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LA MÉDECINE AU XIX= SIÈCLE

C’est en vain que, doué d’une ardeur peu commune, Un jeune homme, croyant aller à la fortune. Consacre à nous guérir son temps et ses efforts ;

Si son père n’a point de vastes coffres-forts.

S’il ne recueille point quelque gras héritage,

S’il ne contracte pas un riche mariage,

Vous le verrez souvent, travailleur sans profit, Succomber jeune encor, malingre et décrépit. Quelques-uns cependant, hommes d’intelligence,

Nés dans un rang obscur, parfois dans l’indigence. Ont pris, par leur travail, place à la Faculté,

Et gagné le chemin de la célébrité. [places...

Pour eux, honneurs, profits; pour eux, rubans et Beaucoup voudraient en vain s’élancer sur leurs traces. Pleins de zèle et d’ardeur, brillant dans les concours, Cherchant toujours un but qui s’éloigne toujours.

La Faculté, pour eux, n’est plus qu’une marâtre : Pour vivre, il faut choisir un modeste théâtre.

Ou le pays natal, ou bien l’humble cité.

Se faire campagnard par la nécessité.

A moins que, sans pudeur, ce bâtard d’Hippocrate,

Se faisant à la fois médecin, acrobate.

Adorant les faux dieux, parjure à ses serments.

Ne désire à tout prix se faire des clients;

Si la faim ou l’envie, infâmes conseillères.

Le poussent à chercher des succès éphémères,

Dès lors, pour réussir, tous les moyens sont bons.

On l’entendra bientôt chanter sur tous les tons;

Il fera des sirops pour la faible poitrine,

Un onguent pour les cors, consultera l’urine. Trouvera des agents pour guérir tous les maux.

Pour le prôner partout il aura les journaux.

Aux charlatans la ville est un lieu fort propice.

Où l’on peut à loisir, et par maint artifice.

Exploiter la candeur d’un public ignorant.

Tromper sa bonne foi, ramasser son argent.

L’un, habile à parler, vrai hls de la Gascogne, Ordonne à tous propos beefsteacks, bordeaux, bour-^ Il ne trouve partout qu’estomacs délabrés, [gogne. Que sang trop appauvri, que maux invétérés :

Ennemi de Broussais, plus brownien que Brown même, La nature^ dit-il est «on maître suprême.

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L’autre, exploitant un mal commun dans la cité,

A recours aux placards, à la publicité.

Et, pour mieux débiter certain arcane antique.

Il fit même emboucher la trompette héroïque.

Se fit traduire en turc, en grec, en portugais.

En espagnol, en russe, en arabe, en anglais.

Celui-ci sûrement guérit la gastralgie;

Celui-là promptement calme Lodontalgie;

Il a même inventé, pour conserver la dent.

Un moyen infaillible ; employez son ciment.

L’autre, pour faire croire à son rare mérite,

.Vous parle constamment des cures qu’il médite.

Des grands qu’il a soignés, des ducs qu’il a guéris. Ces fortunés docteurs sont nombreux à Paris.

Ils arrivent chez vous essoufflés, hors d’haleine;

Leurs chevaux sont rendus; eux-mêmes avec peine Se traînent. Poursuivis par leur heureux destin.

Du matin jusqu’au soir, du soir jusqu’au matin.

Ils ne peuvent goûter, une seule journée.

Un instant de repos pendant toute une année.

Le monde est souvent pris à ces trompeurs appâts : C’est ainsi qu’ils font croire aux clients qu’ils n’ont pas.

Cet autre régnera sur la foule naïve

En lui vantant le camphre ou bien l’eau sédative;

Joignez-y l’aloès, et contre tous les maux

Vous aurez, pour guérir, des moyens sans égaux.

Celui qui connaîtra le faible du vulgaire

Devra, pour s’enricher, chercher à lui complaire.

S’il sait qu’il est toujours ami du merveilleux.

Par des faits surprenants il frappera ses yeux.

