CV1II
INTRODUCTION
mais nulle part un travail régulier qui évite désormais à l'érudition la peine de puiser incessamment à cette source sans fond, sorte d'archives des Danaïdes. Espérons que nous lirons bientôt dans le Messager des arts, l'analyse détaillée et méthodique de ces journaux municipaux. M. van der Meersch, le persévérant investigateur des origines et du développement de l'imprimerie dans les villes de Flandres, ajoutera ce mérite aux titres qu'il a déjà à la reconnaissance de son pays et de l'érudition.
Les archives de plusieurs villes de la Belgique, et celles de Gand plus particulièrement, possèdent une nature de documents qui sont bien rares en France , j'entends, premièrement, les planches de cuivre sur lesquelles les orfèvres du métier faisaient graver leurs noms et frappaient leurs poinçons 1 . Ce mode d'enre-
van Lubrecht van Eyke — vi s. g., c'est-à-dire des héritiers de Hubert van Eyke — vi sous de gros. C'est à la fois une confirmation de la date du décès de Hubert van Eyck et la preuve que les frères étaient étrangers à Gand.
Dans le registre de la confrérie de Notre-Dame-aux-Rayons (van O. L. V. ter Radien), fondée depuis le milieu du treizième siècle dans l'église paroissiale de Saint-Jean (cathédrale Saint-Bavon) à Gand, on trouve inscrits parmi les membres :
Meester Ives van Hyke, en 1391, et sa femme Mergriete van den Huutfanghe ;
Meester Hubrech van Hyke, en 1412 ;
Mergriete van Hyke, probablement la sœur du précédent, en 1418.
1 Je dois à l'obligeance de M. van Duyse, archiviste de la ville, deux épreuves sur papier de chacune de ces curieuses planches. Elles sont au nombre de treize, mais trois seulement appartiennent au quinzième siècle. J'ai fait usage de ces documents, les combinant avec le registre des doyens de la corporation , pour compléter les tables de ce volume. Je me réserve plus tard de faire dessiner et graver toutes ces marques d'orfèvre, qui doivent nous conduire à la découverte, non-seulement des artistes auteurs de plusieurs objets d'orfèvrerie , mais aussi à l'ex-
INTRODUCTION
gistrement était sans doute assez ancien, mais les planches de cuivre qui en portent la marque ne remontent pas au delà de Tannée 1 454; telles qu'elles se sont conservées, elles peuvent être utilement consultées et comme dictionnaire des noms d'orfèvres et comme répertoire de leurs marques1, qui permettront d'assigner à chaque ancien monument d'orfèvrerie le nom de son auteur. Secondement, j'appellerai l'attention sur les dessins originaux de monuments gothiques : ici, c'est le dessin de l'hôtel-de-ville2; à Louvain , le projet des tours et du portail de l'église de Saint-Pierre; à Mons, celui du clocher de Saint- Wandru ; à Malines , le dessin du clocher de la cathédrale et un projet d'hôtel pour le grand conseil.
plication de plusieurs monogrammes placés au bas de gravures exécutées pour en obtenir des empreintes, et que nous sommes obligé de laisser dans le chapitre trop rempli des anonymes.
1 L'usage de ce répertoire et son utilité viennent d'être démontrés , puisqu'ils ont permis de découvrir le nom de l'auteur de deux pièces d'orfévrerie fabriquées au quinzième siècle par un artiste de Gand et à Gand. La première est un écusson en argent qui présente dans une jolie composition de trois figures, dans des armoiries et des draperies, toutes les difficultés de la ciselure. Cet écusson appartient encore à la ville de Gand. La seconde est une petite châsse ou boîte aux saintes huiles, que l'habile graveur, M. Onghena, a recueillie dans son riche cabinet. Ces deux objets sont marqués d'un même poinçon et datés l'un de 1482, l'autre de 1486. En recourant aux planches des archives MM. van de Walle et van Duyse ont trouvé que ce poinçon était une marque parlante et qu'elle appartenait à Corneille de Bont, le C s'appliquant au prénom et l'hermine, on Bont en flamand , au nom.
