‹ Les ducs de BretagneChapitre 11 sur 42 · ALA1N-FERGENT · texte numérisé non relu

ALA1N-FERGENT

de ton autel. » Un cri immense s'éleva aussitôt de toutes les barques ; les Normands , effrayés , ratifiaient le vœu de leur prêtre. La tempête cessa, et les farouches hommes du Nord entassèrent des richesses considérables dans l'abbaye de Redon y qu'ils visitèrent pieusement sans la piller ni la violer. On dit que seize d'entre eux, ayant bu le vin consacré, c enragèrent et forcenèrent sur-le-champ. >

Ermengarde quitta le monde en même temps que son époux et alla ensevelir ses vertus et sa beauté dans une des solitudes de Robert d'Arbrissel. Celui-ci la déclara la plus parfaite de ses disciples. En effet, sa piété était si grande, que saint Bernard, l'illustre moine de Clairvaux, voulut avoir l'honneur de correspondre avec notre duchesse. On ne sait si Ermengarde s'était entièrement donnée à Dieu dans sa pieuse retraite ; mais il parait certain qu'elle ne s'était point engagée par des vœux solennels, puisque plus tard elle quitta le couvent pour se retirer près de son fils atné Conan III.

Alain-Fergent et Ermengarde d'Anjou laissèrent deux enfants: Conan, qui succéda à son père, et Geoffi*oy, qui passa en terre sainte , où ses actions héroïques couvrirent de gloire le nom breton. Il mourut h Jérusalem, à l'âge de vingt-deux ans.

Comme nous l'avons déjà remarqué, Alain-Fergent s'occupa de l'administration de la justice et rétablit le parlement c qui avoit esté longuement interrompu sans tenir par violence et infectation des Normands, t c De ce parlement, lors de son érection, dit Bertrand d'Argentré, n'y avoit appel, car c'étoit le duc, avec toute sa splendeur, qui jugeoit et déterminoit de tout différends. >

GowAir m l« OrM( llia.1148). — SVDM DB VoamBT (114S-1156>. ~ GowAir XT !• V«Ut ( 1156-1167 ). — OwurmoT H ( 1167-llM ).

Le premier événemenl qui signala le règoe de Conan III fut la guerre de Louis le Gros, roi de France, et de Foulques, comte d'Anjou, contre Henri I^, roi d'Angleterre, à qui ils voulaient enlever la Normandie. Nos Bretons, attachés à Beauclerc par des liens de famille, embrassèrent sa cause avec chaleur; aussi eurent-ils à souffrir plusieurs incursions des ennemis sur leurs' terres , mais ils les repoussèrent avec avantage. Le fils du con* qoérant accourut aussitôt pour défendre la province attaquée. Conan et le comte de Blois se rejoignirent avec toutes leurs troupes. Cet armement parut si formidable à Louis le Gros, qu'il se retira sans avoir combattu.

Ne se fiant plus aux Normands et craignant de nouvelles attaques, Henri mit dans toutes ses places des soldats bretons; ceux-ci combattirent vaillamment le comte de Flandre, qui re-

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iiouvelaît sans cesse ses escarmouches, et, par leur valeur, amenèrenl la paix de Gîsors, qui Tut signée enlre la France et TAngleterre en 1119. Conan parut à ce traité comme auxiliaire de son beau-père. Par une des principales clauses, la mouvance générale de la Bretagne fut transportée à l'Angleterre. Le traité de Saint-Clair-sur-Epte n'avait donc stipulé qu'une mouvance partielle.

De graves démêlés survenus entre les moines de Redon et ceux de Quimperlé rappelèrent le jeune duc dans ses États avant même la fin de la guerre. Il s'agissait de la possession de Belle-Isle.

