‹ Les ducs de BretagneChapitre 30 sur 42 · ARTHUR II , JEAN III LE RON · texte numérisé non relu

ARTHUR II , JEAN III LE RON

Duplessis ; et Gniliaume de Coatmohan , celui de Tréguler , qui devint par la suite le collège de France.

Sous Jean le Bon » les différents usages de la Bretagne furent recueillis. Cette compilation est connue sous le nom d'anciennes coutumes.

9màm m HoiriTomT bt Gbabu» m Bion ( 1341-1365 )

Dès que le tombeau se fut fermé sur Jeaa le Bon dans i'êglisede Ploêrmel , Jean de MonUort, qui avait affecté la soumission pendant la vie de son beau-frère et dont Tunique pensée était de vaincre ou de mourir , c appela à son aide tous les avis de la prudence humaine et les secours de la force. » Il flt aussitôt son entrée à Nantes , suivi d*un petit nombre d'amis; il y fut reçu aux acclamations de tout le peuple. Sans doute ce peuple conservait amour et respect pour la mémoire du bon duc 9 mais le saog breton coulait dans les veines du courageux MoQlfort, et Tépoux de Jeanne de Penlhièvre n'était qu'un étranger!

De Nantes, le ûls d'Yolande courut à Limoges, où étaient, disait-on, les trésors du feu duc.

Que nos jeunes lecteurs nous permettent ù ce sujet un mot de digression. Tout le savoir des financiers, à cette époque.

</est-à-dire aux iiii« etiiv siècles, c'était de ménager au prince, dont ils surveillaient les revenus, des sommes auxquelles on donnait le nom de trésor. Ce trésor était déposé secrètement dans quelque château f^rt et se grossissait annuellement dn produit des économies.

Quand Montfort eut recueilli les richesses de Jean le Bon , il < s'en revint droit à Nantes , là où madame sa femme était, qui eut grand*joie du grand trésor que son sire avait trouvé. » Il y contoqua les états généraux bretons, maïs il fut cruellement trompé dans ses espérances : un seul chevalier se présenta , Hervé de Léon, c noble et puissant; » ce dont le comte et la comtesse furent c durement ébahis. > Li noblesse, en souvenir dn dernier duc , restait fidèle à la fille des Penthièvre ; les prélats se déclaraient aussi pour elle.

Dans cette circonstance difficile, le vaillant Montfort ne perdit point courage ; d'une main libérale, il répandit autour de lui les sommes immenses de Limoges , et bientôt il se vit entouré de partisans, d'amis, d'hommes de guerre.

Aésolu i conquérir la Bretagne c par force et par amour » , fl se porta sur Brest, que défendait le brave Gamier de Clisson , qui, blessé grièvement dans une sortie vigoureuse , expira pen après et laissa par sa mort tout l'avantage au prétendant. Celuici investit aussitôt Nantes. Henri de Spinefort, commandant de la ville, se battit glorîensement; mais , fait prisonnier, il se soumît, etavec lui tous les Nantais.

Ce Spinefort devint nn des plus zélés défenseurs de sa nouvelle cause. Montfort lui annonça son intention d'aller assiéger Hennebon , qui , à cette époque, passait pour la ville la mieux fortifiée et le port le plus important des côtes de Bretagne. « Vous y pourrez bien seoir et perdre un an sans être mieux * avancé, s'écria Henri ; mais vous me baillerez, s'il vous plaist, jusques à 500 hommes d'armes à faire à ma volonté , et je les meneray en avant de votre ost (armée) par espace de demi-lieue

460 US nues DE BRETAGNE.

de terre, et porteray la bannière de Bretagne devant moy. J'ay un frère qui est dedans , gouverneur de la ville et du chastei ; tantost qu'il verra la bannière de Bretagne et qu'il me cognoiatra, je suis certain qu*il me fera ouvrir les portes, et j'entrerty dedans avec mes gens et me saisiray de la ville et des postes , et prendray mon frère ; {e vous le remettray prins (prisonnier) à votre volonté, s'il ne veut obéir à moy. Mais vous me promettez la foi du corps que rien ne lui ferez ? — Par mon chief, répondit le comte, nenny! Tu es gentil compagnon et bien avisé; je f aime mieux que devant, et encore mieux t'aimeray, si tu peux faire que soye seigneur de Hennebon , je dis de la ville et du cbastel. >

Tout se passa ainsi que Henri Spinefort l'avait prévu. Olivier» son frère, voyant flotter à la tête des 500 cavaliers la bannière de Bretagne, ouvrit les portes de la ville , croyant recevoir des partisans de Charles de Bloîs.

c Beau sire, dit Henri , je me mets en saisine de parle comte de Montfort, qui est actuellement duc de Bretagne , et à qui j'ay fait féauté et hommage , et toute la plus grande partie du pays ; il convient que vous obéissiez aussi , et mieux vaut par amour que par force , et vous en saura , monseigneur le comte , bien meilleur gré. •

Olivier fut obligé de se soumettre, et les habitants de Hennebon de porter aux pieds de Montfort leur serment de fidélité.

Vacnes se rendit; mais la Roche-Derrien , alors nommée la Roche-Périon, du nom d'un des plus célèbres chevaliers de la Table ronde, et commandée par Olivier de Clisson, proche parent du brave Clisson qui avait été tué à Brest, opposa pendant dix jours une vigoureuse résistance et repoussa enfin compléte- ' ment les troupes du prétendant. Montfort fut plus heureux & Âuray, à Carhaix et à Guérande , dont il s'empara sans combat. 11 se rendit ensuite à la forteresse du Guildo élevée sur les côtes septentrionales de la Bretagne, c Ce fut là, nous dit un historien.

jbàm de hdmtfort bt chablb» m blois. iU

que^dUios une étrange solitude et au braît4e8^ague» qui se brisaient au pied des murs du château , il vint à réfléchir ù la rapi* dite de ses conquêtes. > La fortune, qui l'avait comblé de ses dons, ne pouvait-elle point le trahir? car, ainsi que le disait maître Guillaume de Saint-André à Jean Y quelque soixante ans phM tard en chantant en rapeodief la lutte célèbre des Montfort 6i des Pentbièvre ,

Car la rote ( roue ) de la fortuae Fait demi-taùr comme la lune , Qui tantôt se met en croissant , Puis grossit , puis va déclinant.

Parfois lar fortune diverse EM aYcnafltfe et puis perversv.

Montfort savait que Charles de Blois avait porté sa cause aux pieds dii roi de Franee et attendait que les pairs du royaume assenfeblés désignassent le légitime héritier de Jean le Bon.

Pendant que son compétiteur pareourait la Rretugne en marquant chacun de ses pas par un triom^phe, l'époux de Jeanne de PeiAhièvre, retiré au* fond d'un oratoire, récitait les psaumes ^ Jeûnait deux (ois par semaine au pain et ù l'eau , faisait ses dé- Uces^de la haire, du cilke et de la discipline, et se donnait des etupe si furieux dans la poitrine^ < que son visage muait de couleiir et devenait vert. > H se ceignait le corps de cordes da fll et ddorlade- cheval et les serrait cavec sî peu de ménagement, qiMteB pénétraient dans la chair vive , oà la vermine qu'elles engttidraient causait un autre genre de supplice digne de compMrim. »- Tout te jour, il servait les pauvres dans son palais , Imt tonit les pieds et leur distribuait ses richesses; la nuit, il repofail sur un grabat couvert de paille, son lit ayant été partilfi par ses^ ordres en deox parties, l'une pour lui, et l'autre ^ L tWÊigée de couettes^ d'oreillersde plumes et de brocart d'or »,

pf^or Jeanne la Boiteuse. Sans nul doute, ti Taltiërc et vaillante

fille des Penthièvre n'eût point veillé à ses intérêts, Charles de Bloîs, né pour le clottre et non pour le tr^ne, eût renoncé i son duché et fût allé s'ensevelir dans Tordre austère de Charleroy. c Mais , dit un historien , de ce mouton résigné, elle en sut faire un lion. >

Nous avons laissé Jean de Montfort accablé de soucis au sein de ses victoires, jetant sur la Bretagne ù demi conquise un regard de vague inquiétude, craignant Tamour-propre blessé du protecteur de son adversaire, Philippe de Valois, et cherchant autour de lui un appui puissant qui pût le garantir de toutes les vengeances qu'il avait attirées sur sa tète. Cet appui, il ne le pouvait trouver que dans les bras de l'Anglais. Appeler une fois encore ces lûches oppresseurs de notre Bretagne, c'était rappeler les plus mauvais jours de Conan IV et d'Arthur. N'importe! Montfort traversa la Manche, courut à Windsor, se jeta aux genoux d'Edouard III. c Le roi de France , dit-il , n'a d'autre dessein que de s'emparer du duché de Bretagne comme il s'est emparé de la Normandie. Ce coin de terre libre jusqu'ù ce jour arrondirait parfaitement son royaume, et toute entrée serait interdite aux rois d'Angleterre, qui, désormais, ne pourraient aborder en aucun lieu. La domination de Philippe sur mon duché porterait donc un immense préjudice ù vos États, car la Bretagne est un port naturel qui doit servir h l'Angleterre de route pour entrer en France. Si vous saisissez cette occasion opportune et si vous embrassez ma défense, vous pourrez, quand vous le voudrez, rentrer en Normandie et conduire vos armées jusque dans Paris. >

Edouard 111 élevait alors des prétentions au trône de France comme arrière-pelit-fils de Philippe le Hardi par sa mère Isabelle, fille de Philippe le Bel ; il n'en agréa pas moins les propositions flalteuses de Montfort et consentit à soutenir parles armes un point d'hérédité diamétralement opposé à celui qu'il faisait valoir pour lui-même.

Le fils d'Yolande revint à Nantes , assuré d*un secours puissant et rempli d'espérance.

Cependant les pairs de France s'assemblèrent et sommèrent Montfort de comparaître devant eux. Plein d'audace et de courage , le jeune conquérant vint aussitôt à Paris avec une suite nombreuse et brillante. Dès le lendemain, il se revêtit avec magnificence et se présenta à la cour. Il trouva Philippe au milieu des plus nobles barons avec Charles de Blois en personne. Les grands le saluèrent t moult durement. »

Sans perdre courage, Montfort, s'approchant du roi, s'inclina et dit : c Sire, je suis venu à votre commandement et plaisir. — Comte de Montfort, de ce je vous sçay bon gré, répondit le monarque; mais je m'émerveille bien fort pourquoy et comment vous avez osé entreprendre en votre voulonté sur le duché de Bretagne, où vous n*avez nul droit, car il y a plus prochain que vous; et pourtant vous le voulez déshériter; et pour mieux vous en efforcer, vous êtes allé à mon adversaire le roi d'Angleterre, et avez de lui relevé , ainsi comme on m'a conté. — Ha ! cher sire, s'écria le prétendant, ne le croyez pas, car vrayement, le bon vrayement, vous êtes de cela mal informé. Mais de la poursuite dont vous me parlez, m'est advis , sire , sauf votre grâce, que vous vous méprenez ; car je ne sçay nul si prochain du duc mon frère, dernièrement trépassé, que moy; et, s'il étoit jugé et déclaré par droict qu'autre y fust plus prochain, je ne serois ni rebelle ni honteux de m'en déporter. — Comte, vous en dites assez, interrompit le roi. Mais je vous commande, sur quan que vous tenez de moy et que vous en devez tenir, que vous ne partiez de la cité de Paris jusqnes à quinze jours, que les barons et les pairs jugeront de cette proximité. Si sçaurez adonc quel droict vous y aurez; et si vous faîtes autrement, sachez que vous me courroucerez. — Sire, à votre voulonté, > fit le comte en se retirant.

- Rentré chez lui, il réfléchit longtemps sur la conversation qui

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venait d'avoir lieu, et il trouva qu'il était peu sage de rester ta pouvoir du roi de Frauce. S*étant donc déguisé en marchand» il reprit secrètement le chemin de la Bretagne.

Philippe, irrité , fil aussitôt rendre uu arrêt qui adjugeait le duché à Charles de Blois. Pendant ce temps , le fils d'Yolande achevait de s'en rendre maître.

t Beau neveu t dit le Valois au nouveau duc , vous avez pour vous arrêt de bel héritage et grand. Or, hâtez-vous et prenei peine à le conquérir sur celui qui le tient à tort. Priez vos âmÛB qu'ils veuillent vous aider, et je ne vous y fauidray mie ; car je vous préteray de mon or et de mon argent assez, et diray à moetils, le duc de Normandie, qu'il se fasse chef avec vous. •>

Un grand nombre de seigneurs qui entouraient le roi jurèrent à Charles qu'ils défendraient sa cause, et bientôt le comte de Blois ou plutôt la courageuse Jeanne de Penthiàvre s'avança vers la Bretagne avec un brillant c amas d'hommes d'armes. »

Alors commença cette lutte à jamais célèbre, lutte que cou*tompla avec effroi l'Europe étonnée. A la tête des deux partis commandaient des princes rivaux de puissance et de gloire ; tous deux dans la force de la jeunesse , tous deux couverts dés nobles hermines ; tous deux pleins d'ardeur, vifs, hardis, entreprenants, et tous deux, enfin, modèles de grandeur d'âme, de Blois en saint, Montfort en héros. Les troupes qui suivaient les préteodants étaient enfants de la même patrie, poussaient le même cri de guerre, marchaient sous les mêmes enseignes , rivalisaient en dévouement et en courage. Des femmes aussi se montrèrent dignes d'une éternelle admiration dans ces guerres malheureuses ; les noms de Jeanne de Penthièvre, de Jeanne de. Flandre, comtesse de Montfort, et de Jeanne de Bclleville, veuve^ de Clisson, suffiraient à eux seuls pour illustrer la Bretagne» A mille noms de guerriers non moins glorieux ne se pressaient dans ses annales. Enfiu, des rois mêmes déployèrent leurs ban-

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nieras sur cette terre de Tliéritage si ardemment disputé : Philippe VI de France pour Charles de Blois, et Edouard III d'An- C^eterre pour Jean de Mootfort. Mais c'étaient moins les intérêts de la Bretagne que leurs propres intérêts qne ces deux mo- BUtiues voulaient assurer, et l'on pcnit dire que dans ces thampis de bataille où coulait à longs flots le sang breton , se jouait la destinée de la France et de l'Angleterre ! c Le duché était vaste, bien cultivé pour le temps , riche de ses villes maritime et de ia pêche de ses côtes immenses, semé de places fortes , habité par une nation à la fois soumise et belliqueuse. > Four Philippe, c'était se donner un s41ié puissant, un vassal dévoué, que de faiit^ monter sur le trène ducal un prince de sa maison ; pour Edouard, s'aCtadier le duc breton par la reconnaissance et l'amitié , c'était s'ouvrir le chemin^tle la France et gravir Uph» premiers degrés du trône des lis, objet de sa furieuse ambition.

L'armée de Charles de Blois, Tbrte de c cinq mille armures de fer », d'un nombre égal d^autres guerriers, et ù la tête de laquelle chevauchaient fièrement le roi de Navarre , les ducs de Normandie, de Bourgogne et de Lorraine, un duc d'Athèues, etc., se réunit à Angers. Elle occupa d'abord Ancenis, mais ce fut réellement par la prise de Chevanceaux qu'elle commença ses opérations militaires. Elle se porta aussitôt sur Nantes, où Jean de Montfort s'était enfermé. Les habitants , tout dévoués à la nouvelle cause , se défendirent d'abord t gaillardement >; mais frappés de terreur en voyant tomber au pied de leurs murs les têtes de trente chevaliers bretons décapités à Valgarnier par les ordres de celui qui devait être un jour Jean le Bon de France, inquiets d'ailleurs du mécontentement du seigneur Hervé de Léon, h qui Montfort avait osé dire que dans une sortie qui avuit eu lieu • il avaK eu sûrement une autre intention que celle de bien faire », les Nantais, craignant la vengeance d*un tainquenr, sachant leurs campagnes ravagées, pleurant leurs parents et

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leurs amift prisonniers ou mis i mort » c se prirent h besogner pour essayer de traiter quelque chose avec Tannée de France.» Il fut conrenu qu'ils livreraient leurs portes. Les Français pénétrèrent dans la ville, remplirent le palais du fils d'Yolande, surprirent le prétendant pendant son sommeil et le firent transporter à Paris, où il fut enfermé dans la tour da Louvre.

Au dire de quelques historiens, Montfort, soupçonnant le découragement et Teffroi des Nantais, aurait capitulé avec le doc de Normandie et lui aurait confié la garde de la ville pendant qu'il serait allé négocier la paix avec Philippe de Valois , alors 1 Paris. C'est l'opinion de Guillaume do Saint- André, ambassadeur, conseiller et secrétaire du duc Jean IV. Il nous dit, dans sa Chronique en vers de i3ii à 1381 :

Par promesses fut incité Aller à Paris la cité.

Il mit Nantes , n*en do utez mie , En garde au duc de Normandie.

II nous raconte ensuite que Jean de Normandie donna des sauf-conduits au malheureux Montfort, que celui-ci avait toute confiance, et il sgoute :

Mais à la fin fut decepuz ( déçu ) , Car à Paris fut mal venu Et au corps prins et retenu.

Quoi qu'il en soit, trahi par les Bretons ou les Français, Jean de Montfort n'en resta pas moins captif pendant quatre ans.

La guerre semblait terminée ou tout au moins toucher à sa fin, puisque le chef ennemi gémissait dans la grosse tour du Louvre et que

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Le fils au duc estoit enfant , Non âgé , sans gouvernemenl , Trois ans avoit ou environ.

Et ce fils, héritier légitime du noble Montfort, ce fils semblait n'avoir pour défense que les larmes de sa mère, la jeune et belle Jeanne de Flandre !

Cette princesse était à Rennes quand elle apprît la trahison de Nantes; elle gémit d'abord.... Mais écoutons Froissart et d'Argentré; bien mieux que nous, ils savent la douleur et l'héroïsme de la mère de Jean IV. c Bien qu'elle eût grand deuil en l'Âme et fut pasmée d'angoisses^ elle montra qu'elle avoit bien courage d'homme et cœur de lion; car elle se résolut en peu de jours, reprit ses esprits, non comme femme déconfortée , mais comme guerrière fière et hardie ; et au îieu qu'elle avoit à fain d'être consolée, elle fit cet office à l'endroit de ses villes et sujets , confortant les habitants et soldats avec toute assurance, et portoitdans les assemblées son petit fils sur les bras, qui fut appelé Jean de Bretagne, successeur de la vertu paternelle et maternelle, et disoit à ses partisans etsoudoyers: — Mes amis , ne vous défiez de la grâce de Dieu. Nous sommes grandement infortunés de ce qui est advenu en la personne de monseigneur; mais j'espère, par la grâce de Dieu, que sortira de là où il est tôt ou tard et qu'encore nous le verrons sain et sauf. Prenez cœur et ne veuillez abandonner celui qui a mis toute son espérance , après Dieu , en vous et en votre loyauté ; et si Dieu vous défavorise tant qu'il y demeure, voici son enfant légitime de son sang et nourri sous espérance que , par la grâce de Dieu, il sera un jour un homme de bien et de valeur, et croissant rétablira la perte de son père, et malgré ses ennemis, lesquels» à cette heure, lui occupent sa terre. Âh! seigneurs, disoit-elle aux barons, ne vous déconfortez mie, ni ébahissez pour monseigneur que nous avons perdu ; ce n'étoit qu'un seul

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homme; veez ci son petit enfant qui sera, si à Dieu plaist» son vestorier (vengeur), et qui nous fera des biens assez. Et je ay de l'avoir en planté (quantité, abondance) si vous en donneray assez et vous pourchasseray ( trouverai ) tel capitaine et tel mainbour (gouverneur) par quoi serez reconfortez. •

Jeanne de Montfort, ayant confié la ville de Reifnes à Goiilauroe de Cadoudal, parcourut toutes les villes de son docbé, répétant les mêmes paroles , se montrant toujours le défenseur le plus zéli de son mari et de son fils et relevant le courage abattu de ses partisans. Au printemps suivant, elle se reUmii Hennebon , c bonne et sure ville •, près de la mer, d'une farde plus facile que celle de Rennes et plus à portée de recevoir les secours qu*Amaury de Glisson était allé demander an roi d'Angleterre.

Cependant Philippe de Vnlois , qui «miit pensé que , MaotCort prisonnier, son neve» n'avait plus qu'à étendre la nain po«r saisir le sceptre ducal, étonné de la résistance des Bretons ot craignant l'enthousiasme que l'héroïsme et la beauté de Jeanne de Montfort jetaient d^ins tous les coBurs, essaya aussi < le beau parler > et les promesses pour attirer dans le parti du comte de Blois les seigneurs qui avaient juré fidélité au fils d'Yolande de Dreux. L'un d'eux, le brave Tannegui du Châlel accueillit les propositions les plus flatteuses et les menaces tes plus terribles avec un profond mépris et écrivit au roi de France ces quelques lignes empreintes d'un noble ciMtrage : I Sire, je ne porte point les armes contre Votre Grâce, mais j'en appelle à son équité. Charles de Blois veut ma ruine, parce que je défends le parti de monseigneur lige , issu du vrai sang de Bretagne; je dois continuer à le défendre , lors même que Votre Grâce m'ordonnerait le contraire, certain que sa justice serait trompée ; je la supplie donc de m'accorder l'honneur de sa protection. > Les autres seigneurs dévoués à la cause de Hontlort furent de même inébranlablefi. Il fallut donc combattre.

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Charles de Blois conduisît l'armée française soas les murs de Rennes , et les assiégés capitulèrent après soixante jours. De Rennes , U coumt à Hennebon s'emparer de Jeanne de Montfort et de son enfant : c'était certainement terminer la guerre. Les Français pensaient que la chose était facile ; mais ils ignoraient encore la valeur et l'audace de celle ^ui traçait ellemême le plan des campagnes , ordonnait une bataille comme en v^ieuiL capitaine» passait des remes le casqoe en tête et se précipitait, la hache à la main, au milieu des dangers.

Dès que la beHiquense comtesse vit arriver l'armée franeobreionne, elle fit sonner le beffroi et se hâta de se revêtir de son armure. Les Génois qui servaient Charles s'avancèrent anssitôt jusqu'aux barrières c ponrpaleter et escarraoncSien; mais Ils farent vigoureusement repoussés. Le lendemain, l'attaque recommença et n'eut pas pins de succès que la veille. Les »ignenrs français, irrités de ce que leurs soudoyers fuyaient fcooteusement , les renvoyèrent au combat à coups 'de bâton , et f engagement devint h pen près général.

Pendant ce temps , « la comtesse , qui étoit armée de corps et étoit montée sur un bon coursier, chcvauchoit de rue en rue par la irille et sermonoit ses gens de bien défendre, et faismt les fenraies, dames, demoiselles et autres défaire les chaussées et porter les pierres aux créneaux pour Jeter aux ennemis, et faisoit apporter les bombardes et pots pleins de chaux vive pour jetersor les assaillants. » Bientôt, c montant en une tour tout en haut, pour voir mieux comment ses gens se maintenoient , si regarda et vit que tous ceux de l'ost , seigneurs et antres , tvoient laissé leurs logis et étoient presque tous allés voir fasttut. Lors s'avisa d'un grand foit d'armes et remonta sur son coursier ainsi armée comme elle étoit et fit monter environ 3M hommes d'armes avec elle à cheval , qui gardoient une porte que on n'assailloit point. Si issit <sortit) de cette porte à

170 LIS DUCS VK BBlTAGmS*

toate sa compagnie et se ferit (jeta) très-vassalement en ces tentes et en ces logis des seigneurs de France , qni tantost furent toutes arses (brûlées), tentes et loges qui n*étoient gardées fors de garçons et de varlets qui s'enfuirent sitôt qu'ils virent bouter (mettre) le (eu, et la comtesse et ses gens entrer. Quand ces seigneurs virent leurs logis ardoir ( brûler) et ouirent le hu (bruit) et le cri qui en venoit, ils furent tous ébabis et coururent tous vers leurs logis, criant: Trahis! trabis! Et ea demeura donc nul i l'assaut. •

La comtesse , se voyant poursuivie , s'enfuit rapidement vers Auray, où elle attendit pendant six jours une occasion favorable pour rentrer à Hennebon. Dire l'anxiété des siens , ce serait impossible* Ils furent toute la nuit dans une grande inquiétude. Ils avaient bien aperçu les flammes qui avaient dévoré les tentes françaises , ils avaient bien vu leurs ennemis quitter l'assaut pour voler à leur camp embrasé , mais ils ignoraient que ce fait d'armes extraordinaire eût été accompli par leur noble dame.

