‹ Les ducs de BretagneChapitre 24 sur 42 · PIERRE DE DREUX · texte numérisé non relu

PIERRE DE DREUX

La sonmission du doc de Bretagne à la cour de France n'était qu'apparente. 11 conservait dans son cœur le souvenir de son union avec Jeanne de Flandre empêchée par le dernier roi et de tous les dommages que la régente lui avait causés. Son irritation s'accrut encore piar quelques propos indiscrets qui échappèrent à Bianche de Custiiie et qui lui révélèrent que Ir? mariage projeté entre sa fille et Jean de France n'avait été qu'un leurre et que ce mariage n'aurait jamais eu lieu, quand bien même le jeune prince eût vécu.

Biessé dans son orgueil paternel , Pierre deDreux ne garda plus de ménagement. Déjà il avait appelé Henri d'Angleterre pour sa guerre contre Thibaut; il résolut de renouveler son aN liance avec l'étranger, forma une nouvelle ligue avec le duc de Guyenne, courut à Portsmouth , où était Henri III, et, s'il faut en croire quelques historiens, prononça à ses pieds ces coupables paroles : c Jeo vous reconnoisse droiclurel roy de France, et à vous comme mon seigneur lige et droicturel roy de France, face mon hommage pour ladite duché de Bretaigne quel jeo claime tenir de vous, monseigneur, et devienk votre home lige de vie et de servien , h vivre et mourir contre toutes gens. » Ce qail y a de certain, c'est que Henri débarqua en Bretagne , fut solennellement reçu ù Saint-Malo par le djc Pierre, qui lui fît de nouveau hommage de sou duché et lui remit le château de Saint-James de Beuvron. L'Anglais, de son côté, rendit à Mauclerc le comté de Richemoat et les autres fiefs d'outre-mer qu'il avait confisqués lors du traité de Vendôme.

La régente irritée assigna aussitôt le rebelle à Melun devant une assemblée des pairs du royaume. Pierre refusa d'y comparaître, mais rédigea sa défense par écrit et l'envoya à Blanche, qui, sans la lire, la déchira avec mépris et fit déclarer le duc coupable de félonie et déchu de la garde de la Bretagne Pierre étant veuf de la duchesse Alix, on ne le considérait plus que comme tuteur de son fils S'ensuivit une guerre qui dura quatre

ans. Henri III vint au secours de son allié ; ses secours furent peu efficaces; car les Bretons , se souvenant des mauvais jours des Plantagenets , avaient en horreur le nom même d'An* glais.

Les hostilités commencèrent par le siège de Belléme, auquel assistèrent en personne le jeune roi et la régente. Mauclerc» fu» rieux du jugement de Melun, envoya au roi un chevalier du Temple, qui, cl'épée à la main, le casque en tète, et sans m plier aux cérémonies courtoises que l'on observait on s'appitK chant du souverain, > s'avança jusqu'au pied du tr6ne, et d'une voix haute et ferme , s'écria : c Roi Lodois de France , Perron de Bretaigne, mon seigneur, qu'aucuns maldisans à ta cour ont appelé Mauclerc, envoie vers toi , moi, Hardouin de Kerdréach, chevalier, humble servant du saint temple de Jérusalem , que Dieu te protège, et te dit : Perron n*est plus ton homme, il i% remet l'hommage loyaument promis et félonnement tenu et il it défie!.- > Après quelques instants d'attente, l'envoyé 6ta soa gant, le jeta dans la salle et se retira à petits pas. On le respecta, on le combla même de louanges sur son courage, el « le soir après vêpres , il fut admis à présenter au roi ses excuses et ses révérences. >

La régente pressa le siège malgré les rigueurs de l'hiver, et la ville tomba au pouvoir des assiégeants. La guerre continua longtemps encore. Enfin , les Anglais , décimés par les maladies, dépouillés de leur butin, confinés dans un coin de la Bre» tagne , furent réduits à se rembarquer. Cependant 500 hommes à cheval et 4,000 soldats restèrent sur le continent ^sous les ordres du comte Ranulfe deChcster, de Guillaume le Mareschal et de William d'Albernarle. Avec eux , Pierre ravagea TAnjoa , prit et brûla Ghâteau-Gontier, et, étant parvenu à faire tomber l'armée royale dans une embuscade et l'ayant forcée à l'inaction, obtint une trêve de trois ans, le 4 juillet Ii3l.

Mauclerc employa ce temps de repos à se venger des prélats

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et des seigoeurs qui s'étaient déclarés contre Ini. Ceux qui n'avaient point entretenu de relations avec la cour de France » furent favorablement traités» purent exercer librement leurs fonctions saintes, jouir en paix de leurs revenus et faire prospérer leurs églises.

