‹ Les Droits Physiologiques du Nouveau-néChapitre 15 sur 34 · NT NO ERE · texte numérisé non relu

NT NO ERE

J.-J. Rousseau, dans l’Emile, expose sa méthode d'éducation de l’enfence. Il recommande l’allaitement par la mère, à laquelle seront assurés « un atta-

chement solide et constant de leurs maris, l’estime

et le respect du public », et définit en ces termes les obligations du père: « Celui qui ne peut remplir les devoirs de père, n’a pas le droit de le devenir ». Certes, ainsi que l’a démontré Variot récemment, Rousseau ne fit pas la preuve de tant de vertu, mais 1] sut intéresser l’opinion à la question de la protection de l’enfance. Son œuvre suscita l’attention des pouvoirs publics et marqua le début de mesures législatives que nous étudierons dans un chapitre suivant.

Jusqu'à la Révolution française, le nouveau-né a donc été l’objet de traitements variables, allant de l’extrême sévérité de la loi romaine aux principes humanitaires de Rousseau. Beaucoup d'événements ont bouleversé notre pays depuis cette époque. Des progrès ont été réalisés dans tous les domaines. Mais peut-on espérer voir se réaliser ce vœu du président Loubet : « Le xix® siècle a été le siècle des inventions: le xx siècle doit être celui de la bonté ». Nous allons tâcher d’établir que, jusqu’à présent, le changement n’a pas encore été manifeste et que notre civilisation, qui croit l'emporter sur ses devancières à de nombreux points de vue, n’a pas encore une pleine conscience des droits physiologiques auxquels prétend l’enfant à la naissance et n'a pu s'affranchir des erreurs et des préjugés qui ont eu cours de tout temps.

NC Cu

Le nouveau-né dans la société moderne. — La Révolution de 1789 s’est efforcée de faire triompher le principe de l’égalité, en déclarant que tous les hommes naissent égaux en droit. Cependant, encore aujourd’hui, cette idée n’a pas pu vaincre la résistance de préjugés séculaires : le nouveau-né, ce petit être, toujours semblable à lui-même, quel que soit le milieu auquel il appartienne, est traité d’une façon différente suivant les conditions de sa naissance. I y a donc une distinction à établir entre l’enfant privilégié, qui sera entouré de soins dévoués et éclairés, et l’enfant malheureux dont la naissance n’était pas désirée et qui est considéré bien souvent comme un intrus. La naissance de l’enfant privilégié est accueillie avec joie dans la famille. Il a infligé à la mère, avant sa naissance, des soucis et des privations de toutes sortes, et pourtant on le recoit avec empressement. Aucune fatigue ne sera épargnée pour surveiller cet enfant devenu le centre de la famille. Peu importe si le budget de la famille sera plus difficile à équilibrer, du fait de la venue de ce nouveau membre. Comment expliquer un pareil désintéressement ? La mère a pris les précautions que nécessitait sa grossesse; elle a observé le repos et le régime indispensables au développement normal de la gestation; elle n’a pas eu à cacher un état qui était pour elle un objet de fierté; elle s’est donc préparée à recevoir dans les meilleures conditions lenfant, héritier du nom et de la fortune.

Par contre, le nouveau-né dont on ne souhaite pas la naissance se trouve dans une situation ceri-

tique. Et pourtant celui-ci ne mérite pas un sort plus dur que le premier : l’un comme l’autre est irresponsable. Dans cette seconde catégorie entrent la plupart des enfants naturels, plus rarement des enfants appartenant à la classe pauvre. Par l'effet de considérations sociales et religieuses, l’enfant naturel a été chargé du poids d’une faute dont il est innocent; on le juge moins digne d'intérêt, parce que né en dehors de la famille qui, suivant la définition de Le Play, est la « cellule de la société ». La mère, pourtant, essaie bien souvent de lutter contre ces préjugés. Pendant les premiers mois de la grossesse, l'inquiétude, le remords, l’appréhension des conséquences, déterminent un état moral qui va peu à peu jusqu’à l’affolement. De tous côtés, on donne à la femme des conseils funestes qui vont la conduire à l'avortement, si elle succombe à ces sollicitations. Domestique ou ouvrière, elle sera parfois mise en demeure de dissimuler sa grossesse ou de quitter sa place. Puis, au moment de la naissance, que faire de cet enfant dont le pêre souvent se dérobe ? «C’est, écrivait Doléris, en 1921, le problème de la fille-mère qui surgit alors, avec son cortège d’injustites, moins aigu toutefois dans les grands centres urbains, où tout s’arrange assez facilement ».

