ALAIN-FERGENT
de la passion. Mais que faire de plus dans ces temps de complète barbarie ?
Si les crimes étaient multipliés, que dirons-nous des désordres, des débauches, des excès de toutes sortes, ces tristes fruits de l'ignorance et des passions? Passons sur ce récit horrible ; ne parlons pas de ces querelles sanglantes entre les vassaux du même suzerain, de ces pillages de gens de guerre qu'autorisaient souvent les lois, de ces inimitiés et de ces haines profondes qui ne s'assouvissaient que dans le sang, de ces vices honteux qui étaient alors en honneur, de ces dérèglements qui s'étaient glissés jusque dans le clergé. Qu'on nous permette sur ce dernier mot une seule observation. Un grand nombre d'historiens ont beaucoup exagéré les mauvaises mœurs du clergé de cette époque, et ils n'ont certes pas manqué d'en prendre acte contre une religion dont ils voulaient méconnaître la divinité; en traçant leurs lignes toutes pleines de scandales et où ils ne semblent citer qu'avec peine quelques traits de charité et d'héroïsme chrétien , ils ont oublié sans doute qu'il suffisait alors de savoir lire pour entrer dans les ordres sacrés; qu'au milieu de ces épaisses ténèbres, la foi était obscurcie et devenait souvent stérile, et qu'ainsi la civilisation chrétienne, qui seule peut adoucir les mœurs d'une nation, était encore dans l'enfance.
Nous avons dit aussi que dans nul autre siècle on ne remarqua plus de calamités ; intempéries des saisons, inondations des rivières, pestes, famines affreuses, tous les plus grands malheurs enfin vinrent fondre sur le pauvre peuple.
Le pape Sylvestre II crut voir dans ces fléaux des avertissemenfs du ciel; il conseilla des pèlerinages, des œuvres expiatoires. Ce fut alors que l'on vit une multitude d'hommes de tout rang et de tout âge se presser dans les basiliques des martyrs et dans les lieux consacrés par quelque miracle ; ce fut alors que, pour réparer des fautes capitales, les seigneurs se rendirent, le
bâton et le bourdon à la main, à Saint-Martin de Tours, à Rome, à Jérusalem.
Et pourtant, malgré tous ces crimes» tous ces désordres, le KP siècle fut marqué par une foule de bonnes œuvres qui nous étonnent. Par une fausse interprétation de Y Apocalypse , tous attendaient la fin du monde. Les calamités publiques en étaient, disait-on, des signes certains; aussi voyait-on fréquemment les riches se dépouiller de leurs biens en faveur des mo* nastères ou employer leurs deniers à bâtir ces superbes monuments religieux qui s'élevèrent de toutes parts à cette époque mémorable. N'est-ce point aussi dans les dernières années de ce même siècle que la voi\ de Pierre TErmite, le pauvre moine d'Amiens, retentit dans l'univers entier et porta en Palestine toutes les forces de l'Europe occidentale? c Dieu le veut ! > s'écriaient les peuples d'une seule voix, et ils se levaient comme un seul homme, etguerriers, femmes, vieillards, enfants, tous couraient à la délivrance du saint sépulcre pour ne trouver qu'un vaste tombeau dans les plaines de Nicée!...
Notre Bretagne eut sa large part des désordres et des calamités dont nous venons de parler. Nous rappellerons seulement quelques crimes que nous avons déjà signalés à l'attention de nos lecteurs pendant le cours de notre récit et dont le résumé lui fera horreur. Ne voyons-nous pas le fer et le poison terminer la vie de nos plus braves princes bretons? Érisopoé et Salomon sont indignement massacrés au pied même des autels; le jeune Drogon est étouffé ; Geoffroy, Hoël IV et Judicaél sont assassinés; Guérech, Alain V et Conan II empoisonnés.... En un mot, neuf princes régnants meurent de mort violente dans l'espace de deux cents ans ! Et que de révoltes , que de guerres d'amis contre amis, de frères contre frères !... Les annales bretonnes en sont remplies.