Pendant tous les démêlés de Pierre 1*' avec la régente , les habitants des Marches seuls avaient eu à souffrir. Les autres Bretons éloignés du théâtre de la guerre menaient une vie donoe, que ne troublaient point les exactions et qui était partagée pieusement entre la culture et la prière. Laborieux , tranquilles, ignorants et peu curieux, ils ne connaissaient le reste du monde et les combats de leur noble duc que par les récits que leur en faisait le bon recteur du village, quand, les jours de fête après vêpres, il venait s'asseoir sous la feuillée au milieu des vieillards. Ce fut à la faveur de cette heureuse paix que nos Bretons essayèrent la fabrication de la toile connue sous le nom de cretonne et que l'éducation des abeilles prit un grand développement.

Les trois années de trêve s'écoulèrent avec une étonnante rapidité, et les comte^ui commandaient l'armée royale entrèrent aussitôt en Bretagne. Manclerc, secondé pàV un renfort considérable du roi d'Angleterre, les repoussa vigoureusement. Lonis IX irrité prit des mesures formidables centre le duc, qui, ne perdant point courage , se mit en état de lui résister. Mais quelques hommes sages entamèrent des négociations et parvinrent à faire signer aux deux adversaires une trêve de trois mois.

Le cardinal-légat prêchait alors la croisade. Il vint en Bretagne, éveilla l'humeur belliqueuse de Pierre de Dreux pour la délivrance du saint sépulcre , parvint à faire naître dans cette Amealtière quelques sentiments religieux» obtint le renvoi des troupes anglaises, et, sans laisser au duc le temps de réfléchir, l'entraîna aux pieds du roi de France.

Suivant Matthieu Paris , Mauclerc se serait présenté la eordte

au coa» se serait avancé à deux genoux jusqu'au trAne , et, se frappant la poitrine, aurait demandé pardon de sa félonie. Le roi l'aurait accueilli avec ces paroles : c Méchant traître» encore que tu ayes mérité mort infâme , toutefois je te pardonne , considérant la noblesse de ton sang ; ains ne lairrai le comté de Bretagne à ton (ils que en sa vie seulement , et veulx que» après sa sépulture , les rois de France soient maîtres de ta terre. >

Nous préférons la version d'auti*es historiens qui, nous disant que < la conquête était trop importante pour ne pas se hâter d'en prendre possession intime i, assurent que ni le roi ni sa mère ne permirent au prince breton de s'humilier et l'accueillirent avec de grands égards. Pierre accorda de lui-même des conditions qu'on n'aurait jamais osé lui demander, soumit le duché de Bretagne au roi de France et signa le traité connu sons le nom de iraUé de $aimi Louis. Il s'engageait à remettre ses barons en possession des privilèges et de tous les biens qu'il leur avait enlevés , à quitter les rênes du gouvernement quand son fils aurait atteint sa majorité, et à aller alors servir pendant cinq ans en Palestine à ses propres frais.

Henri 111, irrité de Tinfidélité de ceini qui .lui avait offert son hommage, répondît à la nouvelle de l'alliance de la Bretagne et de la France par la confiscation du comté de Richemont et de tous les fiefs que le duc possédait en Angleterre. Pour se venger, Mauclerc arma des navires, se fit corsaire sur la Manche et revint à Nantes avec des prises considérables. Il fut assailli alors des réclamations des seigneurs bretons qui , le traité de saint Louis à la main, demandaient plus de droits et des droits plus illimités qu'ils n'en avaient jamais possédé. Pierre ne fit aucun cas de leurs exigences, et les choses restèrent dans le même état. Voyant approcher la majorité de son fils , il s'empressa de le marier avec Blanche de Champagne. 11 unit aussi sa fille Yolande 1 Hugues le Brun, sire de Lusignan et comte d'Angouléme et de la Marche, lui donnant pour dot le comté

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de Penthièvre. Enfin Jean I«' ayant accompli sa vingt et unième année , Pierre de Dreux assembla les états , déclara solennellement qu'il se démettait de ses fonctions de tuteur et qu'il déposait le titre et la puissance de duc de Bretagne dans les mains de son fils.

Dès lors Mauclerc ne se qualifia plus que du nom de Pierre de Draine, chevalier. Par honneur, on lui conserva le titre de comte de Bretagne.

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Tandis que le nouveau duc faisait à Paris hommage et ser« ment au bon roi saint Louis et recevait à Rennes la couronne ducale , l'épée et la bannière des mains de Tévéque , Pierre de Braine» touché enfin par la grâce divine, faisait ses préparaUis de guerre pour la délivrance des lieux saints. Au grand étonnement du monde chrétien , ce même Mauclerc, excommunié tant de fois y mais dont le pape savait apprécier la valeur et les talents militaires y reçut du saint-siége le commandement de la pieuse armée destinée à la Palestine et le dépôt des sommes immenses consacrées à la sainte expédition. Pierre se rendit aussitôt ù Lyon , y rassembla les chefs de l'entreprise , et allait partir lorsque le nonce du saint-père parut tout ù coup et lui ordonna de renvoyer les troupes dans leurs foyers.

