FRANÇOIS II. * SOI
P&6 la gloire; c'est à lui qu'elle appartient. Le roy ne demandoit, pour obtenir la paix, que la ville de Fougères; or avez vous maintenant Fougères et demandez encore Rennes. Seiigneurs , je vous fais assavoir que en ceste bonne ville dé Rennes il y a quarante mil hommes, dont les vingt mil sont de telle résistance , que , moyennant la grâce de Dieu , si le seigneur de la Trémoille et son armée viennent l'assiéger, autant y gagneront-ils que devant Nantes. Nous ne- craignons ne le roy ne toute sa puissance. Partant retournez au seigneur delà Trémoille, et lui faictes part de la joyeuse réponse que nous avons faicte , car de nous n'aurez autre chose pour le présent. >
Les Français n'osèrent pas se présenter devant Rennes. Ils se vengèrent sur Dinan et Saint-Halo , dont ils s'emparèrent assez facilement.
L'infortuné François II , malheureuse victime de sa faiblesse, accablé de douleur, pleurant ses amis morts ou prisonniers , n'ayant plus espoir dans aucun allié et c regrettant d'avoir trop vécu », fit humblement demander la paix à Charles VHI. Le roi répondit avec hauteur; la dame de Beaujeu insista pour continuer la conquête facile d'une province importante dans laquelle elle avait eu soin de se faire d'avance une large part , le comté de Nantes ; mais le chancelier Gui de Rochefort, l'un de ces hommes dont la droiture et la noblesse ne sauraient être trop admirées, s'écria courageusement : c Si l'on continue la guerre, ce n'est plus un vassal rebelle qu'on veut punir, puisque le duc est réduit à implorer la clémence du roi.... Quels sont les torts de ses filles et de ses peuples? C'est une entreprise indigne du roi très-chrétien que d'envahir un héritage et l'héritage d'une enfant qui a l'honneur d'être sa parente. >
Il fut arrêté dans le conseil royal , au grand mécontentement de la dame de Beaujeu , que les droits de Charles VIII sur la Bretagne seraient examinés, et que, s'ils étaient reconnus, on
ferait alors la conquête de la province. Ed attendant» lapau fut accordée au duc. Elle fut signée au Verger» en Aiyou» le 20 août 1 \SS. Charles VIII y réserva tous ses droits sur le duché, si le duc mourait sans héritier mâle, et se fit livrer comme nantissement les viiles de Fougères, de Saint-Halo» de Dinan et de Saint- Aubin du Cormier; François s'engagea à ren» voycr de sa cour tous les ennemis du roi et à ne pas marier ses filles sans le consentement de la France. De plus , il promit Pbommage lige.
Trois semaines après ce honteux traité, il expira de douleur à Couéron , près de Nantes , le 7 septembre f 488.
Amn BB BBBTAttini (1488-1514).
Madame Anne étoit la successeresse , Et commença ât penser nuyt et jour A ses affaires , comme vraye princesse.
Tout le monde parioit de sa haultesse ; Nul ne pouvoit à droit s'appercevoir.
Et sa grande et très baulte noblesse C'est un abisme à le concevoir.
Li lourde couronne de Pierre de Dreux et de Jean de BTontfort reposait sur une tête de femme, sur une tête de onz(5 ans.... Mais cette femme, cette entant, c'était Anne de Bretagne !
Ce fut au milieu des étrangers qui encombraient de toutes parts ces bonnes villes, ce fut aux premiers (eux de la guerre civile que la petite ducbesse gravit les degrés d*un trône à domî ruiné par la faiblesse du dernier souverain. Mais la petite duchesse rcpét;i dans son cœur les paroles du serment des
d04 LES DUCS DE BRETAGNE.
états de Rennes et elle porta sur sa Bretagne un regard d'espérance.
Dès qu'ils eurent rendu les honneurs funèbres ù François II, les conseillers de la princesse Anne, le maréchal de Rieux, le sire d'Albret, les comtes de Comminges et de Dunois se pressèrent autour de l'eafant et renouèrent des négociations avec le roi des Romains et le roi de CastîIIe, qui firent aussitôt un mouvement» le premier en Flandre, le second dans les Pyrénées. Ils traitèrent aussi avec l'Angleterre, qui promit un secours de 6,000 hommes, à condition qu'on lui livrerait deux places de sûreté et que la duchesse s'engagerait par serment in ne pas se marier sans le consentement du roi d*outre-mer.
Nos Bretons recherchaient toutes ces alliances pour essayer de se soustraire à l'oppression des Français, qui, au mépris de la paix du Verger, dévastaient le pays et s'emparaient de Châteaubriant, de Pontrieux, de Guingamp, de Concarneau et de Brest, sous prétexte que le monarque devait avoir la tutelle des deux princesses orphelines et que l'atnée ne pouvait point prendre le titre de duchesse avant que les droits de Charles VllI, réservés par la paix du 20 août, eussent été réglés.
Le mariage de la jeune Anne était aussi l'objet de tous les soins ou plutôt de toutes les intrigues des conseillers. Quatre prétendants se disputaient toujours l'honneur de donner la main à la riche héritière : Maximilien , à qui sa guerre des Pays-Bas ne laissait pas un instant de repos ; Louis d'Orléans, qui languissait dans la tour de Bourges depuis la fatalejournée de Saint- Aubin du-Cormier; le vicomte de Rohan, qui soutenait ses pré^tentions par la guerre civile et qui s'imaginait follement que les Français lui laisseraient la Bretagne, après l'avoir conquise par ses mains; et enfin le sire d'Albret, qu'appuyaient le maréchal de llieux, la comtesse de Laval, gouvernante de la petite prinresse, et le roi d'Angleterre. Ce dernier prétendant, qui oubliait
son âge et son repoussant visage, semblait avoir le plus de chance d'épouser la jolie Bretonne, < mais de Tépouser en dépit d'elle-même. > Résolu ù tout tenter pour se rendre maître de reniant et à profiter du premier moment où elle serait en son pouvoir pour faire célébrer son union, il crut utile de demander d'avance les dispenses de parenté. Le vice-chancelier la Rivière fabriqua ù cet effet une fausse procuration de la duchesse. Celleci surprit le secret. Trahie par son tuteur lui-même, elle n'eut alors d'autre appui que celui du chancelier de Montauban. Par son conseil, elle protesta hautement contre cette procuration» déclarant qu'elle détestait Alain d'Âlbret de toute son âme et qu'elle s*enscvelirait plutôt dans un cloître que de devenir sa femme. Rieux quitta sa pupille en la menaçant, et les Français profitèrent du désordre qui régnait dans la cour de l'orpheline pour essayer de l'enlever et de la marier à leur gré. Mais la Brette apprit tous ces complots. Suivie de sa petite sœur, du fidèle chancelier et du comte de Dunois, elle quitta aussitôt Redon, où elle se trouvait alors, et courut à Nantes. La ville resta fermée ili la souverame de Bretagne. Rieux et d'Âlbret, qui l'avaient précédée, lui firent signifier que si elle voulait trouver un asile dans la bonne cité, elle devait se séparer de Montauban et de Dunois. < Et crois bien, dit Saligny, que s'ils eussent tenu la fille, ils eussent fait bon gré mal gré ledict mariage de mondict seigneur d'Albret avec ladicte fille; maisladicte fille n'y voulut pour rien entendre. » Désespérant de vaincre la résistance de la princesse, Rieux et d'Âlbret tentèrent de s'emparer d'elle ù main armée, c A moi, Dunois ! > s'écria la jeune héroïne en s'élançant en croupe derrière son unique défenseur.
