoir le livre que vous avez publié sur le procès du 6 août. J'ai été bien touché de l'esprit bienveillant que vous avez apporté à cette rédaction, et je vous prie d'en recevoir mes renier ciments.
» Vous trouverez ci-joint une copie d'une invocation aux mânes de l'Empereur, qui m'a été inspirée par le retour de ses glorieuses dépouilles.
» Recevez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments distingués, » Napoléon -Louis Bonaparte.
» A M. B. Saint-Edme* »
Pourquoi ne pas reproduire cette invocation ? Elle n'a Cguré, que je sache, dans aucune collection, mais elle fut tirée à cette époque, outre un tirage de luxe, à cent mille exemplaires répandus dans les casernes, les écoles, les hôpitaux (a) et les faubourgs. Le prince de Crouy, après sa sortie de prison, fut l'agent le plus actif de cette . propagande.
(a) Les distributions des écrits dans les hôpitaux par l'entremise des élèves externes ou internes fut, sous le règne de Louis-Philippe, un des moyens de propagande les plus actifs.
Cqpitole, fut fondé dans les conditions que j'ai indiquées, mais M. de Crouy n'était pas là dans sa sphère* chacun le comprit et bientôt il résilia sa situation. 11 dut aller à Londres régler ses comptes avec le prince.
Dans l'intervalle une conspiration dite des poudres avait été découverte à Paris. M. de Crouy y était-il compromis? on le crut ou parut le croire ; le 27 novembre , au matin, une descente de police eut lieu
« Citadelle de Ham, le 15 décembre 1840.
» AUX MANES DE L'EMPEREUR, Sire, vous revenez dans votre capitale, et le peuple en foule salue votre retour: mais moi, du fond de mon cachot, je ne puis apercevoir qu'un rayon du soleil qui éclaire vos funérailles i
» N'en veuillez pas à votre famille de ce qu'elle n'est pas là pour vous recevoir ; votre exil et vos malheurs ont cessé avec votre vie ; mais les nôtres durent toujours!
» Vous êtes mort sur un rocher, loin de .la patrie et loin des vôtres : la main d'un fils n'a point fermé vos yeux : aujourd'hui encore, aucun parent ne conduira votre deuil !
» Montholon, lui que vous aimiez le plus parmi vos dévoués compagnons, vous a rendu les soins d'un fils; il est resté fidèle à votre pensée, à vos dernières volontés; il m'a rapporté vos dernières paroles : il est en prison avec moi (6) 1
» Un vaisseau français, conduit par un noble jeune homme, est allé réclamer vos cendres : mais c'est en vain que vous cherchiez sur le pont quelqu'un des vôtres; votre famille n'y était pas!
» En abordant au sol français, un choc électrique s'est fait sentir; vous vous êtes soulevé dans votre cercueil; vos yeux un moment se sont rouverts: le drapeau tricolore flottait sur le rivage, mais votre aigle n'y était pas!
» Le peuple se presse comme autrefois sur votre passage, il vous
{b) Il n'est pas sans importance de faire remarquer que cet honorable général est mort, sans avoir été relevé de la dégradation que lui avait infligée le jugement de la Cour des Pairs.
chez lui comme impliqué dans la conspiration des poudres (voir dans les journaux le compte rendu du procès auquel cette conspiration donna lieu). Le commissaire de police avait mandat de perquisition et mandat d'amener en cas de découverte de quoi que ce fût pouvant intéresser l'État.
Le commissaire de police ne tarda pas à voir que
salue de ses acclamations, comme si vous étiez vivant: mais les grands du jour, tout en vous rendant hommage, disent tout bas: Dieu ne l'éveillez pas!
» Vous avez enfin revu ces Français que vous aimiez tant; vous êtes revenu dans cette France que vous aviez rendue si grande ; mais l'étranger y a laissé des traces que seules les pompes de votre retour n'effaceront pas !