Avec soin il saura mettre tout en usage;

Il aura des valets, un brillant équipage.

Un élégant salon, de splendides lambris.

Des meubles de bon goût, des tableaux de grand prix: Puis, par un tour heureux d’adroit charlatanisme,

A grand bruit se dira maître en somnambulisme. Avec art endormi, son lucide sujet Connaîtra votre mal, en dira le secret.

Voici venir ici, grave comme Hippocrate,

Tout habillé de noir, un sage homéopathe :

Les agents qu^il emploie, infiniment petits,

Ont avec votre mal des effets assortis.

Voulez-vous la santé? Rien ne vaut son globule; D’un remède anodin la moindre particule Produit assurément, entre ses doctes mains,

Des effets merveilleux, des résultats certains.

Le plus hideux cancer, la plus grave colique.

Aucun mal ne résiste à sa vaste pratique.

Voulez-vous cependant, comme un nouveau Crésus, Emplir vos coffres-forts, tripler vos levenus.

Voir devant votre hôtel de brillants équipages. Guider par vos conseils de puissants personnages?

Il est, pour réussir, des moyens différents :

Le plus sûr, c’est de joindre aux écus des talents

D’avoir pour vous prôner une riche famille.

Un aimable maintien, un esprit qui pétille.

De savoir plaire au sexe, arbitre souverain

Qui vous loue aujourd’hui, qui vous louera demain.

L’hydropathie encor est un moyen commode.

Les eaux, les bains de mer seront longtemps de mode Le médecin des eaux doit être un élégant,

Toujours vêtu de noir et cravaté de blanc.

Du sexe, il préviendra jusqu’aux moindres caprices. Les nerfs, les pâmoisons, innocents artifices :

Pour engourdir le mal, il doit connaître tout.

Les modes, les romans, Ristori, Scribe, About.

Des spécialités c’est la plus agréable.

La vue à quelques-uns n’est pas moins profitable. Celui-ci vous prendra, s’il n’est pas maladroit.

Par le nez, par l’oreille ou par un autre endroit.

L’autre, pour exciter un organe asthénique.

Emploie avec succès le courant électrique.

Moyen ingénieux, fort vanté de nos jours,

Q.ui parcourra bientôt les places, les faubourgs,

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On peut sans grands talents, sans beaucoup de science. Gagner pour ses vieux jours une fort belle aisance. Auprès d’un certain monde avoir quelque succès. Fréquenter les boudoirs, entrer dans les palais.

Mais pour y réussir il faut une aptitude Qu’on tenterait en vain d’acquérir par l’étude.

On fait choix tout d’abord d’un docteur en renom. On le suit dans ses cours, on est son factotum,

On s’attache à ses pas, on l’écoute, on l’encense.

Tôt ou tard le flatteur obtient pour récompense Quelques clients d’abord, des places, un ruban.

On réussit toujours quand on est courtisan.

Mais oublions la ville et volons à l’armée.

Dans les sables d’Afrique, aux champs de la Crimée, A côté de ses chefs aux épaulettes d’or,

Marche modestement le médecin-major .

Excité par le bruit des fanfares guerrières.

Aligné sous les plis de ses nobles bannières. L’intrépide guerrier peut trouver sous ses pas

Des titres, des grandeurs, la gloire ou le trépas.

Plus d’un soldat heureux porta dans sa giberne Le bâton de velours, le sceptre qui gouverne.

Mais pour voir le major sur son char triomphal, Parcourez l’ambulance, allez à riiôpital :

C’est là que, dans les temps ou de peste ou de guerre. Apparaît sans éclat son noble caractère.

Le combat a cessé : bientôt de joyeux chants Remplacent du canon les sourds mugissements.

Le soldat triomphant de la triste journée Raconte à ses amis la sanglante épopée,

Ses officiers blessés, ses camarades morts.

L’ennemi succombant après de longs efforts.

