‹ Les ducs de Guise et leur époqueChapitre 12 sur 33 · II · texte numérisé non relu

II

Les fureurs de la populace dépassaient les intentions de ceux qui les avaient animées, et commençaient à leur donner de Tépouvante : « Le sang et la mort courent les rues en telle horreur, que Leurs Majestés mesmes, qui en estoient les auteurs, ne se pouvoient garder de peur dans le Louvre. ' » Puis viennent les requêtes de ceux qui demandent les charges des morts, les importun ités de la bassesse, la lassitude du meurtre, Tépuisement qui suit les crises violentes, le dégoût de la besogne entreprise. « Ce coup faict, la colère refroidie, le péril passé, Tacte paroist plus grand, plus formidable aux esprits rassis. Le sang espandu blesse les consciences'. » C'est en ce moment, le soir de ce triste dimanche que, dans l'inépuisable fécondité de son génie, Catherine conçoit tout à coup un nouveau projet : elle imagine de travestir les événements, d'en rendre le duc de Guise seul responsable et d'attirer sur lui toutes les vengeances qu'elle prévoit. En grande hâte, elle fait écrire à tous les gouverneurs de province et de villes une lettre par laquelle le Roi déclare n que les Guises, qui n'ont pas petite part en ceste ville, comme chascun sçait, se sont esmeus ceste nuict passée ; que le Roi avait eu assez à faire de se tenir le plus fort en son chasteau du Louvre, avec ses frères» , durant cette a sédition advenue par la querelle parti-

' Tavasikks.

2 JH.

ET LEUR EPOQUE. — 157t. 163

culière estant depuis longtempç entre les maisons de Guise et de Ghastillon ^ » .

Lorsqu'il rentra de sa course intempestive à la poursuite de Montgomery, le duc de Guise apprit que Catherine avait déjà tiré parti de sa faute, et qu'elle cherchait, en reportant sur lui toutes les haines, à le ruiner par un habile revirement, après avoir détruit l'amiral. Il s*empressa aussitôt de recueillir et de sau- Ter les huguenots. Il donna asile dans son hôtel à la fille [du chancelier de l'Hôpital et à plus de | cent réformés'. Cette générosité, à peu près unique, ne plut pas. L'opinion publique était franchejmient favorable au coup d'État, et fut froissée de remarquer que, le second jour, le duc de Guise voulait en décliner sa part; on prétendit qu'il essayait de sauver les hérétiques afin de pouvoir prolonger la guerre civile : « Messieurs de Guise, en exemptant d'autres, sont calomniés de ne vouloir l'extinction du prétexte des armes', n

Catherine comprend à temps que la popularité est désormais acquise à ceux qui ont ordonné les massacres; elle opère une nouvelle manœuvre, cesse d'attribuer au duc de Guise ce qui passe pour un honneur, et, par une évolution accomplie brusquement, elle ne songe plus qu'à gagner des partisans en se vantant

* Mémoires de restât de la France, p. 213-216. On a les lettres envoyées en Bourgogne, Touraine, Poitou.

' MÉZEBAT.

' Tava^kes.

d'avoir pris les mesures nécessaires pour sauver la religion en péril et garantir la paix. Dès le mardi 26 , le Roi se rend en séance au Parlement, et déclare que tout s'est exécuté par ses ordres. Le lendemain, le Parlement rend un arrêt qui condamne Goligny et confisque ses biens. Ce n'est pas assez. Pour l'enthousiasme populaire, il faut un miracle. Dans le cloître des religieux attachés au cimetière des Innocents, une aubépine est en fleur, preuve manifeste que Dieu approuve ce qui s'est passé le 24 août. Le nonce Salviati craint que le Saint-Père ne soit trompé ; il lui raconte l'événement de l'aubépine, et ajoute spirituellement : « Le peuple y mit tant d'enthousiasme que si quelqu'un du couvent s'était avisé de dire qu'elle était en fleur depuis plusieurs jours, il aurait été jeté dans là rivière. »

La population de Paris était tout entière complice des actes commis, Catherine résolut d'y associer le reste de la France; mais, dans cette seconde phase, elle redoubla de précautions, n'écrivit pas une lettre de sa main, et s'entoura d'un tel mystère qu'il fut possible de nier la participation de l'autorité royale dans les massacres suivants ^ . ,

« Il fut mandé aux villes du royaume de tuer les

' Ces précautions étaient si bien prises que de nos jours encore le savant historien de Catherine de Medici, Alreri, Vita di Catarina de^ Medici, p. 155, a uié qu'elle ait eu connaissance de ces ordres, comme si elle n'avait pas été à ce moment la seule autorité en France.

