JEAN I LE ROI^X, JEAN
jaatiee. Il rédigea de sages ordoBnances/ notamment sur le droit de bail exercé d'une manière ai odieuse par les seigneurs » les éipéqaes et quelquefois par le duc lui-même. Jean Tabolit entièrement. De concert avec le roi de France , il interdit aussi rappel des causes seigneuriales à la cour des souverains.
Philippe le Hardi, ayant déclaré la guerre à Pèdre d'Aragon, usurpateur du royaume de Sicile sur Charles d'Anjou et princi- 1^1 auteur des Vêpres siciltennes, engagea le duc de Bretagne à raccompagner dans cette expédition. Jean en fut empêché par son âge et ses infirmités, mais il permit à son fils de suivre le Tçi de France.
Jean le Roux mourut pendant cette guerre, lie comte de Richemont quitta aussitôt l'armée française et revint en toule bâte en Bretagne, où il fut couronné sous le nom de Jean II.
Le nom du nouveau duc fut bienlôt dans toutes les bouches et dans tous les cœurs. Chacun vantait son affabilité, sa juslioe, sa bienfaisance, la bonté avec laquelle il accueillait également lea plus pauvres de ses sujets et les plus riches seigneurs , et tous espéraient le bonheur sous son administration. En effet, il s'o«cupa avec zèle du gouvernement de son duché. Deux ans après son couronnement, il convoqua les états de Bretagne et y confirma les privilèges de la noblesse et du peuple ; mais il fut profondément touché des réclamations de ces deux ordres contre le clergé. Le tierçage et le past nuptial étaient toujours l'objet des plaintes les plus vives. Jean II n'hésita pas à abolir des droits si iiyustes; de là, les censures des évéques, des assemblées séditieuses, des rapports au pape et des demandes d'excommuM* caUoQ que le saint-père laissa sans réponse.
Dans cet intervalle, la guerre éclata entre la France et fAn* gleterre sous le plus frivole prétexte. En sa qualité de comte de Richement, le duc de Bretagne dut prendre les armes pour tdouard I«. D'ailleurs, la petite ville du Conquet, près de Brest, Uvait été brAIée par des marins de Bayonne, et le roi de France,
Philippe IV, n'avait pas répondu aux justes réclamations des Bretons. Jean II fit donc un appel à ses hommes de guerre ; un bien petit nombre se rendirent auprès de lui. Il y avait dans le cœur des Bretons une haine implacable pour les insulaires » et pourtant ils étaient enfants de la même patrie. Mais les habitants de la vieille Armorique avaient oublié ce temps où ils ne faisaient qu'un même peuple avec les fils d*Albion» contondant leurs triomphes, leur gloire, leurs revers, pour ne se souvenir que de la tyrannie qui les avait écrasés quand les Plantagenets étaient les suzerains de la presqu'île armoricaine.
L'effroi que causaient les Anglais était tel , que , leur flotte commandée par les comtes de Lancastre et de Lincoln et composée de trois cent cinquante voiles ayant jeté l'ancre près de Saint-Matthieu , nos Bretons s'enfuirent avec ce qu'ils avaient de plus précieux , demandant un délai de quelques heures , afin de les reconnaître pour amis ou pour ennemis. Les Anglais , persuadés qu'on profiterait de ce délai pour enlever les vivres dont ils avaient grand besoin , débarquèrent sur la côte , entrèrent dans la ville , la pillèrent, mirent tout à feu et à sang, pénétrèrent dans l'abbaye, s'emparèrent du chef de saint Matthieu, qu'ils rendirent cependant avant leur départ, massacrèrent sans pitié les infortunés habitants qui s'étaient cachés , et , c riches de la dépouille de tant de malheureux >, remirent ik la voile et cinglèrent vers Blaye.
Tandis que notre bon duc Jean II verse des larmes de douleur sur le massacre de ses sujets et jure d'en tirer prompte justice et bonne vengeance, oublions un instant la gravité de l'histoire pour redire un vieux récit qui expliquera comment saint Matthieu, martyrisé en Egypte sous Galba et inhumé au Caire, est devenu le patron d'une paroisse bretonne.
