CHAPITRE X
d’économie pour l’État. Mais tous ces renseignements, pris à droite et à gauche auprès des hommes du métier et des entrepreneurs les plus expérimentés, n’impliquent aucunement que le projet fût d’eux, et même, nous ne voyons dans aucune de leurs propositions l'indice d’un changement de quelque importance apporté au projet royal. Jusqu’ici, il n’y avait pas lieu que Du Cerceau figurât dans les réunions dont le procès-verbal est parvenu jusqu’à nous. Mais que voyons-nous dès la première réunion où l’on pouvait avoir besoin de lui : l’adjudication des travaux de maçonnerie ? On appelle Me Baptiste Du Cerceau, architecte du Roy, Guillaume Guillain, maître des oeuvres de la Ville, et Jean de Verdun, clerc des jurez maçons, pour leur demander « si la toise desdits ouvrages pouvait se faire pour le prix d’adjudication le plus bas offert de 180 1. la toise ».
C’est la première fois dans nos documents que l’un des personnages est qualifié d’ architecte, et ce titre s’applique à Du Cerceau. Il est vrai que nous le rencontrons une fois déjà à l’occasion de Pierre Lescot, mais dans une circonstance où le sieur de Clagny exclut lui-même la possibilité de le prendre pour l’architecte du pont et l’auteur d’un projet.
Puis, quand il s’agit enfin, le 28 mai, de fixer l’alignement pour le commencement effectif des travaux, Du Cerceau y est encore bel et bien, avec le titre d’architecte à lui seul attribué parmi tous ; puis, quand il vient à Pierre des Isles, l'un des entrepreneurs, l’idée subite de proposer un tracé brisé, le procès-verbal énumère les différentes autorités présentes auxquelles l’objection devait être adressée (p. 66), savoir :
i° Au représentant de la commission supérieure;
20 Au controlleur général des bâtiments ;
3° A Du Cerceau (c’est-à-dire à l’architecte, comme il est désigné au début du document) ;
40 Aux commissaires d’expertise, de contrôle et d’avis.
Il ressort donc avec une évidence absolue que dès le tracé de l’alignement, première opération définitive, Baptiste Du Cerceau était l’architecte dirigeant et surveillant la construction du pont. Et si ce
n’est pas lui tout seul qui donne l’alignement du pont, c’est que, visà-vis de la chose publique et des entrepreneurs, il fallait qu’il fut constaté que la chose se passait conformément aux décisions prises préalablement dans le rapport de visitation du 23 février, auquel l’on se réfère, et dont nous avons parlé plus haut.
M. de Lasteyrie, pages 18-19, s’étonne que Du Cerceau n’assistât pas à l’important devis descriptif du 24 février 1578, et conclut de la présence de Guillaume Marchand en faveur de ce dernier. Mais la commission de ce jour avait à faire « bon et loyal rapport de ce qui est nécessaire pour la construction et édifice dudit pont, selon le mémoire qui leur a esté baillé, et en donneraient sur icelluy leur advis ». Si la commission résume, énumère et approuve les points du mémoire, elle n’en est pas pour cela l’auteur, et Du Cerceau, en admettant que le mémoire fût basé sur son projet, comme nous le croyons, ne pouvait pas émettre un avis sur sa propre œuvre. La présence de Marchand, du futur entrepreneur éventuel, au contraire, n’a rien d’étonnant.
De même le 7 avril. La commission pouvait bien « ouïr G. Marchand et autres, prendre leur avis sur l’ordre et forme de besogner audit pont, et leur demander un devis par escrit de la nature des pierres propres à bâtir dans l'eau », à titre de renseignement, sans que cela impliquât que Du Cerceau ne fût pas l’architecte et que, au contraire, Marchand dût l’être.
Si nous comprenons bien xM. de Lasteyrie, il verrait, page 9, dans ce rapport et dans cet avis sur le projet accepté par le roi le 19 février, un projet dressé par les experts selon lequel le roi ordonna le 16 mars la construction du pont (page 1 1 , il dit un avant-projet), tandis que, selon nous, les experts ne font que donner successivement leur avis sur les différents points du projet royal, émanant par suite naturellement de l’un de ses architectes.
Or, nommerait-on dans une telle commission l’auteur du projet pour donner avis sur son propre projet ? et, comme Guillaume Marchand y figure, n’est-ce pas une raison de plus pour nous de l’exclure comme auteur du projet ?