ET LEUR ÉPOQUE. — i57î. 165

diefs et factieux ' » ; mais ces mandements furent portés par des agents charges "^ de lettres de créance , qui ordonnaient aux gouverneurs de se ^er à la volonté du Roi, exprimée par le porteur^. Plusieurs de ces lettres de créance existent encore ; elles insistent sur la nécessité • d'achever Texécution de la volonté du Roi , non pas là seulement, mais par tout son royaume ^» ; mais elles ne prescrivent aucun détail d'exécution , ne font pas connaître quelle est cette volonté, et renvoient aux mandements verbaux. Si le Roi est obligé d'écrire luimême, comme au maréchal de Matignon, pour &ire continuer la poursuite de Montgomery, il ajoute ^ : « Mais que l'on ne sçache que je vous en ai escript, et y procédez le plus dextrement qu'il vous sera possible, j»

La plupart de ces lettres sont du 26 et du 27 août. Trois jours après, Catherine a changé d'avis. Épouvantée des résultats obtenus à Paris, elle se vit impuissante à feire retourner à leurs occupations régulières les ouvriers qui avaient mis la main à son grand travail. Les meurtres et les vols continuaient sans interruption. Elle craignit la contagion dans la France

^ TaT455B8, p. 388.

'DiTeor, liv.LIJ.

'Henri Martiic, Histoire de France , t. IX, p. 341; Imbbrdis, Biaoire des guerres religieuses en Auvergne, t. I, p. 185; Saint- Herem, gouverneur d'Anyergne, exi<;e des ordres écrits.

* Lettre du 27 août au maire de Troyes.

^ M«. Bétiinne , v. 8760, fol. 24. Voir Isambert, Anciennes Lois françaises, t. XIV, p. Î56.

entière; le 30 août, elle fit envoyer des lettres pour révoquer le « mandement verbal ' » , ainsi que u tout * commandement verbal que le Roi avoit pu feire à ceux qu'il avoit envoyés, tant à Bourges qu'en autres endroits du royaume * » .

Quand même auraient disparu les ordres, les annulations, les réponses, et quand encore on aurait oublié les actes qui en étaient la conséquence, il resterait, pour prouver la détermination bien fixée d'exterminer les derniers hérétiques , les curieux papiers qui montrent le roi de France cherchant hors de ses États ceux de ses sujets qu'il ne peut atteindre.

Lorsque, vers le commencement d'août, le premier corps français que Charles IX envoyait au secours des Flamands fut battu entre Valenciennes et Mons, Genlis, qui le commandait, fut fait prisonnier avec un millier d'hommes. Ces Français étaient tous huguenots ; ils étaient envoyés contre les armées espagnoles par le roi de France; ils avaient leurs ordres signés de sa main. Charles IX écrivait encore, le 12 août, à Montdoucet, son résident près du duc d'Alva , de continuer ses relations secrètes avec le prince d'Orange, mais, pour gagner du temps, de nier l'existence des ordres de marche que le duc d'Alva avait trouvés dans les

^ Revue rétrospective y 1834, t. V, p. 350.

2 Mémoire de CEstat de France, P» 855. Voir aussi Vosr Racheb, Geschichte Europas seit dent Ende des funjzehnten Jahrfiunderts, t. I, p. 281

papiers de Genlis. « Encores qu'il n'ajoute foy à ce démenti, dit-il, cela servira à mon intention, pourveu que le feciez destrement. » Après la Saint-Barthélémy, le Roi ne change pas immédiatement ses projets; il essaye, dans une nouvelle lettre à Montdoucet, d'attribuer l'acte au duc de Guise seul, au moment même où il renonce à soutenir cette fable en France : • J'ay été constraint, écrit-il le 26 août, permettre et donner moyen auxdits de Guise de courir sus audit amiral. Il est probable que le; mém% fait se produira dans toutes les villes du royaume, et que partout on s'assurera des réformés. » C'est le moment des « mandements ver* baux » ; mais il ne parle pas encore des soldats fran-» çais qui sont prisonniers du duc d'Alva. Le 31 août seulement, le dimanche qui suit la Saint-Barthélémy, il se rappelle ces hommes. Ren€rerontr-ils en France pour lui reprocher son manque de foi? Ce n'était pas la peine de faire déchirer à coups de hallebarde ses hôtes du Louvre, si ses soldats de Flandre leur survivent. Il donne ordre à Montdoucet de dire au duc d'Âlva que le service de son maître et de Dieu exige qu'il taille en pièces tous les prisonniers, avec Genlis, leur général , et qu'il n'accorde aucun quartier à ceux qui sont assiégés dans Mons avec la Noue ' .