De son piquant récit la merveilleuse aisance Peint de l’esprit français l’heureuse insouciance :

Brisé par la fatigue, avide de repos.

Il s’endort, oubliant la guerre et tous ses maux.

Tout est tranquille au camp : le chirurgien seul veille ;

Toujours infatigable, à tous prêtant l’oreille ;

Malgré les cris plaintifs, calme comme un savant. Longtemps agenouillé sur le terrain sanglant,

' Armé du fer tranchant que conduit sa main sûre.

Il cherche à réparer mainte horrible blessure. Prodiguant à chacun, soldat ou général.

Un savoir plein de zèle, un dévoûment égal.

Il voit avec douleur ces blessés magnanimes.

Des fureurs de la guerre innocentes victimes.

Amis comme ennemis par le fer fracassés.

Les morts et les mourants l’un sur l’autre entassés.

Toi, qu’on a vu cent fois sur les champs de bataille. Affrontant les boulets, les balles, la mitraille. Conservant ton sang-froid dans l’ardeur des combats Donner d’habiles soins aux valeureux soldats,

Braver comme eux la mort sur la terre étrangère, Q.aoi! l’on t’a refusé la poudre au cimetière (i) I...

Et que recevras-tu pour finir tes vieux ans?

Le ruban — quelquefois — avec quinze cents francs... Ah! si du moins ici, dans un sincère éloge.

Je pouvais buriner au long martyrologe Les noms de ces héros, soldats du dévoûment. Esclaves du devoir... quel noble enseignement!... Pour vous ra'ppeler tous il faudrait une page.

Vous qu’on nommait Balbien, Foucaut, Lardy, Volage, Fratini, Damicourt, Fournier, Cordeau, Perrin...

Ne méritiez-vous pas un plus heureux destin? Admirés à la fois du Russe et du Kabyle,

Pour la faux de la mort, moisson verte et fertile

Loin du bruit des cités, du tumulte des camps. Feuilletant ses journaux en parcourant ses champs. Sans luxe et sans éclat, le rustique Esculape

(i) En i8$7, le général Moline Saint-Yon, ministre de 1a guerre, avait écrit au général commandant la 20® division militaire, à propos de la mort du médecin principal Jourdan, pour rappeler que les médecins n’avai<"nt droit aux honneurs militaires, quel que soit leur grade, que lorsqu’ils étaient miembres de la Légion d’honneur.

Laborieusement accomplit son étape.

On le voit nuit et jour, et l’hiver et l’été.

Visiter ses clients sur son normand monté,

Bravant également et la neige et l’orage,

Transporter avec lui son classique bagage.

Ignorant la réclame et les moyens divers De guérir les pieds-bots, d’enlever les cancers.

De redresser les yeux, de fondre la gravelle.

Et de broyer la pierre aux traitements rebelle ; Laissant ces procédés aux savants spéciaux.

Il ne devra pas moins connaître leurs travaux.

Pour suffire aux besoins de sa rude pratique.

Il faut qu’il soit doué d’un zèle hippocratique.

Qu’il soit en même temps médecin, accoucheur. Dentiste, pharmacien, adroit opérateur.

N’ayant d’autre désir que celui de bien faire.

Que de fois il n’a su recevoir son salaire !

Pour toute alternative, il doit, pour son prochain, Succomber de fatigue ou bien mourir de faim.

Aux champs comme à la ville, on est rarement stable Un nouveau médecin est toujours fort capable.

Le public est pour nous un juge incompétent. Presque toujours ingrat et changeant à tout vent. Aimant l’homme qui sait flatter tous ses caprices. Qu’il soit savant ou non, loyal ou plein de vices.

L’avis n’est pas nouveau ; mais rappelons-nous bien Qu’au village notre art ne nous rapporte rien ; Qu’après plus de trente ans d’une pratique ardente. Jamais on n’a gagné douze cents francs de rente ; Qu’à 1’ heure du repos, découragé, confus.

