I PRODUCTION. XXI
vergne, on sharnachoit d'orfaverie, expression heureuse pour rendre cette surcharge excessive et ridicule. Les dressoirs succombaient en même temps sous le poids de la vaisselle d'or et d'argent, les écrins des femmes renfermaient des valeurs considérables, les trésors des églises regorgeaient de châsses et de vases sacrés; il n'est donc pas étonnant que les orfèvres composassent le corps de métier le plus nombreux et qu'ils figurent en aussi grand nombre dans les comptes. Malheureusement leurs productions sont souvent omises ou de trop pou d'importance pour qu'il fût utile d'en transcrire le détail. Quand un nom d'orfèvre figure seul , sans autre désignation que le nom de la ville où il est établi , on admettra qu'il a fourni au garde des joyaux , de la vaisselle plate , des coupes , des pots de vermeil sans ornement , ou ces tasses qui se fabriquaient, se vendaient et se donnaient par douzaine.
J'ai prêté une attention toute particulière aux articles de ces comptes qui désignent les artistes employés à la cour de Bourgogne1, je ne crois pas avoir à me reprocher d'omissions sur ce point si important , car je ne puis appeler omission le refus
1 On remarquera, au nombre de ces artistes, les graveurs habiles auxquels nous devons les sceaux admirables des ducs et de Marie de Bourgogne. Je me suis senti beureux de pouvoir reporter à un nom, à une ville, à une date , le mérite de cette grâce du dessin associée à l'heureuse combinaison du relief et du cadre. Les recherches faites en Belgique sur le monnayage par l'abbé Ghesquière, de Grœbe, F. Henaux, Heylen, J.-J. Raepsaet, Serrure, Verachter, etc., sont, sous ce rapport, tellement vides, qu'on me saura, que ces savants eux-mêmes me sauront gré de ces renseignements.
XXII INTRODUCTION
d'enregistrer les milliers cTécussons, de pennonceaulx et de bannières exécutés par les peintres Boullongne, Goustain et autres, à chaque fête, à chaque enterrement, célébrés aux frais des ducs de Bourgogne , et j'ai réservé, pour mon texte, les conséquences déduites de nombreuses gratifications, dont la reproduction était impossible. On verra quelles lumières nouvelles mon texte, encore mieux que mes preuves , jettera sur les origines de l'école flamande , sur la vie des frères Yan Eyck , la succession de leurs élèves1, et l'effet produit en Europe par cet
1 Ces comptes mentionnent bien Roger van der Weyden , le grand peintre, le seul des élèves de Jean van Eyck qui soit digne de marcher à côté de lui, mais pourquoi se taisent-ils sur Hans Hemling, complément obligé de cette brillante trinité, pinceau magique qui, comme une baguette de fée, transforme un hôpital en musée incomparable. Les comptes de Lille ne disent rien non plus de maître Etienne ou Guillaume de Cologne (1380, ces chiffres sont arbitraires, ils se rapportent à l'exécution d'un tableau), de Hubert van Eyck (1420), de Pierre Cristus ou Christophoren (1440), de Geerart van der Meeren (1450) , de Frédéric Herlin (1460), de Justus de Gant (1470) , de Lievin de Witte (1472), d'Albert van Ouwater (1473), de Geerart d'Harlem (1474), de Thierry Stuerbout (1475), du grand Quintin Matsys (4 481) et d'Anton Claessens (1482).
Doit-on conclure de ce silence que les ducs de Bourgogne n'employèrent pas ces artistes célèbres? n'est-il pas plus simple de réfléchir que je ne suis qu'au début de mes recherches, et qu'il y a d'ailleurs, dans les noms déjà extraits des comptes de Lille, plus d'un mystère à dévoiler?
Les artistes français dont le talent n'a point été mis à contribution par les ducs de Bourgogne ne figurent pas ici ; on les trouvera dans le volume consacré aux extraits des comptes de nos rois et de nos princes. La liste en est longue et curieuse. J'en détacherai toutefois quelques noms qui me paraissent appartenir aux Pa\s-Bas; ainsi, par exemple, nous avons un mandement du roi à son receveur, daté de 1368, par lequel il lui ordonne de payer sans dèlay :
A Hennequin de Liège, ymaginier, la somme de trois cenz franz, en rabat de la somme de mil franz d'or, en laquelle nous sommes tenus à lui à cause d'une tumbe d'albâtre et de marbre , que nous li faisons faire pour nous , laquelle nous avons ordenné estre mise en cueur de l'église de Rouen , où nous voulons que nostre cueur soit enterré, quant il plaira à Dieu que nous irons de vie à trespassement.