Le lendemain, les assiégeants, logés sous les arbres et lès feuilles, et honteux d'avoir été surpris par une femme , se rapprochèrent de la ville en criant aux habitants : c Allez, seigneurs, allez quérir votre comtesse; certes, elle est perdue, vous ne la trouverez mie en pièces. > Cette inquiétude dévorante dura cinq jours entiers; enfin, à Taube du sixième, les clairons et les trompettes retentirent joyeusement. La belliqueuse Jeanne , à la tête de €00 chevaliers qu'elle avait recrutés dans Auray, passa rapidement entre les assiégeants et les remparts et fit une entrée triomphale dans sa bonne ville, aux cris d*allégresse de ses hommes de guerre, aux acclamations de tout son peuple et à l'admiration des troupes françaises.

L'armée de Charles de Blois tenta alors un assaut général , mais fut repoussée i> ore. A demi découragés , les

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chefs des Franco-Bretons délibérèrent dans leur camp de ramées et de feuillées; Louis d'Espagne conseilla de renoncer aux assauts et de faire venir de Rennes des cbats et douze grands engins. On goûta cet avis, et bientôt les terribles machines de guerre c débrisèrent et froissèrent > tellement les murs d'Hennebon, que les assiégés les plus intrépides prêtèrent Toreille à la voix d'un traître, Guide Léon, qui s'était glissé parmi les généreux défenseurs de Montfort et qui , mettant sans cesse sous les yeux des habitants l'affligeant spectacle d'une ville ruinée, cherchait à les attirer dans le parti de Charles ou tout au moins à ies amener à une capitulation.

En vain Jeanne, toujours ardente, rappelait les secours promis par l'Anglais et que devait amener bientôt le brave Clisson; en vain elle montrait un courage sans égal quand les balistes ébranlaient les murailles avec plus de force encore; en vain elle priait, suppliait, présentait à tous l'enfant qui se jouait dans son berceau au bruit sinistre des chats et engins et aux lamentations des troupes découragées.... Pourtant elle obtint des siens un délai de trois jours pour rendre la ville, et ces trois jours, l'héroïque épouse, la mère toute dévouée les passa sur un rempart élevé , les yeux fixés sur la mer. Le terme fatal arriva ; les trois jours avaient fui rapides comme la pensée , dans des angoisses affreuses et sans apporter de nouvelles de l'Angleterre ! Dès l'aube du quatrième jour, les bourgeois coururent à l'appartement de Jeanne, ayant à leur tête Gui de Léon , et la sommèrent d'accomplir sa promesse.

Pour toute réponse, rinfortunée porta uu dernier regard sur cette mer, objet de tout son espoir. Changeant tout à coup d'attitude, le sourire sur les lèvres, le bonheur sur le front , elle repoussa le traître d'une main et de l'autre montra à ses nobles chevaliers le port du Blavet , où enti*a un vaisseau, puis

i7i LES DUCS DE BRVTAOIIB.

deux^ puis trois, pais ane flotte entière portant 6»800 conbattants. c Le voilik« le voilà , s'écria-telle, ce secours tami désiré! > Elle courut an-de^t de ces nouTeaux amis, les reçut noblement et réunit leurs diefs dans un festin splendide. c Je fais yœn d'aller abattre ce grand engin avec lequel on croit nous effrayer, exclama Gauthier de Maum en portant la santé de la comtesse vers la fin du repas. Qui de vous veut me suivre ? — Moi ! moi ! moi ! répondirent i la fois Trésignidy , le sire de Landerneau et Amaury de Glisson. >

A l'instant même, ces braves, suivis de SOO chevaliers, sortirent de la ville par une porte mal surveillée, attaquèrent i dos les gardiens des machines, détruisirent les balistes, mirent le feu au camp français, s'illustrèrent par mille foits d'armes, et, soutenus par leurs amis restés dans HenndlHMi , rentrèrent dans la ville après avoir perdu beaucoup des leurs , mais couverts d'une gloire éclatante. < Qui vit alors fa comtesse descendre du chastel à grand'chère ù rencontre des chevaliers vainqueurs , et baiser messire Gauthier de Mauni et aea compagnons les uns après les autres , deux ou trois fois , bien pot dire que c'était une vaillante dame* »

Dès le jour suivant, l'armée franco-bretonne qaitta les murs d'Hennebon et alla rejoindre le comte de Biois, qui assiégeait Auray.

Charles donna le commandement d'une partie de son armée à Louis d'Espagne et l'envoya conquérir plusieurs places. Ce lion du Midi prit le Conquet , Guingamp , Guérande , mit tout à feu et à sang, rançonnant, p'ilant, massacrant, et entreprit ensuHe de ravager les côtes avec quelques vaisseaux sur lesquels 11 s'embarqua avec Doria.

Pendant ce temps, l'époux de l'orpheline de Penthièvre continuait le siège d'Auray. t Ceux du dedans étaient si près menés et si oppressés de famine , qu'ils avaient mangé par huit jours tous leurs chevaux. • Ils offrirent de capituler;

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Charles, devenu eruel, n'y coosentit pas. c Voyaot que mourir leur convenoit, ces braves gens sortirent ouvertement par ia nuit, se mirent en la volonté de Dieu et passèrent tous parmi Tost, dont aucuns furent aperçus et tués. > Celte re« traite , conduite par les deux Spinefort , s'effectua assez heureusement. Les assiégés d'Auray trouvèrent un asile à Hennébon , où la comtesse de Montforl était toujours enrermée. Après avoir mis garnison dans la ville abandonnée, le comte de Blois s'empara de Vannes et de Carhaîx et pensa à assiéger de nouveau la forteresse imprenable de la valeureuse Jeanne.

Cependant Louis d'Espagne , étant entré dans la rivière de Quimperlé, y débarqua et c alla ardoir tout le pays, où il trouva si grand avoir que merveille seroit à raconter. > Les rris des populations effrayées retentirent jusque dans Henne^ bon; aussitôt %00ù archers s'élancèrent sur les pas de quelques chefs hardis, s'embarquèrent sur des vaisseaux aii«giais , brftlèrent la flotte de don Louis et marchèrent à la rencontre de ce furieux, qui, poursuivi par tous ceux du pays, c hommes et femmes ayant perdu leur avoir > , regagnait la mer. Pris entre deux ennemis, l'Espagnol ût bonne contenance, et tandis que les Bretons massacraient les prisonniers à coups de penbaz ( bâton à tête) , il prit la fuite , sauvant seulement dOO hommes de guerre des 6 à 7,000 qui l'avaient suivi, c Durement navré > en voyant sa flotte détruite , il se jeta dans une barque , échappa , à force de rames , à ceux qui s'acharnaient à sa poursuite, débarqua à Redon et courut à Rennes, qui tenait pour Charles de Blois.

L'accueil que Jeanne de Montfort Gt aux Anglo-Bretons au retour de cette expédition se devine aisément : c elle alla contre eux et les festa liement ( gaiment ), dit la chronique , et baisa et accola chacun de grand cœur, et avoit fait appareiller son chaste! pour mieux eux fester, et donna à disnev

moult noblement à tous le^ chevaliers et écuyers de renom. »

Malgré une si héroïque résistance » le comte de Blois gagnait chaque jour du terrain. Jeanne pressait Edouard de lui envoyer de nouveaux renforts, et des troupes anglaises ayant enfin débarqué sur les côtes de la Bretagne , elle commença à la fois deux expéditions : Tune conduite par Gauthier de Mauni , le héros de Quimperlé , et Tannegui du Chdtel , et di* rigée sur le château de Trégarantec , et l'autre par Robert d'Artois sur Morlaix. Ces deux expéditions eurent un plein succès. Ce fut alors que Charles revint devant Hennebon avec des forces imposantes. Tant d'ennemis ne peuvent effrayer les assiégés : c Vous n'êtes mie encore assez, criaient-ils du haut des remparts; allez, allez quérir vos compagnons! Ils dorment sur la terre dans les champs de Quimperlé ! >

Ces paroles réveillèrent toute la rage de don Louis, à qui elles rappelaient sans cesse une sanglante défaite. Il courut à la tente de Charles de Blois. c Monseigneur, dit-il , longtemps y a que je vous sers sans que je vous aye encore importuné pour en obtenir récompense ; or, je vous demande un don, ce sera le loyer de mes services. — Quel qu'il soit, je vous l'octroye, répondit le prétendant. — A donc, reprit l'Espagnol, je vous prie que vous fassiez venir les deux chevaliers qui sont en votre prison, au chnstel du Faouet, et que vous me les donniez pour en faireàma volonté. C'est le don que je vous demande. Ils m'ont chassé , déconGt et navré (blessé), et aussi ont occis monseigneur Alphonse, mon neveu. Je ne m'en says autrement venger, fors que je leur feray les testes couper par devant leurs compagnons qui céans sont enfermés. — Oh ! certes , répliqua Charles, frappé d'étonnement et d'effroi, les prisonniers vous donneray volontiers, puisque demandé los avez, mais ce seroit grande cruauté et blasme à vous , si vous faisiez deux si vaillans hommes mourir; et nos ennemis auroient motif

de faire ainsi aux nostres quand les pourroîeni tenir , et nous ne savons ce qui nous peut advenir de jour en jour ; pourquoy , chiersire et beau cousin, je vous prie que veuillez être mieux advisé. — Si vous ne me tenez convenant, répondit don Louis , sachez que je me départiray de votre compagnie et ne vous serviray ne aimeray tant que je vive. >

Le malheureux Charles n'avait plus rien à répliquer. La crainte de perdre un auxiliaire puissant lui fit tenir sa promesse; il lui livra les deux prisonniers avec les plus grandes prières de leur laisser la vie. c Je veux leurs testes, répondait le farouche Espagnol à toutes les supplications , à toutes les représentations; je veux leurs testes comme Hérodias voulait celle de saint Jean-Baptiste, et les feray décoller à l'issue de mon disner. » Les seigneurs français joignirent leurs instances à celles du comte de Blois ; tout fut inutile.

Mais le bruit des terribles serments du féroce Louis parvint jusqu'à Hennebon. Là étaient des milliers de braves qui jurèrent de mourir tous plutôt que de laisser accomplir un tel acte de cruauté. A l'heure même où l'on devait faire les préparatifs de l'odieuse exécution sous la tente de l'Espagnol, deux troupes d' Anglo-Bretons sortirent de la ville sous la conduite d'Amaury de Clisson et de Gauthier Mauni, surprirent le camp, enlevèrent les prisonniers et rentrèrent promptement dans Hennebon en criant: c Seigneurs, seigneurs, vous gardez mal vos prisonniers ; jà hs ont rcscous (délivrés) ceux d'Hennebon et remis en leur forteresse. > Louis d'Espagne, c durement courroucé > , se jeta aux pieds de Charles en demandant deux autres prisonniers, mais )e comte de Blois les refusa noblement.

L'hiver approchait , Hennebon ne paraissait nullement disposé ù se rendre. Les vivres commençaient à manquer au camp des assiégeants. Charles de Blois pensa ù conclure une trêve et à se retirer à Carhaix. Trêve malheureuse I Peut-être quelques

176 LBg MJCS DI BMTAGNB*

nouveaux efforts du neyeu de PhîUppe de France auraiesl. triomphé d'une faible femme et d'un faible enfant dont la eaua^i était abandonnée chaque jour par une multitude de chevalienw Mais Charles se refusait ù prévoir les conséquences d'une trêve» c certain 9 disait-il, que si Dieu^ l'avait chpisi dans sa sagesse ,. toutes les victoires de la comtesse de Montfort ne seraient que des épreuves et ne prévaudraient point contre la Yolootë divine. > On ne saurait trop louer cette résignation angéUqpie» cette espérance toute chrétienne. Cependant, si le Seigneur »• promis protection ù c^ux qui mettent en lui leur conflanee^il a dit aussi : c Aide-toi , je t'aiderai. > Ce n'était pas en restant dans l'inaction que le comte de Blois devait attendre la victoire. Nous admirons aussi ces belles paroles sorties de la bouche de ce même Charles : < Nous aurons toujours des villes et dâs^ châteaux, et, s'ils sont pris,, nous les recouvrerons; maîs^sr nous manquons la messe , c'est une perte que nous ne saurions réparer. • Pendant que le fils adoptif de Jean III s'adonnait i mille pratiques pieuses, celui qui lui disputait son légitime hé«» ritage massacrait ses soldats, faisait de nouvelles conquêtes, ravageait son pays. Nous sommes loin de condamner ces pra^ tiques saintes , ces œuvres pies que lui inspirait sa ferveur; mais nous devons remarquer qu'en nous plaçant sur la terre , Dieu nous impose à tous des devoirs particuliers : aux uns , il accorde la grâce de suivre leurs saintes inclinations et de se consacrer entièrement à son service; aux autres, il réserve le fardeau pesant des choses de la vie ; à d'autres encore, il donne son amour et en même temps de si sévères obligations , qu^ilS' doivent, malgré eux, s'embarrasser dans les affaires de ce monde. De ce nombre était Charles de Bloi^. En lui confiant la défense des droits légitimes de Jeanne de Penthièvre, Dieu semblait attendre de lui qu'il se revêtit d'une armure, et non d'un cilice; qu'il s'armât d'une épée, et non d'une croix.... Mais nous nous égarons peut-être. Les historiens bretons ont

ibàn db MmrroKT bt ghârlis db blois. I7f

bMmé haulemetit la déyolion de Charies ; ils Tout qualiOée de ridicule et d'intempestive. Pour nous , nous rénérons celui qui s'est montré fidèle au Seigneur dans l'infortune comme dans la prospérité , celui que Dieu lui-même a déclaré son saint par les merveilles qu'il a fait éclater à son tombeau. Si un instant, •affligé par le triste souvenir d'un héritier légitime indignement frustré de son héritage, nous avons jeté quelque blâme aor sa conduite, nous nous rétractons volontiers et nous affirmons avec notre pieux duc que toutes les couronnes de la terre ne sont rien en comparaison de celle que le Créateur réservé dans les cieux à ceux de ses enfants qui fauront servi en esprit et en vérité.

Cependant la comtesse de Montfort ne perdait pas le temps précieux de la trêve conclue pour six mois. Seule au milieu de ses défenseurs, elle avait longtemps gémi des cruelles séparations auxquelles l'avaient oondamnée les hasards de la guerre, et son cœur avait été également partagé entre l'enfant qui gran* dissait en Angleterre et le malheureux prisonnier de la tour du Louvre. Pour ce dernier, il n'y avait d'espoir de liberlé que dans le triomphe de sa cause ; aussi le désir de le revoir avait doublé l'énergie de cette femme héroïque. Ayant accepté avec joie le repos oBért par son ennemi , elle tra/ersa la Manche et courut à Londres pour satisfaire à la fois son amour d'épouse et de mère : d'épouse , en sollicitant l'envoi de nouvelles troupes pour assurer le succès de Jean de Montfort; de mère, puisqu'elle allait étreindre dans ses bras l'enfant pour qui elle combattait

Ayant passé l'hiver à la cour d'Angleterre , elle revint & la léle de quarante-six vaisseaux commandés par Robert d'Artois , ce rebelle » ce traître à son pays. Il fit des actions d'éclat , mais elles ne sauraient effacer la honte dont il couvrit son fiont en iaspirant à l'étranger l'odieuse pensée de prétendre au trône de France.

Charles de Blois , Olhon Doria et le farouche Louis d'Esfagne attendaient lu comtesse à la hauteur de Guernesey avec trentedeux gros vaisseaux, c II n*est mémoire, dit d'Argentré, que jamais en mer il se 6t tant d'armes que fut fait alors, car ils se chargèrent ù outrance; et, venant aux mains, il ne fut jamais si furieux combat. > Mais , s'il faut en croire Froisi^art, Théroioe de cette journée fut Jeanne elle-même, c Là étoit messire Robert d'Artois qui y fut très-bon chevalier, et la comtesse de Montfort armée , qui bien valoit un homme , car elle avoit cœur de lion et tenoit un glaive moult roide et bien tranchant, et très bien se combattoit et de grand courage. >

Les ténèbres mirent un au combat. De part et d'autre , on fit d'Immenses préparatifs pour le lendemain. Mais l'homme propose et Dieu seul dispose, nous l'avons déjù dit. Le lendemain , surprises pendant la nuit par une si horrible tempête, que Bretons, Français, Espagnols et Anglais avaient cru touchera la fin du monde , les deux flottes , dispersées par les vents, étaient à plus de cinquante lieues l'une de l'autre.

Jetée plutôt que débarquée sur la côte près de Vannes, la comtesse de Montfort profita de l'absence de Charles de Blois pour s'emparer de cette ville, et, cet exploit terminé, elle se retira à Henncbon. Mais Olivier de Clisson et Hervé de Léon, qui n'avaient pu défendre la place , s'étant réunis à Robert de Beaumanoir, revinrent devant Vannes, où commandait Robert d'Artois. Ils h reprirent. Le traître français, couvert de blessures pendant Tattaque et persuadé que les chirurgiens de Londres avaient plus de savoir que ceux de Bretagne, s'en alla mourir sur la mer de la Manche.

€ Je jure, s'écria Edouard à la nouvelle de cette mort qui l'affligeait sensiblement, je jure de mettre si mal ce pays félon, qu'il y paraîtra pendant cinquante ans. >

Il tint parole. Bientôt il parut sur les côtes de la vieille Armorique avec un < grand amas d'hommes et de vaisseaux. > Il dé-

barqua à Brest, mît à la fois le siège devant Rennes, Nantes et Vannes, et se prit lui-même à ravager et à tuer lout ce qui se trouvait sur son passage. Apres avoir enlevé de vive force Rolian, Pontivy, le Faouet, la Roche-Derrien , Ploërmel et Malestroit, il vint au siège de Vannes, où se faisaient les plus brillantes < pougneis, boutis et appertises d'armes. >

Surpris hors de la ville dans une sortie téméraire, Olivier de Clisson et Hervé de Léon furent obligés de rendre les armes. Mais Charles de Blois accourut à la tête des siens, de 4,000 armures de fer et de i,000 hommes de trait que venait de lui envoyer Jean de Normandie. Les deux armées se rencontrèrent dans les plaines de Vannes. La trahison était au camp de France dans la personne de Godelroi d*Harcourt et d'Olivier de Clisson. Par le conseil de ces deux seigneurs, qui se donnaient secrètement à TAngleterre tout en restant sous les bannières de Charles, Edouard proposa un défi avant que Philippe VI envoyât de nouveaux renforts. Ce défi, Jean de Normandie l'accepta. L'arrivée précipitée du souverain français déconcerta Edouard ; il se fit attendre pendant cinq jours au lieu désigné, enfin il parut....

Toute l'Europe avait les yeux fixés sur cette lutte formidable et attendait avec inquiétude l'issue d'un combat ù outrance. Au moment où les deux partis, se raillant avec orgueil, se mesurant avec insolence, allaient en venir aux mirfns, deux hommes vêtus de rouge et portant une croix, apparurent comme deux anges au milieu des combattants; c'étaient les envoyés du pape Clément VI. Au nom du Dieu qui donne la victoire, ils sommèrent Philippe et Edouard de déposer les armes. Ils obéirent, et, réunis au prieuré de la Madeleine de Malestroit, ils jurèrent sui l'Évangile une trêve de trois années, c Mais, hélas! s'écrie un historien de nos jours, le traité de Malestroit ne laissa guère ;\ la pauvre Bretagne qu'un instant pour respirer sur son lit de douleur* > Charles de Blois et Jeanne de Mon tfort avaient con-

i80 LKS DUCS DK BRBTAGNB.

serve la liberté de garder ou de rompre la trêve, pourvu qu'aucun des deux rois ne s*en mêlât. Le départ des souverains livra donc notre malheureux duché à toutes les horreurs de la guerre civile.

Philippe VI accomplit alors un acte de la plus affreuse cruauté. Olivier de Clisson et quelques autres chevaliers avaient été accusés de trahison par le comte de Salisbury, irrité contre Edouard III, qui l'avait personnellement offensé. Le roi de France lit arrêter Clisson dans un tournoi, le fit décapiter à Paris sans vouloir l'entendre et ordonna qu'on expos&t sa tête sur les remparts de Nantes. Bientôt après, il mit la main sur quatorze autres seigneurs bretons à qui il fit subir les plus odieux supplices et qu'il livra à la mort comme complices de Clisson. La noblesse française frémit d'horreur, la plupart des grands bretons passèrent dans le camp de Montfort, et une nouvelle héroïne, une autre Jeanne, la malheureuse veuve de Clisson, jurant de venger son époux , étonna la Bretagne par son courage et son intrépidité. A la tête de 400 gentilshommes, elle s'empara d'un château dont elle passa la garnison au fil de l'épée, parcourul la province, prit d'assaut plusieurs places qui tenaient pour Charles de Blois, arma quelques yaisseaux, attaqua tous les nayires français qu'elle rencontra, ravagea les côtes voisines de la Bretagne, et, chargée de dépouilles, amena aux pieds de Jeanne de Montfort son fils à peine ûgé de sept ans et qui, grûce à une telle mère, devait être un héros!...

Le roi de France s'était engagé par le traité de Malestroit à remettre Jean de Montfort en liberté. Il fit présenter à l'infortuné prisonnier des lettres d'élargissement, mais en même temps un acte de renonciation au duché de Bretagne. Depuis deux ans, le fils d'Yolande languissait dans un sombre cachot, loin de la femme qu'il aimait, loin de son fils, son unique espérance, loin des champs de bataille remplis de son nom, loin du trône qu'il convoitait.... N'importe! Digne époux de l'héroïque Jeanne»

JBAN DB MOnrFORT BT CHARLES DE BLOIS. I8i

il repoussa fièrement les propositîoDs de Philippe et reprit ses fers.

Tandis que le prince français violait si ouvertement la foi des traités, la nouvelle du supplice de Clisson et de ses compagnons arrivait en Angleterre. Edouard voulut aussitôt user de représailles par le meurtre de Hervé de Léon, encore en son pouvoir. Il assembla son conseil. Le comte Derby calma la colère du monarque anglais : c Faut-il entacher votre caractère , fit-il avec véhémence, parce que le roi Philippe a été félon? > Edouard ne répondit pas, mais se fit amener le seigneur de Léon et lui dit, les larmes aux yeux : c Ah ! messire Henry, messire Henry, Philippe de Valois, mon adversaire, a montré crueusement sa félonie quand il a lait mourir ces^^hevaliers! Il m'en desplait grandement ; et s'il a prétendu me défier, il me serait loisible d'imiter sur vous l'exemple qu'il me donne ; car vous m'avez causé en Bretagne plus de contrariété que nul autre et aussi à mes gens ; mais je garde en moy ma souffrance et le laisse avec sa noire volonté : mon honneur au moins me restera. Je vous mettray donc en liberté et vous feray rançon légère pour l'amour du comte de Derby, qui m'en a prié. Mais promettez-moy de faire ce que je vous diray. — Chier sire, répondit le Breton» je feray selon mon pouvoir ce que vous me commanderez. — Messire Henry, reprit le roi , je sçay que vous êtes un des plus riches chevaliers de Bretagne, et que si je foulais vous presser, vous pourriez me payer 30 ou 40,000 écus. Vous irez donc par devers mon adversaire , le roy Philippe de Valois , et vous lui direz de part moy que, puisqu'il a mis h mort vilaine de si vaillants chevaliers , je dis et maintiens qu'il a enfreint les trêves que nous avions ensemble ; que j'y renonce de mon côté et le défie de ce jour eu avant. >

Hervé de Léon s'embarqua aussitôt; mais une tempête le retiut trois semaines sur l'Océan. On fut obligé de jeter lesléquipages à la mer, presque tous ses gens périrent de faim , et lui-

même, étraDgemeat < tourmeuté et travaillé >, échappa comme par miracle. 11 était mourant lorsque, ayant pris terre, il se fit transporter ù Paris, où il transmit c bien à point • à Philippe le défi de l'Anglais. Il expira ù Angers sans avoir revu la Bretagne. On a dû remarquer déjà que ce seigneur de Léon, après avoir servi Montfort, avait suivi la bannière de Charles de Blois.