« Lors le vaillant chevalier, portant ainsi sur son cheval celte fleur de beauté de cette belle duché de Bretagne et jaloux de férir un coup de lance en si noble et si haute compagnie , piqua droit à l'ennemi , qui n'osa l'attendre. >
so
S0& LfcS DUCS DB BRBTAGNS.
Le tuteur et le prétendant firent encore proposera Anne d'en* trer au chlteau par une poterne du côté de la rivière, c Je veox entrer dans ma bonne ville par la grande porte , répondit-elle, comme princesse et duchesse de Bretagne. >
Après quinze jours passés dans les faubourgs, elle reçut une députation qui lui fit hommage au nom des Rennais et la supplia de faire son entrée solennelle dans la cité , en dépit du mauvais vouloir d'un tuteur indigne, lui promettant secours et protection.
Pendant que la fille de François II répondait an vœu des Iroorgeois de sa capitale , les 6,000 Anglais promis par le dernier traité conclu avec Henri VU débarquèrent sur les côtes de Bretagne , et 2,000 Espagnols, envoyés par le roi de Castille , arrivèrent en même temps. Les périls s'accrurent encore pour fa Jeune Anne , qui dut se défier de tomber entre les mains des insulaires qui la défendaient contre les Français, mais qui cherchaient à la livrer au sire d'Albret.
^ous ces embarras vint se joindre une révolte des Cornouaillais, qui, fatigués des impôts qui pesaient sur eux, rè« solurent de massacrer tous les nobles. Ils commencèrent par ravager le pays, c Voyant que tout le monde s'enfuyait devant eux, ils pensèrent avoir tout gagné, et, tournant visage vers le pays bas, vinrent ù peu près jusqu'à Quimper-Corentin, qu'ils osèrent bien attaquer, et y entrèrent le mercredi pénultième jour de juillet 1489. » Ils voulurent alors mettre leur premier projet à exécution et convinrent d'immoler le soir même les gentilshommes au bruit du tocsin. Ceux-ci, avertis à temps, attaquèrent les manants , qu'ils écrasèrent à Pratanvaz.
La guerre allait prendre un caractère pîus terrible. Les diflerents partis s'y préparaient lorsque Charles VIIÏ , alors occupé do la guerre de Fîandre, prêta l'oreille à des propositions de I)aîx. Cette paix fut signée à Francfort et ne fut que la répétition de celle du Verger, c'est-à-dire que le roi de France
s'obligea à retirer ses troupes de la province et la duchesse ÀDue à renvoyer les étrangers. Les places de Saint-Malo, de Fougères et de Dioan, furent mises en séquestre dans les mains du duc de Bourbon et du prince d*Orange jusqu'au règlement définitif des droits de la France. Le marécbal de Rieux se soumit et , ayant obtenu un généreux pardon , répara noblement sa trahison en renonçant au mariage de sa pupille avec le sire d'Albreteten se consacrant entièrement in son pays.
La paix de Francfort avait été conclue par la médiation du roi des Romains, qui , négociant pour la jeune Anne, négociait pour lui-même ; car la Bretonne consentait à partager avec lui le trône de François II, de peur d'être contrainte in épouser le sire d'AIbret. Ce m:iriage, pour lequel on ne consulta ni la France ni TÀngleterre, fut célébré par procureur « avec tant de mystère, que les domestiques mêmes de la princesse n'en eurent peur lors aucune connaissance, i Mais dès que la duchesse Anne se fut intitulée reine des Romains, les Français, irrités, rentrèrent en Bretagne.
Si Maximilien fût venu lui-même défendre ses nouveaux Étals, nul doute que son union n'eût été regardée comme irrévocable. Malheureusement ce prince ne savait achever aucune entreprise, et, par Indifférence ou par impuissance, il laissa ses ennemis travaillera la dissolution de son mariage.
Les Anglais, à qui la princesse effrayée demanda aussitôt des troupes, ne la secoururent pas beaucoup plus efficacement que son époux, et les Français firent des progrès rapides. Albret se vengea de Rieux et de sa pupille par une trahison : il livra a Charles VIIl la ville de Nantes avec ses prétendus droits sur le duché, pour une rente de 25,000 livres. Mais il stipula dans l'acte de cession que « le plaisir du roi fût de tenir la main au mariage de Madame Anne de Bretagne pour ledit sieur d'AIbret ou son fils et les y favoriser et porter par tous bons moyens à ce que ledit mariage pût se faire. >
Le roi de France vint en personne prendre possession de cette clef de la Bretagne et y convoqua les états en son propre nom. La malheureuse Anne , tremblante, éperdue, se réfugia dans ta ville de Rennes, fit un dernier et solennel appel à son époux, et, n'en recevant aucun secours, se laissa aller au désespoir, mêlant ses pleurs à ceux des députés des communes qui venaient lui peindre la désolation de sa chère Bretagne, la ruine de ses villes, le ravage des campagnes, les horreurs de l'incendie qui dévorait les châteaux et l^s chaumières , les flots de sang qui inondaient tout le pays. L'elTroi et la douleur de la jeune duchesse augmentèrent encore quand les troupes royales se présentèrent devant Rennes et qu'il lui fallut recevoir les propositions de mariage du roi de France. Liée par sa promesse au roi des Romains , la fille de François II déclara qu'elle re« joindrait à tout prix son époux; mais la Bretagne entière était à ses pieds, la conjurant de faire cesser la guerre en consentant à cette nouvelle union ; mais le duc d'Orléans lui-même, c ce prétendant le mieux écouté jadis > , le duc d'Orléans la suppliait de se donner à son royal cousin ; mais Charles YIII lui c tendait d'une main la première couronne du monde et de l'autre l'épée i qui allait donner le dernier coup à l'Armorique expirante.... D'une main courageuse, elle saisit la couronne, s'immolant noblement à sa patrie.
