CHAPITRE XX
LA SÂlNT-BARTHÉLEMY.
Il n'y a pas d'événement mieux connu dans ses moindres détails que le coup d'État de la Saint-Barthélemy : les principaux affidés ont raconté leurs émotions intimes ; leurs confessions nous font suivre , minute par minute, dans l'âme de chacun, les passions en mouvement, la peur, la fureur, le remords. L'aveu est palpitant de vie : c'est une des rares aventures de l'humanité qui soit décelée sans fraude et avec une telle richesse de témoignages qu'elle Sait pénétrer jusqu'aux plus secrets ressorts du cœur.
Cependant les historiens sont partagés sur l'origine même de l'événement : une légende déjà ancienne néglige tous les témoignages contemporains et imagine une longue dissimulation de Catherine et de Charles IX, qui se seraient déterminés, près de trois ans d'avance, à feindre de la bienveillance pour les huguenots, afin de les attirer sans défiance à Paris et de les égorger en une nuit. Cette idée préconçue
flattait^ les uns en leur montrant un art profond mis au service de la bonne cause ; elle plaisait à d'autres, .au contraire , en démontrant jusqu'à quel degré de bassesse pouvait descendre l'àme d'un prince; elle permettait d'interpréter tous les faits écoulés depuis la bataille de Montcontour, et de les faire rentrer par une ingénieuse combinaison dans l'hypothèse adoptée. Si Charles IX disait en accueillant Goligny : « Mon père, vous ne nous échapperez plus », — ce n'était pas le jeune Français qui oubliait les fautes du vieux soldat reçu chez lui, c'était le fils d'Italienne qui tressaillait à l'approche de la vengeance. Tous les indices et toutes les suppositions qui peuvent démontrer que le massacre des huguenots a été prémédité durant plusieurs années ont été groupés avec art par l'historien anglais Allen ^ Au contraire, nos historiens français, Mignet, Michelet, Henri Martin, et les historiens étrangers qui ont étudié avec un grand amour des détails, avec une sorte de piété, les événements de la Saint-Barthélémy, MM. Ranke, Soldan, von Raumer, Baum, White ', tiennent compte des déclarations faites par les auteurs de cet acte, et suivent l'enchaînement fatal qui lie l'association tardive entre la ja«
I John Almsn, Edimburg Review, vol. XLIV, 1826.
> Baïice, Historisch^politische ZeiUchrift, 1836, t. II, et Franzo^ stsehe geschichte, t. I; Soldak, Frankreich und die Bartholomaus Jfacht; fOBi Raumeb, Geschickte Europas seit dem Ende des fiinf' xehnten Jahrhunderts, Leipzig, 1833, t. Il, p. 256; Baum, Leben Bezas; WoitK, Massacre of S, Bartholomew,
lousie de Catherine et la vengeance de Guise, Tattentat de Maurevert, la colère du Roi, la peur subie par les complices de Maurevert, la nécessité, comme moyen unique de salut, de donner un autre coursa la violence de Charles IX.
Les ambassadeurs étrangers ne s'y sont pas trompés : l'envoyé de Venise, Giovanni Michieli ', montre, dans sa relation au Sénat, Catherine et Henri de Valois avouant au Roi qu'ils étaient les auteurs de l'attentat contre Coligny, et qu'ils étaientperdus s'il ne frappait pas leshuguenots. Le nonce Salviati, un confident, presque un associé, qui voyait les inquiétudes, les préparatifs , et l'exécution, dans l'hôtel même du duc de Guise, et qui écrivait son récit au Saint-Père dans la soirée même du dimanche, en plein tumulte, n'a pas eu la moindre hésitation à exprimer la surprise que causa à tout le monde cet événement improvisé en quelques instants*. Marguerite de Valois ne fut pas mise dans les secrets de la dernière heure, mais elle apprit les détails de ses frères et de sa sœur, la duchesse de Lorraine, pendant les jours suivants, et elle dit, en parlant des menaces que proféraient les huguenots, de venger la mort de Coligny : « Par l'advis de M. de Guise et de mon frère, roi de Pologne, il fut pris résolution de
^ Tradait par Baschet, Diplomatie vénitienne, p. 522. Seulement, Giovanni Michieli crut que Tentrevue du Roi et de Catherine a eu lieu le vendredi soir 2?, tandis qu'elle est réellement du samedi 23 à midi.