La trêve de Malestroit conclue pour trois ans étant rompue dès la première année , la guerre se ralluma plus furieuse que jamais et éclata sur tous les points de la France entre les Anglais et les Français, tandis qu'elle se continua en Bretagne avec une horreur et une cruauté qu'on ne saurait dire.

Charles de Blois vint assiéger Quimper du côté de la mer. On lui fit observer qu'il s'exposait à être surpris par la marée. « J'ay choisi ce lieu , répondit-il , et je ne le changeray pas. Dieu n'a-t-il pas d'empire sur les eaux de la mer? » Un plein succès couronna cette entreprise qui avait semblé si téméraire. Mais le comte sDuilla sa mémoire d'une tache ineffaçable en laissant massacrer 1,400 personnes dans la ville conquise ! Peut-être, nous aimons à nous arrêter à cette pensée, peutêtre n'eut-il pas le pouvoir d'empêcher cette horrible boucherie

En appreaant ces sanglantes exécutions, Montfort se crut délié de tout serment. Déguisé en marchand, il parvint à s'échapper du Louvre. Il courut en Flandre , où il n'obtint aucun secours ; en Angleterre, où Edouard ne paya son hommage pour le duché que par de vaines promesses ; enfin ù Hennebon, où, livré à un amer chagrin et à un poignant désespoir, il expira dans les bras de l'héroïque Jeanne.

Edouard III, nommé tuteur du jeune Montfort, s'avança jusqu'aux portes de Paris et triompha à la funeste journée de Crécy !...

Pendant ce temps Charles de Blois et l'infatigable et coura-

JEAN DE MONTFORT ET CHARLES DE BLOIS. iS3

geuse veuve contînuèreDt avec acharnement leur lutle si malheureuse pour nos infortunés Bretons; < car étoit la campagne courue y battue, exilée et rançonnée par !es gens d'armes, et tant payoient toujours les pauvres gens. >

Le comte de Blois se présenta devant la Hoche-Derrien avec i 5,000 hommes. Le combat fut long et opiniâtre. D'Âgworth, chef des Anglais , fut pris et délivré deux fois, et Charles fit des prodiges de valeur. Les ennemis vaincus commençaient déjà à se rallier pour se retirer, et l'armée franco-bretonne se disposait a entrer dans la ville lorsqu'un chevalier de la comtesse de Montfort, le sire Garnier de Cadoudal, accourut d'Hennebon avec cent armures de fer et se mit à crier : < Or sus , aux armes ! A cheval ! ù cheval! Et qui n'en a pas vienne ù pied ! Nos ennemis se tiennent pour assurés, ils ne sont plus sur leurs gardes. Allons, et nous les déconQrons. >

Us tombèreat, eu effet, sur les troupes du prétendant français, et le carnage fut horrible, c Animé comme une lionne à qui l'on enlève ses petits, dit un auteur anglais, environné d'un monceau d'illustres morts tombés sous ses coups, adossé par une troupe d'ennemis contre un moulin à vent, percé de dix-huit plaies en son corps, d'où le sang ruisselait de toutes parts, le malheureux Charles se défendit encore deux heures et se rendit en6D au chevalier Robert ou Evrard du Chûtel. •

Il fut transporté à la Roche-Derricn et déposé mourant sur un lit de plume. 1)'Agv^orlh arriva alors et le somma de se rendre. Le prisonnier, qui n'avait voulu remettre son épée qu'à un Breton et qui l'avait déposée entre les mains de sire du Chatel, lui fit un noble refus, et l'Anglais furieux ordonna ù quatre archers d'achever le blessé ù coups de flèche. Les seigneurs présents le sauvèrent. D'Agworlh dut se contenter de faire arracher le lit de plume à lillustre capiif et de le faire étendre sur un peu de paille. Telle était la résignation du sai;it comte de Blois, qu'il bénit Dieu de ce nouvel outrage et fit vqbu de ne jamais

cMcher iatremeDt. Il aecomplil ce ^œa pariant toute m vie.

Alors parut use Mnire héroise , une femme doDt «os lecteurs ont déjà deyiné le nom , one digne rivale, «ne adversaire de Jeanne de Montfort, la célèbre Jeanne de Pe»* thièvre. Après avoir passé près d'une année an chevet do Ut du douleur du plus infortuné des époux dans la prison de Vannes, elle jura de venger la captivité du comte et de maintenir aes dvoils à rhéritage de Jean III.

Charles, à peine rétabli, fut transféré dans la tour de Londres.

f Ainsi fut dès lors la guerre de Bretagne entre les deux dames. »

La comtesse de Montfort fut c grandement embellie i par la disposition de Charles de Blois. Les Anglais profitèrent de cet avantage pour se livrer aux excès et au pillage. Ils exercèrent de telles exactions , qu'ils devinrent sur tous les points l'objet d'une haine implacable. Ils mirent tout è feu et à sang dans len environs d^ la Roche-Derrlen c sans laisser aucuns alentoniv qu'ils ne pillassent et ravageassent tous leurs biens, fors peu du paysans qu'ils réservèrent pour servir i leurs labourages et se« mer leurs bleds, i Irrités de cette odieuse tymule , de eetle horrible cruauté , les habitants des campagnes se soulevèreut , se portèrent en masse sur In Roche^DerrteB , en chassèreui les insulaires et les massacrèrent saue pitié. Pierre de Craen , f avee nombre de gens de guerre > , les soutint èaus eelto ex-» pédliiou.

D'Agvorth , f cempatissaut pour les hommes de paix au mi* lien des brutalités de la guerre » et eomprenaut qu'il était de l'avantage de tous les partis d'éviter les horreurs de la famine , était convenu avec les principaux chefs de Tarmée franco-bretonne de respecter les travaux, les malsons et les personnes des labonreurs; mais après lui, Bembroug, qui l'avait remplacé dans le oommandement de la garnison anglaise de Ploêrmel ,

AAM BB MOUT P aiW R CHARLBS DB BLOIS. 185

p#Mi>i» fer et le fen dansCoal le pays. La misère, la famine, les aNdadies contagieuses firent d'affreux ravages ; les champs et les rOHCetsecouf rirent de cadavres, et les villes ne retentirent plus que des malédictions de nos malheureux Bretons, malédicliom auxquelles ils mêlaient les noms également détestés de Jean deMontfort, de Charles de Blois, d'Edouard d'Angleterre H de Jean de France.

Touché de tant de malheurs , le maréchal de Beaumanoir, commandant de Josselin pour Jeanne de Penthièvre , entreprit d'obtenir de Bembroug le rétablissemant et Texécution des ordonnances d'Âgworth. Au moyen d'un sauf-conduit, il l'alla trouver à Ploërmel. Le furieux Anglais ne voulut rien entendre, et toute sa réponse se borna à prédire que bientôt le fils de Montfort ceindrait son front de la couronne ducale et qu'Edouard, It noble protecteur de l'héritier légitime de Jean III, monterait sar ie trtoe de France :

Montfort sy sera duc de la noble duchié De Pontorsum à Nantes jusqucs à Saint-Mahé.

MoQtrt sera roy de France cooroniié ; Eagloif auront Hestrie , partout auront posté Mattlgré tous les Franchois et ceux de leur costé.

ffest ainei que l'auteur du poème en vers du fameux C&n^&$ diM Drênte nous rapporte la réponse orgueilleuse de Bembroug. Cet auteur, dont le nom est resté inconnu, écrivait vert Tan 1355. Nous regrettons que notre cadre ne nous permette pas de transcrire ce poème en entier; il eût donné à nos jeunes lecteurs une idée de la littérature bretonne au xiv« siècle.

Songiez un autre songe , cestuy est mal songié ,

s^écria BeaumaïKrir. « Jamais par telles voies ne parviendrea à vos fins. Vos goberges, BemboroQgh, ne valent néant. Ceux qui

186 LES DUCS DB BaBTAGNB.

en disent le plus sont sujets à se méprendre. Agissons plus gementy s*il vous plaist.

Combatons tous ensemble à un ajournement , Soixante coropaignons ou quatre-ving^ ou cent. Adonc verra on bien pour vray certainement Qui aura tort ou droit sans aller plus avant. Sire ce dit , Bembrouc , et je vous le fiaut.

c Et faisons tant qu'on en parle au temps à venir en sales , en palais» en plaches et en aultres lieus par le monde. » (Chronique de Froissart. )

Beaumanoir et Bembroug convinrent que trente combattants de chaque parti décideraient c de la paix da peuple. >

Nos braves Bretons voulaient que les hommes d*armes seuls portassent le fardeau de la guerre , que les gens non armés fus* sent respectés et que la tranquillité régn&t dans les campagnes. Pouvaient-ils verser leur sang pour une plus noble cause?... N'était-clle point digne des plus valeureux chevaliers ? Ne s'agissait-il pas de la défense des veuves , des malheureux, des orphelins ?

Ce fut au chêne de la Mi-Voie , lande inculte qui s'étend de Josselin à Ploërmel, que se rencontrèrent les soixante combattants « le samedy devant Lœiare , Jenualem de Tan de grâce 1350. • Le premier choc fut terrible.

Grande fut la bataille dedans le pré herbu.

c Tant se combattirent longuement, dit Froissart , que tous perdirent force et alainne et pooir eutirement. Si les convint arrêter et reposés. >

Après quelques instants d'un repos indispensable, le combat recommença plus terrible encore :

IfiAN DE MONTFORT ET CHARLES DE DLOIS. i87

Grande fut la bataille en my la praerie, Et le chapple orrible, et dure l'esturmie.

Les Bretons ont du pis, ne vous mentiray mie. Car deux sy en sont mors et trépassés de vie, El trois sunt prisonniers

Un instant, Beaumanoir faillit tomber entre les mains de. Bembroug, mais Alain de Kéranrais porta un coup de lance au visage de l'Anglais et le renversa expirant.

Croquart, qui combattait pour les insulaires, ranima le courage des chevaliers de Bembroug, et la lutte continua si horrible, si sanglante entre les formidables adversaires , que ,

De sueur et de sang la terre rosoya.

L'indomptable Beaumanoir, grièvement blessé , exténué de fatigue, demanda à boire tout en portant encore à l'ennemi des coups désespérés.

Bois ton sang , Beaumanoir , ta soif se passera !

s'écria le chevalier du Bais ,

r.e jour avons l'honneur.

Cependant la victoire restait flottante encore entre les deux partis, lorsque Guillaume de Montauban s'élança sur son coursier, et, pour prendre du champ, parut tourner le dos aux combattants.

— Ou vas-tu ? cria Beaumanoir.

A vous et à vos hoirs vous sera reprochies.

— Besoigne bien de ta part, vaillant chevalier, répondit Guillaume, car bien besoîgneray.

iSH LES DCCS DB BRETAGNE.

Au même instant , il se précipita sur les Anglais et rompit leurs rangs. Les Bretons achevèrent facilement le combat aux cris mille fois répétés de : Bretagne , Bretagne et Monljoie ! * Cette bataille , dit le poète , fut :

Par ly uns escripte ou painte en tappichier ( tapisserie ) Par trestooz les roiaolmes qaà sont de chi la mer.

Il termine en demandant le ciel

Pow tous eeulx qui furent en eelle eompogafte,

Sikt Bratoifi ou Anglois

An jour du jugement que damnés ne soient mie.

La famille des Beaumanoir prit pour devise et cri de guerre ces mots à jamais célèbres : c Bois ton sang, Beaumanoir ! »

La bataille des Trente est une des plus bellet pagiet des tn- 0ales bretonnes , et pourtant elle n'amena pas le dénoâmeBt du terrible drame dont la vieille Armorique était te Ihéâlre.

Quand le voyageur quitte les sites gracieux et riants qui entourent Ploêrmel» il entre dans une lande aride et déserte où croit seulement c la rude bruyère d' Armorique. > Cette lande » c'est celle de la Mi-Voie. Le chêne séculaire , < ce vieux témoin du combat des géants, > a disparu pendant les guerres de la Ligue vers la fln du xvi« siècle. Il a été alors remplacé par une croix que la révolution de 1793 ne sut pas respecter non plus. Enfin » en 1819, un obélisque fat élevé au mllteu d^arbres de deuil sur le lieu du combat. Sur la face de l'est » on lit ces mots :

Sous le règne de Loui< XVIII,

Roi de France et de Navarre,

Le conseil général du département du Morbihan a élevé ce monunr>€nt

A la gloire de XXX Bretoas.

La même inscription est répétée en langue celtique sur la

JlÂlf n HONTFORT ET GHARLBS DE BLOIS. 489

face de Fouest ; an sud , sont gravés les noms des combattants , et au nord la date de la bataille : 27 mars 1351.

Le combat des Trente donna quelque repos h la Bretagne. Les deux partis convinrent d'une trêve de plusieurs années. La liberté fut rendue à Charles de Blois « qui livra en otages ses deux fils et avec eux Beaumanoir, Bertrand du Guesclin et les plus célèbres chevaliers bretons. Il devait payer en outre une rançon de 400,000 deniers d'or, environ 5,000,000 fr.

Les chefs étaient liés par le serment et ne firent aucune entreprise les uns sur les autres ; mais les seigneurs et le peuple, que n'enchatnait nulle promesse , continuèrent réellement la guerre de ville à ville, de château à château , de chaumière à chaumière. Néanmoins , tandis que Jean de Montfort grandit aux côtés de Théroîque Jeanne de Flandre ; sa mère , et que Charles de Blois oublie près de Jeanne de Penthièvre les ennuis de sa captivité , quittons un moment aussi les champs de bataille et pénétrons dans le castel de la Motte , près de Broons , entre Rennes et Lamballe. C'est de ce château qu'un écuyer, Bertrand du Guesclin , était parti tout jeune encore pour défendre la cause du fils adoptif de Jean 111.

Tout le monde connaît Bertrand du Guesclin. Tous nos jeunes lecteurs rediraient mieux que nous peut-être son histoire d'enfance : cependant ils ne nous sauront pas mauvais gré , nous l'espérons, de la leur rappeler une fois encore.

Une vieille chronique raconte qu'un chef maure nommé Aquin , étant poursuivi par Charlemagne , était parvenu à se réfugier en Bretagne ; qu'arrivé près de la mer, non loin de la petite ville que l'on appelle aujourd'hui Cancale , il s'était reposé dans une prairie verdoyante toute parsemée de fleurs de glai ou d'iris ; que, trouvant ce lieu enchanteur, il y avait construit un château sur une roche élevée. Ce château fut désigné sous le nom de Glai-Âquin. La plupart des historiens font descendre Bertrand du chef maure Aquin. Il est certain , d'ailleurs , que

son père possédait par liéritage de ses ancêtres les ruines du TÎeux manoir du Glai.

Bertrand naquit vers 1314 au château de la Motte-Broons, de Robert du Gucsclin, simple chevalier peu fortuné, et de Jeanne de Malemaiiis, sa femme , noble damoîselle normande , qui eut dix enfants : quatre garçons, dont Bertrand était Talné, et six filles. Notre héros était petit , avait la taille courte et tant soit peu tortue, les bras d'une longueur démesurée , le nez épaté » le teint basané , les yeux verdàtres....

Cuvelier, son biographe en trente mille vers, dit :

Je rrois qu'il n'est si laid de Rennes à Dinan : ('.amus était et noir, malostni et massant.

Hargneux, querelleur, toujours battant ou battu, il s'entourait d'une foule de petits vauriens comme lui , les divisait en escouades et les faisait guerroyer ù mort ; aussi rentrait-il toujours au chûteau le visage tout sanglant et le corps déchiré ; en un mot, il était la terreur des domestiques, des fermiers » des voisins, et s'éluit rendu si odieux ù ses parents , qu'ils s'en allaient désirant

{in"i\ fut mori un noy»* doiiniis une e^u «^«iirint.

Un jour qu'il rentrait plus écloppé que de coutume, il trouva toute In famille

Très-bien assise à table et mangeant un chapon.

On voulut le reléguer dans un coin séparé comme à l'ordinaire, mais il entra dans une extrême fureur, c Place à votre aîné, » cria-t-il de toute la force de ses poumons; et, s'asseyant entre tous, il prit dans les plats < ù pleins poings », dévora avec avidité , puis renversa la table d'an coup de pied.

Tandis que la dame du Guesclin, pleurant, éperdue, mau-

JEAN DE MONTFORT ET CHARLES DE BLOIS. i9i

dissait le mauvais sujet, arriva, dit la chronique, une bonne religieuse de ses amies qui avait quelque connaissance en astrologie, c Sont*ce là vos enfants, damoiselle, demanda-t-elle è la châtelaine? — • Votre, répondit la dame du Guesclîn. — Il me semble que vous ne tenez pas cestuy-là le plus près de votre cœur, fit la religieuse en désignant Bertrand , assis sur le plancher, près de la table renversée. — Il est vray, répliqua la dame; de plus mauvais garçons n*y a au monde; ni son père ni moi ne nous en pouvons aider. Il est toujours borgne et le visage rompu et égratigné ; en somme , nous le voudrions sous terre. — Bonne dame , reprit la sainte femme, ne vous ennuyez pas de cet enfant ; il viendra un jour en perfection et sera le premier homme de France et l'honneur de son pays, de ses parents et du royaume. — Dieu vous en veuille ourr, soupira la pauvre mère ; mais qu'attendre d'un pareil commencement? > Cependant, depuis cette époque, la dame du Guésclin traita Bertrand comme l'alné de la maison. L'enfant n'en fut pas plus sage.

A quelque temps de là, la religieuse dont nous venons de parler rencontra le jeune homme , qui avait été blessé en luttant contre des paysans et que ceux-ci ramenaient au cbâ* teau. On sait qu'en Bretagne, de temps immémorial, la lutte fait partie de toutes les fêtes ; le prix en est ordinairement un mouton.

c Ah! beau neveu, s'écria-t-elle , n'est-il pas honteux que le fils d'un chevalier se batte contre ceux qu'il devrait protéger et se serve de son poiug au lieu de lance ? — Mais, sainte dame, répondit Bertrand , je n'ay ny lance ny roussin , et pour néant mon père ne m'en voudrait bailler. — Venez avec moi , reprit la religieuse. Quand vous serez guéri , le bon Dieu y pourvoira. >

Après l'avoir bien soigné , la bonne dame lui donna quelque aident avec lequel il acheta une lance et un mauvais cheval.

IM LB8 DUCS DB BBMlflIfK.

Ce fut silors que le vaurien s'en donna et qne Robert ihi Guesclin reçut des plaintes de toutes parts !... Lie chevalier n'eai pas d'autre expédient que d'enfermer le garnement.

Quelques mois après, on célébra è Rennes le mariage de Charles de Blois et de Jeanne de Penthièvre. Un tournoi magnifique devait avoir lieu. Notre mauvais sujet snppUa sob père de lui rendre la liberté et de lui permettre d'assister am joutes. Dans la crainte de quelque incartade , le chevalier ne répondit qu'en ordonnant que la prison fût prolongée d'an mois, et il partit dans un équipage brillant. Mais i peine fut-il hors du château, que Bertrand, profitant de l'instant oè l'on apportait son repas, sortit précipitamment, enferma la servante à sa place, s'élança sur son roussin et courut à Rennes.

Dire l'étonnement et l'admiration du jeune homme en voyant défiler les nobles dames sur leurs palefrois, les chevaliert s'avancer dans la lice, et le luxe et la magnificence qui FeB* touraient, ce serait impossible; mais il serait plus impossible encore de raconter les sarcasmes et les plaisanteries dont le pauvre enfant . qui avait alors à peine dix-sept ans, devint l'objet à cause de son misérable équipage. Chacun en riant montrait du doigt le cavalier.

Qui se va chevauchant le cheval d'un roeunier.

Le front couvert de honte et de douleur, l'âme dévorée d'envie et de colère, le malheureux Bertrand suivit tristement un chevalier qui se relirait et arriva jusqu'à son hôtellerie, c Oh ! Monseigneur, ayez pitié de moi , s'écria-t-il en se jetant aux pieds du gentilhomme qui se trouvait être un allié de sa famille. Par tous les saints du paradis, prétez-moi, une heure seulement, votre cheval et vos armes, et pour cette henre^ je vous donneray ma vie tout entière. — Oui déa, vous armeray ,

JEAN DE MONTFORT ET GHABLES J>E BLOIS. i93

répondit le chevalier, mais souvenez*vous que jamais combattant n'a vu le dos de ma cuirasse. > Le cœur palpitant de joie et d'espérance, Bertrand, incapable de prononcer un seul mot de remerclment, baisa mille fois la a;ain de son parent et retourna au tournoi. Là, un noble chevalier, déjà plusieurs fois vainqueur, attendait fièrement qu'un dernier champion ajoutât encore par sa défaite à l'éclat de son triomphe.... Le jeune homme accepte le défi, et du premier choc tue le cheval et culbute le cavalier. De toutes parts, ce ne sont que félicitations , que cris de surprise. On demande le nom de l'audacieux chevalier, et le chevalier répond par quinze victoires pareilles. Alors s'élance dans la lice Robert du Guesclin , le tenant du tournoi , qui doit en cette qualité venger les chevaliers de Rennes; mais Bertrand, reconnaissant les armes de son père, s'incline avec respect sur les arçons et baisse sa lance jusqu'à terre.... Un hardi chevalier normand profite de cet instant pour enlever la visière au c champion aventureux > ; la foule étonnée proclame le jeune Bertrand « le mieux faisant > du tournoi , tandis que le père, ivre de bonheur, presse le jeune héros dans ses bras tremblants.

Certes, beau fils, dit-il, je vous accertifie V^ue je vous donneray , ne vous en fauldray niie , Or, argent et chevaux, tout 'à votre baillie. Pour aller tout partout acquérir vaillandie.

Le père tint parole. A compter de ce jour, le jeune homme eut un cheval, des armes, une troupe de c soixante bons vo« leurs > aussi déterminés que lui , et un cri de guerre : Noire- Dame du Guesclin.

Se déclarant aussitôt pour Charles de Blois , il commença la guerre de partisan , c attaquant, battant, détruisant, ferraillant t tous ceux qu'il rencontrait tenant la cause de Montlort. La nuit, c'était dans les forêts que cette troupe hardie et son digne chef

trouvaiefit un refuge. Ennuyé enfin de coucher à la belle étoile, l'aventureux champion, qui venait d'être armé chevalier à Montmuran des mains d*Élatre du Marest , songea è s'emparer d'un château. Il surprit celui de Fougeray, s'en empara habilement et s'y installa avec les siens, après avoir massacré la garnison. € Cette affaire fit du bruit , dit la chronique » et du Guesclin fut dès lors regardé comme le premier chevalier de son temps. »

Cependant la guerre marchait toujours. La fatale journée de Poitiers avait lui sur la France en deuil.... Jean le Bon gémissait à Londres. Dans notre Bretagne, la question de la succession du dernier duc passait à une autre génération ; le jeune Montfort paraissait à la léte des siens, conduit par le duc de Lancastre , cousin germain d'Edouard.

En 1357, les Anglais formèrent le mémorable siège de Rennes. Penhoét le Boiteux défendait la place ; du Guesclin , embusqué dans les bois voisins, harcelait c mâlement > les ennemis. Ne pouvant triompher par la force , les insulaires minèrent la ville. Pris dans leur propre piège, ils eurent recours à une ruse qui tourna au profit des assiégés : sachant que les Rennais étaient décimés par la famine, ils dispersèrent dans les environs un troupeau de 2,000 pourceaux pour engager ceux du comte de Blois à faire une sortie; mais Penhoét fit pendre une truie aux remparts , et les cris de cet animal attirèrent tout le troupeau. Pendant ce temps, du Guesclin entra dans la ville avec un con* Yoi de vivres destinés ù l'arrnée de Montfort. Le brave chevalier, porté en triomphe, proclamé le sauveur de Rennes, se fit amener les charretiers, les paya richement et leur commanda deux choses : la première*, de ne plus porter de vivres aux Anglais, sous peine de mort; la seconde, d'aller saluer de sa part le duc de Lancastre avec ces paroles : c Sire duc , Bertrand se recommande à vous et dit que par Dieu il vous verra le plus tM qu'il pourra, et qu'il a tant de vivres pour lui et ses gens,

que, quand il vous plaira des vins de la cité, il vous en enverra et de rhypocras aussi , pour adoucir votre cœur. >

Les charretiers s'acquittèrent fidèlement de la commission.

« C'est un vaillant jeune homme, Monseigneur, et gentil chevalier, dit le comte de Pembroke. Envoyez-lui un sauf-conduit, et Dieu me damne , s'il ne vient, i

Lancastre envoya aussitôt un héraut d'armes , que le Breton reçut magniHquement et à qui il fit répéter plusieurs fois le message ;

Car lire ne sçavoit, escrire ne compter.