2 II est bien regrettable qu'en conservant ces planches de cuivre et ces dessins originaux les archives de Gand n'aient pas préservé avec le même soin une suite de cartes géographiques et de plans topographiques qui n'intéressaient pas seulement l'histoire locale , mais qui auraient appris comment les relevés cadastraux étaient conçus et exécutés au douzième siècle. Il ne nous en reste qu'une courte notice de dom Berthod.
ex
INTRODUCTION
A côté de ces documents 1 , base un peu sèche mais solide d'une histoire des arts, se placent les monuments, et ils sont nombreux à Gand. L'architecture, la sculpture, mais surtout la peinture, y ont de dignes représentants. J'ai examiné avec un soin égal , et avec plus d'étonnement, les richesses des collections particulières. M. Benoni-Verhelst, à lui seul, possède un cabinet d'autant plus curieux que chacun de ses tableaux, en excitant l'admiration, provoque le doute ou laisse dans l'incertitude. Il est évident que nous avons là, comme dans le musée de Bruxelles, comme dans les églises de la Belgique et de quelques villes étrangères 2 , les œuvres distinguées de peintres igno-
1 On remarquera que je passe sous silence le mouvement de la littérature , les noms d'écrivains connus et l'action que durent avoir les encouragements des ducs de Bourgogne. 11 n'est plus permis d'effleurer un pareil sujet. Les comptes de Lille m'ont fourni quelques renseignements fort curieux, mais en petit nombre, sur les écrivains attachés à la cour de Bourgogne. J'espère mieux des archives de Dijon. Le vide des registres de la recette générale me ferait croire que ce genre de dépense était porté ailleurs.
Comme les copistes étaient parfois traducteurs, j'aurais pu placer, sous deux rubriques de mes tables, Jehan du Chesne, David Aubert de Hesdin, Jean Mielot d'Amiens et d'autres ; je les ai laissés sous le titre de copistes, ne leur attribuant, comme hommes de lettres, qu'un trèsfaible mérite et refusant particulièrement à Jean Mielot la rédaction du voyage de Berlrandon de la Broquière que MM. van Praet et Barrois lui attribuent. J'ai sur ce dévot pèlerin et hardi voyageur, et sur son contemporain et son rival en cherche d'aventures Guillebert de Lannoy, les plus intéressantes données. Je compte parler de leurs curieux récits avec quelque autorité. Mais comment rappeler ces pieux voyageurs sans penser au pèlerinage de Breydenbach, accompli en compagnie d'Ehrard Reuwich van Uttricht : ce peintre habile dont j'ai déjà plus d'une fois, dans diverses publications, fait ressortir tout le mérite!
2 La patiente perfection des tableaux de l'école primitive des Pays- Bas n'a pas permis que le nombre en fût bien grand ; aussi l'érudition les a-t-elle déjà enregistrés, et nous commençons à posséder l'inventaire de nos richesses. En même temps que des hommes experts , blanchis
INTRODUCTION
rés ou du moins dont les noms rangés dans mes tables s'appliqueront un jour à chacune d'elles. Je
dans l'étude comparative des différentes écoles, tels que les Nieuwenhuys, Waagen et Passavant, déterminaient le caractère propre à chaque maître et marquaient chacun de leurs tableaux; d'autres connaisseurs, moins confiants dans ces appréciations, recherchaient dans les archives des indications précises, des notions certaines. Nous sommes redevables à ceux-ci de l'histoire de quelques tableaux flamands dont la présence à Rome, en Espagne, en Portugal, à Naples, en Fiance, et même à Dantzig, était pour nous une énigme.
Citons, par exemple, d'après le docteur Th. Hirsch,ce passage curieux de la Chronique de Georges Melman, qui s'arrête en 1548 et qui fournit sur l'arrivée à Dantzig du magnifique Jugement dernier de Hans Hemling le renseignement suivant : 1473 do nam Panel Benecke , cin Schipper, von einem Hollànder eine Galleijda, darin die Tofel, die auf S. Georgens Altar steht in der Pfarrkirche, mit grossem Gide befunâen ward. (1473, Paul Benecke, un marin, s'empara d'un vaisseau hollandais dans lequel se trouva le tableau qui est placé sur l'autel de la cathédrale ainsi qu'un grand butin.) — Dans la guerre maritime que soutint Dantzig contre la Hollande depuis 1440, ce Paul Benecke joue un rôle; et lorsque la ville du Nord, pour porter un grand coup, en 1475 , armait 28 vaisseaux, ce marin était au nombre des capitaines, et la chronique remarque qu'il montait le vaisseau conquis en 1473.
Comment l'un des chefs-d'œuvre de Hans Hemling se trouvait-il sur un vaisseau? Rien n'est plus simple; et, en copiant dans les comptes de Lille un grand nombre d'articles qui désignent des marchands et banquiers italiens établis dans Ils Pays-Bas, j'ai eu justement pour but de faire ressortir ces communications continues dans lesquelles l'art, s'associant à l'industrie, envoyait au loin les productions du génie avec les produits des fabriques.