Quinze jours après, lesacrifice s'accomplissait dansla chapelle du château de Langeais, en Touraine, où la belle Anne recevait les serments de son royal époux en échange de la Bretagne et signait le fatal contrat qui commençait la réunion du puissant duché à la couronne de France.
Par ce contrat, la duchesse cédait et transportait au roi Charles Vlll, au cas qu'elle décédât avant lui sans enfants, tous les droits qu'elle pouvait avoir sur le duché de Bretagne et sur le comté de Nantes; de son côté, le roi cédait et transportait à la duchesse Anne, au cas qu'il décédât avant elle
sans enfants, tous les droits qu'il pouvait avoir sur les mêmes choses, à condition que la duchesse épouserait son héritier, s'il était possible, ou l'héritier présomptif du trdne de France.
t De Langeais, la cour alla au château de Plessis-lès-Tours, et de là, par les autres villes, jusqu'à Saint-Denis, où la nouvelle reine fut couronnée en présence du roi. On avait dressé dans le chœur de l'église un échafaud sur lequel était posé le fauteuil de la reine. Cette princesse, coiffée en cheveux et vêtue d'une robe de damas blanc , attirait tous les yeux par sa beauté et par sa modestie. La reine était accompagnée, dans cette céré* monie, par la duchesse de Bourbon et par quantité de princesses et de dames qui portaient sur leur tétq. la couronne de duchesse et de comtesse, selon leur titre et qualité. Le prélat officiant fit les onctions ordinaires; la reine communia, et pendant la messe le duc d'Orléans lui soutenait la couronne sur la tête. Le lendemain, la reine partit de Saint-Denis et fit son entrée à Paris. Le parlement, la chambre des comptes, les maîtres des requêtes du palais, le prévôt des marchands, les éclievins et tous les corps de la ville furent au-devant de cette princesse. La foule était si grande , que, depuis la chapelle jusqu'à Paris, on eut toutes les peines du monde à faire passer la reine. Elle était accompagnée de tous les princes et princesses, etc., etc. »
« Oh ! quelle puissante monarchie sera désormais la France! » s'écria le duc Laurent de Médicis dans son palais de Florence , sans se douter qu'un demi-siècle plus tard une princesse de sa maison, Catherine de Médicis, s'assoirait sur le trône d'Anne de Bretagne.
La fille de François II était plus jolie que belle : elle avait les yeux très-vifs et d'un beau noir, les cils d'un brun doré, les sourcils châtain clair et les cheveux plus clairs enc3re , la bouche petite et rosée, le menton légèrement avancé, le front haut et
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très-développé. On pouvait lire sur ce front empreint de majesté que l'illustre Brctte était « résolue , miséricordieuse et charitable > ; mais ce léger c si de vengeance > que lui ont tant reproché ses contemporains s*y laissait aussi soupçonner.... c Sa taille éloit moyenne et bien prise. Il est vrai qu'elle avoit un pied plus court Tun que l'autre le moins du monde , mais malaisément s'en apercevoit^on ; pour cela , sa beauté n'étoit point g&tée. »
Cette princesse y douée d'une intelligence peu communa* d'une imagination ardente et d'un goût prononcé pour l'étude» avait reçu une éducation très-soignée. A onze ans, elle apprenait avec succès le grec et \o. latin et écrivait l'histoire du règne de son père. Qn'il est à regretter que ce manuscrit précieux, où les guerres et les malheurs de François II étaient sans doute si naïvement retracés, n'ait pas été conservé! L'enfant ellemême l'avait envoyé à son fiancé Maximilien , roi des Romains.
Cette éducation donnée à la reine Anne prouve assez que les lettres étaient alors en grand honneur, même en Bretagne, et que le préjugé répandu dans les campagnes que les jeunes filles sachant le latin évoquaient des monstres et des serpents à trois têtes, commençait à se dissiper.
C'était a cette princesse , la plus accomplie de son siècle» recherchée non-seulement pour ses grands biens , mais encore pour ses vertus et SCS mérites, car elle était toute charmante, que le fils de Louis XI, l'élève de la dame de Beaujeu, avait offert sa main. Sans doute, Charles YIII était à la fois brave et bon, csi brave, qu'il bouleversa toute l'Europe comme un enfant; si bon, qu'on ne vit oncques meilleure créature» ; mais il n'était guère mieux fait qu'Albret pour plaire à notre jolie Bretonne, si nous en jugeons par le portrait suivant qu'en ont tracé Guichardin et Barthélémy Coclès : c La nature avait refusé à ce prince presque tous les avantages du corps et de l'esprit : il était faible et malsain de complexicu , petit de taille , laid de vi-
ANNE DB BRETAGIIfE. Si i
sage, sauf les yeux qui avaient du feu et de la dignité; ridiculement disproportionné de ses membres : grosse tête et nez long, grands yeux brillants, tronc large et jambes minces; illettré enfin, au point de savoir ù peine lire ; avide tout ensemble et incapable de commander ; ennemi de tout travail et de toute application; dénué enfin de prudence et de jugement. Son désir de gloire n'était que fougue de tempérament; sa libéralité, que caprice ; sa fermeté, qu'obstination; sa bonté, que fai« blesse. >
Le mariage de Charles VIII et d'Anne de Bretagne, dont les convenances réciproques se réduisaient à ce que les âges étaient bien assortis ( le roi avait vingt ans et la duchesse quinze}, avait présenté de graves difficultés ; non-seulement la jeune Bretonne avait épousé par procureur Maximilien, mais le prince était lui-même fiancé à la fille dé ce Maximilien , Marguerite d'Autriche , à peine ûgce de onze ans et élevée à la cour de France avec le titre et les honneurs de reine. Charles avait triomphé de tous les obstacles ; il avait renvoyé sa fiancée au roi des Romains en même temps qu'il lui avait enlevé sa femme.
Maximilien éprouva autant de confusion que de ressentiment des événements qui s'étaient accomplis; l'Angleterre s'effraya et prépara des armements considérables. Néanmoins , on ne commença même pas les hostilités, et la paix fut signée cette même année , 1492 , tant avec les Anglais qu'avec les Romains.
