FRANÇOIS
roi, parce qu'ils venaient de Paris. Le marchand fut arrêté, plongé dans un cacbot, rasé et condamné à essayer tous ses bonnets les uns après les autres. Comme il ne mourut point, on s'imagina qu'il avait du contre-poison et onlemit à la torture. Enfin on finit par découvrir qu'il n'avait jamais vu le roi et on le relâcha plus mort que vif, en lui défendant expressément de divulguer ce qui lui était arrivé. Mais dès que le brave homme eut quitté la Bretagne, il s'empressa de faire une déclaration juridique, à laquelle la cour ne manqua pas de donner une grande publicité.
La méfiance du roi était plus vive encore et finil par s'étendre à toutes les personnes de sa famille et à tous les gens de sa maison. Nous n'évoquerons pas ici les vieux souvenirs de Plessislès-Tours; quelque curieux, quelque intéressants qu'ils puissent être, ils ne touchent en rien notre François II. Laissons donc Louis XI , malgré c ses terribles et merveilleuses médecines > , c'est-à-dire le sang humain c qu'il humait t , ses reliques, ses amulettes, les prières des saints ermites et des pieuses femmes^ dont il s'entourait pour s'en faire comme un bouclier impénétrable au coup fatal de la mort, laissons-le prolonger sa lente agonie au milieu de fréquentes attaques d'apoplexie et d'épilepsie et mourir enfin le 30 août 1483.
Cette longue agonie avait laissé à François II un repos dont il ne sut pas jouir, à cause des troubles domestiques que lui avait préparés sa faiblesse. Nous n'avons pas oublié le favori Pierre Landais, cet ami tout dévoué de l'Angleterre, c né d'un faiseur d'habits de Vitré, dans le faubourg de Rachat, esprit audacieux , entreprenant, impétueux, impudent et avare, fin , délié et propre pour bien servir un prince en grands maniements, et à remuer partis, estant caut et subtil en pratiques, et vray homme d'estat , sauf les mauvaises passions, i Tel était l'homme qui , entrant souvent près du duc pour lui essayt^r des habits, s'insinua si bien dans ses bonnes grâces en lui rendant
â propos quelques petits services , que de tailleur il devint valet» puis maître de la garde-robe du prince » enfin trésorier et receveur général, c qui estoit la première charge de Testât, i Bientôt le favori fut vraiment le maître» disposant ù son gré des chaires et des bénéfices, traitant sans conseil avec les princes étrangers, surveillant la justice, etc. Il faut dire aussi que Landais était un esprit extraordinaire, infatig:ible dans le tra/ail, hardi dans les entreprises, secret dans les intrigues, ton ministre parfait, ajoute un historien moderne, s'il n'eût eu Toi^eil et la vanité des parvenus et s'il ne lui eftt manqué d'être hounét^ homme. >
Le chancelier Chauvin , homme de bien , droit , ferme et de bonne réputation , jouissait d'une considération qui importunait le trésorier. D'ailleurs , sa vive résistance aux mesures icjastes qu'adoptait souvent celui-ci» la franchise avec laque le il appuyait l'alliance avec la France, la protection qu'il accorJait aux victimes du favori ne pouvaient qu'irriter Fex-tailleur. Oubliant la dignité de sa nouvelle position pour reprendre le langage de ton ancien métier, landais dit un jour au chancelier : c Je tous mettrai en tel état que vous serez mangé des poux et crèTeres de uiisère. — Ce ne sera pas chose nouvelle « répondit le raagi^ Irat , de voir un homme de bien dans l'oppression ; mais si vous commettez cette scélératess.\ je voas prédis une nM>K digne d*on scélérat. » Ces nM>tséchangésprol>ablemeot alors sans soupçons, sans craintes poar l'avenir* renfermaient la destiuée de ces dc«x
Quelqae temps après , Landais rappela qoe CbaoTÎn avait clé accusé de t péculat i et d*infiJélité vingt ans auparavant, et il iQOVla è sa déclaratioc plusieurs autres crimes supposés ; cb C9«séq«eare , il le il arrêter, traîner devant les IribunaBX et phMiger dans les plus afreases prisons. Telle était la terrear %wle CiTori répandait autour de lui, telle étsit sa puissance •omeniae, que pas ue vcix ae s'éleva ea favear de rioforiuoé