Ce courant du Nord au Sud provoqua, par l'envoi des tableaux des van Eyck, des Roger van der Weyden et des Hemling, un courant en sens inverse, et les artistes italiens tentèrent de remonter à la source de ce nouvel art, qui faisait leur admiration. Cette tendance, résultat d'une influence incontestable, ne fut que passagère et restreinte entre 1435 et 1475. C'est à cette époque que fait allusion Summonzio dans le passage suivant d'une lettre qu'il écrivait en 1524 :
« Se non moriva jovine Colantonio del Fiore , era per fare cose grandi. Costui non arrivé per colpa dei tempi alla perfettione del disegno délie cose antique , si corne il suo discepolo Anlonello da Mt ssina. — La professione di Colantonio tutta era si corne portava quel tempo in lavoro di Fiandre e lo colorire di quel paese, al che era tanto debito (dedito 1 ) che aveva deliberato andarvi. Ma il re Renato lo ritenne qui con mostrarli ipso la pratica e la tempera di tal colorito. »
La lumière, la couleur, la puissance du relief, la science de la per-
CXII INTRODUCTION
réserve pour mon texte la description ou plutôt la discussion de ces objets d'art. Ce ne serait pas ici le lieu. Je me tais, par la même raison, sur la merveille de l'église de Saint-Bavon, sur le tableau de l'Agneau pascal, dont j'ai recherché les précieux fragments dans le musée de Berlin et dans les greniers de l'Évêché de Gand. Dans des greniers! dira-t-on ; des tableaux des célèbres peintres van Eyck ainsi deshonorés dans la ville de Gand, qui voit chaque année accourir une foule d'étrangers avides de connaître la grande œuvre des chefs de l'école flamande ! Oui , c'est dans un grenier qu'il m'a été donné, par faveur tout exceptionnelle, d'étudier ces deux tableaux1,
spective, l'art enfin dans ses surprenantes conquêtes habitait les Pays- Bas, et Naples aspirait vers Bruges. Le voyage projeté par Colantino del Fiore, le voyage exécuté par Antonello da Messina trahissent une révolution dans les arts, un bouleversement dans la direction des influences; on s'est trop habitué à n'y voir que la poursuite d'un procédé matériel de la peinture à l'huile.
1 On ne s'explique pas facilement pourquoi le gouvernement belge, toujours si soucieux des intérêts nationaux , ne prend pas une résolution à l'égard de ces deux tableaux que l'évêché cache aux yeux des amateurs et, ce qu'il y a de plus fâcheux, qu'il laisse se détériorer. Je veux parler des figures, grandes comme nature, d'Adam et d'Ève, qui formaient autrefois les volets destinés à couvrir la partie centrale supérieure (le Père éternel) du grand tableau de l'Agneau pascal, et qu'on a judicieusement retirées de l'église, parce que notre pudeur, d'invention assez moderne, ne peut supporter certaines naïvetés qu'on trouvait fort innocentes au commencement du quinzième siècle.
De tous les tableaux du chef de l'école, il n'en est aucun qui montre mieux la solidité de ses études et les ressources inattendues qu'il puisa dans l'imitation naïve mais habile et puissante de la nature. C'est en effet la nature même.
Lors de mon dernier séjour à Gand, en 1847, voulant éviter le refus que j'avais rencontré quelques années auparavant, je sollicitai de M. l'évêque une audience, et dans cette audience la permission de voir ces tableaux. J'invoquai mon titre de conservateur d'une partie impor-
INTRODUCTION. CXIII
productions qui semblent extraordinaires quand on se reporte à leur date. Espérons que le gouverne-
tante du Musée du Louvre, et la réciprocité due aux efforts que nous faisons à Paris pour faciliter aux étrangers leurs recherches érudites. Ces considérations seules pouvaient forcer les verrous , et cependant , nous étions au samedi, on me renvoya au lundi. Je réserve pour mon texte l'étude de ce tableau, qui porte tous les caractères du faire de Jean van Eyck. Ce sont deux académies consciencieuses , telles que Hubert van Eyck pouvait les demander à son jeune frère, et qu'il accepta sans se soucier si son élève avait poussé l'imitation jusqu'à reproduire les tons du hâle marqués en rouge sur la figure, sur le cou, les mains et les bras, jusqu'au point laissé à découvert par les vêtements de son modèle. Je dirai seulement ici que ces précieux tableaux, appuyés contre le mur dans un galetas sans cheminée, sont exposés aux désastreux effets des variations de la température, au froid en hiver, à une chaleur brûlante en été; que, n'étant pas accrochés, on les déplace à chaque mouvement opéré dans un fouillis de meubles, de bannières, de chandeliers, de pupitres, etc., etc., on les heurte, on menace de les briser. Déjà la peinture commence à s'écailler, en môme temps que le bois se gerce.