Dès que l'héritière du dernier duc se fut assise sur le trône des lis, la Bretagne devint florissante; l'agriculture, le commerce et l'industrie prirent un nouvel e>sor à la faveur de la paix, et le peuple bénit au fond de ses campagnes, que les exactions des gens de guerre ne ruinaient plus , le nom aîmé de la duchesse-reine. Aune, d'ailleurs, ouvrait à ses Bretons les plus nobles carrières, leur obtenait les plus nobles charges
à la cour et à l'armée et continuait à s'entourer de tous ceux qui , dans ses mauvais jours , s'étaient montrés ses plus zélés défenseurs.
Dans l'année qui suivit son union , Anne donna un Dauphin à la France. Ce fut un événement heureux pour la Bretagne. Les états assemblés votèrent une contribution plus forte que celle de l'année précédente, et,pourprouver sa reconnaissance, Charles accorda quelques privilèges aux bonnes villes de Rennes ci de Nantes el réunit Saint-Malo au domaine de la couronne en l'exemptant de tout imp6t. Mais l'enfant à qui souriaient à la fois la France et l'Armorique, ne vécut que deux ans. Sa mort causa un violent désespoir à la jeune mère et à son époux, et fut pour le duc d'Orléans la cause d'une nouvelle disgrâce, t Les médecins conseillèrent aux princes de la cour d'inventer quelques nouveaux passe-temps Jeux, danses, momeries, pour donner plaisir au roy et à la reyne. Ce qu'ayant entrepris, Monsieur d'Orléans fit au chasteau d'Amboise une mascarade , où il fit tant du fol, et y dança si gayement , ainsi qu'il se dit et se lit, que la reyne, cuidant qu'il demenast telle allégresse pour se voir plus prest d'estre roy de France, voyant Monsieur le Dauphin mort, luy en voulut un mal extrême et luy en fit une telle mine , qu'il fallut qu'il sortist de la cour et s'en allast à son chasteau de Blois. i
Anne de Bretagne eut encore un autre fils et deux filles. Ces trois enfants moururent presque en naissant. Charles VIII se consolait de ces pertes successives par ses expéditions en Italie, expéditions aussi vaines que brillantes , auxquelles le poussait «r le désir enfantin de voir choses nouvelles et de faire parler de sa gloire. >
Pendant ce temps, la belle Anne, femme soumise d'un époux que lui avait imposé la force des événements politiques, s'entourait au fond de son palais de jeunes filles dont elle faisait sa cour, « s'occupant de soins domestiques et de l'éti-
quette comme si elle n'eût pas été capable des affaires du {çoavernement. i
Ainsi se passèrent six ans et demi. Le 47 avril 1498, le roi Charles VIII y dont la santé s'altérait sensiblement, se brisa la tête contre une porte et descendit dans la tombe sans laisser d'autre héritier que le duc d'Orléans.
f Ce fut chose impossible à dire combien la reyne Anneprint de déplaisir de la mort du roy , car elle se vestit de noir , combien que les reynes portent le deuil en blanc , et f ust deux jours sans rien prendre ny manger , ny dormir mie seule heure, ne respondant aultre chose à ceulx qui parloient à elle, sinon qu'elle avoit résolu de prendre le chemin de son mary. i
Mais après deux jours de grandes lamentations et de désespoir, la veuve renonça à c prendre le chemin de son mary > pour prendre celui de la Bretagne. Elle s'y fit reconnaître comme souveraine par tous les commandants de villes et de forteresses, publia des édits, fit battre monnaie ù son nom et convoqua les états.
« Ses plus privées dames la plaignoient de la voir vefve d'un si grand roy, et malaisément pouvoir retourner à un si haut estât, car le roy Louis estoit marié avec Jeanne de France; elle respondoit qu'elle demeureroit plutost toute sa vie vefve d'un grand roy que de s'abaisser à un moindre que luy ; toutefois, qu'elle ne désespéroit pas tant de son bonheur qu'elle ne pensast estre un jour reyne de France régnante come elle l'avoit esté, si elle vouloit. » En effet, le nouveau roi Louis XII lui envoyait message sur message pour qu'elle accomplit l'une des clauses du contrat de Langeais en consentant à un second mariage.
On se rappelle qu'il avait été stipulé que la duchesse Anne , devenant veuve , ne pourrait épouser que le successeur du roi , ou, s'il y avait impossibilité, l'héritier présomptif de la couronne; mais Louis d'Orléans était marié lui-même à Jeanne
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de France , cette 41le difforme et malheureuse de Louis XI, et, l'héritier présomptif, le comte d'Angouléme, avait à peiiie quatre ans.
Les messagers royaux assurèrent la Bretonne que si elle ne se refusait pas à remonter sur le tr6ne de France , Madame Jeanne en serait exclue par unn divorce légal. Après quelques mois de scrupule simulé, notre veuve de vingt et un ans accueillit les propositions du monarque français, propositioas auxquelles elld s'attendait et qu'elle avait acceptées d'avance. Le roi reprit aussitôt son ancien projet de faire dissoudre son premier mariage comme ayant été nul.
En attendant que toutes les formalités fussent remplies, Anne de Bretagne , qui prétendait dans ce second contrat dicter des conditions et non en recevoir, se fit rendre les places fortes que le roi tenait dans son duché , à l'exception de Fougères et de Nantes, qu'il garda comme garantie des promesses de mariage qui lui avaient été faites.
Nous ne suivrons pas devant les tribunaux la vertueuse fiUe de Louis XI ; nous ne dirons pas tous les outrages dont elle fut accablée par ceux qui Tavaient servie à genoux, bercée de flatteries et comblée de louanges, et qui venaient déposer tour à tour qu'elle n'avait jamais été pour son mari qu'un objet d'indifférence et de mépris et que le duc d'Orléans ne l'avait épousée que dans la crainte de la mort. Louis XII lui-même accusa la malheureuse princesse, qui, après quelques réponses remplies de noblesse et de dignité, déclara qu'elle ne dirait plus rien pour sa défense et qu'elle s'en remettait à la décision de celui qui, pendant vingt-deux ans, l'avait nommée son épouse. Le prince sacrifia la fille de tant de rois en affirmant par serment les dépositions fausses qu'il avait faites contre elle, et Jeanne alla ensevelir dans le cloître sa honte non méritée et les vertus qui la rendaient si digne du trône au moment où elle s'en voyait si indignement précipitée.
