TROISIESME CHANT
Ü£ la Qualité des Aliments.
Les choses amères, salées,
De haut goût, et les épicées, T’eschaufferont passablement,
Si tu n’es froid comme un diamant.
Les choses aigres, au contraire, Rafraîchiront ton mésentère ;
Les aspres te resserreront.
De la foire te garderont;
Les choses grasses et onctueuses, Insipides et doucereuses.
Sont de moyen tempérament.
Et nourrissent fort sainement.
Le bouilly donne nourriture Bien plus saine que friture;
Le rôty resserre et restraint, L’aigreur descharge l’embonpoint.
Les choses crues le ventre enflent, Et les salées le désenflent,
La sauge, le sel et le vin.
Le poivre, l’ail et le persin.
Aident à faire bonne sausse.
Si notre eschole n’est point fausse; Je sçay que persil dire on doit.
Mais rime ainsi ne le vouloit,
Rime qui souvent est contraire Au dessein qu’on a de bien faire.
Pardonne donc, am}'- lecteur,
Si tu veux un jour être auteur.
Je te jure par la bouteille.
Que je te rendray la pareille.
Et que je seray de bon coeur A tout jamais ton serviteur.
Parlons donc d’une autre matière :
Il faut disposer la salière
Droit au beau milieu des dineux;
S’ils sont beaucoup, il en faut deux, Car le sel est fort nécessaire Q.uand on veut faire bonne chère.
Le sel garde de tout poison,
Et donne bon goût au poisson,
Au pain, à la chair, au potage.
Que te dira3^-ie davantage?
Que rien ne dégoûte un mortel Si fort qu’un potage sans sel.
Mais i’excez nuit en toutes choses.
Ovide en ses Métamorphoses,
Parlant de deux hardis voleurs.
L’écrit ainsi, là ou ailleurs r Qu’importe quand une sentence Vient à propos de ce qu’on pense,
De cotter l’endroit ou le vers?
Aussi n’es-tu pas si pervers
Q.ie de vouloir qu’on mette en marge
Justement le li^u'e et la page.
Je disois donc que tout excez Conduit l’homme droit au decez :
Ainsi le trop fréquent usage Du sel nuit aux veux du visage,
Et pour trop manger de salé,
Tel galand s’est long-temps galé.
Je dis plus, que de la semence Le sel retranche l’abondance :
Ainsi, Mesdames de Paris,
Le sel peut nuire à vos maris; Prenez-y doresnavant garde,
Et chacune de vous se garde.
Pour bien profiter de ce mot,
De mettre trop de sel au pot.
dUATRIESME CHANT
Des quatre Saisons de Va7ince.
Les quatre saisons font l’année.
Que dit cette vieille damnée.
La grande mervèille que voilà!
Ne sçavons-nous pas bien cela?
Je ci'03^, par ma foy, qu’elle est folle, Dira quelqu’un de notre eschole.
Ne fumetis, Monsieur quelqu’un, Parlons tour-à-tour, un à un.
Il est vray que sans hyperbole Je suis plus vieille que Bartole,
J’ay des ans plus de cent et dix :
Mais je sçay bien ce que je dis,
Je ne suis pas encore si sotte Que de croire que je radote :
Celuy qui m’a ressuscité M’a rajeuni de tout côte, '
Me donnant un nouveau visage Aussi bien qu’un autre langage.
Écoute donc mes documens Et puis tu verras si je mens.
Au printemps peu de nourriture Est convenable à la nature;
En été la chaleur du temps Refuse beaucoup d’aliniens;
Prends garde que les fruits d’automne Ne fassent tort à ta personne;
En hyver tu peux librement Manger à ton contentement,
Autant que ta faim le demande,
Isi ce n’est que fièvre gourmande Qui beaucoup de gens fait mourir Ne te vLieille faire périr :
Car le gourmand, dit Jambedosse, Avecque les dents fait sa fosse.
Ne mange donc jamais devant,
Si je mettois soleil-levant,
Il n’y auroit rien à redire,
Mais ce n’est ce que je veux dire.
Ce que je veux dire est qu’il faut, Si tu ne veux mourir bien-tôt.
Attendre à manger que ta pance Soit vide de toute substance;
Tu le pourras connoître assez Si voyant poulets fricassez.
Ou telle chose au cœur qui touche, L’eau t’en vient bien-tôt à la bouche En un mot, de ton appétit Faut toujours garder un petit,
Comme le boulanger réserve Du levain qui la pâte lève.
Aussi sans faim ne mange pain.
Et sans soif ne bois point de vin,
La faim guérit les maladies.
Et fortifie les parties Q.ui servent à la digestion Et à l’alimentation ;
Si pourtant elle est excessive,
Elle nuit à la nutritive.
C’est belle chose en vérité Q.ue garder médiocrité.
CINQ.UIESME CHANT
Du Souper et du Dessert,
L’estomach a bien de la peine A digérer trop grande cène.
Mais sans user de mot latin Que nous lairons à Calepin,
Outre que le mot est revêche Et ressent un peu trop le prêche;
Je dis pour vivre ga^’-ement Qu’il faut souper légèrement .
Au dessert quelque confiture Ne peut pas nuire à la nature.
Et nommément le cotignac Est fort amy de l’estomac.
Après la chair vient le fromage :
Qui moins en mange, est le plus sage.
Après le poisson vient la noix;
Une vaut mieux que deux ou trois.
Si tu veux souper avec joye,
Avec bon vin ouvre la voye,
Ou bon brouet, cela s’entend;
Mais le bon vin vaut bien autant.
Vis à ta façon ordinaire,
Surtout si ta santé t’est chère, Principalement étant vieux;
Si quelque appétit vicieux Ne t’a mis dessous son empire;
En ce cas pour que tu n’empireSj Change le petit-à-petit.
Et non à coup. Qui me l’a dit?
C’est notre grand maître Hippocrate,
De qui l’illustre nom éclate Par tous les coins de l’univers.
Mais tout beau ! c’est trop haut, mes vers, Sçavez-vous pas que le burlesque Demande un style plus grotesque?
La coutume souvent prévaut Où la médecine défaut,
Et si tu ne la suis, ta cure Pour le certain sera mal-sûre.
Si tu veux vivre en homme caut,
Ne mange pas ton pain tout chaut S’il n’est trempé dedans la soupe Le pain chaud l’estomach étoupe ;
Aussi ne doit-il être dur.
Comme le pourroit être un mur.
En poésie ton pain ne friras.
Mais dans le four tu le cuiras;
Avec l'onne et belle farine Q.ui moult ayde contre famine;
Il ne doit être deux fois cuit Si tu ne veux faire biscuit;
Non comme celuy de Bazoche Qui ne nuit point dedans la poche; Mais tel qu’en firent autresluis A Paris peu après les rois Fines gens craignans que fannne Ne leur fist faire grise mine.
Dans la pâte mets du levain,
Et crois qu’on ne l’y met en vain s Le pain aura meilleure vue;
Mais je croy que j’ay la berlue,
Je veux dire, il aura des yeux Qui feront que tu verras mieuXo Manger force croûte est utile,
Pour amasser bien de la bile,
Bile copieuse et qui fait Qu’un homme en colère se met,
A tout moment, même sans cause,
Qui est une fascheuse chose.
La soupe au vin a double effet,
Outre deux autres qu’elle fait.
Primo les dents elle netto^^e Et puis fait que mieux Thomme voye; Le cerveau vuide elle remplit Et même elle aiguise l’esprit.
Je ne te dis rien du potage Sinon qu’il remplit davantage.
Encor que le meme' d’ailleurs Chasse les mauvaises humeurs.