» Voyez cotte jeune armée : ce sont les fils de vos braves ; ils vous vénèrent, car vous êtes la gloire ; mais on leur dit : Croisez vos bras 1
■ Sire, le peuple; c'est la bonne étoffe qui couvre notre beau pays! Mais ces hommes que vous avez fait si grands et qui étaient si petits, ah ! sire, ne les regrettez pas !
» Ils ont renié votre évangile, vos idées, votre gloire, votre sang; quand je leur ai parlé de votre cause, ils m'ont dit : « Nous ne la comprenons pas ! »
» Laissez-les dire, laissez-les faire. Qu'impoite au char qui roule les grains de sable qui se jettent sous les roues ! Ils ont beau dire que vous fûtes un météore qui ne laisse point de traces, ils ont beau nier votre gloire civile, ils ne nous déshériteront pas ï
» Sire, le quinze décembre est un grand jour pour la France et pour moi. Du milieu de votre somptueux cortège, dédaignant certains hommages, vous avez un iustant jeté vos regards sur ma sombre demeure, et, vous souvenant des caresses que vous prodiguiez à mon enfance, vous m'avez dit : « Tu souffres pour moi; ami, je suis content de toi! »
» Napoléon-Louis Bonaparte. »
M. de Crouy était étranger à la conspiration des poudres, mais il avait mis la main sur une correspondance napoléonnienne. — M. de Crouy fut arrêté, et ses papiers forent saisis. Dès lors, la police èe Louis-Philippe fut sur la trace d'un complot napoléonien (voir les pièces de la correspondance citées dans la Biographie des hommes du jour (t. 10), et notamment les extraits des lettres du prince Louis Napoléon, le procès de ce prince devant la Cour des Pairs, par Saint-Edme, et enfin une Revue rétrospective publiée en 1850, dans le journal le Périple », sous le titre de Conspiration impériale, dans laquelle nous lisons : « Louis-Philippe ne soupçonnait pas » la profondeur de cette machination infernale » (l'affaire de 1859 relative à l'alliance russe), » ou tout le monde avait mis la main, jusqu'à ceux- » là qui semblaient indissolublement liés à sa for- » tune. Quelle ne dut pas être la stupéfaction du » vieillard en cherchant dans la fange révolution- » fiaire des faubourgs les traces d'un embauchage » bonapartiste, de trouver la preuve palpable de la * complicité russe, de la connivence légitimiste et » de la neutralité bienveillante de M. Thiers.) »
À peine l'instruction était-elle commencée, que AI . de Crouy parvint as' évader, non pas de sa prison, mais des mains du gendarme qui le conduisait à l'instruction et le reconduisait dans son cabanon. Voici de quelle manière le gendarme Ameslan Fa raconté à la cour d'assises (audience du 27 mars 1840,. Gazette des Tritnmauw du 28) :
» Le 17 décembre, j'étais de garde.
» Lorsque nous sommes arrivés, M. le juge d'instruction n'était pas encore au Palais. J'allai avec un de mes camarades chez un marchand de vin... À mon retour, je passai devant le cabinet de M. Zan- .giacomi; dans l'antichambre se trouvait mon camarade Meyer : il était sur la porte. Lorsqu'il me vit passer, il m'appela et me dit qu'il avait besoin de s absenter,, et que je lui ferais plaisir si je voulais le remplacer. Je lui répondis : c Je le veux bien, moi, » je n'y tiens pas la main ; rester ici ou au corps » de garde, ça m'est égal. »
» Je restai là jusqu'à ce que M. Zangiacomi me donna Tordre de réintégrer ( à quatre heures aprèsmidi). Jusqu'à ce moment, je vous le jure, Messieurs, je n'avais pensé à rien, et je vous proteste que si j'ai f dit une faute, une mauvaise action, je n'ai jamais agi avec crime, avec connaissance, comme on le dit dans l'acte d'accusation.
» Déjà plusieurs fois j'avais été appelé à la garde de M. Crouy-Chanel ; je l'ai traité avec égard, car on me l'avait recommandé ; mais voilà tout.