Sous la pression de mon indignation , sans autre mission que mon amour pour les arts, je commis alors l'indiscrétion d'écrire au gouvernement. Je lui exposai la double perte qu'éprouvaient les artistes, en premier lieu par l'impossibilité d'étudier ces chefs-d'œuvre, en second lieu par leur ruine imminente. J'avais acquis la certitude, et je donnai l'avis que l'évêque et le chapitre étaient disposés à céder ces deux tableaux contre une somme de 40,000 francs applicables en réparations urgentes à l'église, et j'ajoutai que jamais vote des chambres n'eût été mieux motivé, n'eût provoqué plus de reconnaissance. Je ne sais ce qu'est devenue ma lettre, ce que sont devenus ces tableaux. La bureaucratie probablement m'aura trouvé bien osé, et je crains de trouver à mon tour l'administration bien insouciante.
Je ne puis terminer cette note déjà bien longue sans ajouter qu'en attribuant à Jean van Eyck ces deux figures d'Adain et d'Ève , je me réserve d'exposer , dans le texte de cet ouvrage , les caractères particuliers de la peinture et du style des deux frères, distinction toute conjecturale, mais qui, à défaut de ceititude, peut avoir pour elle des probabilités. Le malheur a voulu qu'il ne nous soit pas parvenu un seul tableau authentique de Hubert van Eyck; et cependant, à la fin du seizième siècle, à une époque où Jean, son frère, n'avait pas encore accaparé toute la célébrité de la famille, on connaissait, on montrait de ses tableaux. M. Coremans a publié à la suite des comptes tenus par Biaise Hutter, premier valet de chambre et secrétaire intime de l'archiduc Ernest, pour les années 1593,94 et 93, les inventaires des objets IIe part. — to.m. i. //
CX1Y INTRODUCTION
ment se rendra à mes sollicitations , auxquelles s'unissent tous les amis des arts , tous les partisans de la Belgique.
Les comptes municipaux de cette ville importante, à l'exception d'un rouleau de l'année 1349, ne remontent qu'à 1 401 . Les délibérations du conseil, ou résolutions de la municipalité, commencent, comme à Malines, avec le xvie siècle. L'érudition, dans ces derniers temps, a eu recours aux documents renfermés dans ces archives. M. G. Piot en a extrait un curieux passage, qui nous donne le nom du sculpteur auquel nous devons la statue de la Vierge présentée en 1 442 à l'église par le magistrat de Louvain *. Plus récemment, le conservateur des archives, M. Thiry, et son adjoint, M. J. Thys, se sont animés d'un beau zèle, et ils ont trouvé des renseignements intéressants sur Matheus de Layens , maistre maçon de la ville et
d'art laissés après sa mort (1595) par ce prince aussi faible de caractère que de santé. Voici deux articles qui nous intéressent particulièrement : Sainte Marie avec l'enfant et près d'elle un ange et saint Bernard, de Ruperl van Eyck— Marie embrassant son fils, de Rugicr de Bruxelles. En dépit de cette faute d'écriture ou de lecture, nous reconnaissons là Hubert van Eyck et Roger van der Weyden (le père plutôt que le fils).
1 On voit par cet article des comptes que maistre Claes de Bruyn sculpta l'image en fournissant le bois, et reçut vingt saluts; que Rodolphe van Velx la dora et l'enlumina en fournissant les couleurs, moyennant la même somme. Voici le passage original :
« Meester Claes de Bruyn, xxi in julio van onser Liever Vrouwe beelde te snyden van sinen hout, dat men voirtane omme dragensal , daer hem de stat voir taxeerden xx saluyten. — Roelof van Velx van den selven beelde te stofferen , van scilderyen en andere parthyen sinen Werk aengaende — xx saluyten.
banlieue, architecte de la maison communale1; enfin, au moment où j'écris , les bulletins de l'académie royale de Bruxelles m'apprennent qu'on est loin d'avoir épuisé cette source d'informations précieuses, puisque M. Schayes vient de découvrir dans ces mêmes comptes les renseignements les plus curieux 2
1 Matheus de Layens, maistre maçon de la ville et banlieue, avait reçu cinq florins et cinq peters, dix sols, pour la confection du plan de l'hôtel de ville, édifice remarquable en dépit de tous les défauts de l'ensemble et de la grossière exécution des détails. La première pierre fut posée le jeudi 29 mars 1448, et la dépense de l'édifice, achevé en 1463, fut en total de 32,986 florins, 10 sols. Les comptes de l'année 1439 font mention d'un mecsler Malheeus, qui n'est autre que Mathieu de Layens, et les comptes suivants prouvent qu'il fut nommé maistre des œuvres de la ville, le 21 mai 1443, en remplacement de Jean Keldermans. C'est deux ans plus tard qu'il dresse les plans de l'hôtel de ville, et il les soumet, le 21 mars 1448 , à maistre Gilles Pamvels, architecte aux gages de Philippe-le-Bon. Après avoir dirigé toute la construction et l'aménagement de cet édifice, il entreprit pour le compte de la ville d'autres constructions. En 1481, il fut chargé de s'entendre avec Hermand Waghemaeker et André Keldermans pour examiner si le clocher de Saint-Pierre était de force à porter une cloche nouvelle. Gilles Stucrbout, peintre de la ville, proposa la construction d'un nouveau clocher dont il présenta les plans. En 1482 et 1483, Mathieu de Layens, probablement infirme, faisait toucher ses appointements par Goswin van der Voeren , maistre tailleur de pierres, l'un des sculpteurs de l'hôtel de ville; enfin, après Noël 1484, il est remplacé dans sa charge de maistre des œuvres de maçonnerie de la ville par Jean de Mcsmakcr.