^ Tonte cette correspondance entre Charles IX et Montdoucet a été décoorerte dans la Bibliothèque de Reims, et publiée en Belgique, par M. Gachako, Compte rendu de la Commission royale d*histoire, t. IV, p. 540 et sair.

C'est huit jours après révënement; il n'a plus de colère y il n'a jamais eu de ferveur religieuse, il écrit *sans passion et sans fanatisme de iaire tuer par ses ennemis les soldats qu'il a lui-même envoyés contre eux. Il s'avance davantage encore. Non content de faire solliciter près du duc d'Alva ce nouveau massacre, il veut le faire commander par Philippe II. Le roi d'Espagne annonce au duc d'Alva^ que Saint- Goard, l'ambassadeur français à Madrid, l'a pressé d'ordonner l'exécution imméfliate de Genlis et de ses soldats, ainsi que de tous les Français qui seraient ^pris dans Mons. Philippe II approuve cette idée. « Je désire, dit-il, que si vous n'avez pas déjà débarrassé le monde de ces gens, vous le fassiez immédiatement, et m'en informiez, car je ne vois aucune raison pour différer'. » Mais, pendant ce temps -là, Charles IX, redoutant sans doute quelques scrupules chez Philippe II, feisait solliciter de nouveau le duc d'Alva. u Faire bien comprendre au duc d'Alva, écrit-il le 5 septembre à Montdoucet, qu'il ne mécontentera personne en France, s'il met à mort les prisonniers et les défenseurs de Mons. »

Le Roi lut enfin, dans une lettre envoyée par Montdoucet, le 15 septembre, que le duc d'Alva faisait

' Gachard, Bulletin de F Académie royale de Belgique, t. XVJ.

3 Gachard, Bulletin de t Académie royale de Belgique, t. XVJ : « ... Y assi holgare que si ya no les ubiere deshecliado del mundo, lo bagaifl luego, y me aviseis dello, pues que no yeo que aya causa ni la pueda abea por que esto, se dexe de bazer. . . » (18 steptembre 15/2.)

exécuter tous les jours quelques-uns de ses prisonniers ; il n'en restait déjà plus qu'un très-petit nombre. Genlis fut conservé plus longtemps; Alva le maintint quinze mois dans un cachot avant de le faire étrangler. Quant à la garnison de Mons, le duc d'AWa avait suggéré un moyen pratique de la détruire sans ternir l'honneur militaire de l'Espagne. — « Que le roi de France lui donne l'ordre d'évacuer la ville et de rentrer dans le royaume , et là il s'en défera à loisir. — Impossible, répondit Montdoucet, les Français ne se fient plus à la parole du Roi ; ils auront plutôt confiance dans le duc d'Alva ! »

Le sort de cette brave garnison de Mons inquiétait les gens de guerre de l'Europe entière ; Alva lui-même était saisi d'admiration devant cette belle défense. Le prince d'Orange voulut tenter un effort suprême pour la délivrer; il s'avança avec trop de témérité, fut surpris la nuit par les Espagnols, ne dut son salut qu'à un petit chien qui lui gratta le visage de sa patte pour le réveiller au moment où les ennemis approchaient de son logis ; il sauta nu sur un cheval et se retira pour défendre la Hollande, u ayant délibéré , dit-il, de faire illecq ma sépulture ' » .