Sans doute 4 Louis XII accomplissait uo grand acte dépolit'miie en répudiant la fille des Valois pour s'unir à la jeuue veuve qui lui apportait en dot cette Bretagne pour laquelle la France avait déjà combattu plus de neuf cents aus : la crainte de n'avoir pas d'héritier d'une épouse qui ne lui avait pas donné d'enfant pandant une longue union , lui semblait légitimer sou divorce avec Jeanne; mais il pouvait agir plus noblement et épargner au moins les affronts à une femme irréprochable.
Le mariage de Louis XII avec notre Bretoune fut célébré le 7 janvier 1499. Dans ce nouveau contrat, où Anne s'intitulait c vraie duchesse de Bretagne », il fut stipulé que le duché reviendrait au second enfant, fils ou fille; que si la reine n'avait qu'un fils, il appartiendrait à ses petits-enfants; que si le roi décédait avant elle, elle rentrerait en possession de sa Bretagne; que si elle mourait la première, son époux pourrait en jouir sa vie durant; et qu'après lui, la province reviendrait aux c véritables héritiers de la duchesse. 9 Le monarque jura , en outre, de maintenir toutes les franchises et libertés de la vieille Armorique.
On voit que dans ce contrat le faible Louis XII sacrifiait les intérêts de son royaume ù ralTection qu'il avait conçue pour sa jolie Br^lte et que la politique n'avait pas été le seul motif de son divorce avec la malheureu.Ne Jeanne.
Quoi qu'il en soit, Anne profita de son ascendant sur son époux pour conserver le gouvernement do son héritage et pour exercer une grande influence dans les affaires du royaume.
Souvent elle visita sa chère patrie en signalant son entrée dans ses bonnes villes par de nouveaux privilèges, des bienfaits sans nombre ; aussi les Bretons, oubliant presque que leur duchesse les avait rendus sujets de la France , l'accueillaientils comme une mère, c Nantes et Rennes la fêtaient surtout avec une pompe toute nationale. C'étaient des arcs de triomphe, des peuples à genoux , des chars traînés à bras, des cloches en
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branle à dix Ixenes à la ronde , des canons réveillant les édios de la mer et des montagnes , des comédies jooées en plein air, des ballades chantées dans le dialecte des aleox, des feux de joie et des festins dans les châteaux , des Te Deum et des milliers de cierges y de la verdure et des fleurs du haut en bas des cathédrales et des chapelles. >
S'enlourantà la cour de ses compatriotes, leur ouvrant» comme par le passé, les plus nobles carrières, Anne se créa une garde particulière composée de cent gentilshommes bretons, < qui jamais ne faîlloient, quand elle sortoit de sa chambre , fust pour aller à la messe ou s'aller promener, de l'attendre sur cette petite terrasse de Blois qu'on appelle encore la perdie aux Bretons , elle-mcsme l'ayant ainsi nommée. Quand elle les y voyoit : — Voilà mes Bretons, disoit-elle, sur la perche, qui m'attendent. »
Anne de Bretagne fut la première reine de France qui attira les dames à la cour, f Elle en avoit une très-grande suite, i Elle élevait ses filles d'honneur c bien et sagement, et tontes à son modelle se fesoient et se façonnoient très-sages. » Oui , on peut le dire, < à son modelle. » Anne fut une des princesses les plus vertueuses, les plus modesles , les plus dignes qui illustrèrent le trône de France. Se faisant remarquer par la simplicité de sa coiffe bretonne, par son mépris pour tous ces raffinements de luxe de parure importés d'Ilalie, par sa douce piété, que quelques historiens ont osé traiter de fanatique , elle donnait peu ou point de temps à la vanité et aux amusements frivoles, préférant tenir à ses suivantes de sages discours, prendre part avec son époux aux délibérations du conseil et recevoir les ambassadeurs étrangers , que Louis XII ne manquait jamais, * après les avoir veus et ouys, » d'envoyer « faire la révérence à la reyne ; voulant qu'on lui portast le mesme respect qu'à luy, et aussi qu'il connaissoit en elle une grande suffisance pour entrelenir et contenter tels grands personnages , comme très-bien
AMNB DE BRETAGNE. 317
elle sçavoit faire et y prenoit un très-grand plaisir, car elle avoil très-bonne et belle grâce de majesté pour les recueillir, et belle éloquence pour les entretenir; et qui quelquefois, parmyson parler françois, estoit curieuse, pour rendre plus grande admiration desoy , d'y entremettre quelquesmots étrangers qu'elle apprenoit de monsieur de Grignols, son chevalier d'honneur. >
Mais il faut l'ayouer aussi, notre duchesse reine était impérieuse et hautaine, et souvent le roi même ne pouvait triompher de son infleiiible caractère. Il se contentait alors de la nommer en souriant : c Ma Bretonne ou ma Brette. » N'était-ce pas tout dire? Les enfants de la vieille Armorique ne se sont-ils pas toujours fait remarquer par leur ténacité, on pourrait ajouter peut-être, par leur obstination?... C'est, du reste , le caractère naturel d'un peuple longtemps indépendant et fier de ses grands souvenirs.
On doit encore reprocher à la fille de François II ce c si de vengeance > que nous avons déjÀ lu sur son front noble et digne. Cette vengeance, elle la poussa un peu loin contre Louise de Savoie d'abord, cette autre veuve de vingt-deux ans, non moins belle, non moins impérieuse que notre duchesse, et qui vécut exilée dans son château d'Amboise ; mais elle la fit encore plus cruellement sentir au seigneur de Gié , Pierre de Rohau, Breton de naissance, lieutenant général de Bretagne et maréchal de France depuis trente ans. Voici ce qui arriva :
Après une expédition triomphante dans le Milanais, Louis, à peine revenu â Paris, se vit tout à coup enlever ses conquêtes. Il partit aussitôt pour Lyon, où il tomba si dangereusement malade, qu'on désespéra de ses jours. A cette nouvelle, la reine fit ses préparatifs pour se retirer en Bretagne et embarqua sur la Loire ce qu'elle avait de plus précieux. Mais le maréchal de Gié arrêta les bagages à Saumur.
Anne ne put jamais oublier ce qu'elle appelait un nouvel outrage d'un homme ù qui elle n'avait pas encore pardonné ses prétentions pour son fils dans le temps où les cinq • espouseurs i joutaient autour de la fiancée de Bretagne.
En empêchant la retraite précipitée de la reine de France au cas où Louis XII eût rendu le dernier soupir ù Lyon , le ma* réchal ne voulait qu'assurer la province à l'héritier présomptif» dont il était gouverneur. Du reste, on conçoit aussi cet empressement de la duchesse, car Louise de Savoie , son orgueilleuse et détestée rivale , aurait alors saisi le sceptre et se serait probablement vengée des affronts que la Bretonne lui avait ftiit souffrir.
