‹ Les ducs de BourgogneChapitre 16 sur 164 · INTRODUCTION. LXXXIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. LXXXIII

Je comptais trouver, dans les débris de l'ancienne Bibliothèque de Bourgogne, devenue une section de la Bibliothèque royale de Bruxelles, la plupart des manuscrits désignés dans les extraits des comptes de Lille; j'espérais aussi pouvoir étudier dans cette collection la marche et les développements de l'ancienne école de peinture, dont l'histoire ne peut s'écrire sans le secours des manuscrits à miniatures. J'ai éprouvé deux mécomptes à la fois : en premier lieu, de tous les manuscrits clairement désignés dans les comptes, de toutes les enluminures qui y sont décrites, je n'ai retrouvé avec pleine certitude que les productions fort peu originales des enlumineurs Loyset Lyeder et Guillaume Wielant1; en second lieu, j'ai perdu beaucoup des illusions que je m'étais faites sur cette belle collection. En effet, quand on l'étudié avec méthode, on voit que, pour l'époque comprise entre les années 1384 et 1482, c'est-à-dire pour la grande époque de l'école flamande, elle ne possède que deux manuscrits hors ligne. Je m'explique. Il y eut au quinzième siècle de grands peintres qui faisaient, par exception, de petites et admirables miniatures; il y eut, en même temps, d'adroits praticiens qui exécutaient , comme en fabrique, l'enluminure d'innombrables manuscrits. Entre ces productions également

1 Voir dans mes extraits les n01 1951 et suivants. Le livre de Charles Martel, nos 6 à 9 de l'inventaire de la Bibliothèque, est enluminé par Loiset Lyeder. Pour ce qui concerne l'histoire du Haynaut, je renvoie à mes extraits, n° 1966, et à la note de la page lxxxv.

INTRODUCTION

brillantes de couleur, également rehaussées d'or, la différence est grande; les unes, piquantes d'originalité, inspirées par le talent, sont des jalons dans l'histoire de la peinture ; les autres, monotones et insipides, étaient et sont restées un grand luxe, mais voilà tout. Or, je le répète, sauf deux exceptions, la Bibliothèque dite de Bourgogne ne possède que les brillants produits de la seconde espèce 1 . Je m'empresse de désigner ces deux manuscrits. L'un est une merveille : c'est le premier volume de l'histoire générale du Haynaut, qui va depuis l'origine du monde jusqu'à l'année 380 ; il est écrit sur parchemin, en lettres de forme, de 32 lignes à la page, format grand in-folio. La miniature de présentation occupe tout un feuillet ; elle est encadrée dans une bordure de fleurs et dans une ceinture formée par les armoiries de toutes les provinces placées sous l'autorité des ducs de Bourgogne. Le peintre a représenté dans ce cadre

1 Les Heures de Philippe le Bon, n° 9611 , sont citées et exposées avec trop de complaisance ; c'est un beau bréviaire, pars hyematis, de 526 feuillets de parchemin écrits à deux colonnes, de format in-4<>. Le portrait du duc agenouillé devant son patron se voit au feuillet 298 recto. Le travail de cette peinture est sec, la coloration plate, pâle et terne, la ressemblance exacte, le costume d'une imitation consciencieuse. Un autre manuscrit, décoré également du titre de Livres de prières de Philippe le Bon , est sans valeur, au moins dans la limite de ces recherches. J'en dirai autant d'un Psautier, n° 9961, écrit sur parchemin, format petit in-folio et à deux colonnes, en lettres de relief alternant or et azur. Je regrette que le respectable M. Marschal n'ait publié ni l'une ni l'autre des belles miniatures que j'ai citées, ses inventaires y eussent gagné quelque chose. Quant à son travail, il a été trop amèrement critiqué. Il suffit d'apprendre préalablement la langue de l'auteur et de comprendre son étrange système bibliographique pour tirer bon parti de ses trois gros in-folio. J'en fais chaque jour l'expérience.