C'était sous le règne de Salomon P', qui avait succédé en l'année 421 à son aïeul Conan Mériadec sur le trône de Bretagne. Des marins bretons s'embarquèrent pour l'Egypte, où
JEAll I LE ROUX, JBAN II. i^
îU avaient coutume de trafiquer, et, le lendemain de leur arrifée en Afrique, l'un d'eux, qui menait une vie tort austère, raconta à ses camarades que saint Matthieu lui avait apparu. Tous se mirent aussitôt en prières et eurent la même vision. Le saint leur fit connaître le lieu où ses restes étaient déposés et les supplia de leur donner la sépulture en une terre chrétienne. Les Bretons enlevèrent c subtilement i le chef de Tapôtre , le portèrent dans leur navire et remirent à la voile pour les côtes de Léon.
c Aians passé le raz de Fontenay sans danger , raconte le père Legrand, comme ils vouloient doubler le cap de Pennarbed , radmiral(le bon légendaire fait de ces quelques navires marchands une flotte considérabte et décerne à leur patron le titre d'amiral ) , Tadmiral qui portoit la sainte relique heurta de roideur un grand escueil qui paraissoit à fleur d'eau. Alors ceux, qui estoient dedans crièrent : Miséricorde ! pensans estre tous perdus ; mais le roc se fendit en deux, donnant libre passage au vaisseau qui estoit chargé d'un trésor si précieux. »
Ce n'est pas tout. Salomon et un grand nombre de Bretons vinrent saluer c le chef de l'apôtre. > Mais quand on voulut enlever du navire la boite qui contenait les saintes reliques, tous les efforts furent inutiles. Gradlon , comte de Cornouailles et oncle du roi , interpréta ainsi la volonté du saint : < L'endroit même où tu es assis sous un dais si riche et si brillant , ô Salomon , s'appelle Qiieinven, c'est-à-dire lamentation: c'est ici que tes collecteurs vendent comme esclaves aux étrangers les enfants de ceux qui ne peuvent payer les impôts ; c'est ici quêteurs mères les cmbnisâent pour la dernière fois!... Ne sois donc pas surpris, si le ciel témoigne sa colère contre un usage aussi barbare. >
Salomon descendit aussitôt de son trône, entra dans le navire , et, levant la main sur le cercueil, il s'écria : c Glorieux upostre Matthieu , je te donne par concession de mon privilège ,
t40 LES DUCS DB BRETAGNE.
que cette coutame, laquelle a toujours été txercée dans moù royaume, soit, d'ores en aTant, ostéepour la révéreiice de toy; et afin que moy ne mes successeurs ne puissent enfreindre bu présente volonté , je te confirme ce privilège par rimpressiont de mon anneau. Cest ili savoir que ceux qui, pour accroître le trésor du prince, étoient vendus aux étrangers » soient et dcK meurent sujets à ta seigneurie et k Téglise en laquelle reposera ton corps. >
La sainte relique cessa alors toute résistance» au dire des boas chroniqueurs , et on la déposa solennellement dans l'église de Saint-Pol-de-Léon.
Quelle que soit l'exagération ou peutréire même l'inventioD des légendaires dans toute cette histoire , ce qu'il y a de certain » c'est qu'un monastère s'éleva près de Queinven et q«'n .XIII* siècle on y vénérait une relique précieuse. Hâtons-noos d'sùottter que ce fut réellement le roi Salomoo qui défendit le trafic des esclaves sur les c6tes de l'Armorique.
Ce Gradlon, comte de Comouailles et ensuite roi de Bretagne, est le héros de tous nos naïfs chroniqueurs. Ils racontent de lui des choses merveilleuses : Gradlon aurait épousé une iée, fille des druidessés et sœur des korigaus. De cette alliance illustre il devait résulter nécessairement des victoires , des phénomènes, des prodiges.
L'histoire, tout en laissant sous la res|)onsabililé de ces mêmes chroniqueurs la légende du roi Gradlon, nous assure que ce prince remporta des victoires sur les Romains et s'entoura de pieux conseillers, tels que saint Corentin, premier évéque de Quimper, saint Jagu et saint Gwenolé , abbé de Landevenech.