Bertrand n*hésita pas à accepter le diner offert par Tennemi : c endossant sa plus riche armure , s'élançant sur son plus beau cheval », il suivît l'envoyé.

« Veez comme il est gros et noir, dirent les Anglais en l'examinant avec une inquiète curiosité ; il nous a fait des maux et il nous en fera encore. >

Le duc l'accueillit avec honneur et tâcha de l'attirer dans son parti, c Les droits de Charles de Blois sont fort douteux , roessire Bertrand, lui dit-il ; pour les établir, il en coûtera la vie à plus de 100,000 hommes. — Je ne suis que son petit serviteur , répondit du Guesclin, et s'il en meurt tant, nous qui resterons n'en serons que plus riches. » Cette réponse ar* rachaun sourire à Lancastre, et il alla jusqu'à offrir au brave chevalier le commandement de l'armée de Montfort. Bertrand déclara « en lion courroucé > qu'il ne savait pas trahir, et reçut mille fois mieux la proposition que vint lui faire Guillaume Bembroug, fils de celui qui avait été tué à Mi-Voie , de rompre le lendemain avec lui < trois fers de glaive , trois fers de hache et trois dagues. > C'était un combat à outrance. Saisissant vigoureusement la main de l'insulaire, du Guesclin s'écria :

Biau sire, grand merci; or, sachiez le vraiment. Vous en demandez trois ? Six , si besoin vous prent....

Le jour suivant, le preux chevalier» vêtu d'uae simple cotte de mailles, s'arma seulement d'une lance et d'un bouclier, prit une soupe au vin c moult poignante •, entendît pieusement la messe, et, malgré les supplications de Penhoét et des siens , sortit de la ville. « Embrassez-moi, du moins, beau neveu, lui cria en le suivant en pleurs une bonne vieille tante qui bîentles fois, quand il était enfant, l'avait sauvé de la colère de son père. — Dame, allez en vostre hostel embrasser vostre mari, répondit Bertrand , et faictes que tantost le disner soit apresté. >

Du Guesclin combattit à la vue du camp ennemi. Dès le premier choc, il perça la cotte de mailles de son adversaire, c Si continuons-nous, dit-il alors, le diable y sera. — Continuom, > repartit fièrement l'Anglais. Et au même instant la bonne lance du Breton lui traversa le corps.

L'aventureux champion revint triomphant ù Rennes, où le dîner de la bonne tante (ut mangé avec une franche gatté, aux acclamations de la multitude.

Quelque temps après, une trêve lai conclue par Thablleté du brave du Guesclin , et Lancastre leva le siège de Rennes. Cette trêve, pas plus que les précédentes, n'empêcha les attaques partielles, le ravage des terres, le pillage des villes, et le massacre des habitants des campagnes.

En 1359, la guerre recommença plus furieuse que jamais. Lancastre et Montfort se portèrent sur Dinan, que défendirent Penhoët et Bertrand du Guesclin , comme ils avaient dëfenda Rennes.

Après plusieurs assauts vigoureusement repoussés , le dernier , se voyant sur le point de succomber, demanda une suspension d'armes, promettant de se rendre s'il n'était pas secouru dans les quinze jours; les Anglais y consentirent, et les kieux armées se traitèrent avec confiance et amitié. Un jour qu'Olivier, frère de du Guesclin, était sorti dans la campagne pour c prendre l'air >, il fut fait prisonnier par Thomas de Can-

JBAM DE MOUTFORT ET CHARLES DE BLOIS. i97

torbéry, malgré la foi jurée. Transporté de colère, Bertrand courut aussitôt à la tente de Lanoastre , qu'il trouva jouant aux échecs avec Jean Chandos. c Soyez le bienvenu , sire Bertrand , dit le duc» vous boirez de mon vin. — Monseigneur, repartit le chevalier, je ne boiray ny ne mangeray que vous ne m'ayez rendu raison du tort que Ton m'a fait. • Et il raconta comment son frère avait été pris c contre le devoir d'homme de bien • par un des siens.

c S'il y a quelqu'un qui ose charger mon honneur, s'écria Cantiorbéi7, et qui dise que j'ai fait autre chose que d'homme dé bien , je le défie, et voilà mon gage, i

Bertrand ramassa le gant du félon en jurant « de ne manger que trois soupes au vin, au nom de la sainte Trinité, jusqu'à tant que le gage soit (bit, •

Les amis de du Guesclin voyaient approchen l'heure de la vengeance avec une inquiétude extrême et s'opposaient de toutes leurs forces à ce nouveau combat singulier , lorsqu'une jeune fille , Tiphaine Raguenel , rassura tous les esprits en prophétisant Iti victoire du chevalier. Cette prédiction n'excita que le mépris du héros breton, c Yaa , dit-il à celui qui la lui annonçait , fol et bien chétif qui se fie aux femmes. Il n'est pas moult soubtil ; car il n'y a en lui de sens néant plus que en une berbiz. 1 Néanmoins, celle qu'on surnommait la fée dans tout le pays 9 à cause de son savoir et de ses grâces , la gentille Ti^ phaine, avait bien dit.

Le combat eut lieu sur cette jolie place de Dinan qu'on appelle encore le champ du Guetetin. Lancastre, introduit dans la ville sur otages, et en face de lui Penhoêt, son noble adversaire , présidaient à l'action c comme si c'eût été une (été. * Les habitants et les troupes des deux partis, se confondant sans défiance, se pressaient autour de l'arène. Ayant rompu feurs lances, les deux champions c se battirent l'épée à la maind'estcc et de taille, i Le combat dura quelque temps. Eufin>, après

Id8 LES DUCS DB BRETAGNE.

un instant douteux, Cantorbéry fut vaincu et tomba percé de mille coups. Il n*aurait pas échappé à du Guesclin, si Lancastre n'eût demandé grâce pour son homme.

Une courte trêve permit bientôt à du GuescKn d'aller s'illofttrer en France par de nouveaux exploits. Pendant cette trêve , qui laissait quelques instants de repos à notre malheureuse Bretagne, fut signé le fatal traité de Bretigny^ qui rendait un roi à la France, mais qui lui enlevait ses plus riches provinces. Quant à la succession de Jean III , il fut stipulé que les monarques français et anglais en resteraient les arbitres, et que s'ils ne pouvaient mettre les partis d'accord, c ils les aideraient comme devant , sans se brouiller entre eux-mêmes. > Cet article était un nouveau signal de guerre dans le duché.

Fatigué de tant de combats , touché du malheur des peuples , Charles de BIoi3, que nous avons un instant oublié pour ne nous occuper que de son valeureux champion, Fillustre da Guesclin, Charles de Blois offrit à Montfort de se rencontrer une dernière fois dans les plaines d'Évran. Le vainqueur devait s'asseoir sur le trône ducal , resté désert depuis dix-huit ans.

Montfort accepta; il accourut dans les landes de Beaumanoir avec son frère d'armes, le célèbre fils de Jeanne de Belleville, Olivier de CHsson.

Les deux armées étaient en présence. La charge allait sonner. Encore quelques heures , et le sort de la Bretagne serait à jamais fixé.... La France, TEurope entière attendaient avec anxiété l'issue de ce combat, lorsque la religion, cette mère de tous les hommes, vint encore une fois offrir à ses enfants des branches d'olivier et proposer entre eux un accommodement par la bouche de pieux évêques bretons, c Partagez comme des frères, disaient les hommes de Dieu : Nantes à Montfort et Rennes à Blois. • Les deux antagonistes déposèrent les armes, et , dociles à cette voix toujours vénérée dans notre pieuse Bretagne , jurèrent par trois fois sur les saints Évangiles de vivre désor-

mais c en bons parents , cousins et amis. > 11 fut convenu que le traité serait solennellement signé huit jours après, sous le chêne de la Mi- Voie.

c Tout ou rien ! s'écria Taltière fille de Penthièvre à une telle proposition. Plutôt me mettre en pièces que de diviser ma Bretagne! > Elle écrivit au comte de Blois qu'il faisait bon marché de ce qui n'était pas à lui. c Vous ferez ce qu'il vous plaira , agoutait-elle ; je ne suis qu'une femme et ne puis mieux ; mais plutôt j'y perdrais la vie et deux, si je les avais, que d'avoir consenti à chose si reprochable, à la honte des miens et de ceux qui s'en ressentiront un jour, quoi que vous en pensiez faire. >

Charles de Blois fut fort < confus et triste > des volontés de sa femme. Huit jours après, ses envoyés déclarèrent que Jeanne de Penthièvre seule avait le droit de disposer du duché, et la guerre recommença.

Monlfort , pour se venger de ce qu'il nommait le parjure de son rival , retint du Guesclin , qui lui avait été livré comme otage; mais le brave chevalier s'évada, et, après avoir enlevé aux Anglais les châteaux de Pestivien et de Trogof , s'en alla guerroyer avec le régent français, c de peur, disait-il, d'oublier le métier. >

Cette même année, Jean U de France termina sa vie dans les fers, et Charles V monta sur le trône aux cris de victoire pous* ses dans les champs de Cocherel par les braves de du Guesclin. Chacun pressentit alors que la grande question de la succession de Jean 111, disculée pendant plus de vingt ans sur les champs de bataille, allait enfin être résolue. Les Bretons coururent aux armes de toutes parts. Le héros de Rennes et de Dinan amena à Charles de Blois les vainqueurs de Cocherel , tandis que Jean Chandos accourut du fond de TAquitaine au secours de Mont* fort. Que de prières retentirent dans les chapelles des châteaux» dans les églises de notre vieille Armorique, dans les sanctuaires

200 LBB WJCB DE BBKTAGIIE.

desesphis humbles hameaiix! Le peuple, le pauvre peuple , accablé peudant les lotisses aimées de guerre qui avaient passé sur la Bretagne, levait au ciel des mains suppliantes et denmdaît la paix , ne sachant presque quel nom de ceux des prétcfddants il devait mêler à ses voeux et 5 ses larmes !

Charles quitta Nantes, oA il avait passé la revue de ses troupes, c Monseigneur, lui dit Jeanne de Penthièvre eu rem» brassant, vous vous eu ailes défendre et garder mou héritoge et le vôtre, car ce qui est mien est vôtre, lequel, Monseigneur, Jean de Montfort nous empêche et a empêché un grand temps à tort et sans cause ; ce sçay Dieu, et aussi les barons de Bretagl^ qui ci sont, comment j'en suis droicte héritière : si vous prie chèrement que nulle ordonnance, ni composition de traité , ni d'accord ne veuillez faire ni descendre que le corps delà duché ne nous demeure. •

Montfort assiégeait Auray. En voyant s'avancer vers la vHIe Tarmée de Charles de Blois bien supérieure en nombre à la sienne, i^ lui fit rappeler les conditions du traité d'Évratt'. Charles, c moult doux et courtois, penchoit pour la paix; mais il estoit si bouté de sut femme et des chevaliers de son parf( , qu'il ne s*en put retraire ni dissimuler. > Le combat fut de suite résolu. C'était un dimanche, 29 septembre 1364. Montfort flt encore proposer à son adversaire de respecter le Jour du Seigneur. Cette proposition fut repoussée avec hauteur confitte € marque de timidité i, et, des deux côtés, on se prépara à vaincre ou à mourir.

Charles, parcourant les rangs de ses soldats divisés en trofs batailles , d'après !e conseil de du Guesclin , et protestant de son bon droit < sur sa part de paradis > , disait à tous : < Mes seigneurs et amis, s'il plaist à Dieu,, nous aurons aujourd'hui une bonne journée ; et si Dieu veut que nous l'ayons , je vous récompenseray de toutes les peines que vous avez prises pour moi, et le peuple sera délivré des misères et op-

JEAN DE M<mTFORT ET CHARLES DE BLOIS. SOI

pressions qu'il a endorées et endure continuellement. >

De son côté» Montfort demanda une dernière fois aux siens s'ils jugeaient sa cause bonne , et, sur leur réponse affirmative, il embrassa les principaux chefs, fit le signe de la croix, c depuis la tête jusqu'aux genoux > , baisa la terre , adora Dieu et fit sonner la charge aux cris mille fois répétés de : Malo^ ce premier root de l'immortelle et sublime devise de Bretagne : Malo mori qvàm fœdari !

Les partisans du comte de Blois y répondirent par le nom chéri de : Bretagne, Bretagne!... c Le dW)it soit-il à Dieu le sçait! > s'écria le malheureux Charles en faisant approcher sa bataille.

# Ce fut très-belle chose à regarder, dit la chronique, que ces deux armées s'avançant l'une contre l'autre, diacuii sire à son array, et très-^aticement (régulièrement i

Le premier choc fut terrible.

On crioit comme d*uD accord :

Alarme , alarme ! A mort , à mort !....

Au pins fort de la mêlée, Charles aperçut un chevalier paré dUermines; il s'élança sur lui , le renversa à ses pieds en s'é» criant : «Bretagne , Bretagne ! Or est mort icelui de Montfort par qui j'ai été ainsi grevé! » Mais ce n'étarit qu'un simple éoiyer que MOnIfori avaii revétn de sa» cotte d'armes , à cause d'une prédiction de Merlin qui, marquant trèîs-positivement cette bataille d'Auray, annonçait malheur à celui qui porterait des hcfnnînes.

Tandis que llnfortuné eomie de Blois se réjouissait de sa préKtiindue victoire , le véritable Montfort poreonrait ses rangs potir ie faire voir à ses soldats. Les Angto-Bretons , rassurés, se butërent «moidt vaillamment i^ et entourèrent bientMles troupes dk PenlMèvre qui, dans leur trop grande^ ardeur, avaient troublé le bel c arroy i , ouvrage de du Go^K^in. Alors ce ne

2M LBS DUCS DB BRETAGHB.

fut plus qu'une horrible confusion » que cris de morts et de mourants....

Le sang couloit à grands rnisseaax.

Les bannières sont abattues Et les cervelles espandiies....

f Tous (les Franco-Bretons) se mirent en fuite , chacim du mieux qu'il put pour se sauver» excepté aucuns bons cheTaliers etescuyers de Bretagne, qui ne vouloient mie laisser leur seigneur, monseigneur Charles de Blois» mais avoicnt plus cher à mourir que reproché leur fust (fuite). Si se recijieiilirent et rai* lièrent autour de lui et se combattirent depuis moult vaillamment et très-aprcment; et là fut faite mainte grand*appertise d'armes ; et se tint ledit messire Charles de Blois et ceux qui délez (près) lui estoient un espace de temps , en eux défendant et combattant; mais finalement ils ne se purent tant tenir qu'ils ne fussent déroutés par force d'armes ; car la plus grande partie des Anglois conversoient (arrivaient) cette part. >

Charles se rendit ; et comme on l'entraînait hors de la mêlée, un soldat anglais regorgea d'un coup de dague, t Le fer sortit d'un demi-pied au delà du cou. > Le malheureux put encore s'écrier en levant les mains au ciel : Dominé Deu$!... et il tomba inanimé. On le dépouilla de ses vêtements et on trouva sur son corps nu cet horrible cilice et ces trois cordes serrées et armées d'épingles dont nous avons déjà parlé.

4u rapport de Froissart, c il avoit été ordonné en l'ost des Anglois, au matin, que si on venoit au-dessus de la bataille et que messire Charles de Blois fust trouvé en la place , on ne le devoit point prendre en nulle rançon, mais occire. Et ainsi, en cas semblable, les François et les Bretons avoient ordonné de messire Jean de Montfort; car, en ce jour, ils vouloient avoir fin de bataille et de guerre. >

La nouvelle de la mort de Charles acheva la déroute de son armée. Du Guesclin seul » le brave du Guesclîn combattait encore en désespéré tout en se souvenant que sa femme Tiphaine, la fée, lui avait parlé de certains mauvais jours et que c celui-ci en était un. • Enfin, c n'ayant plus ni lance, ni hache, ni marteau, ni épée, las et blessé, il fut obligé de se rendre à Chandos. •

Les vainqueurs poursuivirent les vaincus de toutes parts et en firent c grand'mortalité , grand*occision et grand'déconfiture. •

La déroute du comte de Blois à Auray doit être attribuée principalement à l'ardeur des chefs qui commandaient l'arrièregarde et qui , impatients de se mesurer avec ceux de Montfort, détruisirent, nous l'avons déjà dit, le bel c arroy • établi dans leur bataille par le bon du Guesclin.

Cette action, dit un grave historien, cette action qui coûta un œil à Clisson^ la liberté à du Guesclin et la vie à Charles de Blois, assura la paix à la Bretagne, après vingt-trois ans d'une guerre désastreuse. Du champ de bataille même, l'heureux Montfort, après avoir versé quelques larmes sur le corps inanimé de son compétiteur, fit donner à Edouard la nouvelle de son triomphe et porter son hommage à la cour de France. Cinq mois après , le traité de Guérande, signé le 12 avril 1365, reconnut le petitfils d'Yolande comme héritier légitime et le salua duc de Bretagne.

Mais si nous nous sommes hâté de rassurer nos jeunes lecteurs sur les suites de la célèbre journée d' Auray, qu'ils nous laissent revenir un instant encore sur ce champ de bataille arrosé du sang de tant de généreux Bretons et pleurer sur les restes mortels de l'infortuné Charles, resté non loin de ses braves , endormi comme eux d'un sommeil éternel , dépouillé des hermines et couvert seulement d'un bouclier. Mélons-nous aux seigneurs qui, assis tristement près de lui , laissent tomber

anssi sur ce cadavre sanglant un regard de compassion et redisent les ftinestes augures qni avaient marqué pour Charles rissue malheureuse du combat qu'il avait donné presque malgré lui et pour obéir aux ordres impérieux de Taltière et ambitieuse Penthîèvre.

Un songe, rapportaient tout bas nos superstitieux Bretons» un songe avait troublé un instant l'imagination du comte de Blois et lui avait fait souhaiter la paix. IV avait vu un faucon pèlerin arriver d'outre-mer à plein vol , suivi d'autres faucons, fondre sur un aigle qui planait au milieu d'éperviers» le faire tomber et lui tirer la cervelle.... Charles possédait un superbe lévrier blanc, disait-on encore. Or, cet animal lui donnait les plus grandes marques d'attachement et le suivait en tous lieux. Dans les champs d'Auray, il était encore près de son malheureux maître ; mais le quittant tout à coup au moment où les deux armées s'ébranlaient, il avait couru au milieu du corps d*armée où était Montfort, et, < comme s'il l'eût connu , Tétait venu caresser entre tous les autres. • De tels signes n'annonçaient-ih pas la défaite de l'infortuné Chartes ?

Ne quittons pas le corps du prétendant breton jusqu'à ce qu'il soit enseveli c moult révéremment « dans l'église de Guingamp, et assistons encore à la pieuse visite que lui fit son heureux vainqueur.

c Hh ! monseigneur Charles ! monseigneur Charles , beau cousin, s'écria le jeune Montfort en pleurant, comme pourvoira opinion maintenir sont avenus en Bretagne maints grands mesehefs ! Si Dieu m'aist (aide), il me déplaist quand je vous trouve ainsi, si estre pust (eût pu) autrement. — Sire, sire, partons de ci, dit Chandos, qui accompagnait le nouveau duc, et regraciez Dieu de la belle aventure que vous avez ; car sans la mort de celui-ci ne pouviez venir à l'héritage de Bretagne. »

Le jeune Montfort signala sa victoire par une ordonnance feite pour lui gagner à jamais le cœur dés Bretons : il accordia

JEAN DE MO^ITFORT ET CHARLES DE BL0I8. âQI^

une trêve de trois jours à ses ennemis comme à ses amis» c pour recueillir les morts sur les champs de bataille et les ensevelir en terre sainte. » «

C'est une pieuse croyance en Bretagne, qui se transmet de génération en génération, que rendre les derniers devoirs à ceux qui ne sont plus porte bonheur; et pour en convaincre leurs petits-enfants, les bons vieillards bas bretons redisent encore à la veillée la tradition charmante de l'heureux protégé du chercheur de pain.

Tandis que les soldats de Jean de Montfort et de Charles de Blois reudent les honneurs funèbres à leurs infortunés frères d'armes , oublions un instant Auray, le nouveau duc et Jeanne de Penthièvre , pour surprendre le récit des veilles Cornouaillaises.

II y a bien longtemps, un orphelin à qui son tuteur avait donné seulement un frappe-téte (bâton à tête) et trois écus d'argent en lui ordonnant de quitter sa maison et de chercher sa vie , s'arrêta à Notre-Dame de tous les Remèdes pour prier. Après avoir répété plusieurs fois toutes les prières que lui avaient apprises sa nourrice et le recteur, il sortit de l'église et vit un chercheur de pain (mendiant) qu'on n'enterrait point, parce qu'il n'avait rien laissé. Le généreux enfant donna ses trois écus, suivit le pauvre à sa dernière demeure, planta sur sa fosse une croix formée de deux branches d'if, récita pieusement un De profanais et continua son chemin.

Mais le jeune homme eut faim, et, n'ayant plus d'argent, il se vit réduit à chercher les mures des bois, les prunelles des haies et l'oseille sauvage, et, accablé de lassitude, il s'endormit sous un grand chêne tout en songeant que les oiseaux du ciel sont plus heureux que les êtres baptisés» puisqu'ils n'ont pas à s'occuper de leur subsistance, dont le Créateur seul prend tout le soin. Pendant son sommeil, un saint lui apparut dans la splendeur de sa gloire, c Je suis le chercheur de pain, dit le bien-

heureux. Dieu m'a permis de veiller sur toi pour te récompenser de l'honneur que tu as fait à mon corps. Les êtres baptisés sont infiniment plus chers au Seigneur que les oiseaux du ciel, puisque le sang du Sauveur a coulé pour eux. Tu vas aller à ce manoir qui est ici tout près et que tu reconnaîtras à sa girouette rouge et verte. Tu diras au maître du château que tu viens pour ce qu'il sait bien. Si tu as besoin d'aide» prononce seulement ces mots :

Mendiant mort , accoure , accours , Car je suis ici sans secours !....

L'orphelin s'éveilla et obéit aussitôt. U fut reçu avec grande politesse par le gentilhomme et la jolie pennerez du manoir. On lui servit un splendide souper, et à la un du repas, le châtelain lui dit : c Le démon s'est rendu maître de notre écurie, où l'on comptait jadis jusqu'à vingt chevaux et quarante vaches. Tous les chevaux et toutes les vaches que j'ai achetés depuis ont disparu avec leurs gardiens et ceux qui ont entrepris de les défendre. Mon domaine reste maintenant en friche faute de bétail, et la misère me menace dans mes vieux jours. Mais j'ai promis toqs mes biens, mon manoir et la main de ma petite-ûlle à celui qui me délivrera de Satan. Beaucoup ont essayé; je souhaite que tu sois plus heureux >

Rassuré par cette réception , le jeune homme se fit condaire dans récurie , alluma du feu et se mit en prières. Au premier quart d'heure, il n'entendit que le pétillement de la flamme; au second quart d'heure , que le vent qui sifilait dans les arbres effeuillés; au troisième quart d'heure, que le frappement régulier de l'artisan qui mine les charpentes (petit insecte que nos Bretons nomment la mante) ; enfin, au quatrième quart d heure, un bruit sinistre retentit autour de lui, et une tête de dragon sortit de dessous la terre, c Elle était grosse comme une huche à mettre le froment, plate comme celle d'une vipère , et tout

autour du front brillait une ligne d'yeux de différentes couleurs. • L'horrible béte s'élança sur l'orphelin, qui cria aussitôt :

Mendiant mort , accours , accours , Car je suis ici sans secours ! .. . .

Le chercheur de pain parut , et le monstre expira !

Inutile de dire que le pieux jeune homme épousa la pennerez, que la vierge Marie et le saint pauvre le sauvèrent de mille autres dangers, et qu'après avoir goûté les joies de la vie, il connut aussi celles de la mort et alla jouir avec sa femme et leur Gis nouveau-né d'un bonheur sans fin et sans mesure dans le séjour des bienheureux.

Lestrois jours de trêve écoulés , Jean de Montfort continua de soumettre le pays. Le duc d'Anjou , frère du roi de France » qui avait épousé une des filles de Charles de Blois et que Charles V avait envoyé porter des paroles de consolation à Jeanne de Penthièvre, essaya pendant quelque temps une résistance inutile. La conquête des villes de Redon, de Jugon, de Dinan , de Quimper, par les Anglo-Bretons , amena la soumission de toute la Bretagne.