le duc Philippe le Bon , assis sous un dais, recevant l'hommage de ce livre dans la forme accoutumée, si bien connue des amateurs de manuscrits; mais ce qui est exceptionnel, ce qui mérite d'être signalé, c'est la figure accentuée du duc, le caractère des têtes de ses conseillers, la curiosité fine, hardie en même temps que réservée du jeune comte de Charolais, et toute cette perfection de l'ensemble qui trahit le pinceau du maître et grandit cette miniature aux proportions d'un tableau d'histoire. Ce manuscrit fut terminé en 1449, le prince avait alors quinze ans, et c'est l'âge qu'il a dans son portrait. A cette époque, Jean van Eyck était mort ; son élève Rogier van der Weyden put seul composer et exécuter ce chefd'œuvre digne de son maître , digne de sa main 1 .

1 Lui seul pouvait accentuer avec cette précision la charpente osseuse d'une tête et sa physionomie, mettre les uns gravement immobiles, debout sur leurs jambes, les autres en action calme et facile; lui seul enfin pouvait donner aux articulations microscopiques des mains cette perfection du dessin , à l'ensemble un effet si bien combiné. Le premier volume, n° 9,242, est complété par deux autres, n°* 9,243 et 9,244. Le texte du premier volume commence par : Pour che que toute créature — MS Philippe — auquel pays de Haynnau est à présent régnant, qui est Van de l'Incarnacon Nostre Seigneur J/iesu Crist mil cccc quarante six.

Les miniatures qui suivent n'occupent que la moitié ou le tiers de la page, souvent même seulement la largeur d'une colonne. Elles sont d'un faire mesquin, d'un ton argentin et comme émaillé; les figures et les édifices se détachent sur un ciel d'azur pur et criard. Ce n'est pas justement mauvais, et on pourrait les admirer si elles étaient loin du chefd'œuvre qui est en tête; mais à côté de lui on sent le faire mécanique et les procédés de fabrique.

Les miniatures du second volume sont beaucoup plus nombreuses; il y en a exactement soixante , comme le porte , dans les comptes (voir n° 1966), l'article de 72 livres payées à Guillaume Wyelant pour ce travail. Cet enlumineur avait toutes les qualités commè tous les défauts de son métier. L'habileté de la main résume toutes les qualités ; quant

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Deux autres volumes complètent cet ouvrage ; mais tout le manuscrit n'a, à vrai dire, qu'une seule miniature, et elle le place à côté du Bréviaire du duc de Bedford de la Bibliothèque Nationale de Paris1, à côté du Bréviaire du cardinal Grimani à Venise2, à côté des Heures de Charles le Téméraire à Copenhague3, à côté des Chroniques de Jérusalem dans

aux défauts , ils sont de toutes sortes : abus de couleurs brillantes, tons criards, prédilection pour le bleu dans les vêtements et les toits des maisons, bleu-vif qui rend mal l'ardoise, monotonie dans les expressions des figures, type uniforme; les yeux étonnés, la tête souvent en l'air, les pieds mal posés sur terre , les figures dessinées comme si elles étaient vues de haut et à vol d'oiseau, les fonds minutieusement détaillés, mais froids dans l'effet, insipides et sans traces d'imitation. Et, malgré l'âpreté de cette critique, je reconnais que la plupart des manuscrits cités dans beaucoup de Bibliothèques pour leur belles miniatures ne sont pas plus recommandables. Wyelant s'est fait aider par un confrère qui a calmé l'étonnement de ses figures, mais qui n'avait pas son habileté. Le volume se termine par cette souscription : Chi fine la seconde partie des histores des nobles prinches de ffaynnaut,escriples par Jacotin duBos. Le troisième volume , de même grosseur, est écrit d'une lettre de forme plus pointue , et les miniatures sont d'une autre main , qui n'est pas plus remarquable.

1 J'en dis quelques mots dans une des notes suivantes.

2 J'ai passé six semaines à Venise, moitié dans les Archives, moitié dans la Bibliothèque de Saint-Marc. J'ai étudié ce manuscrit, j'en réserve la description.