* Cette lettre a été publiée par le Père Theirbr, Annales ecclesiastici.
les prévenir ; conseil de quoy le roy Charles ne fut nullement, estimant quelques chefs de la religion desquels il se pensoit servir en Flandres^ Et à ce, je luy ai depuis ouï dire à luy-mesme, il y eut beaucoup de peine à l'y faire consentir ; et sans qu'on luy fit entendre qu'il y alloit de sa vie et de son Estât, il ne l'eust jamais faict. La Royne ne fîist jamais si empeschée qu'à faire entendre audit roy Charles que cela avoit esté faict pour le bien de son Estât, à cause de Faifection qu'il avoit à Tadmiral et à Télig[ny, desquels il goustoit l'esprit et valeur ' . »
Le récit le plus ardent est celui de Tavannes ^, qui n^a pas quitté Catherine, qui a été le conseiller et le complice de tous les actes. Mais l'aveu le plus important est celui de Henri de Valois lui-même '. Deux ans après, quand il était devenu roi de Pologne, pendant
< Mabcueritb, Mémoires, p. 49.
^ Les Mémoires de Tavannes sont das à la plume de Gaspard de Sanix-Ta vannes, son fils. Quelle est la part des notes du père et celle du souvenir de ses récits, on ne peut le savoir. Toutefois, deux styles se discernent dans les mémoires : la narration des actions du père, ▼ive et énei^que ;, les commentaires du fils. On peut croire que le récit de la Saint- Barthélémy est du père; un fils oserait-il écrire, sur QD acte conunis par son père, une phrase comme la suivante : « Le coup faict, la colère refroidie, le péril passé, Tacte paroist plus grand, plus formidable aux esprits rassis; le sang espandu blesse les consciences. • Le coupable seul peut parler de la sorte.
3 Discours du roy, Henry troisième à un personnage d'honneur et de qualité estant près de Sa Majesté à Cracovie, sur les causes et motifs de la Saint'Barthélemy, publié dans les Mémoires d' Estât de Villbbot, t. II, p. 52, collection Michaud, t. XI, p. 259; dans Matoieu, His-m toire de France, Voir aussi Ms. Dupuy, Bibl. nat., Gd'-GS. n. 10
une tiède nuit d'été, il se sentit pris d'insomnie dans son palais de Gracovie. Inquiet, fiévreux, il se souvint des massacres de Paris. Il fit appeler un ami, peut* être le médecin Miron, et soulagea sa conscience en lui racontant la part qu'il avait prise dans la Saint- Barthélémy. Au petit jour, quand le Roi fut assoupi, le confident se Ibàta de mettre par écrit les récits qu'il venait d'entendre, en n'omettant pas même ces mots significatifs : a Je vous fais part de mes inquiétudes et agitations de cette nuit, qui ont troublé mon repos, en pensant à l'exécution de la Saint-Barthélémy... Vous avez tout entendu, le souvenir troubloit ma pensée * . »
Ainsi nous assistons à tous les préparatifs de la scène : Catherine a vu le Roi s'émanciper de sa tutelle, disgracier Henri de Valois, donner sa confiance à Coligny ; elle a préparé avec les Guises le coup d'arquebuse de Maurevert ; puis, épouvantée de l'effet produit par cet événement sur le Roi, inquiète en se voyant rudoyée et écartée par lui, elle est rentrée le vendredi soir 22 août, après la visite chez le blessé, prête à tout risquer, mais incertaine encore.
Le samedi 23 , dans la matinée, le duc de Guise a l'audace de se présenter au Louvre, accompagné de
* Si c'est, comme on l'a supposé, Mii*oii qui fut le confident de ces aveux, ce médecin aurait eu la singulière fortune de nous laisser le récit des deux principaux crimes de son client. Il faut reman]uer que la confession de Gi'acovie est racontée dans un style diffus et sans valeur, tandis que le récit du meurtre du duc de Guise, qui est bien de Miron, e^t un cbef-d'œuvre accompli.