Dès que le roi fut en convalescence , Anne demanda qu'on mît le seignsur de Gié en jugement. Le prince résista longtemps ; mais, n'ayant pas la force de déplaire davantage ù sn ^ petite Brette », il consentit à tout.
Le vieux serviteur fut alors chargé de chaînes et plongé d ins un cachot. Comme il arrive toujours , ceux qui avaient été ses amis dans la prospérité l'accablèrent pendant sa disgrâce, et ses protégés mêmes déposèrent contre lui. Louise de Savoie , aussi implacable que la reiue , se rapprocha de sa rivale pour écraser le muihenrciiXi de qui elle prétendait avoir aussi ù se plaindre. Il ne tint pas à ces deux femmes qu'il ne fût écartelé.
Les crimes du maréchal étaient d'avoir arrêté les bagages de la reine, de s'être opposé au mariage de la fille aînée du roi avec le comte de Luxembourg, d'avoir veillé ù la garde de l'héritier présomptif et de Madame Claude pendant la maladie de Louis XH, et d'avoir employé à son service quinze mortes-payes qui étaient ù la solde du roi.
Le chancelier de France Gui de Rochefort, dont nous connaissons déj'^ réminente vertu , sauva Pierre de Rohan , qui , privé de ses titres et commandements, se retira en son chûteau du
Verger, où il vécat en sage h Tombre d'une enseigne philosophique qu'il fit graver sur la porte de son manoir. C'était un chapeau à larges bords avec cette inscription : A ta bonne heure nom prit la pluie. Le vieux guerrier, dépouillé des honneurs, mais non de la considération publique, se soucia peu des outrages que de misérables ennemis firent à sa mémoire : c il se Joua une farce dans un collège de Paris , où ils disaient qu'un maréchal , ayant voulu ferrer un âne (Anne), en avait reçu une si grande ruade, qu'il avait été jeté par-dessus la mnraille de la cour jusque dans le verger. »
Cependant Louis XII n'avait que deux filles de son mariage avec Anne de Bretagne , Madame Claude et Madame Renée. Le vœu du roi , le vœu de la France entière était que Madame Claude , héritière de la Bretagne par le contrat de sa mère , fôt unie à Théritier présomptif du tr6ne , François d'Ângouléme. Anne ne voulut point y consentir, en haine de Louise de Savoie , et , par les traités de Trente , de Lyon et de Blois , elle promit sa fille, avec la Bretagne, le Maçonnais et le comté de Blois , au jeune comte de Luxembourg , héritier des maisons d'Autriche, d'Espagne et de Bourgogne, et qui devait porter rilhistre nom de Charles-Quint. Mais les étals généraux de 1506 demandèrent à genoux au roi de France d'accorder sa fille à Théritier de la couronne, et le contrat trois fois juré fut déchiré solennellement. Les fiançailles furent célébrées le 21 mai de la même année, au grand mécontentement de la reine, qui, au lieu d'assurer la Bretagne à Madame Claude , ne lui donna en dot que la somme de 400,000 écus. Il est vrai que le contrat de 1499 n'avait pas besoin d'être confirmé pour que la jeune princesse héritât de sa mère. Néanmoins , la Bretonne se réserva la faculté de disposer du duché, s'il lui naissait un fils. Ce fils taM désiré ne vint pas.
La jolie Brette fut encore en opposition avec son mari pour la guerre qui éclata en 1510 avec le pape Jules II. Sa haal« piété
s'alarmait de voir le Fils atné de l'Église tourner ses armes contre le père commun des fidèles. En vain les évéques de France, assemblés à Tours, voulurent-ils la rassurer en affirmant que le roi était dans son droit, elle n'en continua pas moins & supplier avec larmes pour la paix. Louis, rapporte Mézeraî, lui répondit par cet apologue : « Autrefois, les biches étaient armées de cornes comme les cerfs ; elles furent tentées de s'en prévaloir pour dominer ; le ciel les en punit, en les privant de leurs armes. Pensez-vous, ajoula-t-il, être plus savante que toutes les universités qui sont d*accord avec le concile? Et vos confesseurs ne vous ont-ils pas appris que les femmes n'ont point de voix dans l'Église? » Ne pouvant rien obtenir dans une circonstance où l'honneur de la France était engagé, Anne fit faire par les prélats bretons une protestation contre les décisions de Tours et suUicila du pape une absolution particulière, déclarant qu'elle regardait cette guerre comme impie.
Deux ans après, l'Angleterre, liguée avec la cour de Rome, lança une flotte contre la Bretagne. Notre duchesse retrouva alors toute son énergie. Elle fit armer une escadre considérable dans le port de Brest et équipa ù ses frais un énorme vaisseau, la Cordelière, de 100 canons et de 1,200 hommes. La victoire des Bretons fut complète. Celte victoire sauvait peut-être la France de nouvelles attaques. Le roi en témoigna sii reconnaissance en restituant à sa Brette le comté d'Ëtampes confisqué autrefois sur François IL
Quelque temps après, le 9 janvier 1514, Anne de Bretagne , cette princesse si digne de l'admiration des Français et de l'amour des Bretons, expira à Blois à l'âge de trente-sept ans.
c Le bon roi Louis prit le deuil en noir et huit jours durant ne fit que larmoyer. »
Le corps de la princesse , enseveli dans ses habits royaux , resta exposé dans la salle d'honneur changée « en salle de douleur », jusqu'au ir> janvier. Ce fut lu qu'il reçut les hommages
àtnn DE BBETAbKK. 3ft
It ainigée. ( Il n'y ent personne qui a'sdnirM le peu
.i)j(jment du visage de la reine, et tout le monde diaaH
leUe beauté qni résistait à la mort» étiitla plus grandA
[iiv« du séjour de son ftme bienheureuse au sera de finunor- Âlle^rlnire.