II faut le dire aussi, la Bretagne, qui avait enfanté tant de saints; la Bretagne, toute couverte d'églises et de monastères ;
UJllN-FERGENT. 6^
la Bretagne, si religieuse eufin, vit ayec effroi son clergé , qui d'abord s'était montré noble et grand, payer son tribut à ce malheureux siècle : les membres de ce clergé devinrent, en trop grand nombre, semblables à leur peuple : la cupidité, l'ambition et quelquefois aussi d'autres désordres non moins criants vinrent porter la désolation dans le sanctuaire. Mais ces abus, vous le comprenez bien, jeunes lecteurs, ne sauraient être imputés à l'Évangile ; car, loin de les inspirer, la religion les condamne , et l'Église ne cessait pas de mettre le plus grand zèle à frapper les coupables de ses peines les plus sévères.
Tandis que la plus horrible famine, la plus affreuse contagion ravageaient notre Bretagne, la voix du pieux pèlerin d'Amiens retentit dans les murs de Rennes, de Vannes, de Nantes, etc. Un grand nombre de Bretons prirent la croix, coururent en Palestine, où ils furent c joyeusement de la partie. >
Tout occupé à réformer la justice, à faire jouir ses si\jets d'une paix si longtemps troublée , à consoler son pauvre peuple» sur qui s'appesantissait le bras vengeur de Dieu , Alain-Fergent résolut d'abord de ne pas abandonner le gouvernement de sa chère Bretagne.* Mais un tremblement de terre étant survenu» il crut que ce phénomène lui venait apporter l'ordre du Seigneur, et, jurant sur les évangiles sacrés et les reliques saintes Toubli des injures et des inimitiés , il donna la main à son plus cruel ennemi pour aller en terre sainte. Il y resta cinq ans comme simple pèlerin , explorant les lieux sanctifiés par la présence du Sauveur et portant tour à tour ses présents et ses larmes sur la sainte montagne et dans l'église de Bethléem.
En même temps que les croisés travaillaient à l'affranchissement de l'Église d'Orient, des hommes d'un génie aussi sublime que religieux entreprenaient de combattre en Occident c les dérèglements du clergé» l'orgueil et la mollesse des grands et les désordres du peuple. » Robert d'Arbrissel fut comme le nouvel apôtre de la Bretagne. Né près de Rennes, engagé dans
les ordres sacrés et frappé des mœurs scandaleuses qui régnaient dans une partie du clergé, il résolut de le réformer. Profondément instruit, d'une parole douce et persuasive, d'une dévotion admirable, il travailla d'abord à détruire la simonie et les mariages scandaleux ou sacrilèges. Persécuté à cause de sa pieuse doctrine, ne pouvant pratiquer au milieu du monde les austérités que sa foi et son amour pour la pénitence lui commandaient, il se relira dans la forêt de Graon, entre la Bretagne et l'Anjou. Mais il y fut suivi par une multitude de disciples qui vinrent partager ses prières et ses mortifications. Le pape Urbain II ayant déclaré que le Saint-Esprit lui-même avait ouvert la bouche du pieux Robert et lui ayant permis de prêcher et d'administrer les sacrements en tous lieux, il parcourut les provinces, < suivi d'une foule d'ûmes qui cherchaient Dieu. »
Arrivé à Saumur, il entendit parler d'un brigand fameux nommé Évrault, qui habitait la forêt voisine, d'où il répandait l'effroi dans toute la contrée. Il était impossible de traverser cette forêt; la mort avait été le partage de tous ceux qui avaient osé le tenter. Robert d'Arbrissel, touché jusqu'aux larmes en songeant à l'ûme du malheureux voleur, résolut de pénétrer dans son repaire et de tâcher de le ramener à Dieu. Sa vie, à lui, il la considérait comme peu de chose et il se serait trouvé heureux si le Seigneur eût voulu en agréer le sacrifice pour jeter un regard de compassion sur un pécheur! Il s'avança donc dans ces bois épais, seul , une croix ù la main. Succombant de iatigue, après avoir longtemps marché, il se laissa tomber près d'une source où il s'endormit profondément. A son réveil , il aperçut un homme qui l'examinait attentivement, et, croyant que c'était quelque disciple qui l'avait suivi pour le secourir au besoin, il l'engagea doucement ù se retirer. < Pourquoi me repousses-tu, demanda l'inconnu, toi qui tends une main secourable a ceux qui sont tombés? N'es-tu point Robert d'Arbrissel? — Je le suis , répondit le bon prêtre; il est de mon devoir