3 Ce manuscrit, comme celui des histoires du Haynaut, n'a qu'une seule miniature qui mérite l'attention ; mais elle est précieuse par la finesse d'exécution avec laquelle on a représenté le comte de Charolais et sa femme agenouillés sous le suaire. Il y a douze ans que j'étudiai ce manuscrit; je ne me crois pas engagé par un jugement qui n'était pas encore assuré par l'étude comparative des tableaux authentiques des maîtres flamands : cependant je ne m'en rapporte pas seulement à mes notes, mais à la copie très-exacte que je fis alors de cette miniature; elle est ici sous mes yeux, et elle me permet d'attribuer à un très-bon élève de Roger van der Weyden cette tête de Christ conçue dans le sentiment et d'après le type qu'adopta plus tard Hans Hemling. Les portraits sont microscopiques et grands à la fois ; ils se détachent sur un fond de paysage digne du maître. Je dis an élève parce qu'il est impossible d'attribuer cette jolie miniature au maître, en lisant au bas de la page , dans le champ même de la peinture, cette inscription : FAIT PAR

IMHODUCTION.

la Bibliothèque impériale de Vienne1, à côté du célèbre Froissart de la Bibliothèque de Breslau , écrit et

JACQVES VNDELOT, 1465. Ce nom ne s'est pas trouvé, à ma connaissance , sur d'autres productions des arts. Je publierai cette miniature en donnant la description des manuscrits de Bourgogne, de Clèves, de la Gruthuyse et de Croy, disséminés dans les bibliothèques étrangères. Quant à ces Heures, il sera temps alors de s'expliquer sur leur provenance probable. 11 suffît de rappeler qu'elles appartenaient, selon une note de M. Gaignières, qui fit copier les portraits, A feu Hipolite, comte de Bethune, chevalier des ordres du roy , mort le 24 lévrier 1665. (Voir cette copie, amplifiée, dans le deuxième volume de l'histoire, Maisons étrangères, cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale de Paris.)

1 Je ne connais pas ce manuscrit : mais M. Waagen l'attribue aux frères van Eyck , et son opinion me suffit ; elle est de celles qu'on peut adopter sur parole. Toutefois, j'aurai l'occasion sur d'autres points de soumettre à cet habile critique et profond connaisseur m<s hésitations. Ainsi, sans m'éloigner du sujet de cette note, je dirai qu'il m'est impossible d'admettre que les deux frères van Eyck et leur sœur Marguerite aient travaillé aux miniatures du Bréviaire de Paris. Plus de trois mains ont pris part à cette petite merveille; et, par conséquent, rien n'empêcherait de donner place aus?i à Lambert van Eyck , afin de réunir toute la famille. J'admets que ce manuscrit a été entrepiis par Jean van Eyck; qu'il y a travaillé lui-même, que ses élèves ont accompli la plus grande partie de la besogne; mais je trouve trop subtil ou par trop commode de faire ainsi la part de chaque membre d'une famille, sans avoir un terme de comparaison authentique pour les peintures en miniature de Hubert, Lambert et Marghareta van Eyck.

M. Waagen attribue aussi à Roger van der Weyden les miniatures en camaïeu de la Légende de Sainte-Catherine (Bibl. Nat. de Paris, suppl. francois, n° 540-2). C'est une grosse erreur, qui doit être mise sur le compte de la rapidité avec laquelle un voyageur est obligé d'étudier nos trésors; rapidité que nous avons déplorée nous-même, que nous nous sommes reprochée dans les Bibliothèques étrangères : mais M. Waag' n fait plus, il attribue à Hemling les miniatures faites par une seconde main dans ce même manuscrit (folio 11 verso, 14 verso, 31 verso, 47 verso, 56 et 57 recto). Dieu et Hemling le lui pardonnent ! L'espace me manque pour léluter cette opinion, comme il conviendrait à l'égard d'une aussi grave autorité: je dirai cependant que ce manuscrit, fort beau et fort curieux, me paraît être l'œuvre d'un élève de Roger van der Weyden, devenu enlumineur de profession; il a pris à son maître quelques-unes de ses expressions vives et accentuées et, entre autres, le portrait de ce conseiller âgé de Philippe-le-Bon , qui se retrouve dans ses tableaux. ; il lui doit quelques tournures graves et aisées de gens en robe ; enfin il s'est inspiré de ses compositions , dont il recherche le

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