LAURE
desseins, c’est de l’obliger à écrire sur sa feuille d’observation qu’elle est sortie sans autorisation. Dans ces conditions, nous savons que la femme conduit son enfant, presqu’à coup sûr, à la mort. Quelle différence existe-t-il entre ce crime dissimulé et l’infanticide que punit la loi ? Le Code seul fait une distinction entre deux faits donc les conséquences sont identiques. La mère a donc le droit de jouer avec la vie de son enfant; nul ne peut s’y opposer. Mais ses résolutions sont souvent subordonnées à des obligations que lui impose sa famille ou ses patrons. Dans certains cas, l’enfant constitue une charge, voire même, pour d’autres, une honte. La mère reçoit alors de son entourage le conseil de se désintéresser du nouveau-né et parfois, à contre-cœur, doit souscrire aux suggestions des siens. On voit aussi souvent les patrons faire pression sur leurs ouvrières ou leurs domestiques; ne voulant se dessaisir d’une maind'œuvre qui leur fournit d’excellents services, 1ls poussent la mère à faire fi des intérêts de son enfant qui n’a pas d'autre défenseur qu’elle, et lui indiquent les solutions les plus conformes à leur bon plaisir, .L’appât d’une augmentation de salaire emporte rapidement les dernières résistances de la femme qui n’a d’ailleurs pas toujours une intelligence suffisante pou” comprendre les conséquences qu’entrainera son acceptation à ces offres . Une statistique américaine nous apprend quelle est l'influence de la culture intellectuelle sur la mortalité infantile: celle-ci, de 10% chez les mères intelligentes et instruites, est de 14,80 % lorsqu'elles savent seulement
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lire et écrire, et de 21,4% lorsqu'elles sont illettrées. Malgré tout, le médecin doit entendre ces discours qui vont amener la mort: du nouveau-né et n’a pas les moyens d'empêcher la femme de commettie sa mauvaise action. La loi ne tient pas plus compte des conseils du médecin, basés sur l’expérience, que de ceux de la famille ou des patrons, fondés sur l’égoisme ou la cupidité.
La séparation de la mère et de l’enfant. — Nous avons envisagé jusqu'ici les cas où la mêre commettait des erreurs plus ou moins consciemment, au détriment de son enfant, mais où elle-même n'avait pas manifesté l’intention de se séparer de lui. [1 nous faut étudier maintenant de quelle façon la mère est amenée à s’éloigner de son enfant et quelles en sont les conséquences. Les raison invoquées pour ne pas allaiter sont à peu près les mêmes que celles données pour expliquer la séparation. Dans 60% des cas, d’après Binet, c’est la nécessité de reprendre le travail loin du foyer, qui oblige la mêre à se séparer de son enfant. Nous sommes d’ailleurs persuadé que si le développement de certaines œuvres actuellement existantes, dont nous étudierons le fonctionnement plus loin, doit se poursuivre, cette proportion diminuera beaucoup. En effet, en obligeant la femme à nourrir son enfant Jusqu'au jour où, en voie de rétablissement, elle sort de la Maternité, il se crée une union qui, si l’amour maternel n’est pas un vain mot, se fortifie encore dans la suite. Nobécourt admet d’ailleurs que, sur 10.000 mères célibataires, 4.000
désireraient ne pas se séparer de leur enfant. La femme mariée agit trop souvent de même. Le mari n’a pas, ainsi que le désirait Doumer, une influence suffisante pour persuader son épouse de s’occuper strictement de son enfant. De cette façon, il est facile de comprendre que le chiffre des petits séparés, ainsi que les a dénommés récemment Wallich à l’Académie, puisse atteindre 83.000, d’après une statistique récente de son rapport. Pour Lédé, ce nombre représenterait 6,5% des naissances totales de la France. Pinard affirme d’ailleurs que, sur cinq enfants nés à Paris, un est mis en nourrice hors de la ville pour être allaité artificiellement. On constate que les légitimes entrent en proportion très élevée dans le nombre des séparés. Les chiffres de Lédé, calculés pour l’année 1920, les comptent pour 63,8 %, alors que le pourcentage des illégitimes serait de 36,2%. 100 enfants illégitimes se répartissent de la manière suivante, d’après la profession des parents:
Professions libérales 2e Re eee )
Négociants et commerçants .......... L Employés de toutes catégories ...... 0} Ouvriers de tous métiers........... 307500 Domestiques et journaliers ............ 04 \ Professions non dénommées.......... 9
L’âge de l’enfant, au moment de son envoi en nourrice, prouve que la décision n’a pas dû être l’objet de longues hésitations: un quart des enfants est placé dans les dix premiers Jours; un autre quart . est séparé de sa mère dans le cours du premier mois.