Cette île appartenait d'abord à Alain Cagnart, comte de Cornouailles. Pendant sa minorité, le duc Geoffroy I«% son tuteur, s'inquiétant peu de disposer d'une terre dont il n'avait pas la propriété, l'avait donnée aux moines de Redon. Devenu majeur, Alain avait revendiqué l'ile et en avait doté l'abbaye de Quimperlé. Cent ans à peu près s'étaient écoulés depuis ces diverses donations, quand Hervé , abbé de Redon , sûr de la protection du duc de Bretagne, puisque Alain-Fergent vivait dans son monastère, réclama Belle-Isle. U intenta un procès à Tabbé de Quimperlé. Peu soucieux des choses d'ici-bas, tout occupé de ses fius dernières. Forgent ne voulut point prendre part ù cette scandaleuse querelle cl laissa le soin de toute chose à la divine providence. Conan soutint d'abord les moines de Redon ; mais sa mère Ermengarde lui conseilla de se soumettre ù la décision du concile d'Angouléme, qui devait juger l'affaire, plutôt que d'encourir l'excommunication. Les pères de ce concile se prononcèrent pour les religieux de Quimperlé, et le duc cessa toute résistance .

Après avoir soutenu le roi d'Angleterre contre quelques vassaux rebelles, Conan, changeant tout ù coup de politique, abandonna cet allié pour qui il avait toiyours combattu et s'attacha au service du roi de France , son souverain seigneur; il

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l'accompagoa en Auvergne contre le comte de Glermont et se distingua par son courage et sa valeur. L'oppression qu'Olivier dePontehateau faisait peser sur ses malheureux sujets, le rappela bientôt en Bretagne. Il fit enfermer cet homme féroce dans la tour de Nantes, et, peu après , fit partager le même sort à un autre tyran , Savari, vicomte de Donges.

Ami de la justice, le digne fils d'Alain-Fergent protégea toujours le faible contre le fort, l'opprimé contre l'oppresseur ; ^n un mot, les sujets contre les seigneurs. C'est ce qui a (ait 'dire è quelques historiens que , suivant l'exemple du roi de France , il avait affranchi les communes de Bretagne. Ce mot semble impropre, puisque l'esclavage avait disparu dans la vieille Armorique vers la fin du x« siècle ou du moins ne s'y révélait plus depuis ce temps que par les droits, sans nombre, il est vrai , que le suzerain s'attribuait : ainsi chaque vassal devait à son seigneur des tailles annuelles, puis des levées extraordinaires pour ses expéditions , pour armer ses fils et marier ses filles ; venaient ensuite les droits c d'hébergement, de mangerie, depontonage, de passage, d'esmage, de forçage, d'avenage, de coutagc , de bouteillage', de salage , de ménage, de fromentage, de chaussementage, de moutonnage, de vachage, d'arénage, de fumage, de mouture, de fourrures , de côtelettes de porc , etc., etc. •

Conan le Gros punit quelques seigneurs qui levaient ces taxes avec cruauté, et, pour les inviter h un noble désintéressement, il la justice etù la modération, il se dépouilla généreusement de quelques-uns de ces droits odieux, entre autres de la coutume barbare connue sous le nom de droit de bris et de uau* frage. Cet usage donnait aux suzerains de la côte la propriété des débris que la mer jetait sur le rivage ; dès que ces débris avaient touché la terre, ils n'appartenaient plus aux malheur3ux MMiftugés. . Ceux qui usaient de ce droit inhumain rendaient fiicft à la tempête , et souvent ils cherchaient 5 la provo-

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quer |>ar toutes sortes de sortilèges et de maléfices..*.

Le duc de Bretagne demanda aux pères du concile de Nantes, assemblé en 1128, de prononcer anathème contre ceux de se«i vassaux ou de ses successeurs qui ne renonceraient pas ai droit de bris et à Tusement de motte, qui consistait à recueillir l'héritage du sujet qui ne laissait pas d'enfant mâle. Les évéques accueillirent cette proposition avec joie. Néanmoins ces affreux, abus ne disparurent pas entièrement.