ET LEUR EPOQUE. — i57J. iWTX
son oncle le duc d'Aumale; ils pénètrent près du R<n^. et offrent de se retirer dans leurs gouvernements. lie Roi les reçoit « avec un mauvais visage et. des parafoar. pires ' ». Ils entendent parler de projets d'arrestatiin»médités contre eux ; ils se séparent. Le duc de Guise va sonder l'opinion des bourgeois parisiens. Le duc d'Aumale entre chez Catherine ; il la voit frémissante et acculée à sa dernière chance. Près d'elle est Hemif de Valois. Bientôt arrivent le maréchal de Tavannes^et trois Italiens : Gondi, maréchal de Retz, Gonzagué;. duc de Nevers, et Birague, chancelier. Us se tienncaïC' tous les six autour de cette femme, émus, « cognoissaot que tout s'alloit descouvrant, et que ceux de Guis^, même pour se laver, accuseroient la Royne. Du pérrlt présent naist la résolution de nécessité, telle qu'elle ' fut; conseil né de l'occasion, et qui ne se fust peu' exécuter sans estre découvert, si il eust été préméditée . Si la Royne.se fust peu parer de la source de l'arque^ busade, malaisément eust-elle achevé ce à quoy l'évé^oement la contrainct'. » Les huguenots sont mens»' çants, on ne peut échapper à leurs coups qu'en lès* exterminant; mais comment obtenir l'autorisation du Boi? Que fera-t-il quand sa mère viendra hardim^iti lui déclarer qu'elle a permis le coup d'arqueSuse snn Coligny? Elle sait le manier ; elle connaît son « vioei
' Discours du roy Henry troisième,
pëculier d'humeur coléricque * » ; elle veut essayer d'exciter un de ses accès de rage pour en utiliser les égarements. Elle entre chez le Roi, suivie de Henri de Valois et des cinq autres, Aumale, Tavannes, Retz, Nevers, Birague. Elle parle, elle menace, elle pleure.
Pour reproduire cette scène , il faudrait Thucydide ou Corneille. On voit, à travers les souvenirs de Tavannes et de Henri de Valois, cette mère qui s'approche en souriant, l'œil velouté , la voix caressante ; elle Feint l'inquiétude. — Les quartiers de Paris veulent s*armer malgré les ordres du Roi. Les catholiques sont mécontents et demandent un lieutenant général du royaume; ils ne peuvent tolérer que le Roi soit au service des intérêts de Goligny. « L'admirai joue le Roy et fait de luy l'instrument de ses ambitions. « Il veut unir les réformés de France à ceux de Flandre, pour les rendre maîtres de la France. Leur insolence est connue. Ne voit-on pas Piles, qui a défendu Saint- Jean d'Angély pendant six semaines contre son roi en personne, se vanter aujourd'hui dans le Louvre de venger Coligny? Et avant ce siège peu glorieux, le Roi n'a-t-il pas déjà eu l'humiliation, à Meaux, de prendre la fuite, poursuivi par ses sujets révoltés, ces mêmes sujets que son frère Henri a si honteusement mis en déroute à Jarnac et à Montcontour?
Charles IX bondit à ces mots ; la crainte d'être pris
^ TâVAïltrEA.
pour dupe, le ressentiment des anciennes injures, l'envie des succès et de la popularité de son frère, l'agitent, l'exaspèrent. Catherine suit les émotions de cette âme ombrageuse; elle prononce les paroles décisives : « C'est nous qui avons frappé l'amiral; il faut que le Roi complète l'œuvre, sinon, lui et nous, nous sommes perdus. Le duc de Guise va dénoncer comme ses complices le Roi même, avec sa mère et son frère. Les huguenots refuseront de croire que le Koi n'a pas autorisé le coup. » Hésite-t-il? Us vont se soulever. Elle, elle se retirera dans le camp catholique avec Henri de Valois, qui sans doute deviendra le capitaine généraL Entre les deux partis, le Roi sera abandonné; il sera haï des hérétiques, repoussé par les catholiques : quelle solitude! Faudra-t-il pleurer le fils ingrat qui s'écarte d'elle après tant de tendresses, oublieux de ce dévouement qui ne le quittait pas même durant son sommeil daqs la même chambre? C*est donc en vain qu'elle avait rêvé de le débarrasser des huguenots, de le tourner ensuite contre l'Espagne, de lui assurer des conquêtes, un règne glorieux. EfForts inutiles, damnation inévitable, honte de reculer devant des vaincus !