2 Nous savions par une chronique, c'est-à-dire par un document d'une autorité contestable, que Thierry Stuerbout, ou de Harlem, avait peint en 1468 deux tableaux pour la décoration de l'hôtel de ville. (Ces tableaux sont dans la collection du roi des Pays-Bas.) Cet artiste, qui était à cette époque peintre en titre de la ville de Louvain, comme Roger van der Weyden l'avait été de Bruxelles, reçut la commande de deux autres tableaux pour la même destination. L'un devait avoir les énormes dimensions de 26 pieds de long sur 12 pieds de hauteur, l'autre 6 pieds de hauteur sur 4 de largeur, et celui-ci représentait le Jugement dernier. Le marché était de 500 couronnes pour les deux tableaux. Les comptes de la ville, document irrécusable, donnent une sanction à ces renseignements, et ils nous. apprennent en outre que la municipalité, s'étant rendue en corps à l'atelier du peintre
CXVI INTRODUCTION
sur Thierry Stuerbout, un des bons élèves de Jean van Eyck et de Roger van der Weyden.
pour voir son grand tableau, lui accorda une gratification, ainsi qu'au clerc qui, selon l'usage, en avait fourni le sujet; ce clerc, docteur en théologie, était maistre Jean van Haecht. Mais l'artiste meurt en 1478, laissant l'ouvrage inachevé; ses héritiers n'ont droit qu'à un paiement proportionné à l'avancement de l'œuvre. Hugo van der Goes, natif de Gand, peintre émérite, retiré au couvent de Rooden-Clooster, fut chargé, comme expert, d'apprécier les droits des frères et des neveux de Thierry Stuerbout, tous peintres comme lui. Des découvertes aussi intéressantes doivent stimuler l'érudition locale; mais, je le répète, ces boutades scientifiques, ces articles de journaux éphémères ne suffisent pas : il nous faut une analyse régulière , un dépouillement complet et méthodique, qui, réuni aux autres travaux du même genre, formera comme les Archives spéciales de l'histoire des arts dans les Pays-Bas. Voici ces extraits des comptes de la ville de Louvain dans leur rédaction originale :
Année 1462-1463.
Fol. 16. Zekere refectien die gewracht syn geweest aen de processie Onser Vrouwe Sinte-Peeters , in septembri anno lxii, etc., etc., volghen hierna. Item meester Willen Debeer, etc.
Hubrecht , de scildere, van den tvorscreve paradys en de pryel te schildene ende te verwene ende van vm hoedekens, gaveletten, vlegelen ende andere instrumenten daertoe dienende van nuwe wercke, overbracht hem selven ende synen sonen daer aen gewracht viij dagen , s'daechs voer henbeiden xn plecken , valet te samen viij st. gr. [stuyvers groote).
Item Hubeken de scilder, des vorscreven Hubrechts , outste soon , van gelyken m dagen , s'daechs x plecken valet n st. vi d. br. [deniers brabants).
Item, de vorscreve Hubrecht gelevert aen diverse tabernaculen van de vorscreve processien , foelgie , verwe ende andere stoffen dartoe dienende , te samen om xiiij stuyvers, valet m st. vi d. gr. br.
Fol. 68. De huysvrouwe Hubrechts Stuerbouts , scildere , van eenen blasoene te makene voor trompet van de stad en de frisien van syden te werkene, te samen huer daervoor vergouwen xn pl. {plekken).
Année 1464-1465.
Fol. 14. Hubrecht de scilder, van de ix choren der inghelen te stofferene ende Arcules [HercuLes] synen tablaert te doen wydene ende die te schilderen ende anders des aen de tabernaculen behoefde, overbracht xvm in oegt lxiiii, hem selven daeraen gewracht xvi dagen.
Item Gielis , syne sone , van gelycken ix dagen, syn beiden te samen xxv dagen, s'daegs x plecken , valet cclv plecken.
Item Frissen, syn sone , van gelyken x dagen , s'daechs III plecken, valet xxx plecken, syn te samen in guldens , te liiij plecken. . . . v gui. xv pl.