Si notre duc s'acquit une véritable gloire par ses sacrifices généreux, par son zèle ardent pour la justice, par l'établissement des administrations municipales, il s'attira aussi, à cause de ces sages réformes, la haine et la vengeance de quelques^ uns de ses barons. Peu intimidé de la sévérité avec laquelle avaient été punies les révoltes naissantes et les exactions d'O* livier de Pontchateau et de Savari de Donges , Robert de Vitré prit les armes ; Conan le chassa de son château , remporta sur lui plusieui s avantages , et.... C'est en vain que nous voudrions avoir la certitude du triomphe de 4a justice sur la cruauté ; l'histoire est muette sur la fin de cette guerre. De vieilles chroniques rapportent seulement que, quelques années après, Robert rentra dans son castel < par le moyen d'un de ses sujets qui lui donna en cire l'empreinte des clefs de la ville, i

Cependant Conan pensait à assurer la tranquillité de la Bretagne après sa mort. Dans ce but, il chercha à établir convenablement Berthe, sa fille atnée, sur qui reposaient son affection et toutes ses espérances. Lui destinant l'héritage paternel » son unique désir était de lui donner un époux qui pût défendre les droits de la jeune duchesse contre le fils qui lui était né de sa femme Mathilde et qu'il voulait éloigner du trône. Il jeta les yeux sur Alain le Noir, comte de Richement et second fils d'Etienne, comte de Penthièvre. Les noces furent célér brées avec une magnificence digne du rang des deux époux. Mais bîenldt la fille chérie de Conan se trouva sans appui :

Alain mocrut en 4147, ne laissant qu*un fils au berceau.

Uniquement occupé d'œuvres pieuses, le duc s'arracha aux douceurs du repos et de la retraite qu'il goAtait, après une vie de combats et de chagrins domestiques, auprès de sa mère bien* aimée, pour jeter un dernier regard sur les choses d'ici-bas; ce regard, il le donna (k la jeune veuve. La crainte qu'après lui elle ne fût renversée du trône ducal lui fit désirer pour elle un second mariage. Il l'unît donc à Eudon, fils de Geoffroy, vicomte de Rennes et de Porhoêt.

La duchesse Ermengarde , veuve d'Alain-Fergent , descendit dans la tombe en 1148. Son fils ne tarda pas à la rejoindre; il expira en désavouant publiquement le fils que Mathilde lui avait donné. Cette funeste déclaration alluma la guerre civile en Bretagne pour plus de cinquante ans et fit passer successivement le duché dans les maisons de Penthièvre, d'Angleterre et de France.

Les dernières années du règne de Conan le Gros furent mar* quées par une hérésie ou plutôt par une extravagance des plus bizarres : Éon de l'Étoile , gentilhomme du pays de Loudéac, se fit ermite dans la forêt de Brocéliande. Lu, l'esprit do Merlin, de la magie, lui apparut et lui ordonna d'écouter avec attention les paroles chantées à l'office divin. Un jour, au moment où il entrait dans l'église, Éon entendit ces mots : Per eumquiventurus e$f,jadicare vivos et mortuos. Il confondit eum avec Éon et s'imagina que, sans le savoir, il était le Fils de Dieu et qu'il lui était réservé déjuger le monde. Il parcourut alors le pays à la tête d'une multitude de disciples , préchant une nouvelle doctrine; puis se retira au fond d'un désert, ayant bien soin auparavant de piller les églises et les monastères, afin de pourvoir à sa subsistance. Il devint aussi redoutable et c malaisé à mettre & la raison , voire au magistrat , combattant , condamnant et répugnant tant qu'il pouvait le clergé, évéques et prélats » et donnant des affaires au duc lui-même. ^

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Un autcar contemporain Taccuse de magie. En effel , t il se transportoit , dit-il, de place en antre si soubdainement, qu'il estoit aisé à voir que le diable le portoît, et se monstroit en di^ vers lieux inhabitez parmi des fosses en terre; et lorsque ses parents ou les hommes de marque le venoient voir, il monstroit une circonstance autour de luy d'une clarté extraordinaire et inaccoutumée, tellement que ceux qui l'approchoient, voyant cette fantastique gloire , s'en esprcnoient et venoient à sa suite gagnez par cette apparence. »