D5s le commencement de l'année 1365, les envoyés du roi de France et de Jeanne de Penthièvre , de l'Angleterre et de Jean de Montfort s'assemblèrent ù Guérande , c lieu qui fut choisi, à cause du carême, pour y avoir le poisson plus abondamment. • Les premiers, invoquant le souvenir des conditions d'Évran , osèrent demander encore le partage de la Bretagne ; mais Montfort montra son épée, et les prétentions de la fille des Penthièvre se réduisirent à conserver l'héritage paternel et la vicomte de Limoges. On y joignit les châtellenies de Chailly et de Lonjumeau.

La comtesse de Blois consentit en outre au mariage de son fils aîné Jean de Bretagne avec Jeanne, sœur de Montort. Il fut stipulé que le jeune prince hériterait du duché, si le nou-

veau duc mourait sans ea(act ; en attendant» il resta prisonnier a Londres.

Les partis ayant juré sur la foi de leurs corps, sur les saints Évangiles, sur rame de Montfoit et sur celle de Jeanne de Pentbièvre , le traité fut signé , et Jean de Bretagne , comte de Montfort, fut proclamé solennellement dans Téglise de Saint-Aobin de Guérande.

Ainsi fut terminée cette malbeureuse guerre qui avait ensanglanté la Bretagne pendant vingt-quatre ans.

Depuis que nous avons vu le jeune de Montfort faire ses premières armes aux côtés du duc de Lancastre, nous avons cherché en vain dans les chroniques le nom de l'héroïne de cette guerre (uneste , la courageuse Jeanne de Flandre , comtesse de Montfort. Les historiens bretons, qui avaient rempli leurs psiges du récit de ses exploits, se taisent tout à coup. Vous espérai sans doute, jeunes lecteurs, que cette femme célèbre , dont le souvenir est à jamais inséparable de celui d*Hennebon , a trouvé sur quelque champ d'honneur une mort digne de ses actions d'éclat? Il n'en est rien : Edouard, redoutant l'oppositloo de l'habile princesse aux projets secrets de sa politique , U retint captive au château de Tykill, dans le comté d'York , où elle termina ses jours.

smèm tw u TAïujuiT ( laes-itM).

Eafia^ après vingt-quatre ans de guerre civile, la Brelagne , pacifiée , mais à demi ruinée et encore sanglante , se prosterna «o pied du U*ône dacal où s'asseyait fièrement Jean de Montrori.

En rendant leur hommage, nos Bretons jetèrent un long et doaloureux regard sur les malheurs passés , et ce regard tout pLsin de larmes , ils le porlèrf.'ut ensuite avec espérance sur le jeune prince qui se revêtait des hermines ei posait sur sa iéte la couronne de Jean le Bon. Mais, hélas ! si le sang breton ooulaîl dans les veines du nouveau duc, si Jean IV avait vu le jour sur la vieille terre d*Armorique, il avait grandi à l'ombre du sceptre anglais, et il était Anglais d'esprit et de cœur. On saii que des guerres continuelles entre la France et l'Angleterre signalèrent le règne de Charles le Sage ; on sait que , grAce â la bonne épée du Breton du Guesclin , les Français chassèreni alors les Insulaires, que la fune<;te bataille de Poitiers et le

bonteux traité de Bretigny avaient rendus maîtres de nos plos belles provinces. Ce que Tou ignore sans doute » c'est que Jean IV, vassal français par le traité de Guérande et par son bommage au roi Charles V, se montra cbevalier félon. La reconnaissance devait certainement l'attacher aux Anglais, de qui il tenait tout ; mais pourquoi ne pas rester neutre, comme l'en sollicitaient ses barons alarmés et comme l'en faisait prier secrèiement son suzerain ?

Le premier acte du gouvernement de Montfort fut un droit extraordinaire sur les marchandises dans les principaux ports de Bretagne et Timpôt du fouage ou d'un écu par feu dans toute rétendue du duché, c les riches aiJantles pauvres, et sans toutefois que cet impôt tirât à conséquence pour Tavenir. • Le prétexte qu'il donna pour ces levées de subsides fut la dépense qu'il devait faire pour son voyage à Paris.

En effet, le 13 décembre, il parut devant le monarque français. Le chancelier de Brelagne porta la parole et fit c rondement • le serment au nom de son maître, rendant l'hommage tel que l'avaient fait les prédécesseurs du duc aux prédécesseurs du roi. Charles déclara, après la cérémonie , que dans sa pensée il avait reçu l'hommage lige tel que l'avait fait Arthur I* à Philippe-Auguste.

i J*y consens , dit vivement le duc ; mais qu'on me délivre l'héritage d'Arthur, c'est-à-dire l'Anjou, laTouralne, le Maine, la Normandie et l'Aquitaine. »

Il ne fut plus question d'hommage lige.

Jean revint en Bretagne, annonça qu'il était en paix avec tout le monde, fit battre monnaie à son effigie, assembla les états et remit les choses en assez bon ordre.

Cepeudant du Guesclin, dont la patrie ne réclamait plus le secours, courut offrir son épée, qu'il ne pouvait se décider à remettre dans le fourreau , au roi Charles V. Les grande$ Com^ fagniei, troupes innombrables d'hommes de guerre dans Tinac-

iEAM IV LE VAILLANT. fii

lion auxquels s'étaient joints les gens sans aveu , les voleurs , Jes brigands y les meurtriers de toutes les nations , désolaient alors la France, pillant, ravageant les provinces qu'elles parcouraient. Du Guesclin conseilla au roi d'envoyer ces troupes indisciplinées contre les Maures plutôt que de les combattre, et s'offrit lui-roécie pour marcher à leur tête. Avec le consentefnent de Charles , il alla trouver les chels campés alors entre Beaune et Châlon-sur-Saône. Il reconnut en eux la plupart des chevaliers qui avaient brillé sous les drapeaux de Montfort et de Charles de Blois.

Les bandits venaient de prendre un c moult riche hostel * et y célébraient leur victoire. Le guerrier breton c festoya » avec eux , puis il leur ût b proposition d'aller en Espagne venger Blanche de Bourbon , sœur de Charles Y, empoisonnée par son époux don Pèdre le Cruel, c De lu, nous pousserons jusqu'aux Sarrazjns, que nous grèverons pour le salut de nos âmes, i s'écria -t* il.

Faisons à Dieu honneur et le diable laissons.

Nous avons fait trop pis que ne font les larrons.

Pour Dieu avisons-nous ! Sur les payens allons l Je vous ferai tous riches , se mou conseil créons , Et orons paradis ausi quand nous mourrons !

Les nobles bandits firent tous sur leur épée et sur leur verre ferment solennel de le suivre; et, dès le lendemain» les grandes Compagnies n'étaient plus que l'armée du brave du Guesclin.

Il les mena en Espagne comme il l'avait promis , se mit à la •oldede Henri de Traustamare, qui disputait le trône de Caslille à l'abominable meurtrier de Blanche» et parvint à placer deux fois et à affermir enfin la couronne sur la tête de celui qu'il servait.

nu LES DUCS DE BRETAGNE.

dites s'il n'était point le saint du Seigneur» celui dont la douccNir était. inaltérable au milieu des plus violentes contradictions; la charité, sans bornes; la constance, exemplaire au seiA des plus cruelles infortunes ; celui qui louait , qui bénissait ; qui remerciait Dieu tout en donnant quelques larmes h la doo* leur, quand on lui apprenait le désastre de ses troupes, la perte de ses amis, la mort de ses enfants...

Jean de Montfort vit venir le coup.... Il arrêta la sentence de canonisation sur les lèvres du pape.

Si la Bretagne eut pu placer sur ses autels les images véné-^ rées de Charles de Blois, ne se serait-elle point prosternée devant le ûls premier-né de Jeanne de Penthlèvre et ne Tan* rait-elle point fait monter sur le trône de Jean III? car, pour être saint, il fallait avoir été juste; et de ce que le bienheureux eiit été reconnu comme tel , il s'ensuivait naturellement que ses prétentions auraient été bien fondées. Nul doute que nos Bretons n'eussent pas hésité entre la maison de Pen« thièvre et celle de Montfort. Un regard de douleur et de coinpassion se portait parfois vers la solitude de la malheureuse veuve, une larme de regret venait mouiller souvent le marbre froid du mausolée ducal de Guingamp ; car Jean IV s'aliénait le cœur de ses sujets par sa conduite coupable envers son suzerain et par son odieuse préférence pour les Anglais : à eux, aux détestés c Saozons > (Saxons) les places, les honneurs, les richesses, la puissance; aux Bretons, à <;es nobles cœurs qui auraient palpité d'amour et de reconnaissance pour un duc juste et bienfaisant , rien que mépris el indifférence.

Irrité de si indignes procédés, Olivier de Clisson, qui tout enfant encore avait été jeté par son héroïque mère dans les bras de Jean IV, aux pieds de l'illustre Jeanne de Montfort, Olivier de Clisson rompit tout à coup avec son coupable ami , se rua sur les Anglais avec une telle frénésie , qu'il mérita le

JBAN IV LE VAILLAMT. Îi5

surnom de JBoue^éry ety abandonnant sa malheureuse patrie,signa avec le seigneur du Guesclin ce fameux pacte de fraternité d'armes qui ne devait être brisé que par la mort.

Cependant Jean IV i^ garda plus de ménagement. Persuadé par les Anglais Robert Knolles, Melburne et Newton, qui l'exaspéraient contre ses sujets en lui rappelant sans cesse que, sans Edouard, il n'aurait pas en Bretagne un coin de terre pour reposer sa tête , il conçut une telle déOance contre les barons bretons, dont les plus renommés d'ailleurs volaient contre les ^ insulaires sur les pas de du Guesclin et de Clisson, en Poitou» en Rochellojs et en Guyenne, qu'il mit des garnisons anglaises à Quimper, ù Morlaix et à Lesneven. Les Armoricains les massacrèrent sans pitié.

Loin de chercher à calmer leur exaspération , Montfort livra à ses amis toutes ses villes maritimes. Ce fut alors que les Bretons, se souvenant avec effroi des mauvais jours de la tyrannie et de l'esclavage, supplièrent le roi de France d'occuper les bonnes villes de Bretagne et d'en chasser les étrangers. Jean répondit ù cet appel national par un traité d'alliance offensive et défensive avec l'Anglais et par l'impôt du fouage, dont il accabla de nouveau la malheureuse province toujours c sans conséquence pour l'avenir. > La révolte éclata ouvertement de toutes parts. Le duc fit pendre ou noyer les mécontents qu'il put saisir, les Bretons égorgèrent les Anglais.... C'était une guerre affreuse d'extermination et de pillage; sur tous les points, l'incendie dévorait les villes et les campagnes, le sang coulait à grands flots.

A l'annonce de tels événements, le roi de France fit sommer le duc de Bretagne c de lui faire service comme il convenait de vassal envers suzerain. > Jean IV fit des promesses; mais les promesses ne pouvaient satisfaire Charles V, dont les armées étaient conduites de victoire en victoire par le brave du Guesclin , et il envoya en Armorique son terrible connétable. Nos

2tA LES imes db BRfn'AoM.

Bretons, qui ne prononçaient phrs le nêm fAni^iiils que comme une fn}ure, accoururent en foule sous tes tanntSrei' Ai ▼aillant Bertrand , qui entra triomphalement dsins Rennes.

< Fuyez, cber duc, ne cessaient de répéter S Ml>ifttart effrayé ses rndljfnes conseillers ; alfet vous jeter dans les bras de f Angleterre, et vous reviendrez plus redoutable que jamais. »

Jean porta un regard d'adieu sur la Bretagne, la Bretagne qui lui avait coftté vingt-quatre ans de (btigues et de combats , h Bretagne que lui avaient conquise les larmes et le sang it sa mère.... Mais au moment de quitter la ferre toujours aimée ^ de la patrie, il sentit que le sang breton coulait encore tfami ses veines. tNon, s'écria-t-îl , quand je devrais mourir, j« ne pourrais me défier des hommes qui m*ont témoigné tant (f à* mîtié. > Pourtant 700 hommes d'armes seuls répondireflt i rappel de Hnlbrtuné, et, tremblant, éperdu, Jean ent recfmrs il sou beau-pére. Aussitôt 800 soldats débarquèrent 3 Saint- Mahé. Les Ëretons courureut sur eux cdtnme sur des bAei fSlutes , portèrent la mort dans leurs raUgs et appelèteu t à glMiM cris le connétable de France. Du Guescliu s'avança dans rinté* rieur de la Bretagne au milieu des bénédictions d'un pétfple opprimé.

Contraint de céder h Forage, accablé de douleur, Kontfwt <»timt à Concarneau, s'y embarqua et Ht voile pour Pdrlsmouth, abandonnant le gouvernement d^ duché ft Rttbffrt Hnolles.

Le seigneur Bertrand poursuivit le cours de ses conquêtes, n s'empara de Dinan, de Jugon, dont l'importance a été côiK sacrée par un adage : f Qui a Bretagne sans Jugon , a ctatipe sans chaperon, i Ploérmel se rendit. Enfin l'intrépide guerrier se présenta devant Hennebon ; Rennebon, dont les échos rSJIsalent le nom illustre de l'héroTque Jeanne. Mais, hétas! ii Pombre errante de ta comtesse de Montfort apparaissait éûMe^ parfoh Suf les remparts, la guerrière n'était plus là pc^ur

iEAN fV LE VAILLANT. Jf7

âèfmer les partisans de son fifs par son exemple et ses parotes , Kb rendre forts par sa valeur, conflants en eax-mémes par ià propre confiance; en un mot, une mèi^ ne combattait plus pdur Jean IT, et c'était au temps où elle était défendue par mt mère que la ville avait mérité le glorieux surnom d'Impre- Éable.

Du Guesclin s'élança le premier sur fa brèrche à la tête des âiexrs, et, voyant les bourgeois mêlés aux insulaires, il sentit È&à courage faillir. Faisant toutâ coup cesser le feu : c Hommes de céans, dit-il, je suis Breton comme vous!... Pourquoi serions-nous ennemis? Je ne viens que pour vous rendre le repos. Les Anglais vous oppriment. Larssez-les combattre seuls et épar-

gnez-moi la douleur de répandre un sang qui m'est si cher.... *— it suis Breton !...• répétèrent mille voix avec un enthousiasme tfbfûn ne saurait peindre.

i Ah! que je voudrais être Breton! s'écriait dans le même temps le plus sage de nos rois au fond de son palais du Louvn?. ft n'y a pas de plus vaillante nation au mmde. >

Les Anglais d'Hennebon capitulèrent.

D'Hennebon, du Cuesclin courut à Quimperlé, à Concameao H h Cbdteanlin, dont 11 s'empara, forma fe blocus de Brest et tfaita avec Nattes.

Pendant ce temps , Montfort et le due de Laneastre, & la tête 4% 40 000 archers et de 8,000 armures de fer, ravageaient les pays de Doullens et de Corbie. Le duc de Bretagne, persuadé <|tie fe foi de France allait lui déclarer ouvertement la guerre, Ifft mtoya un cartel en lui sigm'Rant hautement qu'il ne voiriaft pftts être Son vassal. «Je vous tiens et réputé mon ennemi, ajoutait-il, et ne debvez point vous émerveiller si j'en fhis dommaige à vous et à vostre parti pour moy revangier des tfAfi-gninds oultraiges, torts, dommalges et vflalnles devant

BlentM après, brdnillé avec L.aneastré, sans troupes, sans

318 LES DUCS DK BRKTAGHB.

asile, suivi de 60 hommes, ses derniers parlisaos , la seoleres* source de Jean le Vaillant fut de précéder les Anglais en Gas-^ cogne, pu il s'illustra par des exploits dignes de lui. Au boutda quelques mois, fatigué de cette existence errante et précaire^ singulièrement pressé par Tamour de la patrie , il s'embarqua sur la Gironde et se rendit ù Auray. Il y fut reçu froidement pir quelques seigneurs ; le peuple ne se soucia même pas de venir saluer son prince légitime. Cruellement trompé dans son espérance , repoussé de toutes parts , Montfort retourna à Londres avec toute sa famille.

Du Guesclin et Clisson, ces deux héroïques frères d'armes» ces deux Bretons envoyés par un roi de France à la conquête de leur patrie, continuaient sans succès le siège de Brest, où Robert Knollesse détendait avec vigueur. Cette ville avait promis de capituler, et il y avait môme eu des otages livrés de part et d'autre, lorsque le comte de Salisbury se jeta dans la place et fit offrir le combat aux Français, à condition qu'on lui fournirait des troupes qu'il s'engageait à solder ; car, disait-il , c ceux de Brest sont des gens de mer qui n'amènent pas de chevaux avec eux et qui n'ont pas l'habitude d'aller ù pied. >

Le connétable, qui voulait éluder l'engagement, répondît que les lois de la guerre ne Tobligeaient point à accorder un si grand avantage, et il jura que si la ville ne songeait point à retirer ses otages, aux termes de la capitulation , il leur ferait couper )a téîe.

< Par Dieu ! s'écria Knolles , de telles menaces ne me feront pas rendre le chûteau; si les Français touchent à mes gages, je ferai la pareille aux gens de leur parti qui sont mes prisonniers. >

Les choses en restèrent lu.

Au bout de quelque temps, le duc d'Anjou, qui partageait le commandement avec du Guesclin et Clisson, réfléchissant que les otages n'étaient point la cause de la résistance

JPAM lY LE VAILLANT. Si9

de8 troupes anglaises , ordonna qu*on les mit en liberté.

c Délivrer les prisonniers!... s'écria le farouche Clisson, qui apprit cet ordre par hasard. Comment, Monseigneur , vous ne voulez pas que ces hommes meurent ! Vraiment ils doivent mourir, ne fut-ce qu'en dépit de Canolle (Knolles). S'ils ne meurent pas, j'en jure par saint Houardon de Landerneau et le diable de Guipava, jamais plus je ne mettrai casque en tête pour faire la guerre; ils en auraient trop bon marché. — Faites comme vous l'entendrez, • soupira le duc, qui n'osait résister à un guerrier tel que le fier Breton.

Olivier ordonna aussitôt qu'on exécutât sur la place même du Cb&teau les braves chevaliers et Técuyer qui avaient été livrés en otages, c Leurs têtes, condamnées par un barbare , Vinclinèrent et tombèrent en sacrifice à la patrie.... »

En sacrifice à la patrie ! Ainsi c'étaient des Bretons, c'étaient des frères que le cruel Ciisson avait si injustement dévoués à la mort!...

Les touffes d'ajonc en fleurs qui croissaient ci et là sur le lieu de l'horrible exécution étaient teintes encore du sang des victimes, les cadavres mutilés gisaient au pied de l'échafaud, quand des poutres énormes et menaçantes sortirent des fenêtres de la forteresse assiégée ,' s'élancèrent à demi dans les airs et se couvrirent de planches transversales formant un parquet dont un billot surmonté d'une hache occupait le centre. Quatre prisonniers enveloppés d'un long crêpe noir parurent alors, et....

Oh! n'est-pas, c'est affreux! Ne vous semble-t-il pas qu^ Glisson a souillé par ces trois meurtres si froidement ordonnés et ces quatre autres si odieusement provoqués , l'éclat de ses plus belles victoires?

. Le connétable, vivement attaqué parles assiégés, fut obligé de lever son camp, . Nous le disons à regret , en portant l'épée de Charles V, di^

9î6 LB3 DUOS BB BRBTA^M.

Gaesclin onblh trop qu'il était enfhnt de la vieille Amioriqtte. Cet oobii est une taebe éternelle imprimée h sa mémoire. Il eût dfi paraître en Bretagne non en conquérant, mais en sauveur. Il ne comprit pas cette mission que Dieu lui confiait. Appelé tt grands cris par un peuple opprimé » salué d'abord comme le libérateur de la patrie , Il n'emporta que les malédictions d'une nation malheureuse, sur qui il fit peser de nouveaux impAts «I qu'il enchaîna encore pour un temps dans les liens de Tesclavage en défendant l'afl'rancbissement des paysans comme «ne innovation dangereuse.

En 4374, Jean IV entreprît de nouveau la conquête de tes fitats ù la tête des étrangers. Il s'empara de Saint-IPol , de Morlaix, de Lannion,de Tréguier, de Guingamp, de Saiiit'^ Brieuc, et repartit pour Londi*es , à cause d'une trêve de quarante années conclue ù Bruges entre la France et rAngleterre. Aux termes de ce traité, des arbitres ctevatent décider dm sort du duc de Bretagne; mais, en attendant, il devait quitter le duché.

Sept années s'écoulèrent ainsi dans des alternatives de revers et de succès, et pendant lesquelles le malheureux prince erra d'Angleterre en Flandre et de Flandre en Angleterre, toujours en horreur aux Bretons et qualifié par Charles Y de « fhux traître Montfort, soi-disant duc de Bretagne. '

La possession de cette riche province flattait singulièrcmem Famour->propre du roi de France. Tant qu'il avait para la protéger seulement, les seigneurs bretons avaient marché avec enthousiasme sous les bannières toujours victorieuses de du Guesclin et de Clisson ; mais dès quils soupçonnèrent le v4ritable projet du monarque français , ils s^arrétèrent tout i coup.

Pour parvenir à ses fins, Charles V cita Jeim de Montfort h la cour des pairs, se gardant bien de lui envoyer des sauf-cott* duits, afin qu'il ne comparût pas; il porta Ini-métaM l'accusation

JBAN IV LB VAILLANT. iH

de félonie contre 8on vassal infidèle et fit prononcer U confis<* cation de la province*

c Celte confiscation ne pouvait lui profiter an nom d'aucune loi : premièrement, parce que la Bretagne n'ayant point été détachée du domaine royal , n'ayant jamais été donnée par le roi « le roi n'avait pas le droit de la reprendre ; deuxièmement, parce que si Montfort était déchu de son duché, ses droits passaient incontestablement à b comtesse de Biois, petite-fille comme lai d'Arthur II. Cette réversibilité avait été expressément stipulée dans le traité de Guérande. >

Jeanne la Boiteuse, ensevelie dans le deuil et dans les larmes d^Niis la déroute d'Auray, reparut alors sur la scène du. monde politique pour rappeler ses droits et ceux de ses enfants. Dans l'acte de confiscation , on fit réserve de ces droits si légitimes avec la ferme intention de n'y avoir aucun égard.

Quand les seigneurs bretonsqui se pressaient autour dutrftne de France connurent le jugement de la cour des pairs, ils tom* bèrent dans une stupeur impossible à décrire, c La principauté de Bretagne si noble et si ancienne sera-t-elle donc désormais ose anse, bande ou métairie du royaume de France , s'écria le baron de Laval, pour tenir rang après les premiers venus? Quant à moy , je suis d'advis qu'il est plus expédient pour nous d'avoir affaire à un duc qu'ù un roy. Le roy commande partout; le duc souvent prie et fait justice quand il est semond; le roi, qnand il veut. — Est-ce ici le lieu convenable? exclama Maies* troit, quand Laval eut fini de parler. Nous sommes à P;u*is...; c'est aux champs de Bretagne , l'épée à la main, qu'il faut nous retrouver. • Et sa voix fut couverte de mille acclamations.

Dès le lendemain, les nobles bretons quittaient la cour et retournaient dans leurs manoirs en jurant de combattre et de mourir pour la défense du droit ducaL

Ce ne fut qu'un cri dans la Bretagne quand s'y répandit U nouvelle des prctcations du roi de France. Tous les habitants

en état de porter les armes formèrent aussitôt une vaste union, dont le quartier général fut établi à Rennes. Les populations S'imposèrent volontairement pour la défense, tandis qa*eHes rejetèrent avec horreur la gabelle que le souverain voulait in* troduire dans la terre libre d'Armorique , et chacun se trouva prêt à combattre quand parurent les armées de du Guesclin et deClisson, ces deux grands traîtres à leur patrie.

Le premier avait baisé son épée de connétable quand Charles V lui avait lu l'inique arrêt qui rayait son pays de la liste des nations, et, guerrier servile, avait déposé un nouveau serment de fidélité aux pieds de son maître ; le second avait été nn instant ému par l'apparition soudaine de l'ombre initée de Jeanne de Belleville , par la vue du sang d'un père qui rougis* sait encore le pavé des halles de Paris.... Mais bientôt sa haine implacable pour le vainqueur d'Âuray s'élaît réveillée plus grande et plus terrible, et il avait levé son glaive formidable contre ses amis et ses frères.