Plus d’un regrette encor les écus qu’il n’a plus. Heureux celui qui sut, pour vivre à la campagne.

Se choisir promptement une riche compagne 1 A l’abri du besoin, exempt de tout souci.

Il voit de l’avenir l’horizon éclairci.

Alors il brillera dans son humble village.

Deviendra quelquefois un puissant personnage;

S’il désire au conseil se porter candidat, ü peut même arriver au rustique Sénat;

Dans l’esprit du public il peut grandir encore Et porter aux grands jours l’écharpe tricolore.

Mais qui n’a vu l’ivraie au milieu du bon grain?

Ne voit-on pas souvent le vil appât du gain Pousser l’ambitieux, par une voie inique,

A tromper bassement la bonne foi publique?

On dit, à ce propos, qu’un médecin savant Avait un domestique habile, intelligent.

Le valet, chez son maître, apprit quelques formules De sirops, de juleps, d’onguents et de pilules.

De notre art de guérir adroit contrebandier De son mieux, bien ou mal, il en fit son métier.

Il prit habit brodé, chapeau garni de plumes.

Des docteurs en plein vent accepta les coutumes, Parlait fort, savait tout, avait beaucoup d’aplomb; Chez le peuple il s’était acquis certain renom.

Connu par son babil, de très loin à la ronde On venait consulter sa science profonde :

Près de lui se rendaient les goutteux, les perclus.

Les aveugles, les sourds, scrofuleux et bossus.

Chaque jour, en un mot, il faisait des merveilles. (L’argent, comme le cœur, se prend par les oreilles I) Il advint qu’un matin, le maître, par hasard.

Se trouva dans la ville où notre adroit gaillard Débitait ses onguents. Sur la place publique Il suit la foule, écoute, et dans cet empirique 11 reconnaît Laurent, son ancien serviteur,

Naguère humble laquais, aujourd’hui grand docteur. Il n’en croit point ses yeux, sa surprise est extrême. Il ne peut s’expliquer cet étrange problème.

Ouoi ! Laurent, médecin!,.. Laurent, le vrai Laurent Marcherait son égal!... serait un grand savant!...

(Sur le peuple ignorant que ne peut l’assurance ?)

Il rentre à son hôtel, désire avec instance Qu’on mande le savant qu’il voudrait consulter. Laurent se fait d’abord un peu solliciter.

Puis cède. Mais jugez, en voyant le malade.

Quelle fut sa stupeur!... Une aimable accolade,

Puis quelques compliments lui prouvent aussitôt Qii’il n’est point le jouet d’un indigne, complot.

— « Eh bien, maître docteur, au métier que vous faites, « Que gagnez-vous par an? Vos gains sont-ils hon-

[nêtes?

— « De grâce, ah ! pardonnez, répond notre Laurent, « Je ne suis point docteur, encore moins savant.

« L’état de médecin m’a paru préférable,

« J’ai voulu m’enrichir; me trouvez-vous coupable?

« Depuis bientôt dix ans on me voit tous les jours (( Débiter mes paquets dans tous les carrefours :

({ J’acquis à ce métier, sur la foule ignorante,

« Peut-être autant d’écus que vous pendant quarante.

— (( Tu n’es qu’un charlatan, disons-le sans façon,

— « Maître, de mon succès c’est runique raison,

« Tenez, par la fenêtre examinez la place;

« Le public est nombreux; sur cette populace,

« Sur tant de gens divers accourus de tous lieux,

« En bon observateur jetez un peu les yeux :

« Dites-moi franchement, sur deux mille personnes « Combien en trouvez-vous dont les têtes soient bonnes?

— (( Deux cents, — Mettez-en quatre, et ce sont vos

[clients :

« A vous les gens d’esprit; à moi les ignorants. »

C’est un peu notre histoire, à tous tant que nous sommes. Notre juge est souvent la sottise des hommes :

Il faut que nous sachions soulager et souffrir;

C’est un ingrat métier que celui de guérir,

Dr A. CORLIEU.

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