CHAPITRE X
nous admettons de la façon la plus positive que les documents publiés par M. de Lasteyrie prouvent que Baptiste Du Cerceau a été ce que 1 on doit désigner sous le titre de « l’architecte du Pont-Neuf », et ces documents nous suffisent amplement, sans autres témoignages d'écrivains de l’époque.
Toutefois, examinons aussi ces témoignages ; peut-être ne sont-ils pas aussi contradictoires qu'ils pourraient le sembler au premier abord. L’Estoile parle de l 'Ordonnance et du jeune Du Cerceau.
Sauvai parle de Du Cerceau tout court, dit qu’il eut 5o écus poulie modèle aussi bien que la conduite de l’ouvrage. Ailleurs, en contradiction formelle avec ceci, comme le remarque M. de Lasteyrie, il écrit : « Ce pont fut commencé en 1 578 sous la conduite de Guillaume Marchand » ; mais il a eu la conscience de dire : « Ce que je sais par l’épitaphe de cet architecte, qui est enterré à Saint-Gervais. » Puis : « Les architectes de ce temps-là à l’envi firent de nouveaux dessins et d’autres devis touchant ce pont : celui de Marchand néanmoins plut davantage et fut trouvé le plus savant et le plus superbe », et il termine en disant que ce même Marchand reprit l’ouvrage en i5g8, pour ne plus le quitter avant qu’il ne fût achevé.
A ceci, nous remarquons : i° que les documents publiés par M. de Lasteyrie nous montrent clairement et chaque fois, dès que les travaux sont engagés, Guillaume Marchand comme entrepreneur et dans une position qui n’eût offert aucune de ces garanties recherchées dans toute l’organisation de l’entreprise ; 2° Sauvai nous dit qu’il a son premier renseignement sur la conduite des travaux par l’épitaphe de G. Marchand épitaphe que M. de Lasteyrie a reproduite page 17. Or, dans les épitaphes, les louanges que la famille décerne à un défunt ne sont pas nécessairement des documents officiels. L’épitaphe, d’ailleurs, dit :
aj Que Guillaume était excellent parent et architecte vraiment royal (ce qui doit s’entendre par le génie, croyons- nous), et
bj Qu’il commença le palais royal de Saint-Germain et le Pont- Neuf, à Paris.
1. Il existe aussi une vue gravée du Pont-Neuf, où Guillaume Marchand est nommé comme auteur du pont.
Or, ce dernier fait est vrai ; il le commença, en effet, mais comme entrepreneur, comme le principal même parmi les quatre, nous le voulons bien.
Sauvai dit bien que Marchand fit un projet qui fut trouvé le plus savant et le plus superbe, mais il n'ajoute pas que ce fut celui-là qui fut exécuté, et il n’est pas nécessaire de le sous-entendre.
Du reste, M. Guiffrey, en montrant que Baptiste mourut en i5qo et non en 1602, nous fournit le moyen de tout concilier. Il se peut fort bien que, Baptiste mort, on abandonna à Guillaume Marchand non-seulement l’entreprise, mais aussi la direction des travaux.
Quant aux 5o écus que Sauvai dit avoir été donnés pour le modèle du Pont-Neuf, somme que M. de Lasteyrie trouve faible pour un tel travail, n'y aurait-il pas moyen d’expliquer sa modicité par le fait que Baptiste Du Cerceau, comme architecte du Roy, avait un salaire fixe, et que ces 5o écus 11’étaient dès lors qu’une gratification ?
Si l’on voulait chercher coûte que coûte à mettre tout d’accord, on pourrait supposer que Y Ordonnance, c’est-à-dire le dessin, était de Baptiste; la conduite, l’exécution, de Marchand. Mais ici déjà on se heurterait au premier renseignement de Sauvai que le modèle et la conduite de l’ouvrage appartiennent à Du Cerceau, sans parler des documents que nous avons examinés.
Quel est ce Du Cerceau que Sauvai ne désigne pas plus clairement ? Celui qui eut la conduite fut Baptiste, on n’en peut douter après les documents publiés par M. de Lasteyrie. Mais il y avait alors deux Du Cerceau, tous deux architectes du Roi ! et en présence du dessin très authentique de Jacques Androuet I, père de Baptiste, qui se rattache sans contredit aux projets d’un pont qui devint le Pont-Neuf, en présence de la tradition qui longtemps a attribué celui-ci à ce même Jacques Androuet, auteur des Plus beaux bastinients, comme M. de Lasteyrie le rappelle l, en présence de ces deux faits, on en revient à se demander si, après tout, il n’y aurait pas un grain de raison dans cette tradition ; si le père de Baptiste n’aurait pas été pour quelque chose dans l’invention du Pont-Neuf, d’autant plus que
1. Page ia, note 5. Jombert, dans son Répertoire des Artistes, i~65, tome Ior, page 16, le dit aussi.