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que chacr.n vénérait et plaignait au fond de son unie, pas même celle des états y qui, tremblant sous le ministre , déclarèrent que cette affaire ne regardait point rassemblée de la nation. Tandis qu'on transférait le prisonnier de cachot en cachot à Nantes, à Auray, au château de THermine , et qu'on Taccablait d'injures et d'outrages, on confisquait les biens de sa famille et on ôlait le dernier morceau de pain à sa veuve et à ses en- ^ts ! Le malheureux chancelier, à qui Landais avait donné des geôliers assez barbares pour le laisser manquer de nourriture » expira le io avril 1482 , de douleur, de faim et de froid , c et il n'y eut homme qui , voyant son corps, le pust reconnoistre, tant estoit décharné, défiguré, couvert d'ulcères et de vermine, lui restant seulement la peau et les os. i Quelques jours aupa» ravant, sa femme, réduite à mendier, était morte sur une place publique. Quatre cordeliers les enterrèrent par charité , et leur cercueil ne fut suivi que par un pauvre , qui, n'ayant plus de misères ili redouter, n'avait pas < peur de Landais. >
L'indigne favori acheva de mécontenter les nobles bretons par ses fureurs contre les grands et les prélats, et principalement par la persécution exercée contre Jacques d'Épinay, ëvéque de Rennes. Ils résolurent enfin de s'emparer de ce grand coupable et de lui faire expier par un assassinat ses crimes et ses insolences. Leur projet échoua. Les conjurés furent déclarés rebelles par un manifeste; leurs bois de haute futaie furent coupés par le milieu comme bois de traîtres, leurs châteaux furent rasés et leurs terres confisquées. Après en avoir appelé à la cour de Charles V11I de l'inique sentence du conseil de Bretagne, les seigneurs ligués contre l'infâme ministre se ren* fermèrent ù Ancenis, sous le commande-iient du maréchal de Rieux, et s'y fortifièrent.
Comprenant que tous ses ennemis n'éta'ent point encore déclarés, que la noblesse entière faisa't des vœux centre lui, et • prévoyant peut-être l'orage terrible qui grondait au loin sur sa
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tête, l'adroit Landais chercha un appui an dehors. Les coiyurés s'étaient assuré la protectioe de la régente Anne de Bourbon, dame de Beaujen, en promettant de reconnaître pour duc, aprfai la mort de François II , le roi Charles VIII , comme héritier des droits que son père Louis XI avait achetés des derniers descen* dants de la maison de Blois-Penthièvre. De son côté, le farori tâcha de contracter alliance avec Louis , duc d'Orléans et premier prince du sang, qui disputait en vain, même par les armes» le gouvernement à la dame de Beaujeu. Il lui promit, dit-on, la main de l'héritière de la Bretagne.
L'entreprise que le prince d'Orléans avait conçue pour enlever le jeune roi n'ayant pu être mise à exécution, à cause des scrupules de l'évêque de Montauban, Louis accepta l'asile qu'on lai offrait en Bretagne'; mais, loin d'y venir en protecteur, il n'y apporta que son nom et son mécontentement. Les grands qoi n'avaient point encore pris part à la conjuration d'Anceuis se divisèrent alors d'opinion ; les uns prétendirent que rinimitié avec la France était tellement déclarée, que l'accueil fait à un prince séditieux ne pouvait en rien compliquer les affaires; \m autres soutinrent que le roi Charles VIII prendrait acte de cette offense pour se prévaloir des droits acquis par le dernier rot. Mais, du moins, ils n'eurent tous qu'une voix contre la coupable politique du ministre, coururent grossir le parti des mécontents et signèrent , à Monlargis , un nouveau traité avec la régente» 22 octobre 1484, traité par lequel ils reconnurent son pupille comme successeur de François II, à défaut c d'hoirs mâles par juste titre et droit évident », à condition que le roi, qu'ils nommaient c leur souverain seigneur », maintiendrait les privilèges de la vieille Armorique. Ainsi , nos Bretons trahissaient leur prince , sacrifiaient l'indépendance du pays pour satisfaire leur haine Implacable contire un infâme ministre!