Année 1468-1469.
Fol. 42. ïvoedergelt voer de secretarysen, knapen, poirters ende meester werclieden, van Allerheyleg messen 1468.
Den secretarysen van der stad , te wetene , Arnoldus Kyps Bausselle. ... elken
van hen lxxx pleken, etc.
INTRODUCTION
Louvain montre avec orgueil son hôtel de ville qui surpasse, par son ensemble et sa conservation, les édifices du même genre construits à la même époque par les villes de Bruxelles, Bruges, Mons, Gand et Audenarde. Si cette architecture n'a pour moi que non-sens et ridicules, si je me demande vainement les règles de ses proportions , la raison de ses ornements , c'est sans doute une erreur de mon goût, conséquence d'une lacune dans mes études; aussi j'interrogerai les partisans de ce dévergondage architectonique , et à défaut de réponse , je re-
Item Dierick Stuerboudt, scildre, van gelyken, lxxxx plecken. Fol. 93. Van eender tafelen te maken van scryn hoate , die meester Dierick verdinckt heeft te makene van porteratueren ende van meer andere cleine refectien, etc.
By Reyneren Colx overbracht hem selven daer aen gewracht i dagen III vierendeel van j dach.
Item Henric Versammen vangelyken xliiij dagen iij vierendeel van j dach, die maken te samen lxxxxiiij dagen van vj vierendeel s'daechs xn plecken, maken cxlvi plecken.
Item Arndt Willems, etc.
Année 1479-1480.
Fol. 159. Item meester Dierick Boudts , scildere , teghen der stad verdinght hadde te schildene viere stucken van eender grooter tafelen die aen een dienen souden opeen sael oft camere te zettene van poteratueren ende scilderien ende noch van eenen cleinen tafelnelken met zynen dueren van den ordele , ende daer d'ordel inneghestelt es , hangende in de raetcamere.
Daeraff, de voirscreve meester Dierick, soe verre hy die volmaect hadde gehadt, soude hebben van de stad de somme van v« cronen; d'welc alsoe niet ghebuert en es, want by binnen middelen tyden gestorven es, alsoe dat de selve binnen synen tyde niet meer volmaect, ende dat clein stuck van den ordele, hangende in de raedcamere , volmaect. Daer voer hem ende zyncn kinderen vergouwen ende betaelt heeft, ter estumacien ende scattingen van eenen der notabelsten scildere die men binnen den lande hier omtrent wiste te vindene, die gheboren es van der stad van Ghendt, ende nu wonechtig es in den Rooden-Clooster in Zuenien, de somme van guldens vorscreve iij c vj gui xxxvj pl.
Fol. 160. Item, ten tyden doen meester Dierick voirscreven dit werc maecte en de stad dat visenteerde tôt synen huyse, werd hem ghescinckt, ten bevele van den burgmeesteren ende den heeren van den raede, in wyne , lopende xc plecken , ende dergelycs ghescinckt meester Janne van Haecht, doctoir in der godheit, die der stadt de materie gaff uut ouden zeesten die men scilden soude , was hem gescinckt tôt synen huyse in wyn, xcix plecken valet te samen in guldens vorscreven m gui. xxvn pl.
chercherai moi-même par quelles funestes voies le style gothique, appliqué aux constructions civiles, après avoir répondu pendant deux cents ans à tous les besoins de la vie, en même temps qu'à toutes les conditions de Fart, en est venu au quinzième siècle, en bouleversant toutes les règles du goût , en devenant impossible dans son application pratique , à rendre nécessaire un appel à l'antique , c'est-à-dire un retour vers la raison et la simplicité 1 .
ARCHIVES d'yPRES.
Cette ville a aussi l'heureux privilège de conserver dans les archives de la régence et de la municipalité les traces de tous ses rouages administratifs : registres aux résolutions2, registres aux ordonnances, rapports , mémoires , lettres missives , et enfin les comptes des trésoriers de la ville qui remontent à Tannée \ 280 3 ; une exploration complète peut être
1 II manque à la Belgique comme à la France un bon ouvrage sur son architecture civile au moyen âge. Le recueil de M. Goetghebuer s Choix des monuments, édifices et maisons les plus remarquables dit royaume. Gand, folio, 1827, ne répond pas à son titre, si par choix on entend la réunion de ce que l'architecture de tous les temps a produit de plus remarquable dans cette contrée. M. Goetghebuer est un homme de goût, il aura été arrêté dans sa publication; et, par malheur, ce qu'il réservait pour la fin était seul digne d'intérêt, ce qu'il a publié n'offre en général que les productions médiocres des architectes modernes.