Ces larmes, le timbre de cette voix enchanteresse, ces souvenirs d'enfance, ces reproches interrompus par des attendrissements, fascinent le jeune homme. Et quand elle le voit ensorcelé, elle lui jette ce cri suprême : « Vous avez donc peur des huguenots ! »
iliO LES DUCS DE GUISE
lA ce moti le pauvre enfant est pris de démence, et,
4out frémissant, il répond : a Tuez4es donc, mais
.tuez-les tous, afin que pas un ne demeure pour me re-
pmcher mon manque de foi. Et, par la Mort-Dieu,
«donnez-y ordre promptement ! »
.fians perdre un instant, Catherine appelle le duc '.detGuise : elle fixe avec lui le massacre au lendemain.
^our Henri de Guise, c'est l'instant long^iement attendu de la vengeance : toutes ses pensées, tous ses eiïiarts ont été concentrés sur cette heure espérée. Elle «arrive. Il n'a qu'une nuit pour assurer le succès. Il ;e<ii]rt chez le prévôt des marchands, fait convoquer les oiqpdtaines des quartiers, leur rappelle le dévouement -de ^on père et de son grand-père aux intérêts des .Parisiens, les prie de l'aider à se défaire de ses ennemis qu'on peut sans danger surprendre de grand 'matin et égorger :' le Roi consent, c'est à Paris d'agir.
tH y a toujours dans Pari$ des gens prêts aux aven- :iores : marchands ruinés par la guerre, boutiquiers ^ui^attendent la banqueroute, babillards du petit com- .mflffce qui se repaissent de mots sonores et de sen- ^thnents Eaux, ont de tout temps voulu paraître redoutables avec des hallebardes et des plumets ; incapables .d£:»outenir la vue d'un ennemi en rase campagne, ^jnunme ils Tout prouvé à la bataille de Saint- Denis en. abandonnant le connétable devant une poignée de cavaliers protestants,, ils sont exaspérés contre les huguenots qu'ils regardent comme les auteurs de tous
leurs maux ; quelques-uns sont flattés de devenir les confidents, les compagnons du duc de Guise, et de se voir appelés par lui au milieu de ses gentilshommes dans rtiôtel de Guise ; d'autres se promettent leur part dans la dépouille des étrangers qui ont apporté leurs riches costumes, leurs belles armes, leurs chaînes d'or et leurs bijoux, pour les fêtes du mariage ; enfin, plus bas , se trouve cette populace qui profite de tous les désordres pour s'assurer impunément le pillage. A de telles mains, Henri de Guise n'a garde de confier sa vengeance personnelle : il leur abandonne tout ce qui est dans Paris, mais il se réserve pour lui-même, avec la seule aide des Suisses de Henri de Valois, la personne de Goligny.
Le soir, il rentre au Louvre : dès l'aube du jour, au son du tocsin, l'affaire commencera. Les Parisiens sont prêts : ils sont découplés ; plus de force dans le royaume pour les retenir : Charles IX essayerait en vain de retirer son consentement. C'est une chasse pour laquelle le duc de Guise vient de faire le bois. « La beste est dans les toiles, dit-il; il ne faut pas qu'elle se sauve ' . »
La nuit avance. Catherine remarque près d'elle, dans sa chambre, sa fille Marguerite « assise sur un coffre, auprès de ma sœur de Lorraine, que je voyois fort triste; la Royne m'aperçut et me dit que je m'en