Le peuple breton n'avait plus qu'un désir, ne formait pins qu'un vœu au pied de ses saintes images tant de fois profanées pendant la guerre, c'était de revoir le noble duc c qu'on avait voulu punir, et non exterminer, et non chasser pour jamais. » Aussi envoyait-on message sur message à l'exilé de Londres* Mais l'exilé, que le souvenir du passé rendait circonspect, se déûait des promesses. Enfin les états s'assemblèrent et rédigèrent leur requête d*une manière respectueuse et remplie de fermeté.

Pendant qu'une députation nombreuse portait cette requête aux pieds de Jean IV, les commissaires français tentaient d'exécuter Tarrét de confiscation en répandant de tous côtés des proclamations tantôt favorables, tantôt sévères, confirmant les privilèges des seigneurs, les droits du peuple.... N'importe, les seigneurs se soudaient peu do leurs privilèges, le peuple faisait généreusement abnégtition pour un temps de ses droits les plus

JEAN IV LB VÀiLLAlilT. 2^

tocrés; tous ne pensaient qu*à assurer l'indépendance de la Bretagne, et le roi ne trouvait point de partisans.

Avant de quitter la terre de l'hospitalité , Jean de Montfort c scella grandes alliances au roi d'Angleterre et jura par sa foi, là où il seroit hûtivement conforté des Anglois, il demeurerolt toujours de lez eux, et fcroit son loyal pouvoir de tourner son pays angicis, et le Irouveroient ceux d'Angleterre ouvert et appareillé en quelque manière qu'ils y voudroient venir, i

Ce serment nous semble encore coupable; mais le duc de Bretagne pouvait-il s'appuyer sur la France, cette France qui l'avait voulu si injustement dépouiller?

Après avoir signé cette intime alliance, Jean IV sauta dans une barque , gagna le navire qui devait le transporter et fit voile pour son duché de Bretagne.

Dirons-nous la joie et l'enthousiasme qui Taccueillirect sur les grèves de Saint Malo? Une foule immense était là sur la plage, émue, attentive, impatiente, attendant celui qu'elle saluait déjà sous le nom de sauveur des libertés de la vieille Armorique. Enfin il parut, et mille cris de bonheur et d'espérance volèrent de rocher en rocher et se déroulTent sur la surface des eaux en longs frémissements.... Les gn^nds, couverts de leurs armures dorées, se plongèrent dans les flots c jusqu'au menton > pour aller au-devant de celui qui allait reconquérir leur in.lépendance et leur gloire; les paysans embrassèrent les genoux du noble duc , les arrosèrent de leurs larmes et lui dirent les paroles de soumission des communes repentantes; le peuple, t gémissant depuis sept années, opprimé, vexé, tourmenté par les gtns de guerre et une tourbe d'hommes avides qui s'étaient glissés en Bretagne sous des vêtements de toutes couleurs, comme huissiers, exaclcurs, mallôliers, plumitifs, conseillers de robe courte et de robe longue, le peuple exhala 'son conlcntoment par des feux de joie, des cantiques, des processions. > Jamais peut-être depuis le temps où HoSl le Grand

était rentré dans sqb Ârmorique , après avoir rempli le monde du bruit de ses exploits, jamais n'y avait-il isn une semblabto fête sur nos côtes de Bretagne. Jean IV, suivi par un long oortége, trouva partout le même accueil. Partout des prêtres» de# gens de guerre, des vieillards, des jeunes filles l'accablant sous le titre de libérateur; partout les fleurs de la rude bruyère ar* rachée dans les landes désertes, jetées sous ses pas; partout de blanches processions, des chœurs joyeux^ des essaims d'enfants appelant sur sa tête toutes les bénédictions d'en haut.

Jeanne la Boiteuse s'arracha une fois encore à sa solitude et vint aussi féliciter Texilé. Hommage sublime d*amour à la pa* trie ! L'orpheline de Penthièvre ne dut-elle point paraître aux Bretons plus grande encore, prosternée devant son vainqueur, qu'aux jours de ses plus éclatants triomphes?

Le bon d'Ârgentré nous assure que le ciel manifesta la jNrotection dont il entourait le duc par un des plus éclatants mi« racles. A sou dire, la grande loi de la pondération des grandes eaux du globe aurait été suspendue pour un jour, et les marées auraient c-ouvert trente-deux fois les grèves de la Bretagne dans l'espcce de vingt-quatre heures !

Le retour de Jean IV fut signalé par une victoire navale remportée par Caverley sur les vaisseaux français et espagnols qui aivaient attaqué tes navires qui suivaient celui du prince el qui portaient des joyaux , des trésors, des armes et des muni- Umis.

Moeifort usa d'abord de modération. Bentré triomphalement SI bonne ville de Bennes, il congédia tous les Anglais qui accompagné et ixmtinua à visiter sa Bretagne, recevant Taccueil enthousiaste et les serments de ses sujets» lir^aves de leur attachement et de leur dévone- 81 «wiToqaa son ost ; car les Français, conduits par ci le duo d'Anjou , et campés à Pontorson^ <s. Vous les Brelous se levèrent con:.ne

JBAN IV LB VAILLàirr. ÎS8

HD seul homme à Tappel national de leur noble duc. c Les plos pauvres des g^eotilshomroes vendirent le bœuf et la vacbe, dit Guillaume de Sainl-Ândré, pour quérir corsiers et chevaux.» Le même chroniqueur nous peint ainsi ces braves Bretons qui combattaient depuis trente ans et qui couraient encore avec Jean IV à la délivrance de la patrie :

Leur visage estoit une escorce , Tant avoient souffert de meschef !

Nul d'eux ne portoit jauue chef.

Tant s'estoieut entremis de courre Qu'hors des jaques sortoit la bourre.

Leurs draps , en lion lieu déchiré» , IPestoient pas toos les jours mirés ; * N'avoient que faire d'épounettei ; Car leurs robes estoient si nettes , Qu'on en comptoit bien tous les fils ; Mais avoient vu de grands périls , Avoient dépensé tous leurs gages.

Jean IV s'avança jusqu'ù Pontorson, et les troupes françaises s^enfuirent à son approche. Pourtant c'étaient les soldats de CKssoin et de du Guesclin!... Mais Clisson condamnait dans son âme I^acte de réunion ; mais du Guesclin sentait battre son cœur quand il touchait les rudes bruyères d'Ârmorique qu'avaient foulées ses pieds d'enfant ; et si , homme profondément politique, il comprenait que sa patrie ne conserverait pas si nationalité et qu'elle était attirée vers la France comme l'aimant vers l'étoile polaire , il ne pouvait du moins faire servir son épée à l'asservissement du pays qui l'avait vu naître.

Le duc d'Anjou , chef suprême de l'armée envoyée en Bretagne, conclut avec le duc une trêve d'un mois. Des conférences s'ouvrirent; mais Montfort les rompit bientôt; car Charles V exigeait impérieusement l'exécution de l'arrêt de confiscation, arrêt qu'il avait rédigé lui-même et qu'il considérait comme un

âîl6 LES DUCS DB BRETAGNE.

chef-d*œuvr9 de jtirisprudence, de style de palais et de politique. Quelques Bretons qui suivaient encore du Guesclin quittèrent alors les rangs ennemis. Les uns purent rentrer en Bretagne et coururent se ranger sous les bannières de Jean IV; u'autres furent immolés par Charles V ù un aveugle ressentiment.

Le roi de France, sollicité par Bertrand de ne plus le forcer à combattre contre sa propre nation, rappela aussitôt son bon connétable et lui donna des instructions pour la guerre de Guyenne.

c Sire, s'écria le Breton en se jetant aux genoux du monarque, vous m'envoyez en Gascogne a mon grand contentement ; car il ne faut pas que je vous nie que, pour estre et avoir toujours esté très fiJellc serviteur, je ne pouvois avec le conlentcmeni de mon cœur faire la guerre au pays où j'estois. C'est le pays auquel Dieu me Qst naistre, où sont mes parents et amis de sang; je ne pu:s que je n'en retienne quelque chose qui n'est pas à dire que je n'y eusse fait mon devoir ; mais il se peut faire par autre que par moy. Et faut, sire, que je vous die que vous m'avez osté beaucoup de moyens de vous servir, m'ayant naguères osté les Bretons. Mon aigle ne volera plus, ayant perda ses ailes!... >

Le dernier adieu de du GuescUn à son très-aimé maître fut une prière pour la Bretagne.

Le Breton partît en portant de loin un triste regard sur la contrée chérie qu*il ne devait plus revoir. Il pénétra dans le Gévaudan et mit le siège devant Chûtcauneuf-de-Randon, où il fut atteint d'une flèche empoisonnée. A la dernière heure, il assembla S3S braves et leur dit d*une voix mourante que c ce qu'il avoit ù désirer d'eux désormais cstoit qu'il les prioif qu'en faisant la guerre ils se souvinssent qu*ils avoient:\ faire à ceux qui avoient les armes au poing; que les pauvres laboureurs qui les noarrissoient n'estojent point en faute : qu'à ceux-là, aux

femmes, ny aux enfunls, ny aux gens d'église , leurs armes ne dévoient point s'adresser. > il pria ensuite* son frère d'armes , Olivier de Clissou , d'assurer le roi que i si Dieu lui en eus! donné le temps, il avoit bon espoir de lui vuidcr son royaume de ses ennemis d'Angleterre, i Puis il lui remit son épée de connétable pour la rendre ù Charles de France. < 11 saura bien «n disposer, soupira-t-il , et faire élection de personne digne. » Le héros breton expira le i3 juillet 1380. Le lendemain, le gouverneur de Châleauneuf-de-Kandon vint déposer les cleis de la ville sur son cadavre.

Le corps de Bertrand du Guesclin fut porté jusqu'à Paris au milieu des populations en pleurs qui accouraient sur son pas* sage pour voir une fois encore le bon connétable. Il fut inhumé dans les caveaux de Saint-Denis, au pied de la tombe qui attendait Charles V.

Arrachez une page de Thistoire de la vie de cet illustre guerrier, et vous ne trouverez que vertu et héroïsme, c Homme franc, loyal, sans (;ird, sans dissimulation, compatissant, le visage ouvert, toujours gai, accueillant, libéral, prêt ù dire d'agréables paroles, ami sincère et désintéressé , il fut en tout excellent et digne de son immortalité. >

IMorez , gens (l'armes ,

Bertrand qui trestous vous aimoit !

Dieu ayt pitié sur toutes âmes De la sienne , car bonne esluit.

Le roi de France accomplit le dernier vœu qu'avait semblé faire du Guesclin mourant en confiant sa glorieuse épée ù Olivier de Clisson. Trois mois après, Charles le Sage, empoisonné, dit'On, rejoignit dans la tombe son bon connétable.

« Souvenez-vous, dit-il ù ses frères au moment d'expirer, souvenez-vous que le duc de Bretagne, plus Anglais que Français dans le cœur, est inconstant et perfide.... »

Pendant que lu France en deuil se penchait désolée sur les deux cercueils où avaient été ensevelies sa grloire et sa gn»* deur avec son Ixon connétable et le plus sage de ses rois; pen* dant que, tremblante et soucieuse de l'avenir, elle se pro6ler> nait devant le trône où jouait un enfant , la Bretai^EM retentissait encore des malédictioQS que son peuple de braves appelait sur le coupable, Tincorrigibie Montiort, qui ouvrait de ao«veau ses Étals aux insulaires. Buckingham , qui commandait te secours envoyé par TAngleterre , alla mettre le siège devait Nantes, que défendait Amaury de Gllsson. Les seigneurs s'opposèrent à ce que le duc l'accompagnât à ce siège et le conjurèrent de renoncer à son amitié avec les Anglais et de les eliao* ser t tout bellement > après leur avoir repris Brest, qu'ils ta* natent toujours, c N'est pas duc de Bretagne , disaient-ils, qui n'est pas sire de Brest. >

Jean feignit de se laisser déterminer. La paix fut signée le I5)anvier 1381. Toutes les places occupées par les Français furent rendues à Montfort, qui promit d'aller faire hommage ra nouveau roi et de lui porter ces paroles : c Mon très-redonté seigneur, je vous supplie que vous me veuillez pardonner de ce que je vous ai courroucé , dont il me déplaist fort et de toot mon cœur. >

Le duc fit son entrée à Nantes , donna des lettres d'abolition ( d'amnistie) à tous ceux qui avaient combattu contre lui et se réconcilia avec le connétable Olivier de Clis<^on. Ces deux compagnons d'enfance se jurèrent mutuellement sur les saints Evangiles d'être toiyours bons, vrais et loyaux alliés.

Buckingham, irrité, retourna en Angleterre; et pour se venger de Jean IV, Richard 11 retint prisonnière la duchesse ds Bretagne.

Les Anglais restèrent maîtres de Brest. Montfort alla assiéger cette ville sans parvenir à la reprendre ; il n'entra dans la placo qu'au bout de quatorze ans.

Après hk paix dn 15 janvier, le duc de Bretagne assembla les états, en obtint des subsides pour couvrir les dépenses de son Voyagi; à Paris et institua Tordre chevaleresque de rHermiiie. i Le collier de cet ordre se composait de deux chaîner d'or attachées à leurs extrémitées par deux conronnes ducales qui tenaient suspendues deux hermines éroaillées. Les chaînes se formaient d*agrafes ornées et d*hermines entourées d'une bauderolle sur laquelle était écrite la devise : A ma tie, >

S'étant attaché les barons en répandant ses colliere d'or au* tour de lui , Jean partit pour Compiègne , où résidait le jeune roi. II reçut à la cour l'accueil le plus flatteur, fut traité avec distinction , rendit l'hommage simple et eut l'honneur de dîner avec le monarque. On remarqua que pendant le repas le noble duc posa la main sur l'assiette et la serviette de Charles VL Cétait montrer qu'il était prêt à servir le roi ; aussi le comblai-on de nouveau d'égards et de politesses et donna-t-on pour lui mille fêtes brillantes.

Jean IV revint triomphant dans sa Bretagne. Le peuple, prompt ji se laisser aller à l'espérance, salua son retour comme l'aurore d'un nouveau règne, et chacun espéra des jours meilleurs. Bien des revers pourtant attendaient encore le malheureux duc.

Montfort renouvela ses instances pour obtenir des Anglais la duchesse de Bretagne; il n'eut qu'un dur refus. < Je lui enverrai bien plutôt Jean et Gui de Blois avec des troupes qui leur rendront le sceptre de Jean le Bon , > s'écria Richard. Et il chercha à mettre son projet à exécution en offrant à l'alné des infortunés prisonniers la main de sa nièce, c Jean, lui dit-il, si vous voulez recouvrer la Bretagne et reconnaître que vous la tenez de moi et qu'elle relève de la couronne d'Angleterre , vous serez remis en possession de votre duché et marié hautemeut en ce pays. » Le généreux prince, se souvenant de ce quil

devait ù la France» renonça au trône et reprit courageusement ses fers.

Malgré les affronts qu'il recevait des Anglais» le duc de Bretagne n'en continuait pas moins à leur témoigner une vive affection et remplissait sa cour et son conseil d'hommes distingués de leur nation. Obligé de les combattre en Flandre» où ils soutenaient la révolte du brasseur Artevelle, il leur rendit tous les bons offices qui furent en son pouvoir ; ainsi » il leur procura une capitulation honorable à Combourg et parvint ù faire signer une trêve entre les rois de France et d'An* gleterre.

Si nos Bretons» toujours ardents et impétueux à la bataille» s'illustrèrent dans les champs de Ca^'-sel et de Roscbccque » ils se souillèrent par d'horribles désordres après la victoire . et » oubliant leurs plus saintes croyances et leurs plus pieuses traditions, ne respectèrent même pas les temples du Seigneur. On raconte que l'un d'eux ayant voulu arracher à une statue ie l'auguste Vierge une pierre précieuse dont elle était parée» la statue fit un mouvement, le sacrilège fut puni de mort et toutes les cloches de l'église sonnèrent d'elles-mêmes.

Cependant la Bretagne jouissait de la paix, mais non du repos. Irrité de l'obligation où il avait élé de porter sur ses épaules avec trois de ses barons et en sa qualité de seigneur de Ruiz, l'évêque de Nantes, qui faisait son entrée dans sa ville épiscopale, Jean chercha toutes les occasions possibles de nuire au clergé. Nous ne dirons pas ces honteux démêlés toujours suivis de confiscations, d'excommunications, et dont le pauvre peuple est souvent la victime; nous raconterons plutôt ù nos jeunes lecteurs le duel de Beaumanoir et de Tournemine, duel fameux qui a trouvé une place dans les aniiales de Nantes. Il nous donnera une idée de ce qu'on entendait par justice au XIV* siècle; mais» en vérité» en lisant ce jugement du glaive c mis en escript pour l'exemple de tous », on se

JEAN IV LE YAlLLAirr. 331

croirait encore aux derniers jours do nos rois chevelus.

Robert de Beaumanoîr, soupçonnant Tounieroîne du meurtre d'un de ses frères , mais ne pouvant le prouver devant un tribunal, lui jeta son gant en présence du duc, le citant au jugement de Dieu. Jean assigna pour champ de bataille la place du Bouffay. L'accasé avait le droit de choisir les armes , Taccusateur celui de faire des observations sur ce choix, et tous deux devaient s'en remettre, en cas de discussion, à la décision du duc.

Tournemine remit donc à Montfort la liste de ce qu'il désirait en armes et en vêtements. Croiriez-vous, chers lecteurs, que nous avons lu jusqu'à dix pages de cette liste singulière, que nous regrettons de ne pouvoir mettre sous vos yeux, tant elle renferme de minutieux et intéressants détails? Rien n'y est omis, c ni la chemise , sa forme et son tissu, ni les chausses en toile ou en drap; ni les garnitures rembourrées de pourfilage en laine, en chanvre , en lin ou en soie; ni les plus petits cordons , les agrafes, les boucles en fer, en argeut, en acier ou en laiton; les ceintures de cuir et les divers3s pièces de mailles, le haubergeon, les brassards, les gambières, les souliers et le nombre de clous, le casque ou bassinet, la visière, le bonnet de satin piqué, le camail, la collerette, les attaches, les ardillons; enûn, les armes offensives et leur monture, qui consistaient en deux épéeset un3 dague. On n'avait oublié ni le fourreau de bois ou de velours , ni la forme de la poignée , ni le manteau , ni les Drmoiries, ni la devise qui pouvait les surmonter; et l'équipement du cheval était décrit avec la même exactitude. »

Le 20 décembre 1385, le duc, suivi de toute sa cour, monta dans la tribune qui lui avait été préparée sur la place du Bouffay. Beaumanoir s'avança aussitôt dans la lice, tand.s qu'un héraut criait ù haute voix : c Monsieur Pierre de Tournemino, venez ù votre journée contra M. Robert, sire de Beaumanoir. à peine de défiiut. > L'accusé répondit au troisième appel. Le duc mesura

tSS LBS DUCS DB BRETAGNE.

les dagues et les cpées, compta les cloos des armures et fit jurer à chacun des deux combattants » la main sur rit^faogile» qu'il n'avait en ses armes ou en ses vêtements ni sort, ni charme, ni maléfice dont il entendit faire preuve contre son adversaire. Après le serment, les deux ennemis remontèrent sur lenrs coursiers , dont un écuyer tenait les rênes , et se placèrent aux deux bouts de la lice. Le maréchal de Bretagne défendit aux assistants, sons peine de mort et de confiscation, la moindre parole ou le rooinâre signe, et cria trois fois : c Faites votre devoir. > Il ajouta: c Laissez-les aller, > et les antagonistes s'élancèrent l'un sur l'autre avec une horrible rage; car chacun avait à défendre son honneur et sa vie.

Tournemine fut vaincu et avoua son crime. Les juges le eendamuèrentà la corde; mais Beaumanoir lui-même sollicita sa grâce, et la peine fut commuée en une réclusion perpétuelle. Le bon peuple de Nantes admira ce jugement du glaive, bien pins équitable à ses yeux que toutes les sentences des tribunaux , puisque Dieu lui-même était dans le combat le souverain jvge» Malheureux temps où le droit du plus fort se montrait partout et toujours le meilleur ! Que de crimes furent lavés alors dans le sang d'innocentes victimes !

On sait que, pendant la minorité de Charles VI, de grands .ir* mements avaient été préparés sur la Manche pour une descente en Angleterre, mais que tous les beaux projets échouèrent par le mauvais vouloir du tuteur du jeune roi et du duc breton. Le connétable, qui détestait les Anglais, prit une part très-active à cette entreprise ; il rassembla dans le port de Tréguier deux cents vaisseaux , dont soixante-douze à ses frais, et parcourut la Bretagne pour y faire quelques levées de troupes , levées auxquelles chercha à s'opposer secrètement le perfide Jean fV. Clisson soupçonna cette opposition , et sa haine pour Montfort s'en augmenta encore, haine implacable qui sommeillait toujours ardente au fond de l'Ame de l'avare et cruel guerrier et

IBAN lY LB VAILLANT. S33

que n'avaient pu anéantir les traités ^ les alliances et les serments. On n*a pas oublié que ce même Clisson avait combattu à Anraj aux côtés de Jean IV, son frère d'armes d'enfance» et qu'égaré ensuite par une indigne cupidité, il avait passé au service de la France. Depuis , que de sang breton n'avait-il point versé pour y noyer celui qu'il abhorrait! En un mot, Olivier de Clisson, ce guerrier célèbre, ce digne compagnon de du Guesclio, ce second héros de la Bretagne, cette autre gloire de la France, Olivier de Clisson aimait sa patrie et détestait son suzerain , et toiyours il sacrifia son amour à. sji haine !...

La comtesse de Blois , l'illustre et malheureuse Jeanne de Penthièvre, avait expiré en 1384, sansavoir le bonheur de bénir, i son heure dernière, Talné de ses Ois, le seul qui eût résisté aux ennuis d'une captivité de quarante ans et qui languissait encore ù Londres. Montfort s'était aussitôt emparé des biens de la défunte , déclarant qu'il ne les restituerait que lorsque Jean de Penthièvre lui en viendrait faire hommage. Condition dérisoire! puisque l'infortuné prince était captif. Cette injustice révolta Clisson. Depuis longtemps il attendait une vengeance , et cette vengeance se présentait plus grande , plus terrible qu'il n'avait Jamais osé l'espérer : son épée de connétable n'avait pu barrer à son ennemi le chemin du trône ducal , oiais cette même épée pourrait peut-être le renverser de ce trône conquis par tant de fatigues et tant de sang! Il obtint aussitôt, par l'entremise du duc d'Irlande , qu'il avait séduit par des présents considérables , la liberté du fils de la Boiteuse , paya pour le prince une rançon de iiO,000 livres d*or, lui offrit sa fille Màrgwerite en mariage et lui promit de faire revivre les prétentions de la maison de Blois à la couronne de Bretagne.

Jean IV surprit le secret des négociations et soupçonna Taadacieux projet. < Voire , s'écràa-t-il , me cuide messire Olivier de Clisson mettre hors de mon héritage ; il en montre les signifiances.

t84 L18 DUG8 DE BBETAGNB.

II Tcut mettre hors d'Angleterre Jean de Bretagne et lui donner sa flllc. Telles choses me sont moult desplaisantes, et par Dieu» je lui montrerai un jour qu'il n'a pas bien fait, quand il s'en donnera le moins "de garde. »

Cependant, profondément dissimulé, Montfort parut s*occu* per activement des mesures administratives; il assembla les états à Vannes , y convoqua les prélats , les barons, les seigneurs et les députés de ses bonnes villes et écrivit lui-même à Clisson en le suppliant de la manière la plus affectueuse de venir l'aider, de ses sages conseils et lui proposant tous les sauf-conduits et sûretés possibles.