INTRODUCTION. XXIII
art nouveau qui , pour la première fois , prenait la nature pour guide et était la nature même.
Voici un autre exemple. Je trouve dans l'inventaire des titres originaux des anciennes archives de Blois (Bibl. Nat., dép. des mss, suppl. François, n° 2638, 2) cet article :
« N° 2534. — Acte par lequel Colin de Laon, peintre et valet de chambre du duc d'Orléans, tant en son nom qu'en ceux de Jean de Saint Eloy, Perrin de Dijon * Colin de La Fontaine et Copin de Gant reconnoissent, n etc. Ce Perrin de Dijon et ce Copin de Gand m'étant inconnus, j'ai recherché la quittance originale, acquise à la vente Joursanvault (n° 842) par la liste civile et conservée maintenant dans la Bibliothèque du Louvre ; or, elle mentionne bien le premier artiste , mais le second, au lieu de Copin de Gand, s'appelle Copin de Grant Dent, erreur du rédacteur de l'inventaire, qu'excuse toutefois l'écriture assez difficile de ce lambeau de parchemin. Voici la copie de l'acte; elle rectifiera les citations de M. Champollion-Figeac (les Ducs d'Orléans, p. 11, part. 3), et de M. Leroux de Lincy (la BibU de Ch. d'Orléans, p. 41). « Colart de Laon, paintre et varlet de chambre de MS le duc d'Orliens, en son nom et ès noms de Jehan de Saint Cloy , Pvirin de Dijon , Colin de La Fontaine et de Copin de Grant Dent, etc., confesse avoir eu et reccu de Jean de La Chappellc la somme de cent sols parisis, qui deue lui estoit pour cause de plusieurs besoignes de leur mestier, par euls feictes en la librarie neuve nouvelement faicte, en l'hôtel dudit S, assavoir : à Paris, en la rue de la Poterne, près de l'ostel de Saint Pol , à l'opposite de la rue des Fauconniers , et si comme ces autres choses sont plus à plain déclairé en lettres différentes de maistrc Hcnau du Temple, sergent d'arme et maçon du roy, nostre sire, desquels cent sols parisis ledit Colart, ès dis noms, se tient à bien paiés, quitent, etc., promettent, etc., obligent, etc. Fait l'an mil ecc un xx dix sept, le dymenche xxniF jour de février.
» G. Acart. Manessier. »
Je lis dans le compte neuvième de sire Jehan Briconnet, pour l'année finie en septembre 147 4 :
A Jehan le Flamenc, orfèvre, 553 livres pour 50 mars, 2 onces, 15 esterlins d'argent en 2 flacons , 6 hanaps verez — présentez à Fernando de Pulgar, ambaxadeur du roy de Castille, venu en ambaxade devers le roy.
Dans le compte de 1475 figurent : T/iomasse, ta retire Jehan le Flamenc, et sonjifs Pierre Flamenc, également orfèvre.. En parlant des Archives d'Ypres, de Bruges, etc., etc., je citerai d'autres exemples d'artistes flamands employés en France.
Je ne sais si je dois placer, au nombre de ces artistes, l'enlumineur de l'une des Bibles de Charles V :
Item une très belle Bible en françois que Jehan Vandetar donna au roi. (Inventaire de 1423.)
Cette belle Bible portait à la fin vingt-deux vers, dont je ne citerai que • les suivants :
A vous , Charles , roy, plain d'onnour. . . .
Présente et donne cestui liure,
Et à genolz cy le vous liure ,
Jehan Yandetar, votre servant. . . .
L'an mil ecc xn et soixante
De bon cuer et vaulsist mil mars ,
xxvin jour du mois de mars.
INTRODUCTION
Les peintres qui s'appelèrent plus tard chefs d'école étaient venus de tous pays puiser à Bruges ,
Une autre main, peut-être plus moderne, a ajouté : Johannes de Brugis , pictor régis predictï, fecit liane picturam propria sua manu.
Je ne connais pas de peintre du roi Charles V portant le nom de Jean de Bruges. Il n'est évidemment pas question de Jean van Eyck, qui n'avait pas encore vu le jour en 1372. Peut-on supposer que ce Jehan Vandetar, non corrompu pour Jehan van.... fut natif de Bruges, ainsi que d'autres Vandetar qui figurent à cette époque. Quoi qu'il en soit, la Bible en question, dont il serait intéressant d'étudier les peintures, se trouvait en 1814 dans la bibliothèque de MM. Meerman, et depuis lors nous avons perdu sa trace.