1 D*AuBiOMB, Histoires, U II, p. 16.
allasse coucher. Gomme je feisois la révérence, ma sœur, se prenant à pleurer, me dit : — Ma sœur^ n'y allez pas ! — Vous l'envoyez sacrifier , ajoute la bonne duchesse de Lorraine en s'adressant à sa mère ; ils se vengeront sur elle. Catherine n'a pas un mouvement de faiblesse : elle aime mieux risquer la vie de sa fille que compromettre ses projets ; elle répond rudement : a Quoy qu'il advienne , il fout qu'elle y aille, de peur de leur feire soupçonner quelque chose '. »
Charles IX n'avait pas Tàme aussi rude; il se sent attendri en voyant sortir de sa chambre un jeune huguenot qu'il estime, le comte de la Rochefoucault ; on l'entend qui lui dit : « Foucault, ne t'en va pas, nous balivernerons le reste de la nuit. — Cela ne se peut, respond le comte, car il faut dormir'. » Le Roi insiste ; mais le comte, qui avait un rendez-vous avec la veuve du prince de Condé, répond : « — Adieu, petit maistre. — Et sortant, s'en alla en la chambre de madame la princesse douairière, où il demeura encore près d'une heure. » Quand il quitte le Louvre, il voit toutes les compagnies des gardes « en bataille dans les cours, tant Suisses, Escossois que François» , et en fait prévenir Henri de Navarre. Le gentilhomme qu'il envoie au roi de Navarre raconte qu'il « le trouva couché avec la Royne sa femme; force gentilshommes
^ Marccebite, Mémoires, ^ Merget, Mémoires, p. 575.
ET LEUR ÉPOQUE. — 1572. i5S
estoient retirés en la garde-robe qui estoit seulement fermée de tapisseries. Le sieur de Nancey, capitaine des gardes, levant la tapisserie et mettant la teste à la dicte garde-robe, la voyant quasi pleine, les uns jouant, les autres causant, je vis qu'il les compta, puis il leur dit : — On va fermer les portes. — Ils répondirent qu'ils vouloient passer la nuit, estant attachés au jeu^ »
Pendant ce temps, Catherine sejtient avec Charles IX et Henri de Valois dans l'embrasure d'une fenêtre , en £Eice de Saint-Germain l'Auxerrois : ils attendent le signal du tocsin, dans un silence glacial dont les angoisses troublent encore l'esprit de Henri de Valois, quand il raconte comment ils entendent tout à coup dans le lointain un coup de pistolet, puis presque aussitôt le tintement de la cloche ; ensuite ils reçoivent la nouvelle que Guise vient de tuer Coligny. Bientôt le tumulte grandit ; les cloches sonnent à toute volée au Palais de justice et dans les paroisses , les coups d'arquebuse et les hurlements emplissent la ville, le Louvre même.
Le duc de Guise, dès qu'il entend « le tocsin qui point avec le jour* » , court ^ au logis de l'admirai ' » • Il est accompagné de son oncle le duc d'Aumale, du bâtard d'Angouléme, fils de Henri II et de l'Écossaise Mary Levinston; des capitaines italiens Petrucci et
' Mkbgst, Mémoires, p. 575.
* Ta?ABHB8.
' D'ArBiGRÉ.
Fesinghi que lui avait prêtes son beau-frère Gonzague duc de Nevers , du capitaine suisse Studer von Winkelbach * que lui avait prêté Henri de Valois avec les Suisses de sa garde, sous ses couleurs, blanc, noir et vert; d'un aventurier wurtembergeois * qui appartenait au cardinal de Lorraine, Garl Dianowitz, dit Behme, et du capitaine Sarlabous, gouverneur du Havre '• L'amiral était protégé par un détachement des gardes du Roi que commandait un de leurs trois colonels, M. de Gosseins, vieux soldat des guerres d'Italie. Le duc de Guise informe Gosseins qu'il « luy est permis d'aller tuer l'admirai , venger la mort de son père ^ » . Devant cet ordre, le malheureux Gosseins est saisi de démence et se joint aux meurtriers. On entre. Goligny se présente debout, sorti de son lit en entendant le bruit. Behme lui plonge un épieu dans la poitrine, les Suisses le frappent de leurs épées. Lui, « se sentant leurs épées se glacer dans son corps , embrasse la fenestre pour n'estre pas jeté en bas » . Sarlabous, un des héros de Thionville, arrache ce corps de la fenêtre, le pousse dans la cour a où, tombé, il assouvit les yeux du fils dont il avoit fait tuer le père » .