2 Depuis l'année 1478.
3 Je dois trouver dans ces registres les noms de deux sculpteurs que je rencontrai dans les actes capitulaires de la cathédrale de Rouen il y a trois ans, mais, je m'empresse de le dire, après le savant M. Deville, qui a laissé si peu de chose à découvrir dans les curieuses archives du département de la Seine-Inférieure. On connaît l'originalité des
INTRODUCTION
entreprise ici avec utilité pour Thistoire de Fart, et il faudra en outre extraire, non des récriminations, mais des enseignements utiles, de deux registres d'informations et d'interrogations faites par le magistrat sur les excès commis par les iconoclastes protestants, dans la ville dTpres et dans ses environs, en 1 566.
Les nombreux travaux de M. Lambin1, archiviste,
quatre-vingt-six stalles de la cathédrale de Rouen : considérées dans leur ensemble, c'est un musée de sculpture en bois fort curieux; étudiées attentivement, c'est, au moins pour 21 de ces miséricordes (n° f, 2, 10, 12, 13, 15, 22, 25, 26, 29, 30, 33, 34, 35, 39, 46, 47, 48, 52, 61, 67), un travail remarquable. J'ai cru pouvoir distinguer, dans l'exécution de ces quatre-vingt-six petits bas-reliefs, trois mains différentes : celle de Philippot Viart, Rouennais; celle de Laurens d'Ypres en Flandres (Laurens Ysbre Flamenc) ; et enfin celle de Paul Mosselmen. Mais un plus grand nombre de ces stalles, aux miséricordes sculptées, sont l'œuvre d'artistes moins habiles, qu'il est difficile de distinguer, parce qu'ils suivaient sei vilement les compositions dessinées par Viart. Nous avons leurs noms; deux d'entre eux appartiennent à la Flandre. Ce sont : Gillet du Chastel dit Flamenc, et Hennequin d'Anvers. En 1465, le chapitre voulut hâter la besogne et se débarrasser plus vite des ouvriers en en appelant un plus grand nombre. On s'adressa aux huchiers (sculpteurs en bois) de cent lieues à la ronde, ainsi que le prouve cet article des comptes de la cathédrale:
« Le 19 novembre 1465, à Guillaume Basset, huchier, pour avoir esté à Apville, à Montreuil-sur-Mer, à l'abbaye de Fecamp, à Hesdin, à Brusselles en Breban, à Nyvelle en Breban^ à Lisle'en Flandres, à Tornay, à Arras, à Amiens et en plusieurs lieux, pour trouver et avoir des ouvriers de hucherie pour abrégier l'œuvre des chaeres. »
Si Paul Mosselmann, le sculpteur cité plus haut, est natif d'Ypres , il faudra aussi rattacher a cette ville le peintre du même nom. Je trouve, en effet, dans les registres des comptes de la cathédrale de Rouen, à l'année 1479-80, l'article suivant :
A Colin Lubin et Guillaume Mauselement, paintres, tant pour leur paine d'avoir bruny d'or le crucifix, estant sur le grant autel du cueur de la dite église, que avoir trouvé les estoffes xvi liv. v sols.
1 M. Lambin est mort le 17 janvier 1841. Le Messager des Arts de Gand a publié la liste des ouvrages manuscrits qu'il possédait alors et qu'il a laissés en portefeuille. Quarante années de patientes recherches font penser qu'il n'y a plus qu'à parcourir ses ouvrages pour connaître les Archives d'Ypres. Je remarque dans cetle liste : Extraits des
INTRODUCTION
sont restés inédits; s'ils ne méritent pas de voir le jour, ils peuvent fournir d'utiles indications aux érudits que dirigerait un esprit critique plus méthodique.
J'avais espéré trouver à Liège les actes administratifs et les livres de comptes de Jean de Bavière, évêque de Liège ; mais les archives de cette ville ont été tellement bouleversées, soit lors du sac de 1 468 l,
comptes des trésoriers de la ville d'Ypres des années 1280 à 1402, en ce qui concerne l'histoire locale et générale, les usages et les coutumes alors en vigueur, un volume de 326 pages in-folio. On devrait s'attendre aux renseignements les plus curieux ; mais un fragment d'analyse donné dans la Revue de Gand prouve deux choses également tristes : c'est que ces comptes ne contiennent rien d'intéressant, ou que l'esprit de M. Lambin n'était pas propre à ce genre d'investigation. En tout cas il est impossible que le nombre des chiens tués chaque année par la police municipale soit tout l'intérêt de cette comptabilité.