Le connétable , bien convaincu que le duc ignorait ses relations avec le comte de Penthièvre, n'hésita pas à se rendre ù cette giacieuse invitation. Il reçut ù Vannes tous les honneurs dus à sou rang et à sa haute renommée, et, après une journée laissée dans d*agréables plaisirs, il supplia le duc d'accepter |H>Mr le jour suivant un dîner à son logis. Jean s'y engagea , se lit i^xcuser le lendemain au moment du repas, qui alors avait lieu à ouae heures , et promit qu'il viendrait voir les convives au dessert. Il tint parole, affecta une gaîté charmante et pro- |H^sa au connétable de visiter le château de THermine, qu'il fais;ùt iH^nstruire à quelques lieues de là et dont il habitait dojù lu partie achevée. 11 voulait, disait-il , avoir l'avis de meshIiv tHivier sur tout rédifice. 11 le conduisit donc lui-même de « hamhrt> en chambre. Arrivé au pied de la maîtresse tour, il feignit une extrême fatigue, et, retenant Laval auprès de lui, il pria Clisson de vouloir bien monter seul. Le connétable y roWutil sans défiance ; mais à peine fut-il passé le premier êlaise » que des hommes armés se saisirent de lui, le garrottèrent do « trt)is |vaires de fers > et le plongèrent dans un humide cachot» oi\ l'un dVux, ému d'unes pitié profonde, lui donna son manteau |H»ur se «Hiuvrir.

lin entendant tout ce bruit qui annonçait que ses ordres

étaient exécutés , le duc devint c plus vert qu'une feuille », et Laval s*écria tremblant : c Ah ! Monseigneur, pour Dieu merci , que voulez- vous faire ? N'ayez nulle maie volonté sur mon beaufrère le connétable ! »

Jean lui ordonna durement de se retirer, et» la dague à la main, demanda a Beaumanoir, qui le suppliait de lui dire où était Cilsson : < Youx-tu être au point où est ton maître? ~ Oui, Monseigneur, répondit le chevalier; je crois que mon maître est bien. — Or çù, exclama Montfort, puisque tu veux être ainsi, je vais d'abord te crever un œi!.... — Monseigneur, balbutia Beaumanoir en se jetant à genoux , je tiens tant de bien et de noblesse en vous, que, s'il plaît à Dieu, vous ne nous ferez que droit, car nous sommes en votre merci ; et par bon amour, et par bonne compagnie , et ù votre requête et prière, nous sommes ci venus. Si ne vous déshonorez pas pour accomplir aucune felle volonté , si vous l'avez sur nous , car il en serait trop grande nouvelle. — Or, va, répondit le duc, tu n'auras ni pis ni mieux que lui. » Beaumanoir fut jeté tout garrotté dans la grosse tour.

 la nouvelle du guet-apens tendu au connétable de France, la consternation se répandit dans la ville de Vannes, car les habitants craignaient ou la révolte des barons de Bretagne ou la vengeance du roi Charles VI.

Quant à Jean IV, retiré au fond du château de l'Hermine où languissaient aussi ses prisonniers, il médita jusqu'au soir sur le purti qu'il devait prendre. De longues heures de réflexion n'apaisèrent pas la furieuse tempête qui remplissait son Âme au souvenir des relations de Ciisson et de Jean de Pcuthièvre. il ût donc mander Bazvaian, gouverneur du château , et lui ordonna de laire lier les pieds et les mains du connétable , de l'enfermer dans un sac et de le jeter, à minuit, dans le petit bras de mer qui baignait les murailles du donjon. Bazvaian voulut supplier pour la victime ou obtenir au moins un sursis

336 LES DCCS DE BRETAGlfB.

de quelques jours, t Taisez-Yous» s'écria le duc en fareiiry et allez faire ce que je vous commaude ; car si vous me rebarbem plus , je vous détruirai de fond en racine. > Le gouverneur ne répliqua pas et se retira, c Enfin, se dit le duc , voilà donc ma vengeance assurée ! »

Il se mit au lit» mais ce fut en vain qu'il vonlnt prendre du repos : Clisson , ses barons » la France se présentaient tour k tour à son imagination troublée.... Dès le point du jonr , il manda Bazvalan. < Et le connétable? fit-il avec anxiété. -- La chose a été faite au premier coup de minuit » répliqua le gouverneur. Vos ordres étaient si exprès » Monseigneur , que J'ai dft obéir. — Ha! soupira le prince, voyez cl un piteux ré^ veille-matin; pleustà Dieu, messire Jehan, que Je vous eusse ouï. Je vois bien que Jamais je ne serai sans détresse : retirezvous, messire Jehan, que je ne vous voie plus.... ^

Montfort passa la journée dans un violent désespoir , refusant toute nourriture. Vers le soir, Bazvalan se présenta de nouveau devant le duc : c Monseigne*jr , lui dit-il , je connais la cause de votre douleur, je suis d'avis que vous devez y mettre fin ; car il y a partout remède. — Voire, messire Jehan, repartit Jean IV ; sinon, à la mort. > Le fidèle officier avoua alors au priuce que , prévoyant le chagrin qui devait suivre un ordre donnée dans la colère, il avait pris sur lui d'en différer l'exécution, persuadé d'ailleurs que la nuit porterait conseil.

< Quand le duc ouisf ceste parole , il se lève sur pied comme retourné de mort à vie, et embrasse cest homme, et lui dit : Dis-tu vrai, Bazvalan? — Oui, Monseigneur, je vous en responds sur ma vie. — Bazvalan , repartit le duc , tu es un bon serviteur de ton maistre, qui a bçeu si sagement It gouverner en ceste affaire; tu m'as fait le meilleur service que jamais homme fist ù un autre ; je t'assure que je le reconnais* Iray toute ma vie. Cependant je te donne 10,000 florins que je

iBAIf IV LB VAILLAiNT. 937

te feray compter de mon espargne devant que le joar passée. Leduc reprint le cœur, revenant d'une grande angoisse, et •e flst apporter à sonper , car il n'avait rien pris depuis la vttHe. >

Laval se présenta alors pour essayer encore une fois de fléchir l'inexorable duc. Affectant une odieuse dissimulation , Mmitfort l'assura qu'à sa considération, il se serait bien gardé de toucher à la vie du connétable, qu'il consentait de grand cœur à le mettre en liberté, à condition que Clisson lui payât M)0,€00 livres d'or pour sa rançon, qu'il lui fit la remise de tontes ses places et de celles qui appartenaient an comte de Penthfèvre, c'est-à-dire de Josselin, Lamballe, Broons, Jugon, Gunigamp, la Roche-Derrien , Châtelaudren , Clisson et Ghâteancé, et qu'il renonçât au mariage de sa fille avec Jean de Blois.

Le connétable eut grand'peine à se décider à cet accommodement; enfin, pressé par ses amis, c 11 le lui fallut avaler tel. • Besiomanoir fut délivré pour aller à Clisson chercher les 100,000 livres d'or et ordonner qu'on remit les places.

Le traité signé, juré et accompli, les portes de la tour s^onvrirent devant messire Olivier, qui, sans s'arrêter un instant en Bretagne, traversa la province et se dirigea sur Paris. Il y arriva le troisième jour, descendit de cheval dans la cour d« Louvre, et, couvert de sueur et de poussière , monta dans lea appartements du roi , où sa dignité de connétable lui permettait de se présenter à toute heure. < Sire, dit il en mettant vm genou en terre devant le jeune souverain , vqus m'avez revêtu d'une dignité dont je déclare ne m'êlre point rendu indigne; et si quelqu'un soutenait le contraire, je lui prouverais qnil en a menti. > Un silence profond suivit ces paroles , et Ctissoa reprit après quelques minutes : c Le duc de Bretagne m'a pris en trahison et m'a forcé , en menaçant ma vie , de hil abandonner tons mes biens. Cette injure, sire, a été faite

f38 LBS DUCS DB BRBTA61VB.

au chef de vos armées , à Tuo des grands officiers de Totre couronne. Il ne se peut que tous n'en éprouviez on vif ressentiment. Js vous demande justice et vengeance ; et, hors d'état désormais de soutenir convenablement la dignité dont j'étais revêtu , je vous supplie de la reprendre et d'en disposer. >

1^ roi pria Clisson de vouloir bien garder son épée, et, cod» seillé par ses oncles , lui promit assez froidement d'examiner son affaire, laissant éctiapper quelques amères railleries sor la faute qu'il avait commise d'aller aux états de Vannes et celle plus grande encore de s'être laissé prendre comme un enfant. Les tuteurs du jeune prince, alors grands amis de Jean IV, ajoutèrent des profios assez durs 'à ces plaisanteries humiliantes d'un monarque de dix-neuf ans ; et Clisson , comprenant qu'il ne devait remettre ù personne le soin de sa vengeance, se retira Irrité et mécontent et retourna en Bretagne, où dêj:^ ses nombreux amis s'étaient armés pour lui.

La guerre civile éclata sur quelques points de notre malheureuse province. Montfort était l'objet d'une indignation universelle; aussi un grand nombre de Bretons combattirent pour le connétable , qui reprit Guingamp, Châlelaudren , Lamballe et Saint-Malo, en même temps qu'il faisait célébrer l'union de sa fille avec Thérilier de Penlhièvre.

Le roi de France intervint alors entre les deux adversaires et les fit sommer de paraître devant lui. Clisson obéit aussitôt, déclarant qu'il tenait le duc de Bretagne pour un seigneur déloyal, pour un faux traître, et qu'il jetait le gant ù celui qui oserait lui soutenir le contraire. Montfort se fit réitérer jusqu'à quatre fois l'ordre de se rendre ù Paris. Enfin il partit, feignit de se trouver mal en route et se laissa entraîner ù la cour presque malgré lui ; cependant les oncles du roi lui avaient assuré une réception honorable et amicale, et avaient su la lui ménager, c Monseigneur, fit le duc en s'agcnouillant de-

Tunt le roi, je viens vous voir; que Dieu vous conserve! — Mon beau cousin , répondit Charles VI » je vous remercie de la peine ; j'avais grand désir de vous voir, et désormais je vous verrai volontiers à meilleur loisir et veux causer avec vous de toutes choses. >

Par ses magnificences » ses libéralités et ses beaux discours » Jean de Bretagne parvint ù persuader à tous les seigneurs fran* çaisque sa querelle avec Clisson n'était qu'une tracasserie qui ne concernait pas Fl^tat. Il se fit si bien venir du jeune monarque , que celui-ci, partant pour Monlereau-Faut- Yonne, l'emmena avec lui comme son plus cher ami, fit célébrer en son honneur des fêtes splenJiies et le détermina enQn à rendre à Clisson , pour qui il avait d'ailleurs une vive afTection, les places eule- Téco si injustement et les 103,030 livres extorquées.

Les deux ennemis s'embrassèrent en présence du roi et quittèrent la rour, moins réconciliés que jamais.

La guerre recommença en Bretagne. Le peuple, détestant ces querelles de princes, maudissant ù la fois le vainqueur et le vaincu, se voyant dépouillé de tout par les hommes d'armes, pilla et dévasta ù son tour. La misère était ù son comble et Iesh)st!litcs allaient prendre un caractère plus sérieux; car Jean de Blois, par le conseil de son beau-père, se parait déjù des hermines et s'intitulait princa de Bretagne, lorsque Charles VI, irrité de Finexécutionde plusieui*s traités qu'il avait fait signer aux deux adversaires, envoya le duc de Berri à Nantes pour y ménager un nouvel accommodement entre les parties belligérantes.

Jean IV poussa la violence jusqu'à vouloir faire arrêter l'ambassadeur. < L'exemple de Clisson n'était-il pas suffisant, murmura-t-il, pour leur enseigner ù ne pas m'ennuyer de leurs commissions? i La duchesse Jeanne de Navarre, que Montfort avait épousée en troisièmes noces en 13S5, après la mort de Jeanne Ilalland, qui avait succombé eu Angleterre , la duchesse,

qui savait à quels excès son époax pouyait se livrer dans la go* 1ère , se jeta à ses pieds, pâle de terreur, lui présenta son fils et sa fille encore tout jeunes , et le conjura avec larmes et an nom du salut de ses enfants de ne point accomplir son funeste dessein.

Se souvenant des conseils de Bazvalan dans une circonstance presque semblable , le duc promit à sa femme d'agir avec sagesse, et, allant trouver aussitôt le duc de Berri, il rassura qii'»l se rendrait lui-m^me devant le souverain et qu'il lui doBnerait satisfaction. Il tint parole, parut à Tours avec une es* corte de 1,500 hommes et y signa un nouveau traité, protestant auparavant par-devant notaires de toutes les conditions anquelles on l'obligerait. Le comte de Pentbièvre ratifia dansce traité les clauses de la paix de Guérande. On y arrêta en outre deux mariages, celui du fils de Montfort avec une fille du roi, et celai du fils aine du comte de Pentbièvre avec la princesse de Bretagne.

Un grand scbisme désolait alors l'Église: deux papes portaient en même temps la tiare souveraine; l'un. Clément Vil, résidait à Avignon; l'autre, Urbain Vl, siégeait à Rome. Des troupes de toutes les nations ensanglantaient l'Italie, c Les gentilshommes bretons sans terres, les cadets sans patrimoine, les bourgeois endettés, les aventuriers sans asile, les manants sans feu, les routiers, les brigands , les voleurs et mendiants de tout âge, habitués à vivre de la guerre, c'est-à-dire du meurtre et du pillage >; en un mot, cette triste écume d'un peuple ruiné par des années de combats, après avoir longtemps ravagé les États de Jean IV, s'organisa en bande formidable sous le fameux Sylvestre de Budes et partit aussi pour l'Italie, où il s'empara du château Saint- Ange et s'y défendit pendant an an.

Si notre duc, toujours ennemi du conuétable au fond de l'âme , ne cherchant qu'une occasion nouvelle d'en tirer ven-

geaQce,nous laissait un luoiiieut de repos, nous aimerions à suivre les Bretons dans la Péninsule italique ; nous marcherions un instunt par la pensée sous les bannières de < monsou Sylvestre >» qui criait si bien par toute la Bretagne, en proclamant son ban de guerre :

Allons tretous de ci , de là .

Kt Dieu serapre nous aidera !...

et dont la voix terrible faisuit entendre pendant la bataille ces sanglantes paroles :

Sur eux ! sur eux ! Nul ne s'arresle.

Ferez, ferez ! Tuez, tuez !...

C'était un terrible guerrier que Sylvestre de Budes. Ses tristes exploits font encore frémir. La terreur qu'inspiraient ses féroces soldats était si grande, que Balbiano, leur vainqueur, fut surnommé Camille, pour avoir une seconde fois chassé les Gaulois de Rome. C'est qu'aussi nos Bretons ne semblaient craindre qu'une seule chose , que le ciel ne tombât sur eux.

D'autres Bretons , aussi grands bandits que ceux qui dévastaient la capitale du monde chrétien, faisaient au même temps les plus belles prouesses en Espagne conli*e \ez Maures et s'asseyaient fièrement en Afrique sur les ruines de Carthage ; d'autres encore désolaient la France, conduits par le trop célèbre Geoffroy Téle-Noire. t Bon Breton estoitil ( Geoffroy ) , homme hautain et hastif, et qui faisoit obéir à coups d'cspée, ne lui coustant la vie d'un homme qui l'avoit offensé , rien ou peu; et en bref, il se fit le chef de tous les capitaines bandoliersdu Quercy, d'Auvergne et du Limosin, qui tenoient les forteresses auprès de lui. Il ne craignoit homme, prince ni seigneur, et s'il les tenoit prisonniers, il en disposoit à sa volonté sans nul respect. » Il finit par avoir dans le miJi de la France

S4â LES DUCS DE BRETAGNE.

plus de soixante forteresses bien garnies de draps et linge, vins et nouriiture» hommes et chevaux.

Un grand nombre de Bretons de Sylvestre Budes farent massacrés, ceux de Geoffroy Tôte-Noire pour la plupart décapités & Paris pour l'exemple, et pourtant beaucoup encore rentrèrent dans la malheureuse province qui les avait en vain rayés de la liste de ses enfants et y ramenèrent l'incendie et le pillage.

Tandis que la Bretagne gémissait en proie à ce nouveau fléau, un triste événement s'accomplissait à Paris. Il y avait quatre mois que Montfort et Clisson avaient signé et juré ù Tours leur réconciliation solennelle lorsque, dans la nuit du 13 au 44 juin, le connétable, sortant de l'hôtel Saint-Pol où résidait le roi et traversent la rue Culture-Sainte-Catherine en compagnie de fopt personnes et de deux domestiques qui portaient des flambeaux, fut assailli par une cinquantaine de gentilshommes armés, aux cris de : < A mort, à mort, Clisson !... — Qui es-tu? demanda le connétable à celui qui le frappait. — Je suis, dit cet hoaime, ton ennemi, Pierre de Craou; tu m'as courroucé tant de fois , que cy te le faut amender. * Ei tous ensemble 8e ruèrent sur Clisson, qui n'avait que son couteau contre tant d'épées réiinios. c Les occirons-nouN tous? exclamèrent les hommes d'armes. — Oui, tous, tous! • répondit le féroce Craon. E4 presque au même instant le noble Clisson tomba peiré de mille coups sur la porte d'un boulanger, qu'il enfonça. Son escorte |.i il la fiiile , et les assassins, craignant ù'étrc surpris, sortireot de la capitale en toute haie.

A celte horrible nouvelle, le roi accourut ù demi nu et ranima dans ses bras son cher connétable encore tout saiiglant. « Connestible, comment vous trouvez- vous? demanda le |>r:nce avec effusion. — Petitement et faiblement, cher sire, • répliqua messire Olivier. Apprenant de la bouche même de la victime le nom de l'assassin : c Ah! s'écria le jeune monarque, il le payera

chor. Jamais crime ne fut amendé comme iccllui sera, car la chose est niTenne. >

Ce Pierre de Craon était un gentilhomme breton fort h(morë h la cour de Charles VI et aimé singulièrement du roi et de son frère» Louis de Touraine, depuis duc d'Orléans. Ce dernier, irrité de quelques rapports Indiscrets que Craou avait faits à sa Ibmme, la célèbre Vulentine de Milan, le fit chasser de la cour. Le Breton, ignorant de quelle part lui venait cette disgrSce, en ùccusa le connétable, qui le haïssait ouvertement, et se retira auprès de Jean IV. Quelques h'storiens nous diseut que ces deux ennemis de Clisson s'c\citèrent mutuellement h la vengeance, < ne cherchant que les moyens de meurtrir raessiro Olivier », et qu'après son attentat, Craon retourna près de Montfort, qui lui adressa ces odieuses paroles : « Tu es un chétif , tu as fait deux fautes à la fois : la première , d'avoir atUqué le connétable; la seconde, de l'avoir manqué. > Le duc se faisait intér'eurement le même reproche et se maudissait lui-même de ne s'être point défait de l'objet de sa haine dans les cachots de ITIermine. « Monseigneur, répondit Craon, c'est bien diabolique chose, et il faut que tous les démons d'enfer l'aient gardé de Inoyct de mes gens; car, en bonne conscience, nous lui avons donné plus de soixante coups d'épée et de couteau, i

c Un chevaucheur du roi t apporta bientôt à Jean IV c lettres royaux lui mandant de faire saisir l'assassin du connétable et de l'envoyer à Paris. > Le duc répondit que < rien ne savait ni ne savoir voulait de Pierre de Craon. i Et une armée ù la tête de laquelle marchaient le roi en personne, ses oncles et la plus haute noblesse de France, s'avança aussitôt sur la Bretagne.

Le 5 aoAt 1392, les troupes royales traversaient la forêt do Mans. < Il faisait ce joiir-lù très apreroent chaud, i Les ducs de Bourgogne, de Berri, d*Orléans et de Bourbon chevauchaient à côté du prince, qui ne cessait de répéter : c Nous allons bannir

le duc de Bretagne. Nous donnerons un gouverneur à son duché durant la minorité de ses enfants, à qui nous le rendrons quand ils seront en ûge, et ce ne sei*a point sans récompense pour ceux qui m'auront bien servi. Le pays est riche et nous dédommagera de nos peines, i

« Tout ù coup, au plus épais du bois, un homme en pur chef» toutdéchaus, velu d'uue pauvre cotte de burel blanc et montrant mieux qu'il fut fou que sage, s'élança d'entre deux arbres» prit hardiment les rênes du cheval du roi, l'arrêta tout coi et lui dit : c Roi, ne chevauche pas plus avant, mais retourne ; car

« tu es trahi! tu es trahi! > Le fantôme disparut sans que

personne songeât à l'arrêter, tant étoit grande l'indifférence qu'il avoit inspirée; on l'avoit pris pour un fou. Bientôt même on oublia ce léger incident, et sur le midi le roi et sa suite traversèrent une plaine aride et sablonneuse.

c Le soleil étoit beau, clair et resplendissant à grands rais» et tapoit de telle manière, qu'on étoit tout transpercé par la

réverbération Le roi alloit à part pour se faire moins de

poussière. Il avoit vêtu une Jupe de velours noir qui moult l'échauffoit et avoit sur son chef un chaperon de vermeil écarlate et un chapelet de grosses perles i, présent de la reine au moment de l'adieu. Derrière le jeune monarque, venaient deux pages, dont l'un portait sa lance et l'autre son b juclier. Le premier, s'étant endormi, « laissa cheoir sa lance sur le chapel de son camarade. Les deux aciers sonniTcnt haut l'un contre l'autre. Le roi, qui encore avoit en l'imagination les paroles que l'homme lui avoit dites dans la forest, tressaillit soudain et crut que grande foison d'ennemis lui couroient sus pour l'occire; il piqua son cheval, tira son épée, et, la levant pour férir sur n'importe qui , il se mit à crier : Avant , avant sur ces traîtres ! et courut sur ses pages, ne reconnaissant plus eux ni personne >

< Haro! s'écria le duc de Bourgogne, le grand meschef! Monseigneur est tout dovoyé (égaré); qu'on le prenne ! »

Presque au même inslnnt, le prince infortuné tomba privé de sentiment.

On ramena ù Paris le monarque en démence. La fortune avait une fois encore souri à Jean IV; la Bretagne était sauvée et le peuple chantait en chœur les louanges de monseigneur saint Yves, qui, disait-il, « e&toit apparu au roi dans la forest. > Mais la France Ah ! malheureuse France ! trente années de tribulations et de douleurs vont passer sur toi, et tu gémiras sous l'oppression d'indignes régents, d'une reine coupable et de misérables étracgers, jusqu'au jour où la bergère de Domremy viendra relever la bonne épée de Charlemagne et recommencer l'œuvre de du Guesclin !...

Les ducs de Bourgogne et de Berri se partagèrent le gouvernement français. Loin de continuer des poursuites contre les assassins du connétable, ils ne songèrent qu'à préparer sa disgrâce. < Clisson, Clisson, lui dit le premier, quand messire Olivier lui vint présenter quelques réclamations pour les gens de guerre, vous n'avez que faire de vous embesoigner de l'état du royaume; car, sans votre office, il sera moult bien gouverné. A mal heure tant vous en estes meslé. Où diable avés-vous tant assemblé et cueilli de finances que naguères vous fistes un testament de 1,500,000 fr.? Monseigneur mon boau-frère le duc de Berri, ne moy, par toute notre puissance, n'en pourrions mettre tant ensemble. Partes de ma présence , yssés de ma chambre et faittes que plus ne vous voie, car ce n'étoit pour l'honneur de moy, je vous ferois l'autre œil crever. >

Clisson n'était pas irréprochable. Sa fortune était si considérable, qu'il avait pu équiper soixante-douze vaisseaux pour l'expédition d'Angleterre , payer la rançon du comte de Peuthièvre et la sienne , soutenir une guerre de plusieurs années contre le duc de Bretagne sans qu'il parût en éprouver la moindre gène. On apprit bientôt qu'il avait 18,699 feux dans sa patrie. Or, d'où lui venaient de telles richesses? Pouvait-on

croire qu'il les eût amassées légitimement? Quelle qu'en fAt la source, Clisson était lo premier capitaine du royaume, et lui ôter son épée, c'était afTuiblir la France. Les régents ne le comprirent pas; moins indignés qu'envieux, ils citèrent le caiinétible au parlement, le Grent déclarer traître à la patrie et lui ravirent son office. Averti qu'on devait user de violence contre lui,, Olivier courut s'enfermer dans le chûteau de Josselln.