* On cite parmi ces Suisses : Martin Koch de Freyberg, G)nrad Burg et Léonard Granenfelder de Glaris.
^ Behme était fils de Bohémien, mais né en Wurtemberg. Voir Ms. Fontanieu, 326, avant-dernière pièce, publiée par Bouillb, t. II, p. 504.
^ White, Massacre ofS, Bartholomew, p. 416.
* Tayannes.
Dès qu'il a reconnu le cadavre, le duc de Guise s'éloigne; alors Tosinghi prend la chaîne d'or, Petrucci détache la tête et Temporte, croyant qu'elle sera payée deux mille écus par le Pape.
Cette tête disparut, probablement dérobée et enseyeUe par l'amitié de l'un des gouverneurs des villes où elle fut transportée dans le trajet vers Rome. C'est Behme qui eut toutes les récompenses.
On mit à mort tous ceux qui furent trouvés dans le logis de l'amiral ; seul le pasteur Merlin put se cacher dans un grenier où il resta enfermé durant plus de huit jours, ayant pour toute nourriture un œuf qu'une poule venait pondre à portée de ses mains chaque matin.
Le duc de Guise ne considérait pas sa tâche comme achevée; il voulut se montrer aux Parisiens, et faire exécuter à la lettre l'ordre du Roi : —^ Tuez-les tous. Mais il reçut presque au même instant une nouvelle fâcheuse; plusieurs des principaux chefs réformés, «Montgomery, Ségur, Chouppes et aultres gentilshommes de Normandie et de Poitou, s'estoient obstinés à ne vouloir point loger dans la ville, quelque instance qui leur en eust été faite, respondans toujours que l'air des fauxbourgs leur estoit plus salutaire, voire celuy des champs ' » , et habitaient le faubourg Saint-Germain, en dehors des remparts. En entendant
* SULLT, p. 14.
le tocsin, ils voulurent porter secours à leurs frères, ne purent se procurer des bateaux pour pénétrer par la Seine , se présentèrent à la porte de Buci , où on les reçut à coups d'arquebuse , et prirent enfin le parti de se retirer. « Le duc de Guise, voiant cela, court aux portes à cheval ; mais le portier n'avoit pas les clefs '. » Pour empêcher les évasions et mieux enfermer les victimes, les clefs des portes avaient été recueillies à l'Hôtel de ville. Tandis qu'on apportait ces clefs, Guise réunissait une centaine de cavaliers , mais il ne put partir qu'après un long retard à la poursuite des fugitifs. Il suivit leurs traces jusqu'à Montfort-l'Amaury , puis dut renoncer à les rejoindre, rentra à Paris tard, dans la soirée du dinianche, épuisé de fatigue, s'étant conduit encore une fois comme un capitaine de cavalerie légère et non comme un chef dé parti. Peut-être il a profité avec joie de cette occasion de fuir ses associés parisiens; il devait être tenté de les laisser travailler seuls. C'était, en tout cas, une grave imprudence qu^ s'éloigner ainsi de Paris, sans songer à la direction de la populace déchaînée, sans se défier de Catherine qui imputerait à l'absent toute la responsabilité de la journée.