Nous devons à cet archiviste la connaissance d'un Mémorial de la communauté des frères gris de la ville d'Ypres. Je cite ce fait pour prémunir les historiens et les archéologues contre leur disposition à assimiler aux comptes, ces documents irrécusables, des chroniques (et les mémoriaux rentrent dans cette classe) qui sont entachées d'erreurs. Le Mémorial des frères gris portait à la date de 1445 cet article :
u Anno 1445 heeft meester Joannes van Eycken, een befaemden schilder, binnen Ypre geschildert dat overtreffelyk tafereel , t'welcke gestelt wiert in den choor van St Maertens, tôt een gedachtenis van den eerweerdigen heere Nicolaus Malchalopie (van Maelbeke), abt ofte proost van St Maertens Klooster, die daer voor begraven ligt. »
Comme il est prouvé aujourd'hui que Jean van, Eyck mourut en juillet 1441, il est évident que cette assertion est erronée. Nous examinerons ailleurs l'hypothèse fort ingénieuse de l'abbé Carton, qui, en maintenant l'exactitude du fait principal, attribue non à Jean, mais à son frère Lambert, l'exécution de ce singulier tableau, aujourd'hui en la possession de M. Bogaert.
1 M. de Reiffenberg prétendait, d'après Louvrex (Recueil des édits, I, p. 186), que Charles le Téméraire avait enlevé les archives de Liège avant de saccager cette ville en 1468. M. Gachard a prouvé que ces archives, déposées dès lors dans l'abbaye de Saint Jacques , ne furent ni enlevées par ordre ni détruites par le bombardement ; mais alors où sont-elles ?
INTRODUCTION
soit plus tard, qu'il m'est impossible d'émettre une opinion sur l'avenir de ces recherches 1 . Si elles sont
2 Au milieu de ces documents je dois retrouver quelques traces des travaux de plusieurs peintres des Pays-Bas dont nous rencontrons les noms dans les inventaires français. On lit, par exemple, dans la prisée des biens laissés, en 1416, par le duc de Berry, et d'abord dans la prisée conservée à la Bibliothèque Sainte- Geneviève, cet article :
Fol. 93. D'unes belles heures, très-bien et richement historiées et au commencement est le kalendrier — lesquelles heures Monseigneur a fait faire par ses ouvriers et ont esté prisées auecques une pippe garnie d'un fin balay ou milieu , pesant vint caraz, et quatre perles fines rondes entour, pesans chacune quatre caraz, vue l p. valent » vih« lxxv liv. t.
Folio 267 verso. Item un livre contrefait d'une pièce de bois, painte en semblance d'un livre, où ii n'a nulz feuillez, ne riens escript, couvert de veluyau blanc à deux fermoers d'argent dorez, esmaillé aux armes de Monseigneur, lequel livre Pol de Limbourc et ses deux frères donnèrent à mondit Seigneur aux estraines mil cccc et dix. prisé XL s.p valent L s. t.
Item, en une layette, plusieurs cayers d'une très riches heures que faisoient Pol et ses frères très richement historiez et enluminées, prisées. . . . vc Hv. t.
Ce dernier article est ainsi rédigé dans la copie du département des Mss de la Bibliothèque Nalionale:
En une layette , plusieurs cahiers d'unes très riches heures , que faisoit Pol de Limbourc et ses frères , très-richement historiées et enluminées; prisées 5G0 liv. t.
De ces données il résulte que le duc de Berry avait, parmi ses ouvriers, trois peintres venus des Pays-Bas et originaires du Limbourg ; que ces artistes étaient occupés, lorsque sa mort survint en 1416, à orner les feuillets d'un Livre d'heures , qu'on réunissait dans une layette, jusqu'à ce que leur complément permît de les livrer au relieur. La prisée de ce livre incomplet, fixée à 500 livres, est un témoignage du mérite de ces peintres. On pourra rattacher à ces données le Livre d'heures de la Bibliothèque Nationale ( Mss latins, n° 919), ou bien le Livre d'heures qui de la bibliothèque de M. de Saint-Mauris a été se réfugier à Berlin, ou d'autres encore, mais sans aucune certitude, parce que les inventaires décrivent une quantité de volumes du môme genre que le somptueux duc de Berry avait acquis ou reçus en présent.
Je conseille donc de réserver ces attributions jusqu'à l'époque où je publierai ces curieux documents, tableau vivant du luxe désordonné, mais toujours de bon goût, d'un prince qui, au quatorzième siècle, réunissait déjà aux objets à la mode, tels que pièces d'orfèvrerie, pierres précieuses et manuscrits à miniatures, la recherche des anciens tableaux grecs et italiens, des antiques et des médailles.
Les archives ecclésiastiques ou municipales de Maestricht ou du Limbourg pourraient nous éclairer sur l'origine de cette famille d'enlumineurs.
M. Barrois n'a connu que la partie des inventaires, dont Le Laboureur avait déjà fait usage. Parmi les livres que mentionnent d'autres prisées, omises par lui, on trouve celui-ci :
Item unes très belles Heures très richement enluminées et ystoriées de la main