Si je regrette de ne pouvoir apprécier le style des peintures de la Bible de Charles V, l'étude des admirables Heures de la reine Anne de Bretagne (Bibl. Nat., suppl. latin, n° 635, in-fol.)me donne la certitude que le peintre ou les deux peintres auxquels on doit cette suite si complète de grandes miniatures (48), de grands entourages (61), de petites bordures (279) et d'initiales (1500), étaient l'un et l'autre Français, mais Flamands par les études, le goût et le talent. Je place, au nombre de mes plus chères trouvailles, le passage suivant, extrait du premier compte de Jaques de Beaune le jeune, trésorier général des finances de la royne, — pour ung an entier, commençant le premier jour d'octobre 1495 et finissant le dernier jour de septembre 1496 :
A Jehan Riveron, escripvain , demourant à Tours , pour avoir escript à la main unes petites Heures , que ladite dâme a faict faire à l'usaige de Romme , et pour avoir fourny le velin (3 septembre 1497) xim livres.
A Jehan Poyet, enlumineur et historieur, demourant audict Tours, la somme de sept vingt treize livres trois sols tournoys, pour avoir faict es dites Heure i vin£t trois histoires riches, deux cens soixante et unze vignetes et quinze cens verses, par marché faict avec lui par la dicte dame, laquelle somme — lui a esté payée — ainsi qu'il appert par sa quitance cy rendue, dattée le xxix jour de aoust l'an mil cccc quatre vings et xvn vu " xiii !iv. m s. m d.
Je reviendrai sur ce beau manuscrit quand je traiterai de nos arts français au seizième siècle.
Les documents inédits ne sont pas nos seules sources d'information ; M. Paulin Paris l'a prouvé en signalant, dans son Catalogue des manuscrits françois de la Bibliothèque Nationale, la composition poétique intitulée : la Couronne margaritique , qui contient des renseignements sur les artistes flamands et français les plus célèbres du quinzième siècle. On sait que ces médiocres vers furent composés par Jean Lemaire, poëte parfois plus heureux et indiciaire dévoué à sa nouvelle patronne, Marguerite d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas, qui, appréciant son goût pour les arts, lui donna une mission artistique près du sculpteur habile Michel Colombe de Tours et l'inspection de ses constructions magnifiques à Brou en Bresse.
comme à la source nouvelle et unique , les enseignements du maître ; ils retournaient ensuite dans leur
L'orfeure allant vers son ouuroir très riche ,
Plusieurs amis le vindrent assiéger,
Qui tous ont bruit oultre Espaigne et Austriche ,
Si vont priant Mérite n'estre chiche
De leur conter, dont il vient si léger.
Alors Mérite estant en leur danger
Ne peut fuyr, que tout ne leur desploye.
Car l'un d'iceux estoit maisire Roger,
L'autre Fouquet , en ce qui tout loz s'employe.
Hugues de Gand , qui tant eut les tretz netz,
Y fut aussi , et Dieric de Louuuin ,
Auec le roy des peintres Johannes ,
Duquel les faits parfaits et mignonnetz
Ne tomberont jamais en oubli vain :
Ne , si je fusse vn peu bon escripvain ,
De Marmion , prince d'enluminure ,
Dont le nom croist , comme paste en leuain ,
Par les effects de sa noble tournure.
Il y survint de Bruges maisire Hans, Et de Francfort, maisire Hugues Martin, Tous deux ouuriers tresclers et triomphans. Puis de peinture autres nobles enfans , D'Amyens Nicole, ayant bruit argentin , Et de Tournay, plein d'engin celestin Maisire Loys, dont tant discret fut l'oeil : Et cil , qu'on prise au soir, et au matin , Faisans patrons , Baudouyn de Bailleul.
Encore y fut Jaques Lombard de Mons Accompagné du bon Lieuin d'Anuers.
Trestous lesquels , autant nous estimons , Que les anciens jadis par longs sermons Firent Parrhase et maints autres diuers. Honneur les loge en ses palais couuers.
L'orfèvre retourne à sa besogne, il s'agit de forger la couronne margaritique :
Lors un Vallencenois ,
Gilles Sleclin, ouvrier fort auten tique, Luy dit ainsi : Maistre, tu me congnois.
Mérite fait son éloge et lui confie le travail :
Mais il convient, pour entente plus meure , Prier ton père aussi qu'il y besongne , Car chacun sçait la main fort prompte et seure De Hans Sleclin, qui fut né à Coulongne.
L'œuvre ainsi parfaite, on l'expose aux regards des connaisseurs :
Que t'en semble-t-il, Andrien Mangot de Tours, Et toy, Romain, Crislojle, Hieremiet Porta onc roy tel richesse aux estours Sur son armetî Je ne le croiray mie.