L'hypocrite Jean IV quitta les autels où il faisait célébrer des prières publiques pour la guérison du roi de France, pour aller porter les derniers coups à un ennemi malheureux ; mais ce (ut en vain qu'il somma les seigneurs bretons de le suivre : c Ni baron ni chevalier qui de cette guerre se voulsissent entremettre, ains s'en dissimulolent. >

Appuyé fièrement sur son épée de connétable , qu'il refusait de rendre, Clisson s'entoura d'amis dévoués, et il fut en état de soutenir un siège opiniûtre dans sa bonne forteresse de Josselin quand Pierre de Craon lui-même, son assassin, se présenta à la tête des troupes ducales. Accablé enfin par le nombre , vaincu peu après à la Roche-Derrien, Olivier s'empara de Saint- Brieuc et engagea Saint-Malo à se donner au pape, qui céda ensuite cette ville à la France. Cette guerre acheva de ruiner la Bretagne. Elle devint c si crueuse, que n'osoit nul chevaucher sur les champs , ni aller par les chemins. >

Deux hommes qui avaient arrêté Clisson au château de l'Hermine , tombèrent eu son pouvoir pendant les hostilités. < Te souvient-il, dit-il h l'un, comment au cliastel de l'Ermine, en une tour tu me enferras mal courtoisement? > Et il le tua de sa propre main, c Et toi , Bernard, ajouta-t-il, tu en avois pitié et dévestis ta gonne ( ton manteau) pourtant que j'estois en pur mon doublet (justaucorps) sur le pavement, pourmoy eschcver ( garantir) du froid. Je te le veuil ici remérir (rendre). La vie fen sera sauvée. •

Enfin, après trois ans de combats, le duc de Bourgogne

JEAN lY LE VàILLAMT. â47

parut eo conciliateur. Chargé d*aaoécs » n'ayant qu'un fils eo bas ùge , Jean IV comprit enfin qu'il fallait agir en toute sincérité. Il fit donc prier le connétable de venir à Vannes pour y discuter leurs intérêts, c Je le veux bien, répondit Clisson » mais voici ma condition : Montfort m'enverra en otage à Jus* selin y sou fils aîné, l'héritier de la couronne. > Le duc, iirité , donna des ordres pour la continuation de la guerre. bienlAt après cependant il ëcri\it de sa propre main au connétable de la manière la plus affectueuse pour lui renouveler ses propositions. Olivier, Qui ne pouvait oublier ce qui s'était passé au château de THerniine bien des années auparavant , lui fit dire encore que c s'il lui plaisait de lui donner la sftreté qu'il désirait, il croirait ù un retour d'amitié et partirait sur-le-champ pour Vannes. >

Quelques heures après, l'héritier de Monifort, à peine âgé de six ans, entrait dans Josselin, conduit par le vicomte de Roban et les sires de Montboucfaer et de Trésiguidy. En apercevant ce noble gage de paix et de confiance, Clisson montra son grand coeur et sa générosité. Pressant l'eniant dans ses bras : c Partons , s'écria-t«il , je veux le ramener moi-même à son seigneur et père. Sa parole me suffit, je me livre sans garantie, i

Jean IV et le connétable s'entretinrent pendant plusieurs heures , rappelant leurs vieux souvenirs d'enfance et d'amitié , leurs premières armes, leurs premiers triomphes , leurs dangers communs; enfin, se jetant dans les bras Tun de l'autre , Ils se jurèrent l'oubli du passé, le bon accord, l'affection et la confiance pour l'avenir. Ce traité cimenté par les larmes du regret ne fut pas troublé.

La paix se rétablit alors dans la Bretagne, épuisée par tant d'années de guerre civile , et le commerce et l'agriculture Aeurirent de uouveau.

Jean IV se bâta de (aire célébrer le nmriage de Jean de Mont^

ii8 LES DUCS DE BRETAGNE,

fort , soD fils » avec une fille de Charles VI , malgré la grande jeunesse des époux. A la faveur de cette alliance et de la trêve de vingt-huit ans signée entre la France et TAngleterre» il obtint la restitution de Brest, moyennant 120,000 fr. d'or. Peu après, il perdit le comté de Richemontque lui enleva Henri IV^ qui le paya ainsi par une odieuse ingratitude de l'avoir aidé à renverser le trdne de Richard II.

Montfort mourut en 1399. Ce prince avait soulevé tant de haines contre lui par c son caractère défiant et ambitieux, ses passions ardentes, son amitié constante pour les Anglais et les maux qu'avaient causés soixante ans de guerre civile », qne le bruit se répandit qu'il avait été non-seulement empoisonné , mais encore envoûté ou ensorcelé.

Nos jeunes lecteurs savent tous que l'envoûtement , cette pratique superstitieuse si commune aux xiv* et xv* siècles , consistait à former une image en cire de la personne dont on voulait se défaire et de piquer cette image au cœur et à la tète en prononçant des mots bizarres.

Les soupçons tombèrent sur le .prieur de Josselin , et le nom de Clisson fut tout bas prononcé. Lhistoire pourrait-elle accorder quelque créance ù cette accusation odieuse? Olivier fut cruel , v*esi vrai ; le surnom de Boucher décerné par ses contemporains le prouve assez ; mais il ne fut jamais assassin.

Alain Bouchard , l'un de nos plus anciens historiens bretons , rapporte un trait qui éloigne d'ailleurs toute allégation à cet égard.

La comtesse de Penthièvre , Mai^uerite de Clisson , était à Josselin quand le duc rendit à Nantes les derniers soupirs. Cette princesse avait hérité de toute la haine de Jeanne de Blois , sa belle-mère, pour Jean de Montfort. « Monseigneur, mon père, dit-elle aussitôt au connétable, or, ne tiendra-t-il plus qn*& TOUS, si mon mari ne recouvre son héritage, nous avons de si beaux enfants ! Monseigneur, je vous supplie qne vous noas y

aidiez. — Eh! comment le pourrais-je ? demanda Clisson. — Il n'y a, reprit-elle, qu'à faire mourir les enfants du duc Jean avant Tarrivée du duc de Bourgogne. . — Ah ! cruelle et perverse ! s'écria messire Olivier ; si tu vis longuement , tu seras cause de détruire tes enfants d'honneur et de biens. >

En achevant ces mots, il saisit une bûche, courut sur sa fille et l'aurait tuée de sa propre main, si elle n'eût pris la fuite avec tant de hâte , qu'elle se cassa la cuisse en tombant. Elle resta boiteuse toute sa vie.

Quelques auteurs prétendent que Montfort donna la tutelle de son fils à la duchesse sa veuve; d'autres, qu'il la déféra au duc de Bourgogne , auquel il adjoignit .le connétable. Ce qu'il y a de certain , c'est que Clisson n'eut et ne réclama aucune part dans le gouvernement.

Jean le Vaillant ou le Conquérant, célèbre par ses fautes et ses malheurs, laissa quatre fils, dont les deux aînés occupèrent successivement le trdne ducal.

Sous ce règne fut commencée la jolie église encore admirée de Notre-Dame de Folgout (du fou du bois), dont le nom seul nous rappelle la touchante origine et dont Albert le Grand va nous redire la gracieuse légende :

c Environ l'an de grâce 1350, vivoit , au territoire de Lesneven,un pauvre garçon idiot, nommé Salaun,qui signifie Salomon , lequel avoit Tesprit si grossier, qu'encore qu'il fust envoyé de bonne heure aux écoles, jamais il ne put apprendre autre chose que ces deux mots : Ave , Maria , lesquels il récitoit continuellement. Ses parents estant décédez, il fust contraint de mendier sa vie. Il faisoit sa demeure dans un bois, près d'une fontaine; n'usant d'autre lict que la terre froide, sur laquelle il se couchoit, à l'ombre d'un arbre tortu, qui lui servoit de ciel et de pavillon. H estoit pauvrement vestu , deschaux la plus part du temps. Il alloit tous les matins ù la ville de Lesneven , où il entendoit la sainte messe, pendant laquelle

il prononçoit contioûclleuicot ces oioU : À9ô^ Maria ^ ou biea» en sou lanjjge : linmn guerhez oari , c'est-ù-dire , 6 dame ▼icrge Marie. La messe ouyt\ il alloit meodier l'aumosnc par la vi 1j de Lcsncveii, puis, s'en relournant ù sou erniilage» rompoit son pain et le treuipoil dans Teau de la fontaine et le mangeoil sansaulre assaisonnement que le saint nom de Marie, qu*il rcpctoit ù chatiuc morceau. Lorsqu*il Taisoit froid, il s» plongeoU dans l'eau de sa fontaine et y demeuroit longtemps, chantimt toujours que!(]'.ie couplet au rhytlime breton ù Thoaoeur de Noire-Dame; puis, ayant repris ses accoutrements, il monloit dans son arbre, et, empoignant une branche, se bransloit en l'air, criant ù pleine teste : O Maria ! ù Mariai Le$ villajeois du voisiné, voyant ses déportements, le jugèrent fol, et ne l'appcloit on partout autrement que Salaun-ar-FoL Une fois, fus! rencontré par une bande de soldats qui couroient la poule sur la campagne, lesquels rari*estèrcnt et lui demaa* durent qui vive? — Je ue suis, dit-il, ny Blois nyBlon4forl, mais vive la vierge Marie! A ces paroles, les soldats se prinrent à rire, et, l'ayant fouillé, ne trouvant rien qui leur fust propre, le laissèrent aller. Il mena cette espèce de vie l'espace de trente-ne;ifou quarante ans. Enfin, environ l'an 1358, il tomba malade et ne voulut, pour cela , changer de demeure, quoy que les habitants des villages circonvoisins lui offrissent leurs maisons. H demanda le curé de Guic-Clléau, auquel il se confessa , et, peu après, décéda paisiblement, le l*' novembre. Mais Dieu ûst paroistre aux yeux de tous combien cestetKlévotieuse affeotion qu'il portoit ù la glorieuse vierge Marie luy avoit esté agréable ; car, comme on ne parloit plus de Salaun et que sa roémoipï sembloit avoir esté ensevelie dans l'oubliancé, aussi bien que son corps dans la terre, Diau fist naistre sur sa fosse un lys blanc, beau par excellence, lequel répandoit de toutes pans une fort a;$réablc odeur ; et , ce qui est plus admirable , c'est que dans les feuilles de ce lys estoient escriptes en carao»

tères d'or ces paroles : Ate , Maria. Le bruit de cette merveille courut , CD moins de rien , par toute la Bretagne » de sorte qu'il s'y transporta une inHuilc de monde pour voir ceste fleur miraculeuse , et lors fust advisé par les ecclésiastiques , nobles et officiers du duc» qu'on Touiroit tout à l'entour de sa tige pour sçavoir d*où elle prenoit sa racine» et trouva-t-on qu'elle procëdoit de la bouche de Salaun ; ce qui redoubla l'étonnement de tous les assistants» voyant un témoignage si grand de la sainteté de celiiy que ils estimoient Toi. i

En commcmoralion de ce prodige » Jean IV fit élever une chapelle au lieu même où Salaun avait été inhumé. Jean V termina cette chapelle» vrai bijou d'architecture gothique. Notre- Dame de Folgout est un des pèlerinages les plus célèbres de la Bretagne.

9mAm ▼ u Saqb ( lS9».144t ).

Jeanne de Navarre « duchesse douairière , fut d'abord la tatrîoe de Teafant ù qui Jean le Conquérant laissait la cooroiuie ducale ; mais bientôt elle vola a de secondes noces , et , s*asseyant sur le trône dWngleterre aux côtés de Tusarpateor Henri IV, s.^llo dut abandonner le gouvernement du duché au rt*gent de France^ Philippe le Hardi, duc de Bourgogne.

Avant dVtre privée do la présence de son petit scaverain, la Bretagne vit Tane de ces fêtes s«)lennelles et nationales qui restent longtemps gravées dans le civur des peuples. Le joor même où celui qui dx^vait porter le snmom de Sage atteignait sa doiul^me année* les échos de la vieille cité de Rennes aTaîent répété mille fois les cris joyeux de : Xwt ! Xc^'i! et nos Bretons» proslemés devant Fenfant duc « avaient re^ ses senaents à rentrée de leur boane ville.

Vae scène mni m<MBs toockante sVtaît passée daLs Péglise

iEAfi V LE SAGE. 253

de Saint-Pierre : un héros*, chargé d'ans et de lauriers , le brave Ciissou, avait touché par trois fois de sa noble épée l'épaule de l'enfant en récitant la formule consacrée pour conférer l'ordre de la chevalerie , et un autre enfant qui comptait à peine huit printemps s'était aussitôt écrié : c Mon frère , notre père nous disait qu'on peut bailler aux autres Tépée de chevalier quand on l'a reçue ; or donc , je vous prie de me la bailler pour que je l'emploie à la défense de notre bon pays de Bretagne, i Que le vieux connétable dut sourire à cette inspl-

ration naïve et sublime de Tenfant dont le nom glorieux et à jamais béni 9 Arthur deRichemont, devait être placé à côté de ceux des du Guesclin et des Glisson dans les annales de la France !.

Philippe le Hardi emmena à Paris les jeunes chevaliers Jean , Arthur et Gilles de Bretagne, c Arthur étoit si petit , dit Godefroy, qu'il falloit mener le cheval de monseigneur par la bride , ce dont mondit seigneur étoit tout marfi et honteux. »

Pendant la minorité de Jean V, la guerre se ralluma entre la France et l'Angleterre. Fidèle à la haine qu'il avait vouée aux insulaires, Glisson, de concert avec quelques autres seigneurs bretons, équipa trente vaisseaux qui détruisirent la flotte anglaise après un combat de quinze heures et qui portèrent le ravage dans les lies de Jersey et de Gueriiesey et jusque sur les côtes de Plymouth. Mais les Anglais se vengèrent par trois .descentes à Saint-Mahé, à Penmarch et ù Saint-Malo , où ils massacrèrent les paysans sans défense.

Jean de Montfort, ayant atteint sa quinzième année, fut délivré de la tutelle du duc de Bourgogne. Il lit hommage dans les mains du roi , et, admis pour la première fois au conseil en qualité de pair du royaume , il s'opposa formellement ù la levée en Bretagne d'un nouvel impôt que l'indigne Isabeau de Bavière voulait imposer à la France.

t$| LES DUCS DE BRETAGNE.

De retour dans ses États , le jeune princtc se IiTi*a ù rétudè avec ardeur et se fit bénir par ses généreux sentiments. Huit il commit une faute que sa grande jeunesse et sa profonde inexpérience peuvent seules excuser : il écouta et favorisa Icsi accusations absurdes, et 9 entre autres» celles de sorcellerie portées contre le vieux Clisson , qui s'inclinait vers la tombé dans son château de Jossclin et qui avait la douleur de se voîf assigné dans ses vieux jours devant les juges de PIoérmel. PettI* être Mon! fort voulait-il veuger la mort de son père, attribuAè au poison et dont Tauleur était resté inconnu ; peut-être voolalt-il punir mess're Olivier des longs outrages dont il avail abreuvé le dernier duc. Quoi qu*il en soit, il eût dû respecter les cheveux blancs du héros breton. Un jugement condarnnà Clisson ù une prison perpétuelle. Le connétable mourut le jour même on Jean V acceptait 100,0:0 livres pour lui laisser îù liberté. Il laissa c une fortune colossale , une réputation de cirpidité féroce, des souvenirs odieux à la Bretagne i, maison grand nom militaire.

La couronne fleurdelisée était toujours le jouet d^in mo» narque en démence. La m;)rt avait arraché le sceptre ù Philippe le Hardi. Jean sans Peur, duc de Bourgogne, et Loub d*Orléans, se partageaient la régence, et, par leur haire implacable, jeUient le désordre dans toîites les afl:jiros dtt royaume. Leduc de Berri entreprit de X's réconcilier; il les conduisit lui-mé'.ne à rautel,où les deux ennemis communièrent ensemble, où ils s'embrassèrent en se jurant une amitié éternelle. Trois jours après, Valentine de Milan él;iit veuve, appelait tous les Français ù la vengeance, et Jean sens Peor empruntait l'org-ane du cordelier Jean Petit peur faire devant le roi l'apologie de son crime!... Ou sait ce qui suivit : les combats sanglants, les excès, les crimes des Bourguignons eC des Armagnacs; combats, excès, crimes qui trjî:ièrent la France, de faute en faute, de malheur .en malheur, jusqu'au

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bord de Tabîme , iiisqirà la journée d'Azincourt, nom funeste tpron no prononce encore qtfavec dos lamies dans la voix, jusqu*:*^ rînfc^ine traité do Troyes, où uno mère dénaturée déshérita son propre fils , le Danphin de France !

Il était dinicile au duc de Bretit^ne de rester neutre au milieu do tous les par:is qui déchiraient la France cl pendant \tk lutte que cotte malheureuse nation soutenait avec l'Angleterre à trivers toutes les horreurs de la guerre civile. Le ch«.îx élait périlleux entre ces difféi'entes factions que c l'ambition des princes, la perversité de la reine et riufluenre dosélrangers » déshonoraient également. Jean V se jeta d*abord dans celle des Ar'magnacs, a(>r^s avoir marié sa sœur Bianchc :iu comte (le Loma^no, fils aîné d'.i comte d'Armigiac; puis, sucrossivement , il fournit dos troupes au roi, entra dans la ligMo des ptinces, appela les Anglais, combattit contre eux , traita avec le duc de Bourgogne et rendit tour à lour hommage à la Fran'^e et à rAngletorre; enfin il chargea huit fuis d'opinion pendant ces funestes querelles. < Bien que sa politique ail eu les apparences de la versatilité , quelc|:iotois même de la duplicité, dit M. Djru ; bien qno, si on le considère comme vii'îisal , coanne prince fraaçiîs, ou soit en droit de lui reprochiT d'avoir, par intervalles, abandonné la cause du roi , son beau père, et de II France, il faut aussi roconnaîlrc que, conme souverain, il préserva son pays dfs longues calamités de la giiorre, qu'il se fit rechercher par les divers partis, et qu*il ne 'rompa point dans les crimes dont ses alliés se souil* lèrenl avec une horrible émulation, i

Art!:ur de Richemoni comb.iltit constamment sous les bannie! es des princes, et Gilles de Bretagne sous celles du dire de Breîairm'. Dans les tristes annales du trop long règne de Charles VI, se pressant mille autres noms qui auraient mérité de fi^^urrr dans de plas glorieux souvenirs. Nous y remarquons celui d*uu Breton, Tanneguy du Chûtel, ce sauveur du

Dauphin et de la monarchie française pendant rhorriblc nuit oi^ le sang: des Armagnacs coulait ù longs flols dans les rues de la capitale !

Au milieu de ces démêlés» Jean V, par le conseil de son frère Arthur, fortifia la ville de Rennes, créa dans chaque commune de son duché des compagnies d'hommes d'armes connues dans la suite sous le nom de bons corps et établit sur les promontoires des tours à signaux pour servir aux communications.

Si la Bretagne se ressentit peu des malheurs de la France, si elle recueillit du désastre d'Azincourt d'immenses avantages, tels que la restitution de la ville de Saint-Malo» qui s'était de nouveau donnée au pape pendant la minorité du duc, et un accroissement de population et de richesse par les émigrés normands qui lui apportèrent leur industrie, elle eut aussi ù souffrir de quelques troubles intérieurs.

Jean de Blois, comte de Penthièvre, était mort en 1402, laissant quatre enfants. Or, la perfide Marguerite de Glisson , cette autre boiteuse, était trop ambitieuse et trop ardente dans sa haine pour les Montfort pour laisser s'éteindre dans le cœur des siens le désir de régner. Elle attendit les occasions, cherchant tout naturellement des amis dans ceux-là dont le duc breton s'était déclaré l'ennemi ; uussi, dès que Jean V eut embrassé le parti des Armagnacs, se hâla-t-elle de marier son fils aîné, Olivier de Blois, avec la fille de Jean sans Peur, et quand il déserta la cause du Dauphin, courut-elle se jeter aux pieds du fils de France, s'engageant ù lui livrer le traître, à condition qu'on rendit aux Penthièvre la couronne ducale. L'héritier de Charles VI promit de favoriser les descendants de Charles de Blois, s'ils parvenaient à se saisir de la personne du duc de Bretagne, il ne fut plus ques* tion que de l'accomplissement de ce pacte conclu t très-couver- ' tement. >

L'alliance de la maison de Blois avec celle de Bourgogne

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dMfift quelque ombrage à Menifort, qui eatra) sur leiP terres des Pentbièvre et les ravagea. Marguerite et ses &ls emplof èrefiC la nfse pour triompher d'un prince adoré de ses sujets^ qu'il gou* vernait en père, et qu'Us n'osaient combattre ouvertemeirt. Ils^ lui &rent rendre hommage , affirmant qu'Us tosluieni désormais le servk comme leur seigneur c envers et coi^re tous ceux qui pourraient vhrre et mourir. »

Touché de cette démarche » le duc invita le coiiite OUvIèr à venir joohr des plaisirs de sa coin* ; ii lui Ht mt gracieux sicctiêil, le eombla de caresses, le reçut à sa tabfe et pai*tafgea même son lit avec lui. Après un séjour assez prolongé, Olivier ^Mipplia Montfort, au nom de sa mère, l'implacable Marguerite, de lui accorder l'homieiir d'accepter une fête eu flfon chiUeau de Ghantoceaux. U s'y engagea, nafalgré ses amb, qui lui ctfnseîHaient de ne pas se fier à de si belles paroles, t Jumal^ , leur répiOBdaitU, jamais je ne croirai d'evxcfcose semMaMe. N'a^f<^on pas vu la manière dont ifo sont venas me convier? Il n'est pas possible que si geaUt comte ait tramé si noire trahison ^ ^

Le 12 lévrier 142^, il partit de Nantes avc^ son frèr^ Arthur, qoioze cavaliers senlement et les princes ée Penthièvre. Afif passage de la petite rivfèi*e de la Divette , le pont se trouva ef» assec mativais «Hat. Les seigneurs de Bloisr et le doc n/îrent pied à terre et le traversèrent avec précaution. Avant quer la sttite de Jean Y eâft passé , quelqaes planches se détaeh'ôtent, et les gens du comte se mirent ù jeter les autres dans l'euu tùitittie pour jouer. Montfort se trouva- donc presque seirl sur* Tantref rive , entouré d'ennemis. Quelques minutes ne s'éturieiiÉ point écoulées, qu'il vit sortir du bois voisinr une quarantaine d'hommes d'armes, c Saint Yves! ût-îl avec elTroi, qiieta» sont ceML^ei , beau coosin? — Ce sont mes gens , i répondit fl^^V1er• Et, mettant la main sur le duc dé Iretagne : rNbtis' te teWns enfin , s'écria-t-ii , cl avant de nous' échapper, tu vKm^ auras

rendu cotre héritage. >

c Pour le fnirc court, le duc fut saisi, mis sur un mauvais cheval, lié bras et jambes par sous le vcnlrc ilu cheval, un chaperoQ bande sur les yeux. De là culevé, passa la ville de Clisson. 1

An moment d'entrer dans la ville : < Gardez-vous bien, signifia d(^ Blois à son prisonnier, do laisser échapper le plus petit cri, car il y va de votre vie. i Le malheureux ne donna aucun signe ùe détresse.

. Dans la nuit, le3 princes arrivèrent ù Palluaii , où ils s'arrètçreut pcmr prendre quelque repos, ils laissèrent inhumainement nctre duc et son (rère, velus en habit de fête, exposés au vent et à la pluie, mourant de froid et de faim. Jean Linevcnt» Tun de leurs gardiens, fut ému de ieurs souffrances et supplia le comte en faveur de ses victimes. • Qu*ils crôvent, dit le fils de Marguerite avec fureur, et qu'ils servent de pdture aux chiens ! — Je vais donc les tuer? demanda le soldat, car aussi bien ne vivront-ils guère, i Penthièvre orJouaa alors qu'on les fil desftendre un instant de chenal. Le gardien les Ht entrer dans une salle basse oti il partagea g(*néreuiement avec eux c les débris d'une oie froide et un pot de mauvais cidre. » Après mille cl un détours, le corlé^e aniva enfin h Chantoceaux. 1^ duc et son frère fureat enfci mis dans la grosse tour, dont on fil murrr les (euélres.

L'infortuné Moutfort, qui avait souvent montré un grand cou* rage sur les champs de baliiile, en mariqiia absolument pendant sa caplivité. c Noble dame, s'écria-t-il en se jrtant aux genoux de Marguerite, quand l'odieuse fille de Ciisson vint insulter rlleméme tiu malheur de son prisonnier, nobliMiame, m* sommesnous pas en danger de mort? N'avons-nons donc pl.is d'espoir? — Fin dang(*r de mort ! e>:e!ama la perfi le boibMise. Par sainte Marie, je m'en soucie! Et qnauvl elle ailvi(*iitlroit, n'avez-vo;is point tolli Ihérilage de mes enfants? A tel crime convient le gibet; trop bien le sçavoz. — Ah! chère dame, reprit le duCt

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