Qui ne sait le gracieux récit de nos légendaires sur Gorenlin, quand le bon saint était enseveli dans sa solitude au milieu des bois où Dieu le comblait, disent-ils, < de célestes et divines caresses, i Tous les matins , un petit poisson se présentait à lui dans la fontaine de son ermitage; il en coupait un morceau
JUN 1 LB ROUX, iSAM If. 441
c pour sa pitance >, rcgetait le reste daos Teau, et le poisson c se retrouvait entier sans lésion ni blessure. > Un jour , le roi Gradlon, chassant dans la forêt avec sa cour, vint à la cellule solitaire» où le cénobite le nourrit lui et tous les siens avec un
morceau du poisson miraculeux. Transporté d'admiration , le prince breton fonda un monastère pour Corentin et peu après rappela au siège épiscopal de Quimper. Lui abandonnant sou propre palais » il se retira dans la ville d'Ys, construite sur une plage très-basse et préservée des flots par des digues et des écluses dont les clefs étaient déposées dans une cassette de fer, que le roi seul ouvrait et dont il portait la clef d'or constamment suspendue à son cou. Or, Gradion avait une fille dont Tiudigne conduite égalait la beauté.... Elle se nommait Ahez ; aussi lui attribue-t-on la fondation de la ville de Kçr-Ahez (Carhaix). Ahez avait promis la clef d'or à un jeune seigneur qu'elle devait épouser; au milieu de fausses caresses» elle l'enleva à son père, et la nuit, pendant que tout dormait, les flots submergèrent la belle cité d'Ys. Saint Gwenolé, disciple de saint Corentin et abbé de Landevenech, accourut auprès de Gradion et l'éveilla, c Ha, ha, sire, cria-t-il, sortons au plus tôt de ce lieu , car l'ire de Dieu le va présentement accabler. >
En vérité , j'aurais voulu voir, et mes jeunes lecteurs partageront peut-être mon désir , j'aurais voulu voir ce bon roi Gradion c troussant bagage i , comme dit Albert le Grand , «^t chevauchant à travers les bruyères, ayant sa fille en croupe. Mais les flots irrités de l'Océan le poursuivaient toujours; ils allaient l'engloutir quand une voix terrible se fit entendre : c Roi Gradion , dit-elle , si tu ne veux périr , sépare-toi du démon que tu portes avec toi. •'Cette voix, c'était celle de saint Gwenolé, de Dieu lui-même. Comment lui résister? Gradion n'hésite pas , il pousse sa fille au milieu de l'abime, et la mer s'arrête.
Aujourd'hui la baie de Douarnenez a remplacé la Sodônie
armoricaine^ et le bruit des vagues que l'on entend sur les rochers , c'est le sourd gémissement de tout un peuple condamuë pour ses crimes à des supplices éternels, au dire de dos superstitieux Bretons.
Jean II, irrité contre les Anglais, courut à Paris pouroflfHr ses services à Philippe le Bel. Celui-ci, heureux de retrouver an pareil auxiliaire, Taccueillit avec honneur et lui témoigna une vive amitié. Le duc, ili la tète de 10,000 Bretons, se distingua en Flandre et surtout au siège de Courtrai. Pour lui prouver sa reconnaissance, le roi lui proposa de le nommer pair de France.
c Grand mercy à vostre altesse , dit Jean , c'est marque de courtoisie et tout vient à point de vous. Toutefois je suis roy dans mon pays , et pour éloingné qu'il soict, voicy beaulx gens d'armes qui bien en sçavent parler ; ave% veu comment ils se démeinent? — Oui, s'écria Philippe, parle chief saint Denys, ils sont df^s et vaillants. Or le faites pour moy, et ne sera chose qui vous amène repentir. Mon cousin le duc de Bourgogne «si haut et fier, si treuve-t-il à trop grand honneur que soyez à ma droicte, et dit que c'est à faire à luy qui est duc et pair de France. — Viègne le.iit duc dans mes États, reprit Jean , je lui bailleray ma droicte, et sera honoré; icy, tout près, est suspendu mon escu , à belles hermines et sans briseure ; viègne, s'il ose, y toucher. — Nenni, nenni, fist le roy tout riant, les soudards de Flandre en auroyent moult grand'joie et crieroient Noél; avez son amitié et la mienne comme frères. Encore y a ma cour de parlement, gens rognes et au regard courroucié ; et de par Dieu, je ne m'en feins à leur dire, toiyours en leurs actes et grimoires mettent-ils comte de Bretaigne , et afGrment pri* mauté n'appartenir ù comte. Ores, ne vous en revient ne profict, ne dommage; mais moy qui tant vous aime, seray-je point délivré de ces tousseux? Auriez-vous à mépris ma prière? — A donc, dit Jean il, soict fait à votre voulenté. »