La garnison de Mons dut capituler le 21 septembre. Les Français, sous les ordres de la Moue, sortirent avec les honneurs de la guerre et défilèrent, enseignes

*' Groes VA9 Prinstbkbii, Archives de la maison d'Orange- Nassau, t. IV, p. 4.

déployées / sur les glacis. Ainsi leur roi avait été le seul à tramer la mort de ces braves gens. Le duc d*Alva , traitant avec mépris cet appel à sa cruauté» affectait de leur témoigner plus d'égards ; Charles TX eut l'humiliation de l'apprendre de la propre bouche de Louis de Nassau, frère du prince d'Orange et gouverneur de Mons, qui lui dit : « Le duc d'Âlve a depuis dict à plusieurs que c'estoit pour monstrer qu'il ne vouldroit point avoir faict ung si méchant acte qu'avoit foict le roi de France, et que c'a esté la seulle cause de la courtoisie et fidélité dont le duc d'Alve a usé envers le comte à la prinse de la ville de Mons ^ » Non pas que le duc d'Alva n'ait eu assez de patriotisme pour comprendre que le coup d'État du 24 août était le salut de l'Espagne. En méprisant la criminelle maladresse qui le débarrassait de ses plus pénibles inquiétudes, il sentait que l'Espagne ne serait pas démembrée, et pourrait soutenir longtemps la guerre, du moment que les Français ne l'attaquaient plus. Lorsque Tamirante de Gastille annonça la nouvelle aux amis qui dînaient chez lui, le duc de l'Infontado demanda froidement, au milieu de l'allégresse de tous,si Goligny et ses amis étaient chrétiens. — Oui, répondit-on. — Ainsi, étant Français et chrétiens, on les a tués comme des animaux! — Doucement, duc, reprit

1 Groeic van PmsSTBiiBn, Archives de la maison d'Orange^Nass'aUy t. IV, p. 4.

l'amiraDte, la guerre en France, c'est la paix en Espagne.

En une seule nuit, l'Espagne venait d'échapper à une guerre contre les forces coalisées de la France, de l'Angleterre et des Pays-Bas ; on lui restituait tout à coup la prépondérance en Europe. Philippe II ne put cacher sa joie; il rit. Notre ambassadeur Saint-Goard profita de cette bonne humeur pour lui dire avec son effronterie de diplomate : « Cette fois, vous êtes redevable des Pays-Bas au Roi mon maître ' . »

Rome témoigna une joie plus bruyante, mais la cour pontificale ne dut pas voir sans inquiétude tomber cette résistance à la politique de Philippe II. Dans les rues, pour célébrer cet événement, « un grand nombre de petits enfans , vestus de surplis , avec u;i rameau d'olivier en main, firent procession l'après disnée , bénissant et louant Nostre Seigneur qui avoit inspiré le cœur de nostre Roy à si heureuse et saincte entreprise ^ » . Dans ces dernières années , on voyait encore à Saint-Pierre le tableau de Vasari représentant Paris durant les massacres, avec l'inscription : Le Pontife apppouve la mort de Coligny *. La piété a

< Lettre de Saint-Goard à Cbarles IX, publiée par Groex vas Pmsstbiier, Archives de la maison tT Orange-Nassau, supplément, p. 125.

^ Lettre du cardinal de Lorraine à Tévêque de Verdun. Ms. Dupuy, Tol. 755, fol. 144, publiée par Bouille.

3 « Pontifex Golinii necem probat, » Stendhal, Promenades dans Rome,

éveillé la justice, dit une autre inscription sur Tune des médailles que fît frapper le Saint-Père ' .

La répugnance ne fut pas très-accusée chez les souverains protestants; Elisabeth accepta, trois mois après la Saint-Barthélémy , le titre de marraine de la fille de Charles IX. En mai de Tannée suivante, le prince d*Orange rentra en relation avec ce roi; son fi*ère Louis de Nassau, Tami, le frère d'armes de Coligny à Montcontour, appuya de son influence Télection de Henri de Valois au trône de Pologne.

C'est en France, dans les armées, que le dégoût fiit exprimé avec le plus de liberté. « Pour y gaigner dix mille escus, comme plusieurs de mes compaignons, je n'y eusse voulu avoir esté» , dit Brantôme ^. Son ami, le vicomte d'Orte', s'est rendu fameux par sa belle réponse aux mandements verbaux : «A Bayonne, je n'ai trouvé que des soldats et pas de bourreaux ^. » Le baron de Vesins, lieutenant du Roi en Quercy, se trouvait à Paris le 24 août en même temps que son ennemi personnel, Régnier, chef des protestants du

^ ■ Pielas excitayit justidam. • Trois autres médailles furent frappées à Rome pour célébrer cet événement; les devises sont : « Greg. XII, Pont. Max. ■ , et au revers : ■ Ugonotorum strage^^pr virtus in rebelles — Ne ferrum temnat simul ignibus obsto. >

^ Brartômb, Hommes illustres, THospital, t. I, p. 320.