NXY1 INTRODUCTION.
patrie porter, avec ses procédés matériels perfectionnés, ses traditions fécondes. Nos peintres français y accoururent en foule. Le plus illustre d'entre eux, René d'Anjou, poussé par le Dieu des batailles, cette fois protecteur des arts , y vint distraire les ennuis de sa captivité 1 . On vit affluer les peintres ita-
Qu'en diras-tu \ Donalel de Florence,
Et toy, petit Antoine de Bordeaux,
Jean de Nimèghe, ouvrier plein d'apparence ,
Regarde un peu la noble transparence
De ces dix corps tant lumineux et beaux.
Et toy? le bruit des orfèvres nouveaux ,
Robert le Noble, illustre Bourguignon ,
Viens en juger : il n'y gist nulz appeaux,
Avec le bon Margeric d'Avignon.
Approche toy, orfèvre du duc Charles ,
Gentil Gantois, Corneille, très habile.
Jean de Rouen, je te pry que tu parles :
Tu as eu bruit de Paris jusqu'en Arles
En l'art f usoire , sculptoire et fabrile :
Malleatoire aussi te fu utile.
D'architecture et de peinture ensemble,
Tu te mêlas par tel usage et style
Que ton engin plus haut, qu'humain ressemble.
On remarquera la confusion des époques, imposée au poète par les nécessités de la rime. 11 sera facile de remettre Jean van Eyck, Hans Hemling et les autres à leur rang quand il s'agira d'exposer la marche et les progrès de cette féconde école de peinture , ou bien lorsque je réunirai dans une table générale les noms de tous ces artistes.
1 Le goût des arts et la malheureuse Bartavelle achevée en dépit des coups du sort , ont jeté sur le roi de Sicile un certain ridicule dont nous avons à le venger. L'occasion s'en offrira. Je citerai ici une seule pièce qui se rapporte à la captivité du généreux prince, parce qu'elle a trait justement à la circonstance qui le rapprocha de Jean van Eyck , son maître, ou au moins de son atmosphère :
« Philippe, par la grâce de Dieu , — lequel Martin Trienart , qui l'aprisonna et en receut la foy, nous ait depuis libéralement rendu notre dit cousin prisonnier et nous cède et transporte et délaisse la foy , promesse et tout le droit et action qu'il y avoit et pouvoit avoir, par quoy selon la coustume en tel cas introduite en ce royaume luy devions, si qu'il dit, faire bailler entre autres choses cinq cens francs monnoye royale de rente à sa vie, ensemble une maison convenable pour sa demeure sa vie durant. — Donné en nostre ville de Lille, le 20 janvier 1436. » Suit la quittance. ( Collection dite des 500 Colbert, Bibl. Nat. , vol. iv, fol. 83.) — Au moment d'élargir René, le duc de Bourgogne se mettait en règle avec ses ayantcause. La bataille de Bulgueville est du 2 juillet 1431, et René écrit sur ses Heures : « Le 11 février 1436 (1437) MS de Bourgongne quitte sa foy au roy René en Lisle en Flandres. »
INTRODUCTION. WMi
liens et Antonello de Messine le plus ancien, par cela même le plus célèbre; les peintres allemands, Martin Schongauer2, chef de l'école, Frédéric et Josse Herlen, et tant d'autres moins connus, mais qu'on retrouve sur la rive droite du Rhin, si médiocrement inspirés par le maître, qu'ils comprennent et traduisent la beauté en caricature, l'expression des sentiments en grimaces et en contorsions , la couleur en contrastes de tons heurtés.
La marche et l'extension rapide de cette influence de l'art flamand m'a ^ ivement préoccupé. Je l'ai suivie jusqu'au fond de l'Italie, où, loin de s'évanouir dans cette patrie des arts, sous les rayons de son soleil, l'école du Nord grandit encore, en associant ses qualités précieuses, ses conquêtes nouvelles au génie naissant du cinque cento. Sans doute, il serait nécessaire d'aller dans les archives italiennes battre les buissons pour en faire sortir les renseignements précis et authentiques, à l'aide desquels nous ajouterons la force qui manque aux conjectures puisées dans l'ouvrage d'un Faccius, dans le journal de l'Anonyme, dans la correspondance d'un Lambert Lombart avec Vasari , dans l'ouvrage de Vasari luimême. Mais chaque jour apporte son tribut et nous
1 M. Carton a fait quelques efforts pour fixer la date de son arrivée dans les Pays-Pas. iMais c'est de l'Italie qu'à cet égard doit nous venir la lumière.
1 Quand on a étudié Schongauer à Colmar, quand on a lu la correspondance de Lambert Lombard avec Vasari (publiée par Gaye), on se sent ouvrir l'esprit et sur l'origine de ce talent et sur la déviation de l'école.