ALAIN-FBBGENT. 67
tifî l'avertir des dangers que tu cours eu ces lieux. — Des dangers? Ne viens-tu pas les braver toi-même? — Je cherche une Ame égarée, mon Gis, reprit le saint homme avec onction, Dieu me défendra. S'il veut que je meure, je prierai pour Évrault ; je demanderai au Seigneur que mon sang rachète toutes ses iniquités. — Viens, dit encore l'inconnu, viens, je te conduirai moiméme près d'Évrault. > Robert se leva, suivit son guide, et, après mille détours, pénétra avec lui dans une soliiude plus affreuse, dans un bois plus profond, où il fut introduit dans une sorte de forteresse. A peine eut-il posé le pied sur le seuil, que cinq hommes au regard farouche, aux vêtements souillés de sang , s'élancèrent sur lui la huche ù la main. < Arrêtez, arrêtez, cria Évrault, car le conducteur du missionnaire n'était autre que le chef lui-même ; ne frappez pas l'homme de Dieu, Robert d'Arbrîssel!... > Les brigands se prosternèrent aux pieds du disciple du Christ; touches tout à coup de la grJice d'en haut, versant des torrentsde larmes, ils supplièrent le bon prêtre de les réconcilier avec le Dieu qu'ils avaient tant offensé. Robert les releva, les reçut dans ses bras en les nommant ses amis, ses frères, ses enfants , et, les voyant pénétres d'un vrai repentir, il prononça sur eux les divines paroles qui effacent les plus horribles crimes. Ce fut près de la fontaine où il avait dormi que le bienheureux Robert londa la célèbre abbaye de Fontevrault (fontaine d'Évrault), qui compta bientôt trente mai- •Bonsde son ordre et plus de 3,000 religieux des deux sexes.
Le saint missionnaire continua ses prédications 11 parut au concile de Poitiers en ii.iO, et ce ne fut qu*en voyant sa fermeté, qu'en entendant ses discours pleins de force et de véhémence , qu'un des légats du pape eut le courage de prononcer la sentence d'excommunication contre le roi de France, Philippe I^. Robert d'Arbrissel , éprouvé par la plus odieuse calomnie , épuisé de travaux et comblé de mérites , mourut en 1116. Il fut enterré à Fontevrault.
68 LES DCCS DK BRET4GNE.
i^ Bretagne avait va oaitre dans les deniîères années de Hoel IV, un célèbre philosophe, fameux à plus d'un titre, H dont les erreurs furent combattues par l'illustre saint Bernard et condamnées par le pape Innocent II. Ce novateur n'était autre qu'Abailard , né au Palais en 1079. Il épousa Héloïse, qui se fit religieuse à Argenleuil , à l'âge de vingt-deux ans, pois qui devint abbesse de Paraclet, couvent dont son mari était la fondateur. Après avoir été longtemps abbé de Saint-Gildas dt Ruys, Abailard mourut à Cluny en 1142, dans les bras de Pierre le Vénérable; Héloïse vécut jusqu'en 1163 dans toutes les aus«> térités de la pénitence, et ces deux êtres qu'une vive affectios avait réunis pour un peu de temps sur la terre et qui avaient emporté dans le cloitre celte affection dont ils avaient fait à Dieu le généreux sacrifice, furent inhumés dans le même tom» beau.
Ce nom de Saint-Gildas nous rappelle un bon saint de notre Bretagne et l'un de ses plus grands miracles , miracle dont le peuple a gardé le souvenir et qu'il raconte encore en l'entourant de charmantes fictions. Le fond de ce récit est d'ailleurs historique.