Le soir du 15 janvier, on mit le cadavre dans le cercueil en présence des dames d'honneur et des grands de la coar. < Quand il (altut couvrir la face, chacun des assistants, la regardant pour Ib dernière fois, fondoit en larmes et poussoit des cris de douleur d'une manière si lamentable, que ceux qui enseveliasoient la reyne en estant troublez dans leurs lonctîons, on fut obUgé de mettre dehors la plupart de ces personnes qui ne pou- Toient mettre fm aux regrets qu'ils témoignoient de la perte d'une si bonne maîtresse, ni se résoudre à ne plus la voir. *
La cérémonie des funérailles, célébrée le 3 février dans l'église de Saint-Sauvenr, lut magnitique. La cour, tous les seigneurs de France et de Bretagne y assistèrent en grand deuil. Après l'offrande , l'oraison funèbre fut prononcée par Parvï , confesseur du roi , sur ce texte : • La joie de noire c^ur nous a délaissés. > Le prédicateur y exposa < que , comme la reine avait vécu treote-sept ans, il lui appartenait trenle-sept él<^s d'autant de vertus. Ensuite il lui adressa un chariot d'honneur couronné de ces trente-sept vertus pour h porter jusques en paradis. *
A Paris, nouvelles pompes funèbres, second sermon sur celte parole : < Notre cœur s'est tourné en deuil. > Dans ce discours , Parvi compara la ville de Paris à un chœur de musique -i quatre parties ïl'Ëglise, la justice, l'université et le peuple; et 11 prouva que , dans ces quatre parties, les chants de la douleur se faisaient seuls entendre.
A Saint-Denis , Parvi monta en chaire pour la troisième fois et pBtit plus de quatre heures sur ce texte : r La couronne de notre tête est todibée. * Il fit ta généalogie de ta reine, h faisant
SI
3'22 LES UCCS DE BHEIAGNR.
remonter jusqu'à Troye, Brulus et Yuage, fille de Peodrasus, noblcempercur de Grèce. H s'étendit ensuite fort au long sur les saints de Bretagne, prouva que la duchesse avait suivi leurs exemples et c jura, ainsi qu'il croyoit en Dieu, pour tant qu'il Tavoit confessée, administrée et baillé tous les sacrements, qu'elle étoit morle sans péché mortel, i
Le rorps fut enfin déposé dans les caveaux bénits, tandis que le roi d*armes, Bretagne, s'écria douloureusement et que les assistants répétèrent en sanglotant : c La reine très-chrétienue, noire souveraine dame et maîtresse, est morte ! i
En mourant, la duchesse-reine légua aux Bretons le cœur qui les avait tant aimés et exprima lo désir que ce cœur reposât dans le tombeau de François H aux Carmes de Nantes. Son vœu fut religieusement accompli. Cette précieuse relique de souvenir et d'amour fut renfermée dans une boite d'or en forme de cœur, revêtue à l'intérieur d'un ém')il blanc et surmontée d'une couronne royale , où l'on grava ces deux vers :
Coeur de vertus orné , Dignement couronné.
Sur la boîte , on écrivit :
En ce petit vaisseau , de fin or pur et nounde ,
Repose un plus grand cueur que oucque dame eust au monde.
Anne fut le nom d'elle , en France deux fois reyne ,
Duchesse des Bretons , royale et souveraine.
Ce cueur fut si très h:iult , que de la terre aux cienlx ,
Sa vertu libérale accroissoit roieulx et mieulx ;
Mais Dieu en a reprins sa portion meilleure ,
Et cestc part terrestre en grand deuil nous demeure.
IX janvier M. V. XIV.
La boite d*or fut mise dans une boîte de plomb, dans une boite do (er et dans un coITre de plomb, qui lut solennellement
À^^E DE BRETAGNE. b'^'ô
porté en Bretagne au milieu d'une population en deuil et déposé entre les cercueils de François H et de Marguerite de Foix, dans le magnîGque tombeau qu'Anne leur avait fait élever en 1507 aux Carmes de Nantes.
Ce tombeau, chef-d'œuvre d'architecture, qui n'a peut-être pas son égal dans l'école française, et cette multitude d'églises, de chapelles, de calvaires , de fontaines et de statues qui couvrirent la Bretagne sous le règne de la duchesse-reine, prouvent assez la protection éclatante qu'Aune sut accorder aux arts.
Arrêtons-nous un instant devant ce monument tout national que la catbéJrale de Nantes nous montre avec un légitime orgueil comme un glorieux souvenir de son dernier duc , François II; d*undeses héros, Arihurlll, connétable de France, et de son sculpteur par excellence, son Michel-Ange , Michel Columb, < le tailler.r d'images. >
Le tombeau des C'irmes forme un massif rectangulaire en marbre blanc, posé sur un socle également de marbre blanc et couvert d'une énorme table de marbre noir sur laquelle sont étendus le duc et la duchesse avec le munteau d'hermines , la couronne Ûeuronnéeet tous les autres insignes de leur dignité. Leurs têtes sont soutenues sur des coussins ù broderies par trois anges à pose gracieuse et pour lesquels l'artiste s'est inspiré certainement des plus jolies figures d'enfants de son pays natal. Aux pieds de François et de Marguerite sont couchés un lion tenant dans ses griffes les armes de Bretagne et un lévrier portant l'érusson aux armes de la duchesse de Bretagne et de Foix, entouré d'une cordelière délicieusement sculptée. Ce lion et ce lévrier, d'un très-beau travail, semblent indiquer que le dernier duc et sa compagne ont possédé tous deux les vertus de leur état : la magnanimité dans la force et la fidélité dans la soumission. Les côtés latéraux du tombeau nous montrent les douze apôtres dans de^ niches en marbre pouge séparées par des pilastres en marbre blanc. Au-dessous
4i24 LES DUCS DE BKETAGIIE.
de ces douze apôtres , sont seize pleureuses dont la figure et les DiaiBs sont en marbre blaac , et le capuchon et les dra* perles qui les enveloppent en marbre vert. Les niches ou mé" dallions dans lesquels elles paraissent , les unes agenouillées^ les autres accroupies, sont en marbre blanc et se font remarquer par la beauté, la délicatesse et le fini de leurs arabesques et autres ornements. A l'un des bouts du monument, snr la même ligne que les apôtres , on voit saint François d^Assise et sainte Marguerite ; à l'antre extrémité , Charlemagne et saint Louis. Aax quatre angles sont représentées dans quatre statues emblématiques de grandeur naturelle , lea vertus cardinales des souverains : la Justice, la Force, hi Prudence et la Sagesse. La Justice n'est autre chose que le portrait de la reine Anne. La tète de cette statue est fort belle, le front est pur et large, les yeux sont fendus en amande , les cheveux sont roulés en bandeaux. D'une main , la Justice tient un glaive; de l'autre, la balance et le livre des lois. La Pradence a deux visages : celui d'une belle jeune femme au* caractère tout breton et celui d'un vieillard , comme pour indiquer que la prudence doit réunir la force intellectuelle et la perspicacité de la jeunesse à l'expérience de la vieillesse. De la main gauche, la jeune femme tient un miroir convexe, et de la droite , un compas. Un serpent se déroule à ses pieds. La Sagesse , couverte de vêtements religieux , porte un more de bride et une horloge , symboles d'une vie régulière. La Force a une petite tour à créneaux dans la main gauche , et de l'autre elle étrangle sans effort un monstre hideux. La pose et le geste de cette statue sont admirables ; en les contemplant, on comprend facilement que ce n'est pas de la force phy^ sique, mais de la force morale, cette force toute^putssante , qu'il s'agit.