^ Jd., Ibid. ; d'Acbigné, Histoires; Montluc, t. 1, p. 367.

^ Qn écrivain ignorant a soutenu que cette réponse avait été ima* ginée sous le règne de Louis XIV. Par malheur pour sa théorie littéraire, la réponse est dans les Histoires d* Agrippa d*Adbioicb , impri» mées en 1616.

Quercy. Vesins entre armé chez Régnier, avec quinze cavaliers , le met sur un cheval , sort de Paris sans lui (kre un mot, et ne le quitte qu'après Tavoir ramené en sûreté devant son château ^ Lorsque Cosseins, le colonel des gardes qui avait pénétré avec le duc de Guise chez Goligny, après avoir été chargé de le pro«^ téger, se retrouva, quelques mois plus tard, au milieu des militaires, dans le camp devant la Rochelle, il fut presque aussi isolé que Maurevert. On l'appelait « le principal boucher », et « il fut fort blasmé d'avoir esté un grand meurtrier à la Saint-Barthélémy , aussy d'y avoir gaigné beaucoup, car il avoit là toutes les en^ seignes des gardes du Roy, et les y fit là bien mener 1er mains ' » . Peut-être y avait-il dans ces blâmes un peu d'envie et le regret d'avoir perdu une si belle occasion de butin; mais Cosseins ne put supporter les reproches de ses camarades. C'était « un vieux soldat et capitaine » duquel on disait, dans sa jeunesse, » piaffe de Cosseins; mais c'estoit en tout qu'il estoit piaffeur, et en gestes , et en faicts , et en paroUes » . Il perdit toute énergie et «sentit son asme changée. Il monstroit une tristesse et un ennui et comme un remords de conscience, si bien que souvent en jouant, je luy disois qu'il y mourroit. — Ah! ne me le dites poin t, car je le sçay bien. Que maudite soit la v

1 D'AuBicRB, p. 553.

' Brantôme, Hommes illustres (Strozzi), p. 645.

Saint-Barthélémy ' ! » Quand il fut tuë , pendant ce siège, Charles IX se borna à dire en apprenant sa mort : « Il s*est trouvé tout à coup si fort saisy de défaillance de cœur... » et il ajouta un des mots grossiers qu'il avait volontiers à la bouche, sans autre regret, ce qui fît dioe tristement autour de lui : « Yoylà que c'est de ùàve service aux roys. »

Lé meurtrier Behme fut quelque temps plus heureux ; il épousa Anne de Ame, bâtarde du cardinal de Lorraine et ancienne fîUe d'honneur d'Elisabeth de Valois, reine d'Espagne'. Le cardinal de Guise le chargea dans la suite de missions secrètes pour Philippe II , et demanda que pour les « recommandables et signalés services qu'il a faicts durant les guerres contre les héréticques d , on lui payât le don promis « à sa femme Anne qui estoit à la feue Reine vostre espouse ' » . Il reçut en effet six mille écus du roi d'Espagne ^, fut surpris trois ans après le coup d'épieu par la garnison du château de Bouteville, corrompit le soldat préposé à sa garde, prit la fuite avec lui , chacun « sur un bon cheval, un pistolet à l'arçon de la selle. Bertauville, gouverneur du lieu, le sentant échappé , saute sur un courtaud , seul et

^ Ms. fiibliotbèque nationale, Fontanieu, p. 326, avant -dernière pièce, publiée par Bouille, t. II, p. 504.

^ Amblot de la Houssaye, Mémoires historiques, Amsterdam, 1722, t. Il, p. 104.

3 Ms., Arch. nat., Simancas, B. 27, 163, et B. 39, 63.

* White.

n'ayant arme qu'une espée, donne à tous le» deux. Le soldat ne l'attend point, mais Behme aïant crie : — Tu sçais que je suis mauvais garçon, — tire son coup de pistolet; et l'autre en respondant : — Je ne veux plus que tu le sois, — mit l'espée jusqu'aux gardes dans le ventre de son prisonnier '. »