Enfin Éon de l'Étoile iut pris et conduit devant les pères du concile de Rennes, que présidait Albéric, prélat d'Ostie et légat du saint-siége. 11 comparut tenant à la main un bâton fourchu. Sur lu demande de ce que représentait ce bâton, le nouveau prophète répondit à Albéric : c Toutes les oreilles ne sont pas faites pour le comprendre, mais les vôtres me semblent assez grandes et confectionnées â point. Ces deux pointes qui regardent le ciel signifient que Dieu, maître des deux tiers du monde , m'en a cédé le troisième ; si je tournais les deux pointes en bas, les deux tiers du monde m'appartiendraient, et je n'en laisserais qu'un tiers ù Dieu....» Un éclat de rire accueillit cette € forcenerie. > Et , c n'étant jugé autre que pris de son cerveau, > il fut enfermé c cstroictement dans une prison et depuis ne vécut guères, mourant avec son bon sens. >

Les disciples d'fion montrèrent dans les supplices un courage que peut seul inspirer le fanatisme. Le soi-disant prophète leur avait donné des noms indiquant leurs fonctions ou leurs qualités : ainsi, l'un se nommait le Jugement, l'autre la Sagesse, etc. c Ces ermiteaux s'estoient parquez en la forêt de Brekilian : ils y tinrent si opiniastrement, qu'on eut du travail à les prendre, brnsler, bannir et défaire, tant vaut l'erreur en esprit réprouvez et possédez du malin. >

Après la mort de Conan lU, Hocl, fils de Mathilde, réclama l'héritage paternel et fut reconnu duc par les ville de Nantes et

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de Quimper. < Hais, quelque bien fondé que parût son droit, dit dom Morice, il fit voir, par une conduite molle et sans vigueur^ que si Conan avait eu tort de le déshériter sur quelques soupçons, il avait eu raison de ne pas le juger capable de gouverner la Bretagne. > Néanmoins il commença son règne par un acte de justice en renonçant au droit qu'avaient eu jusqu'alors les ducs de Bretigne de s'emparer de la sruccession des évéques, et déclarant que cette succession appartiendrait désormais aux nouveaux prélats.

Eudes de Porboêt, second époux de Berthe, s'était fait recoauailre duc dans toutes les autres villes. C'est donc a lui seul qu'appartient ce Utre , quant à présent , et nous ne pouvons donner au fils de Mathilde que celui de comte de Nantes.

Les deux rivaux se firent une guerre sanglante. Eudes butiit complètement son adversaire en 1154 et le chassa de Nantes. Mais la bonne ville brette ne voulut « ni du vaincu ni du vainqueur > et se donna à Geofi*roy, fils du comte d'Anjou. Assise sur iin fleuve qui lui apportait le commerce et la civilisation, Nantes cherchait à se soustraire à la domination de la sauvage Bretagne pour se rapprocher des peuples qui versaient dans son sein les trésors de l'industrie et les douceurs du repos. A cette époque où la famille des rois d'Angleterre possédait la plus grande partie de la France, c'est-à-dire la Normandie, l'Aquitaine, l'Anjou, le Maine et la Touraine, l'orgueilleuse cité voulut participer à celte gloire et à cette puissance.

Eudes et Hoël se disputaient la Bretagne avec acharnemânt et se voyaient enlever une ville importante lorsqu'un quatrième concurrent, plus puissant et plus redoutable, puisqu'il avait le droit pour lui, apparut tout à coup. Ce légitime héritier de notre malheureuse province, c'était Conan, fils de Berthe et d'Alain le Noir. 11 était réservé à l'infortunée fille de Conan le Gros de consumer sa vie enti*e un mari , un frère, un fils ambitieux. Il est vrai qu'elle-même avait fait une partie de son mal<-

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