Les conditions économiques ne permettent pas toujours d'expliquer les variations du nombre d’enfants mis en nourrice, suivant les régions. Un département riche, comme les Bouches-du-Rhône, place 83 % de ses enfants, alors qu’un autre moins prospère, comme les Hautes-Alpes, n’envoie en nourrice que 28% de ses enfants. Notons que, dans les Ardennes et le territoire de Belfort, aucun enfant n’est élevé par une main mercenaire.
Voyons de quelle façon est élevé le petit séparé ? L’enfant a bien souvent été, dans sa famille, l’objet d’une mauvaise alimentation. Il arrive, après un voyage fatigant, chez la nourrice. Là, deux éventualités se présentent. Dans la première, le nourrisson est mis au sein par l’éleveuse, qui accordera la majeure partie de son lait à son enfant. La fréquence de cet allaitement tend d’ailleurs à décroître sans cesse: il est passé de-38%, en 1913, à 18% en 1919 et 17% en 1920. Dans 98% des cas, la nourrice élève son petit pensionnaire en même temps que son nourrisson quoique, contrairement à la loi, ainsi que nous le verrons plus loin, celui-ci soit âgé de moins de sept mois. Plus souvent, l’enfant est nourri artificiellement. Le fait est facilement explicable: les nourrices âgées de plus de cinquante ans deviennent de plus en plus nombreuses: en 1913, elles ne comptaient que pour 25% de l’ensemble des nourrices, alors que le pourcentage des nourrices de trente à quarante ans était de 36 % ; en 1920, on trouvait 47 % de nourrices de plus de cinquante ans et seulement 20% de nourrices de trente à quarante ans. On peut penser que
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cette nourrice âgée, dont le dernier accouchement remonte, en général, à une époque assez éloignée, ne possède plus les facultés nécessaires à l’élevage d’un enfant dans de bonnes conditions. Elle ne peut remplacer la mère; elle supplée même moins avantageusement qu’une parente qui fait preuve de plus d'intérêt pour l’enfant, ainsi que la démontré Oui, à Lille:
Mortalité des enfants élevés par leur mère: 24%.
Mortalité des enfants confiés à un membre de la famille: 43 %.
Mortalité des enfants placés chez une personne indifférente : 78%.
Tous ces chiffres expliquent le danger de la séparation. Wallich constate que, nourris artificiellement, 29% des enfants séparés succombent et que, même avec l’allaitement au sein, il en meurt encore 24 %. Marfan estime même à 50% la mortalité générale des enfants séparés. D’après Lédé, la cause la plus fréquemment rencontrée serait en rapport avec des affections gastro-intestinales, qui interviendraient dans 38% des cas.
Telles sont les conséquences de Ia séparation, dont l’usage est loin de disparaître, malgré les campagnes tentées par les moralistes, les philanthropes et les médecins pour combattre, suivant l'expression de Strauss, « le divorce prématuré de la mère et de l'enfant ». On est parvenu à réduire à un très faible effectif le nombre des nourrices sur lieu, dont l’emploi amenait le plus souvent la mort de l’enfant. C’est