Cette condition lamentable des enfants 1llégitimes dont on se débarrasse par les moyens que nous exposerons plus loin, explique leur plus grande mortalité. Leur nombre est d’ailleurs toujours sensiblement le même; la proportion des enfants non reconnus demeure toujours énorme, par rapport au

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nombre total des enfants naturels, ainsi que le montre la statistique suivante de la ville de Nancy :

TOTAL Reconnus

7 par Non

ANNÉES des LÉGITIMES | NATURELS |père et mère

ou RECONNUS

NAISSANCES l'un des deux 190UE AE 22290 1.791 465 74 391 LOTO ES 2.613 1.976 63 67 570 ROSE 2:07 1.997 678 66 612 INSIDE ER 2.604 2.049 005 82 473 1ODDRerER 22307 1.904 463 45 418

11008 CESR 2072 2,110 562 57 505

Variot signalait que, de 1883 à 1895, la mortalité des enfants illégitimes était de 167 pour 1.000, alors que celle des enfants légitimes n’atteignait que 128 pour 1.000. En 1922, Wallich citait des chiffres plus élevés: en 1907, la mortalité était de 120 légitimes pour 215 illégitimes; en 1911, de 190 légitimes pour 302 illégitimes; en 1916, de 112 légitimes pour 227 illégitimes.

Le manque d’aisance, qui est un des principaux facteurs de la mortalité infantile, surajoute encore ses effets à ceux de l’illégitimité. Une statistique récente, de Heersch, le démontre clairement: il remarque qu'à Paris un tiers seulement de la mortalité infantile doit être attribué à l'effet de nécessités naturelles; les deux autres tiers tirent leur origine des inégalités sociales. Il ajoute que, là où un enfant meurt au cours de la première année dans l’arrondis-

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sement le plus riche, quatre bébés meurent à cet âge dans l'arrondissement le moins opulent. Il précise même que, quand un enfant légitime meurt dans l’un, cinq succombent dans l’autre. Ces chiffres prouvent donc que l’illégitimité et la misère physiologique contribuent à accroître la mortalité infantile. Ce sont pourtant des maux dont les conséquences pourraient être sinon annihilées, du moïns atténuées. Mais, dans cette question, l’opinion publique manque encore de largeur de vue. C’est très souvent la classe aisée qui montre le plus de rigueur à l’égard de la fillemère et affecte le moins de sollicitude pour son enfant, surtout quand, du fait de la naissance de celui-ci, ses intérêts matériels doivent être lésés. On peut, à juste titre, s’étonner de voir le monde faire preuve de la plus grande pitié si un enfant vient à succomber accidentellement, alors qu’il demeure impassible à la lecture des chiffres effrayants de la mortalité infantile due à des causes purement sociales, qui pourraient être éliminées. Nous allons voir qu’en dehors de la différence de condition qui partage les nouveaunés, la mort de l’enfant peut être fréquemment mise sur le compte de la méconnaissance de ses droits physiologiques par la mère.

Préjugés et erreurs en matière d’allaitement. — Maigré le développement des notions de puériculture, trop peu de mères sont préparées, avant la naissance de l’enfant, à leurs fonctions de nourrices. Cette constatation, courante dans la classe pauvre, est encore souvent rencontrée dans les milieux moins

modestes, où l’on croit qu’il a suffi de préparer une jolie layette et un berceau moelleux pour avoir accompli son devoir envers le nouveau-né. Or, l’allaitement, ainsi que nous l’avons montré précédemment, joue un rôle capital pour la santé de l’enfant. La moindre erreur commise dans sa technique peut être le point de départ d’accidents graves, parfois mortels. Pas plus dans la famille qu’à l’école, la jeune fille n’est éduquée au point de vue de ses futures fonctions de mère et de nourrice. Et pourtant, tout la porte vers cette véritable vocation: dès son enfance, elle aime et soigne sa poupée, comme plus tard elle devrait le faire pour son bébé. Mais cet amour ne peut se développer plus avant, parce que, pendant l’adolescence, on évitera de laisser soupçonner à la jeune fille qu’elle doive un jour supporter les charges de la maternité. Aussi l’accouchement la trouve-t-elle souvent ignorante de ses devoirs de mère. Il apparait, depuis longtemps, que cette inexpérience est une des principales causes de la mortalité infantile. Tant que la mère est sous le contrôle du médecin ou de la sage-femme, elle se conforme aux prescriptions qui lui sont ordonnées, quoique déjà, à ce moment, il faille souvent lutter contre l’ignorance dangereuse de la femme. Une d’elles ne nous disaitelle pas récemment, à la Maternité, qu’elle ne pouvait plus allaiter son enfant, sous prétexte que son lait était capable d’empoisonner le nourrisson. Ce n’est qu'après de pressants conseils qu’on parvint à la persuader du contraire. Le mal devient pire, quand la mère est livrée à elle-même. Il faudrait des volumes