Landais ne se découragea pas : il leva une armée, fit signer i son maître une alliance avec les ducs de Bourgogne et d'Angon-
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léme, avec Maximilien, le comte de Flandre et Louis d'Orléaus. Ce dernier déclara dans un manifeste que son intention était de délivrer son cousin , roi de France , prisonnier de < certaine femme (Anne de Ceaujeu). i En même temps, le favori conçut le projet de replacer sur le trône d'Angleterre Henri Tudor, ce dernier des Lancastre retenu depuis plusieurs années en Bretagne et que le duc François venait de consentir à livrer an comte de Glocester, meurtrier des enfants d'Edouard, qui régnait alors sous le nom de Richard III. C'eût été se faire un paissant protecteur. Changeant tout ^ coup de système* l'cxtailleur tenta peu après de remettre aux mains de ce même Richard lil le prince qu'il avait voulu protéger. Tant de lâcheté, tant de félonie achevèrent d'aigrir les mécontents. Chacun courat aux armes. L'armée ducale et celle des confédérés se rencontrèrent dans les plaines d'Ancenis. Hais ces deux armées ne se composaient que d'amis et de frères!... Tous gémissaient en silence du sang qui allait inonder une fois encore la malheureuse Bretagne, et c'était à qui ne porterait pas les premiers coups; enfin, ne pouvant se décider à combattre, les deux partis se rapprochèrent, s'entendirent et reconnurent qu'ils n'étaient point ennemis, tant il y avait peu de vrais partisans de Landais dans les troupes du duc !
Quelques heures après , la nouvelle de cette défection jetait le ministre dans une perplexité impossible it décrire. Il fit aussitôt expédier des lettres patentes par lesquelles il déclarait les confédérés criminels de lèse-majesté, et envoya ces lettres au chancelier Chrétien , sa créature, pour les sceller. Chrétien s'y refusa noblement, et, par le conseil de quelques seigneurs ligués, députés à Nantes , signa un décret de prise de corps oontre Landais, < à raison de ses concussions, violences, vols, iMiirages, homicides et autres crimes, i
Le peuple, qui détestait Landais, entoura le palais, demandant à grands cris la tète du courtisan , força les portes et se
répandit dans les appartemonts. La chambre seule du duc fut respectée. Tremblant, éperdu, Tex-tailleur s'y était réfugié, cti blotti dans une armoire, il suppliait avec larmes son maître de ne pus Tabandonner. c Monseigneur, s*écria le comte de' Foix au moment où le bruit et la violence redoublaient de toutes paris, il vaudrait mieux avoir affaire h dix mille sangliers qu'à ce peuple là! Il vous est nécessaire de le contenter; autrement, nous sommes tous en danger de périr par ses mains. »
Le comte achevait à peine ces derniers mots, que la porte, s'ouvrit avec fracas et que le chancelier, porté sur les épaules des furieux, fut brusquement déposé dans Tappartement. « Monseigneur, fit-il en se prosternant, je suis contraint devons dire une chose qui me déplaît beaucoup, c'est que le peuple exige que justice soit laite de votre trésorier, maître Pierre Landais, que voilà; et celte tourbe ne sortira d'ici, qu'elle ne i>oit satisfaite et qu*il ne soit représenté à juslica. Ce peuple est courroucé ; il ae veut recevoir ni raison ni parole, que votre minisire ne soit prisonnier. — Que veut donc ce peuple? De quoi s'embarrasse-til? demanda François. Pourquoi s'émeut-îl? Quel mal a fait le trésorier? — Monseigneur, on lui met sus de mauvais cas, répondit le chancelier. Peut-être, et je le désire, est-ce à tort ; mais prison n'est pas condamnation. Après tout, à loisir et de sang-froid, on l'entendra parler; et, s'il est trouvé tel que vous le voulez, faudra que le peuple prenne patience.— Assurez-moi qu'on le traitera avec justice, reprit le duc. — k Dieu ne plaise qu'on fasse autre chose, Monseigneur, ni que je participe a quelque conseil où l'on délibère de faire autrement,» repartit seulement Chrétien.
François, vaincu, prit par la main son favori, qui, pâle et tremblant, pleurait et priait à ses genoux, c Je vous le baille^ dit-il au magistrat, et vous recommande sur votre vie que vous lui administriez justice et que vous ne souffriez aucun grief lui