LXXXVI1I
INTRODUCTION
enluminé, comme on sait, pour Anthoine, le grand Bâtard de Bourgogne, en 1 464-68 l.
mouvement dans la symétrie. Mais c'est là toutes ses qualités : le reste n'est que défauts. Toutes ces têtes sont monotones dans leur expression , tous ces visages ont uniformément les yeux charbonnés dans un orbite blanc, les pommettes durement accusées, les mains allongées comme le maître les peignait, mais sans le mouvement qu'il savait leur donner; les jambes estropiées et les pitds si malades qu'ils ne peuvent poser à terre. Voyez le buste de la sainte martyrisée par ses bourreaux; c'est pitoyable de dessin (folio 86). Voyez cet homme, qui, pour marquer son étonnement, perd son aplomb; pose affectée qui dut sourire au peintre, car il la reproduit deux fois avec la même disgrâce (folios 40 et 94). Ce sont de ces marques qui trahissent l'homme du métier et le distinguent de l'artiste de talent et de génie. Quant à la seconde main, elle est plus inhabile encore; mais je serais disposé à croire que le même enlumineur est l'auteur de toutes les peintures du manuscrit, seulement il s'est servi de la plume pour le plus grand nombre et du pinceau pour une douzaine seulement. Cette manière de traiter autrement la miniature a fait croire à deux mains différentes , parce qu'en effet, autant les unes sont dures et heurtées, autant les autres sont molles et indécises, Quand on connaît la pratique des arts , on sait fort bien que le vrai talent parvient à exprimer sa pensée quelle que soit la forme qu'il adopte ou qu'on lui impose ; que le manœuvre au contraire perd toute assurance et devient impuissant, aussitôt qu'on le distrait de sa routine et de ses procédés.
Ce manuscrit n'en est pas moins très-intéressant. Il signale, dès l'année 1457, le point de départ de l'école, dure dans son exécution, exagérée dans ses poses, grimaçante dans ses expressions, de l'école que suivit Martin Schongauer, et qui passa à sa suite en Allemagne avec les productions de quelques graveurs flamands en bois et sur cuivre. On lit sur la bordure d'un vêtement iEMONESF (folio 94), sur le dos d'un personnage AVIFOK (folio 40), sur un pantalon AVED, et sur une manche OM^ESIONM (folio 104). Ce sont des inscriptions dont on chercherait inutilement le sens ; les artistes flamands ne savaient ni le grec ni l'hébreu , mais ils croyaient se rapprocher de ces langues anciennes en inscrivant ainsi sur les habits des Juifs des combinaisons étranges de lettres. Entin, pour ne rien omettre, puisque M. Waagen m'a amené à parler de ce manuscrit, je dirai qu'on lit sur la feuille de garde, collée autrefois sur le plat de la reliure primitive, cetle note écrite d'une main contemporaine :
Stuuaert Lieuin ,
à Gand.
me lya ainsin,
Je n'ai pas encore rencontré dans les comptes ce relieur des ducs de Bourgogne.
1 Ce manuscrit se compose de quatre gros volumes enluminés par
INTRODUCTION. LXXX1X
Le second manuscrit à miniatures, que j'ai cru devoir placer au-dessus des autres et signaler ici , est d'une main française. Elle s'est appliquée à orner une Bible historiale (nos 9001 , 9002 et 9025). Au feuillet 21 9 du n° 9002 et au feuillet 439 du n° 9025 se trouvent deux grandes miniatures dont l'éclat tempéré et harmonieux plaît au premier abord. En les étudiant davantage, on est frappé du caractère particulier de ces chastes expressions, du charme séduisant de ce type de beauté également étranger aux traditions vieillies des Byzantins et à l'imitation toute locale des van Eyck. Cette école française, contemporaine des premiers essais de l'école de Bruges , s'en distingue comme l'école de Cologne, et elle n'eut comme elle qu'une existence éphémère.
La Bibliothèque de Bourgogne possède en outre plusieurs manuscrits d'origine flamande et du quatorzième siècle; ils donnent lieu à de curieuses observations sur l'abandon du style byzantin et sur la création du style flamand, tel que le comprirent les
plusieurs peintres en miniature; les grisailles seules lui donnent la plaee que je lui assigne ici, le reste est le produit brillant et distingué du métier.
Feu S. M. le roi de Prusse eut la bonté de faire venir à Berlin ces quatre gros volumes pour que je pusse les étudier à loisir ; ne me doutant pas d'une si notable faveur, j'allai les chercher à Breslau , où j'appris du bibliothécaire qu'ils m'attendaient dans la capitale. Je me reproche depuis bientôt douze ans de n'avoir pas mieu\ mis à profit une si flatteuse complaisance; mais avec un peu d'enthousiasme on est prompt à entreprendre, avec beaucoup de conscience on est lent à mettre au jour des travaux de ce genre. J'y arrive enfin, et je n'accomplirai pas cette tâche sans proclamer hautement les facilités de toute sorte, les encouragements de toute nature que j'ai trouvés en Prusse.
XC INTRODUCTION
van Eyck et leurs élèves immédiats. D'autres manuscrits plus modernes1 permettent d'étudier la première formation du genre vulgaire et familier des Teniers, des Ostades et des Brouwer; mais cette étude, qui d'ailleurs ne saurait se faire en passant, n'a pas sa place dans cette Introduction 2.