AR ENG Da TES pour passer en revue les coutumes stupides, les préjugés barbares et les sottes traditions qui mettent en danger la vie de l’enfant. Nous entendons, à chaque consultation de nourrissons, le récit de pareils errements: un enfant pleure-t-il pendant la nuit, la mère le calme en’lui offrant le sein, ne se doutant pas qu’elle va ainsi créer une suralimentation nuisible à la croissance du bébé. Dans d’autres cas, au moment de la têtée, l’enfant dort; la mère ne croit pas nécessaire de le réveiller, mais le laisse une demi-heure, trois-quarts d'heure au sein à son réveil, fournissant ainsi à l’estomac une quantité de lait difficilement assimilable. Nous signalerons encore que la mère montre quelquefois une impatience injustifiée en matière d'allaitement. Survient-il un incident, même minime (crevasses du sein, érvthème banal du nouveau-né), elle se croit autorisée à interrompre l’allaitement. Or, pour Pinard, les femmes, à peu d’exceptions près, peuvent être toutes de bonnes nourrices. Plus des quatre cinquièmes le sont, dès le début de l’allaitement; presque toutes le deviennent après un délai plus ou moins long. Ua allaitement, même interrompu, peut être repris au bout d’un temps, même assez considérable (trente-trois jours, d’après la thèse de Jeanjean), au grand profit de l’enfant. Le manque de lait et les contre-indications à l’allaitement, d'ordre purement médical (albuminurie, cardiopathie, tuberculose), sont trop peu fréquentes pour justifier la conduite de certaines mères. Les raisons Invoquées pour la suspension de l’allaitement sont différentes suivant les milieux : dans la classe aisée, on incrimi-

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nera la fatigue ou la privation des plaisirs, la possibilité de pouvoir payer une nourrice; chez les petits commerçants, l’ouvrière ou l’employée, la nécessité du gain et l'impossibilité d'interrompre son travail sont les raisons mises en avant par la femme pour ne pas allaiter. Dans les populations rurales, habitude de l'allaitement maternel se perd également. D’après Leroy, les femmes des cultivateurs et éleveurs, enrichis du fait de la guerre, renoncent de plus en plus à nourrir leur enfant au sein; seules, les pauvres et les salariées, titulaires de primes d’allaitement, continuent la tradition.

En dehors des troubles que cause l’allaitement artificiel lui-même, il faut également faire intervenir les modes fâcheux d'administration de celui-ci. Que de mères négligent la propreté des biberons et des tétines, oublient les corrections à apporter à la composition du lait et fournissent à l’enfant des rations irrégulières. Pour juger les résultats de l’allaitement ‘artificiel, l’étude des statistiques globales ne peut suffire; il existe, comme pour l'allaitement au sein, un grand nombre de conditions considérées à tort comme secondaires et qui, en réalité, sont seules capables de sauver l’enfant de la mort. Trop peu de mères connaissent vraiment leur métier de nourrice. C’est là l’objet d’une véritable éducation que chacun, dans sa sphère, devrait s’eflorcer de généraliser.

La méconnaissance des soins maternels. — (C’est surtout quand l’enfant n’aura pas été désiré que la mêre va sciemment ou inconsciemment méconnaître

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les soins que réclame à chaque instant le nouveau-né. Nous pouvons, dans les Maternités, en faire bien souvent la triste constatation. Actuellement, il n'existe aucun règlement permettant au médecin d’obliger la femme à prolonger son séjour dans les Maternités, si la santé du nouveau-né le nécessite. Emipressonsnous de dire que cette liberté lui confère sur son enfant un droit de vie et de mort, singulièrement analogue à celui qu’exerçait le paler familias des Romains. Elle ne comprend même pas que sa sortie prématurée risque de nuire à sa propre santé. Certes, sa responsabilité est souvent atténuée: nous nous trouvons en présence d’une femme qui est encore

une malade. Elle vient de supporter neuf mois de

fatigue physique et même morale pour la fille-mère. Elle sort des douleurs de l’accouchement; ses forces commencent à peine à revenir. Nous avons affaire à une femme dont la faiblesse du caractère égale la déficience des forces physiques; on comprend alors que sa demande de sortie manque de réflexion. Et pourtant nous ne pouvons rien contre cette décision : les conseils qu’on prodigue à la mère sont écoutés d’une oreille distraite. La décision de la femme est, le plus souvent, sans appel. Il est encore plus lamentable de constater l’impuissance de nos règlements, quand il s’agit d’une femme qui sait nuire à son enfant en sortant de la Maternité par un temps défavorable ou en entreprenant avec lui un voyage long et fatigant, surtout s’il s’agit d’un débile ou d'un prématuré. Tout ce que le chef de service peut faire, après avoir exhorté la femme à ne pas poursuivre ses

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