En 1727, ce tombeau fut ouvert par ordre du roi. On y trouva trois cercueils de plomb parsemés d*hermines, oehii de
4NffE DE BRBTA6NE. 3^5
François II avec cette inscriplioa : c Cy dedans gist le corps do due François II de ce nom , lequel régna trente ans duc de Bretagne, puis trépassa à Coupon, le huit septembre, Tan èrif quatre cent quatre-vingt-huit, et fut céans ensépulturé; i et ceux de Marguerite de Foix et de Marguerite de Bretagne, première femme du prince.
. En 1792, le tombeau fut violé, les cendres dispersées et les ecrcneils transformés en balles. M. de Grucy , arcfaitecte-voyer de Nantes, sauva le monument de la destruction en le couvrant de débris et de matériaux. Depuis , il lut restauré et placé dans la cathédrale. On y déposa en 1847 les restes précieux d'Arthur 111, comte de Richement , connétable de France et duc de Bretagne.
Le coffre de plomb où avait reposé le cœur de la duchesse Anne pendant près de trois siècles, fut ouvert aussi en 1792. On n'y trouva plus dans les trois bottes dont nous avons parlé qu'un peu d'eau et les restes d'un scapulaire. La botte d'or est conservée à la mairie de Nantes.
Si notre savante duchesse encouragea les arts , elle ne donna pas une moindre attention aux sciences et aux lettres. On sait que dans son palais de Blois ou des Tournelles , se réunissaient les hommes les plus instruits de Paris et de la France , et que la petite Renée , encore enfant, < discouroit si hautement de l'astronomie, i qu'elle faisait l'admiration de tous ceux qui l'entendaient. En un mot, on peut dire qu'Anne de Bretagne prépara les voies à François I«', que la postérité honora du titre glorieux de Père des lettres.
« Au mois de mai ensuivant 1514, François, duc de Valois el comte d'Angoulesme, apparent héritier de la couronne de France , espousa à Saint-Germain en Laye Madame Claude , fille aisnée du roy, comtesse de Bretaigne, par la succession de la reyne Anne, sa mère ; lequel mariage ne a'estoit sœn faire du vivant de ladicte reyne Anne , parce qu'elle aspiroit
plutost au mariage de Charles d'Autriche, pour cesle heure empereur, dont il avoit esté pourparlé longtemps avant ,? qu'à cehiy dudict duc d'Angoulesme ; et disoit-on que l'occasion qui à cela mouvoit , estoit pour la haine qu'elle portoit à Madame Louyse de Savoye, mère dudict duc d'Angou-: lesrae. >
Louis XÏI remit à François l'administration de la Bretagne , à la prière des états du duché, elle i 'janvi<ir 1515, après deux mois d'une union contractée follement avec la jeune Marie d'Angleterre, il laissa par sa mort le sceptre et la couronne de France à l'époux de la duchesse de Bretagne.
Madame Claude, qui n'avait ni la fermeté ni le génie de sa mère, céda d'abord le duché h son mari sa vie durant, puis lui en fit la donation à perpétuité, et enfin , par son testament , le transmit au Dauphin.
Malgré ces actes successifs qui l'enchaînaient à Ij France , la Bretagne ne s'en considérait pus moins commi* indépendante encore, puisque, lorsqu'il s'agit de payer la rançon du roi-soldat prisonnier à Madrid, après la déroute de Pavie, les gentilshommes déclarèrent, après que les états eurent volé une somme et que les villes eurent offert leur don gratuit , que, < bien qu'ils ne dussent au roi que la foi et le service à la guerre, ils payeraient chacun dans cette occasion le i/20« du produit de leurs terres nobles, mais sans se soumettre à aucun contrôle, sans énoncer même la somme qu'ils verseraient dans un coffre qui devait demeurer scellé et rester dans la province jusqu'au moment où il s'agirait de payer la rançon des illustres prisonniers. »
François !•'' soupçonna ces vieilles idées d'indépendance qui vivaient toujours dans le cœur des Armoricains et il résolut d'affermir une conquête commencée heureusement par Chnrles Vlll, mais que Louis XII, dominé par d'autres sentiments, n'avait pas su assurer à la Fronce. 11 convoqua donc les
états à Vannes au mois d'août i532 et se rendit lui-même à Cbdteaubrîant.
Diroas-nous combien fut orageuse cette assemblée solennelle, la dernière de l'ancienne Bretagne? Dirons-nous la douleur de nos (ieis Bretons au moment de sanctionner l'acte qui anéantissait cette liberté qu'ils avaient détendue pendant douze cents ans? Il est vrai que ces douze siècles de gloire avaient été aussi dou/.e siècles de misère et de malheur ; et c*est ù peine si, au milieu des calamités de toutes sortes qui avaient accablé la malheureuse province, au milieu des guerres civiles et étrangères qui l'avaient déchirée, elle pouvait compter cent ans de paix ! L'avenir.... Nos Bretons n'osuient soulever ce voile mystérieux qui cache les destinées des peuples, car leurs yeux, obscurcis par les larmes, n'y voyaient que la servitude ou de nouvelles guerres entre la France et l'Angleterre, ces deux grandes puissances, également jalouses de posséder la presqu'île armoricaine, guerres dont elle seule, la terre disputée, porterait tout le poids. Ces dernières considérations ébranlèrent les trois ordres, et ils se résignèrent à accepter l'union en réservant toutefois leurs antiques privilèges.
Mais quand le président Des Déserts leur proposa de la demander eux-mêmes, celte union, ils crurent voir les ombres de leui-s ancêtres, ces nobles défenseurs delà patrie, se dresser devanteux, et ils retrouvèrent toute leur énergique fierté. Ce fut comme un long frémissement d*indignntion qui parcourut toute la Bretagne depuis la salle de rassemblée de Vannes jusqu'aux remparts de Rennes et de Nantes, jusqu'aux roches noires de la Gornouailles, jusqu'aux granits roses de Trcguier.
Des Déserts, Breton de naissance, mais tout dévoué à la France, employa un charme tout-puissant, la corruption, et les derniers Bretons sollicitèrent l'uuion. Ils demandèrent au roi que le Dau-