Le comte de Bretagne rend compte de cet événement dans

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une lettre adressée à Tun de ses parents, le comte de Cornouilles. Nos jennes lecteurs ne la liront sans doute pas sans quelque intérêt :

« Or sachiez donc, beau-frère de Comouailles, qu'étant reconfortés de bons gens d'armes , tous gaillards et debait, ayant blés, vins, avoines et autres pourvéances, et nostre voulenté d'affronter à belle aventure les méchants Sarrazins, est venu h grande erre un féal du sainct apostole, et ses diacres couverts de beaux ornements d'or. Les barons, chevaliers, escuyers, s'esbahissoient et tomboienl à deux genouils , cuydant quenefust bénédiction pontiScale. Ains, le seigneur nonce, ainsi l'appelle-t-on , se prend à se signer d'un grand signe de croix, et nous tous de coeur Ssmes à la pareille, tirant exemple sur luy et nous confortant d'un tranaon de pâtenostres ; puis s'en va dire : Monsieur le pape a dit : Les seigneurs croisés sont gens de bien et vaillants. Ores, noufeUes certaines des Sarraainois me sont advenues que, tout à la malheure, l'est des mescréants est accrue et grandement doabtable. Adonc au lieu d'eux assaillir follement, si fais commandement d'attendre et soy retraire en ses châteaux; et le pourquoy, c'est que l'an qui vient la trêve à nostre cbierfils Frédéric sera forclose et esteinte ; et ses dievalters recueillis , serez en nombre et suffisance. Ces lettres ouies, n'eussiez ven sans étonnement , beau-frère très-chier , les seigneurs croisés qui là estoient, se pressant à rencontre monsieur le nonc^ , comme mouches à mipertuis enmiellé, et l'auroient bientèl ocds, n'eussent pas belles paroles agi les prélats et moy méaie qui ne m'espargnoy mie et l'emmenoy à toute force. >

L'année suivante, Mauclerc passa en Syrie , où il s'illustra par des prodiges de valeur. Malgré ses efforts et son oouragtt , l'expédition eut un mauvais résultat, et la plupart des croiftéa tombèrent au pouvoir des Musulmans. Cette nouvelle étant parvenue au tond de la Bretagne , lé comte de ComouaiUes engagcea

ses domaines, sollicita partout des dons et des aumônes et courut délivrer ceux qui étaient prisonniers pour la foi* Pierre de Braine revint alors en Europe. 11 combattit avec son fils Jean le Roux à la fameuse bataille de Taillebourg.

En 1248, le bon saint Louis, ayant fait vœu de marcher contre les infidèles, s'embarqua pour la Palestine. Mauclerc et ses Bretons se rangèrent sous la bannière royale et se distinguèrent surtout au combat de la Massoure. Notre comte y fut cruellement blessé. Poursuivi par des Mameluks au galop, couvert de sang et de sueur, les rênes de son cheval brisées et pendant à Farçon de la selle , tenant à deux mains le coa ,de S3n coursier c gros courtaud, bas et bien fourni, » il s'arrêtait de temps à autre pour attendre les vainqueurs et leur adressait encore des paroles de raillerie.

c A nous tout droit vint le comte de Bretaignd, rapporte le sire de Joinville, qui venoit tout droit devers la Massoure,et estoit navré d'une espée parmi le visage , que le sang lui chéoit en la bouche sus un bas cheval bien fourni; ses rênes avoit getté sur l'arçon de la selle et les tenoit à deux mains, pour ce que sa gent qui estoit par derrière qui moult le pressoit ne le gettasse du pas. Bien sembloit que il les prisast peu; car quand il crachoit lesancdela bouche il disoit, voy pour le chief Dieu, avez veu de ces ribaus. »

Fait prisonnier par les infidèles et racheté par saint Louis, le vaillant Pierre ne revit point sa Bretagne. Il mourut en mer trois semaines après son départ de Palestine. Son corps fut rapporté en France. Le duc Jean , plein de tendresse filiale, le fit porter par des clercs depuis Aigues-Mortes jusqu'à l'abbaye de Saint- Yves de Braine. Chaque soir , on le déposait dans une église ou dans la chapelle de quelque monastère, et le lendemain on y célébrait un service pour le repos de son âme. On l'inhuma solennellement dans la sépulture qu*il avait luirmême choisie et on éleva sur son tombeau une statue de bronze, . où

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