Mais le mot : — Tuez-les tous ! — avait exalté les têtes. Tout sentiment de dignité fut oublié ; les liens de l'hospitalité furent brisés; le Roi, aussitôt qu*il
1 D'ACBICRB
avait appris Tattentat de Maurevert, avait conseillé à Henri de Navarre et au jeune prince de Gondë de conserver autour d'eux, dans le Louvre, le plus de gentilshommes qu'ils pourraient loger, afin de pouvoir repousser les agressions du duc de Guise, qui était toujours bien accompagné. Ces hommes étaient entrés au Louvre sur la parole du Roi ; ils étaient logés chez lui, appelés par lui. Le matin, il les fit tuer à coups de hallebarde par ses gardes, dans la cour du Louvre, sous ses yeux. Le brave Piles ', qui n'était pas seulement un hôte pour le Roi, qui était son adversaire heureux de Saint-Jean d'A.ngély, leva les yeux, vit Charles IX à une fenêtre : «Voilà, dit-il, la bonne foi du Roy. » Il fut tué. Le matin précédent, avant les paroles de Catherine, il se baignait avec le Roi, à la même heure, l'aidait à nager, lui «soutenoit le menton ' » . Ce malheureux roi était forcé de se montrer à ses gardes pendant leur répugnant travail, car ces Suisses et ces Écossais n'auraient pu croire, s'ils n'avaient pas frappé sous ses yeux, que le roi de France ordonnait tranquillement d'égorger ses hôtes. Les chambres furent fouillées; on tuait dans les corridors, on tuait sur les pas des princesses. Marguerite de Valois, couverte du sang d'un blessé qu'elle avait voulu sauver, « change de chemise », puis se rend
' Le fils de Piles tna en dnel le fils du poète Malherbe (Voltaire, notes de la Htnriade).
* D'AraiGJtB.
près de sa sœur la duchesse de Lorraine ; là, dit-elle, a un gentilhomme nommé Bourt fut percé d'un coup de hallebarde à trois pas de moi » . Les filles d'honneur auraient craint de déplaire à Catherine si elles avaient montré de la pitié ; elles crurent flatter leur maîtresse en faisant des réflexions sur les cadavres, et en examinant avec curiosité le corps de Soubise que sa femme avait accusé d'infirmités.
Cette besogne fut promptement dépêchée; les gardes, commandés par leurs chefe, donnaient leurs coups de hallebarde derrière des murs, et ne s'écartaient pas de la discipline. Mais la populace parisienne avait compris autrement la fête. C'était un dimanche, le soleil se levait à cinq heures ; on avait donc du loisir et du jour pour faire main basse sur les étrangers et sur ' leurs biens. « Tout s'esmeut, tout s'excite et cherche colère ; la résolution de tuer seulement les chefs est enfreinte; le sang s'estanche, le sac s'augmente. Paris semble une ville conquise. Au regret des conseillers^ femmes et enfants sont tués indifféremment du peuple, ne pouvant le Roi ni lesdits conseillers retenir les armes qu'ils avoient débridées. Le seul sieur de Tavannes ne souffre que ses gens prennent aucune chose ; ceux de Monsieur d'Anjou (Henri de Valois) pillent les perles des estrangers ' • »
Le nonce Salviati, qui observait les événements avec
< Tavakkes.
ET LEUR ÉPOQUE. — 157t. 15^
un sang-froid un. peu narquois, et qui les décrivait pendant la journée même, dit : « Les Parisiens se mettent au pillage avec une extraordinaire avidité : bien des gens ne s'étaient jamais imaginé qu'ils pourraient posséder un jour les chevaux et l'argenterie qu'ils ont ce soir dans les mains ^•» Les catholiques n'étaient pas épargnés : on comptait parmi les morts le chanoine Yillemur, cet ancien précepteur du duc de Guise, qui avait prêté sa maison de la rue du Cloître Saint-Germain pour cacher Maurevert et son arquebuse^; Loménie, secrétaire d'État, et Laplace, président au Parlement, furent tués aussi, quoique catholiques, afin de rendre leurs charges vacantes; «la charge de lieutenant général d'Orléans fut funeste à Groslot, et les grands biens à Garrault, en ce que l'un et l'autre furent traînés à la rivière et noyés par des gens assurés d'avoir la dignité du premier et la confiscation du second ' » . Un homme trouva dans une maison deux petits enfants dans le même berceau, il les jeta à la Seine; un autre emportait un jeune enfant qui se prit à sourire et à jouer de ses petits doigts avec sa barbe, il le lança dans la rivière; plusieurs enfants catholiques s'étaient em]parés d'un petit huguenot qui commençait h savoir marcher, et ils se divertissaient à le déchirer. Avant de jeter les femmes dans la
' Lettre du fk août 1572.