» Ce jour-là, j'avais bu, c'était ma faute; mais, je vous le déclare dé nouveau > il n'y a ici ni politique, ni crime dans mon affaire. C'est moi, sans provocation, qui lui ai dit : « Vous allez être mis en liberté. »
Le gendarme Ameslan, soit avant soit après son acquittement, a toujours affirmé que dans cette circonstance il n'avait obéi qu a ses affections bonapartistes de vieux soldat. — Quoi qu'il en soit, à peine l'évasion de M. de Crouy fut-elle connue au Palais,
qu'un mandat d'amener fut lancé contre madame de Crouy (M. de Crouy a épousé en premières noces mademoiselle de Montmaur et en deuxièmes noces mademoiselle Da Costa, d'origine portugaise). Des dépêches télégraphiques donnèrent ordre de surveiller tons les bâtiments en partance (1). Des visites domiciliaires eurent lieu sur divers points (voir le journal le Temps du 21 décembre 1859 et tous les journaux de l'époque ).
La détention de madame de Crouy à la Conciergerie fut des plus rigoureuses ; pour la faire cesser on exigeait que le fugitif revînt se constituer. Le 28 au matin, M. de Crouy vint remplir ce devoir de cœur et madame de Crouy fut rendue à la liberté.
L'instruction eut son cours et ne tarda pas à prendre un caractère d'importance et de gravité qui pouvait mettre en question la tranquillité de l'Europe ;
On affirmait qne les débats amèneraient un éclat qui deviendrait un véritable castes belli ;
On parlait d'une lettre au dossier compromettante pour l'empereur de Russie, et adressée à M. Charles Durand, rédacteur en chef du Capitule, détenu à la Conciergerie, ainsi que divers autres prévenus arrêtés pendant le cours de la procédure.
J« vais reproduire ce que j'ai dit dans mon Bis-
(1) Six ans plus tard, le prince de Crouy fut arrêté à Valenciennes (Nord), conformément à l'avis de i839; son état d'arrestation donna lieu à des dépêches télégraphiques et naturellement ne fut point maintenu. On voit que parfois la police est intelligente.
foire de France de 1792 à 1818 : « Je rapporte, ai- je dit, une note gui ma été communiquée par Tune des personnes les plus à même de connaître la vérité, et que n'a point contestée un des ministres de cette époque que j'ai consulté (M. Teste).
» Parmi les papiers de la procédure se trouvait un document de la plus haute importance par les résultats qu'il pouvait entraîner : c'était la copie d'une lettre non signée, écrite par M . Charles Durand à l'empereur Nicolas, qui était désigné sous le pseudonyme du chevalier de Saint- Georges.
» Le sens et la formule de cette lettre démontraient que l'empereur de Russie favorisait ouvertement les prétentions du prince Louis-Nàpoléon.
» On sent combien il importait au cabinet français de soustraire d une procédure destinée à la publicité par l'éventualité des débats judiciaires, un document dont la révélation aurait eu un retentissement politique d'un caractère fort grave. Ce document compromettait aussi la personne de la main de laquelle il émanait, M. Charles Durand. Cette pièce était le principal élément judiciaire qui eût motivé l'arrestation et la détention de M. Durand : sa soustraction emportait de droit sa mise en liberté. Quel intérêt le gouvernement avait-il à élargir M . Durand ? C'est là une explication qu'il faudrait demander à M. Teste, qui, alors garde des sceaux, s'introduisait
dans la Conciergerie , y conférait avec
M. Durand.
» A la suite de l'une de ces conférences , car
la démarche faite par le garde des sceaux est restée
secrète , M. le juge d'instruction fit part à M. de Crouy de l'anxiété dans laquelle son arrestation plongeait M. Durand, ajoutant que si M. de Crouy consentait à ce que la pièce qui incriminait M. Durand fût retirée, celui-ci recouvrerait sur-le-champ la liberté.
» Guidé par l'impulsion généreuse de son cœur, M. de Crouy déclara à M. le juge d'instruction qu'il assumait sur lui seul la. responsabilité de la lettre dont le texte avait compromis M. Durand, et il consentit au retrait de cette pièce de la procédure. Il