Le duc de Guise avait sa part dans la réprobation des vieux militaires. A ce même camp du siëge de la Rochelle, de sinistres légendes se formaient sur lui. On racontait qu'un soir, en jouant aux dés, comme il retournait et secouait le cornet , des gouttes de sang tombèrent sur la table'. On affirmait que Henri de Navarre avait vu ces gouttes de sang, qu'il avait quitté le jeu '. Ces récits de bivac devinrent si populaires, que trois ans plus tard on les répétait encore à Paris ^. Lui-même, Henri de Guise, n'avait pas l'esprit en repos; sa haine privée était satisfaite, mais il était trop fin politique pour faire bon marché de la perte des Flandres, pour ne pas voir avec effroi la dépendance dans laquelle il tombait avec son parti sous la main de Philippe II, et pour s'abandonner aussi légèrement que son oncle le cardinal de Lorraine aux

1 D'AUBIGNÉ, u II, p. 169.

^.Ra?ikb, Frans. Gesch,, t. IV, chap. iv.

3 Voltaire, notes de la Benriade, rapporte le récit même prêté k Henri IV : ■ Il vit des gouttes de sang sur la table; par deux fois il les fit essuyer, deux fois elles reparurent, et il quitta le jeu saisi d*effroi. »

^ Foreign Office, Ms., Dale to Walsingham, 14 february 1575. Lettre publiée par Fhoude.

éclats d'une joie indécente. Le cardinal était à Rome, quand il apprit cette nouvelle. Il fit don de mille écus d'or à Beauville que le Roi envoyait près du Saint-Père ^ . Il écrivit à Charles IX pour exprimer son admiration des « très-crestiennes et héroïcques délibérations et exéqutions ftiites non -seulement à Paris, mais aussi par toutes nos principales villes... C'est tout le mieux que j'eusse jamais osé désirer, ni espérer*. »

Henri de Valois sembla oublier ses remords en les racontant dans sa nuit de Cracovie. Catherine déclara avec un certain dédain qu'elle n'avait pas eu, pendant la durée des massacres, plus de cinq ou six meurtres sur la conscience*. La véritable victime de ces féroces massacres fut le pauvre enfant qui les toléra. Charles IX, maintenu dans une exaspération continuelle durant deux mois, perdit pour le reste de sa vie l'équilibre de ses «facultés, et épuisa ses forces dans des excès qui ne lui procuraient pas Toubli. On le voyait, les regards 'farouches, guardatura malinconica, détourner la tête quand on lui adressait la parole, baisser les

^ Beauville n*était pas envoyé par le duc d*Auniale, comme Tout dit quelques historiens, mais par le Hoî lui même, avec cette lettre : ■ Très-Saint Père, nous envoyons présentement devers Vostre Sainteté le sieur de Beauville, l'un de nos gentilshommes ordinaires servants, pour dire et faire cognoistre à Vostre Sainteté aucunes choses de nostre part.., H G* est déjà la formule des mandements verbaux. Cette lettre est aux Archives du Vatican, France, 34, 7425.

2 Ms. Dupuy, vol. 221.

3 WaiTE, Massacre of S, Battholomew.

yeux, ne plus écouter même sa mère, qui était forcée de lui répéter jusqu'à trois fois ses demandes '. Tantôt, emporté d'un élan fougueux, il forçait des cerfs trois jours de suite, restait à cheval douze ou quatorze heures , ou, debout dans une forge, frappait sur l'en* clumeetmartelaitdes cuirasses'; tantôt, enfermé dans l'obscurité, écartant les lumières, tressaillant au moindre bruit, il semblait, comme Néron après la mort d'Agrippine, modo per silentium defixus, sœpius pavore exsurgens^ et mentis inops, lucem opperiens tan^ quam exitium aUaturam '.

Toute la fin de l'année 1572 fut consacrée aux massacres et aux confiscations dans la France entière. A Troyes on enferma tous les réformés dans une tour, pour les faire mourir ensuite « avec cette même précaution que le lieu qui leur avoit servi de prison leur servit aussi de tombeau ^ » ; à Orléans , plus de douze cents personnes forent tuées ; l'inflexibilité des égorgeurs se signala à Rouen par un fait particulier : le 18 septembre, à quatre heures du matin, le peuple se précipita sur la prison où les huguenots se croyaient en sûreté, et les. mit à mort avec un tel acharnement qu'il sut découvrir sur la liste d'écrou le nom d'une victime dérobée par le gardien de la prison : il se fit

I SigUinando Catalli, Hetat, ven,, tradait par Bascbbt, p. 556.

« /</., ibid.

' Tacitcs, Annal», t. XIV, p. 40.

« Vakillas, t. II, p. 3S3.

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