^ SCLLT, p. 14.
' Varillas, t. II, p. 350«
Seine^ on leur coupait les mains pour avoir leurs bagues et leurs bracelets. On a vu des chiens qui dévoraient ensuite ces débris humains. Françoise Baillet, femme du bijoutier du Roi, fut tratnée nue et vivante sur le pavé, et n'était pas encore morte au bord de la rivière ; des cadavres de femmes étaient retenus par les cheveux aux piles des ponts. Ce n'était plus la passion religieuse, mais le débordement de ce qu'il y a de plus bas et de plus féroce dans les fureurs humaines. Sept ou huit cents huguenots avaient pris refuge dans les prisons ; ils furent menés près de la Seine, assommés sur la berge à coups de bâton et poussés dans l'eau. Les corps s'accumulaient en amont des tles. Ce n'était pas uniquement pour se défaire de ces restes incommodes qu'on les précipitait dans la Seine ; on y prenait un plaisir sauvage par la facétie de faire dévorer par les poissons ceux qui avaient refusé de manger du poisson les jours maigres \ Ces corps, roulés dans les eaux sales du fleuve, s'ensablaient sur les bas-fonds .: quelques malheureux reprenaient pied, essayaient de nager, prolongeaient leur agonie.
Faut-il croire que gagné, en les voyant de ses fenêtres, par l'ivresse universelle, et repris de sa fré-
' Discours sur les guerres intest ines^ Paris, 1572 :
Ha I vous seriez înj^ts, poissons, vous auriez tort Si ne les recevez du moins après la mort, Puisque tant ils vous ont monb^é de courtoisie De ne vouloir jamais vous manger en leur vie !
ET LEUR EPOQUE. — 157Î. 16i
nésie, Charles IX saisit uune grande arquebuse cle chasse qu'il avoit» et en tiroit tout plein de coups ' ? sur ces êtres à demi suffoqués? Le témoignage du duC' d'Alva, toujours si bien informé ^, ne permet pas de mettre en doute ce &it rendu fameux par le beau veés d'Âgrippa d*Âubigné', sur le Roi, qui \
Giboyoit aux passans trop tardifs à noyer.
La démence du jeune roi, si elle lui a fait prendre part, de ses mains, aux actes ordonnés par lui, n'inspire-t-elle pas moins de répugnance que l'attitude dissimulée de son frère? Au Heu de se jeter dans la mêlée, comme Henri de Guise, Henri de Valois, le véritable inspirateur du massacre, se tenait à l'écart, blême de peur, moins viril que sa mère.
^ Bra5tôiie, Hommes illustres , discours 88.
^ Ce téinoi{;nage décisif du duc d'Âlva paraît n'avoir pas été remarqué par les historiens français. Voir, dans Wuite, Massacre ofS, Bar^ tholomewy p. 43T, l'indication des autoiités qui permettent d'affirmer cette intervention du Koi. Pour contester cette intervention, aucun ar^ment n'a été produit : on s'est borné à montrer que l'aile du Louvre qui longe la Seine est postérieure à 1572; mais les bâtiments qu'elle remplace avaient des fenêtres, et de ce que ces fenêtres ont été démolies sous le règne suivant, il ne s'ensuit pas qu'il ait été impossible, en 1572, d'appuyer une arquebuse sur les barreaux de fer qui les grillaient et de faire feu dans le lit du fleuve qui touchait alors le pied de la muraille. Du reste, une tradition ancienne désignait dans le siècle dernier comme le poste où Charles I X se tint avec son arquebuse de chasse, « une certaine tribune de pierre » qui fit partie plus tard de l'hôtel des postes, et fut démolie sous Louis XV. Voir d'Ar- CEBIS05, Mémoires, édit. Jannet, t. IV, p. S58.
' D'AuBiCKÉ , les Fers,