Guérech, comte de Vanner au vp siècle, avait une fille parfais tement belle, nommée Triphyna. Le roi de Cornouailles, Comorre, qui était le plus méchant homme qui eût vécu depuis Gain et qui était déjà veuf de quatre femmes , la demanda en mariage. Sur le refus de Guérech, il se présenta devant la ville avec une puissante armée. Saint Gildas, disciple de saint Hydult dans la Bretagne insulaire, traversa^ aussitôt la mer dans son manteau , vint trouver Triphyna et la fit consentir à devenir la femme de Comorre, afin d'éviter l'effusion du sang. En même temps il lui donna une bague d'argent blanche comme du lait , en l'assurant que la bague noircirait quand elle courrait quelque danger. Pendant quelques mois , la reine fut très-heureuse et Comorre se montra bon envers ses sujets. Mais un jour, la jeune
ALAIN-FIRGENT. 69^
femine annonça à son mari qne bientôt elle serait mère ; h cette DOiirelle , le roi la quitta avec colère, et Trîphyna s'aperçut que sa bague noircissait. Pénétrée de crainte , n'espérant de protection que du Seigneur, la malheureuse se mit en prière dans |a chapelle, près des tombes des quatre premières femmes du roi. Elley était encore quand minuit sonna. (On a dû remarquer dans toutes les traditions bretonnes que minuit joue toujours on très-grand rôle.) Au même instant les tombeaux s*entr*ouvrirent, et les mortes en sortirent couvertes de leurs linceuls blancs, c Prends garde, Triphyna, crièrent-elles, Comorre t'attend pour te tuer. Tu lui as annoncé que dans deux mois ta serais mère, et lisait; grâce à l'esprit du mal, que son premier enfant lui donnera la mort. C*est pourquoi il nous a fait mourir. — Fuis donc, retounie vers ton père. Prends ce poison qui m'a tuée, pour te délivrer du chien géant qui garde la cour du palais, reprit la première morte, après quelques minutes d'un horrible silence. — Prends cette corde qui m'a étranglée, pour escalader la haute muraille, fit la seconde; — cette flamme qui m'a brûlée, pour éclairer ta marche, dit la troisième; — ce bâton qui m'a brisée , pour te soutenir, i ajouta la quatrième; Triphyna s'enfuit avec le poison, la corde, la flamme et le bâton. Elle marcha longtemps. Enfin elle arrivait près de Vannes quand , tombant de lassitude sur la lisière du bols , elle mit au monde un fils qui fut saint Trever. Apercevant le faucon de Guérech , elle l'appela , lui remit la bague mystérieuse et lui ordonna de la porter à son père. L'oiseau s'acquitta de sa commission. Aussitôt le comte et saint Gildas d'accourir.... Mais pendant ce temps, Comorre, qui cherchait l'infortunée, l'avait rejointe et lui avait tranché la tête. 11 n'avait pas vu heureuse* ment l'enfant que la pauvre mère avait enveloppé dans son tablier et qu'elle avait caché dans le creux d'un arbre. Le saint ordonna à la morte de prendre son enfant et sa tête et de le précéder sur le chemin de Cornouailles; ce qu'elle fit. Arrivé
devant le palais, Gildas somma par trois fois Comorre de rece^^' voir sous son toit sa femme et son fils. N'en obtenant aucune: réponse, il prit le nouveau-né des bras de sa mère et le posa atterre. L'enfant lança une poignée de sable contre le château en s'écriant: c La Trinité fait justice!... i Aussitôt les murs s'é-; croulèrent avec un grand fracas en ensevelissant sous ses ruines le comte de Comouailles. Le saint replaça ensuite la tête dé' Tripbyna sur ses épaules , et la jeune femme , rendue à la vie r' retourna à Vannes avec son fils. En reconnaissance d*un tel bienfait, Guérecb donna à saint Gildus l'abbaye de l'Ile de Ruvs.
Si jamais vous visitez la commune de Pedernech, jeunes lecteurs, on vous montrera encore les ruines du château de Cona^mor-ar-Miliquet (Conamor le Maudit), et nos bons Bretons vous diront qu'il ne croît aux environs que des herbes vénéneuses, que les plantes salutaires y perdent leur vertu bienfaisante, que les troupeaux s'en éloignent malgré l'appel du berger, que le chien n'y fait entendre que d'horribles et lugubres hurlements, et qu'enfin le chariot de la mort, carriguel-antau , s'y montre deux fols l'an.
Mais revenons à notre duc de Bretagne, que nous avons laissé accomplissant son pieux pèlerinage au tombeau du Sauveur. Comme nous l'avons déjà dit, il demeura cinq ans en Palestine et revint ensuite dans son duché poser les bases admirables de la plus sage administration. '
Robert quitta en même temps la terre sainte. A son retour, il trouva son frère Henri assis sur le trône d'Angleterre , qu'avait laissé vacant la mort du dernier roi, Guillaume le Roux. Il passa de suite dans l'tle pour faire valoir ses droits comme aîné. Mais les seigneurs, craignant les guerres civiles, suites ordinaires de ces divisions de famille, ménagèrent un accommodement entre les deux frères. Bientôt après éclatèrent entre eux de nouvelles querelles, et Henri vint attaquer Robert à Tinchebi*ay. Un des