LA LIGUE
Les projets secrets du duc âe. Guise et les mesures qu'il commençait à prendre pour renverser les Valois furent révélés par un hasard singulier a Henri III, à rheure où Tardeur des catholiques, exaspérée par la déception de Tédit de Beaulieu, les groupait avec espoir auteur du vainqueur des reîtres. Un bourgeois de Paris, l'avocat David, envoyé secrètement h Rome par k duc de Guise, pour concerter avec le Saint-Siège les moyens de résister aux complaisances des politiques envers les huguenots, et à l'impuissance des Valois^ qui se montraient incapables d'extirper l'hérésie, tomba malade en route, s'alita dans une auberge, mourut. Ses papiers furent saisis, lus, transmis au Roi. Ils renfermaient un plan pour renverser la dynastie, développé dans un style prétentieux, comme il convient à ceux qui veulent séduire la populace. C'était ce langage des orateurs de carrefour qu'on retrouve h toutes les époques, avec ses phrases pompeuses et ses
idées vulgaires. Du reste, véritable acte d'accusation contre Henri III et ses frères, en face desquels le duc de Guise était hardiment posé comme prétendant à la couronne, héritier légitime de Gharlemagne, vrai restaurateur de la foi , ce document disait ' :
« L'issue des victoires, réduite à une paix honteuse au Roy et préjudiciable à l'Église, avoit finallement fait cognoistre que combien que la race de Cappet eust succédé à l'administration temporelle du royaume de Cbarlemaigne, elle n'avoit point toutesfois succédé à la bénédiction apostolique affectée à la postérité dudict Cbarlemaigne tant seulement, mais, au contraire, que ledict Cappet, usurpant la couronne, avoit violé par oultrecuydance téméraire la bénédiction de Charles et de ses successeurs ; aussy il avoit acquis sur soy et sur les siens une malédiction perpétuelle. La race Cappet estoit du tout abandonnée à sens repprouvé , les ungs estants frappés d'un esprit d'estourdissement, gens stupides, abestys et de néant, déshérités et repprouvés de Dieu et des hommes par leur hérésie, proscripts et rejettes de la saincte communion ecclésiastique. Au contraire , les rejetons de Cbarlemaigne estoient verdoyants, aymants la vertu. »
Comme moyens de faire triompher la bonne cause, les mémoires saisis expliquaient que le duc de Guise » don-
* M«. Bélhune, v. 8748, fol. 135. Piihlié par Capeficue., fu Réforme et la Ligue , chap. zvi.
neroit ordre que les curés , tant des villes que des parroisses des champs, dresseroient des rooles de tous leurs paroissiens capables de porter les armes » ; puis les états généraux seraient convoqués, ils proclameraient, le jour même de leur réunion, le duc de Guise lieutenant général du royaume , mettraient en accusation François de Valois; uau mesme jour paroistroient toutes les forces , tant envoyées de toutes les paroisses que autres ordinaires et estrangères » pour arrêter ce prince. « Au mesme jour les cappitaines des paroisses se mettroient aux champs avecque le reste de leurs forces, et chascun à son ressort courroit sus aux hérétiques et leurs associés, amis et adhérents, qu'ils passeroient au fil de Fespée. » Alors le duc « féroit faire pugnition exemplaire du frère du Roy, et fynallement, par Tadvis et permission de Sa Sainteté , enfermeroit le Roy et la Royne dans un monastère, comme Pépin son ancestre fit Ghildéric, et, par ce moyen, ayant recouvré et réuni l'héritage temporel de la couronne avecques la bénédiction apostolicque qu'il possède » , il procéderait à l'extinction « de l'erreur des privilèges et libertés de l'Église gallicane » .
Les conjectures généalogiques sur lesquelles reposait cette prétendue descendance de Gharlemagne ressemblaient à une mystification. Que le duc René de Lorraine comptât parmi ses aïeules une princesse du sang carlovingien, c'était impossible a prouver et aussi imaginaire que de faire de Mérovée un petit-fils de
PriaiD. Toutes les généalogies antérieures à Hugues Capet sont apocryphes. L'aïeul de Hugues Capet luimême, Robert le Fort, était-il 61s d'un boucher, comme le disent Dante et Villon '^ou descendant deWitikind, ou du duc de Bavière, ou d'Arminius? En tout cas^ même si le duc de Guise avait pu démontrer qu'il descendait de Charlemagne, même si cette succession par les femmes n'avait pas été une violation de la loi salique, pour le maintien de laquelle nous avions subi UDe guerre de cent ans contre l'Angleterre, il n'aurait ps eu davantage le moindre droit sur le trône de France. L'héritier, dans ces hypothèses, aurait été l'ainé de sa maison, le duc de Lorraine.
Catherine de Médici le comprenait si bien qu'alarmée de cette audacieuse imposture, elle essaya d'en tirer son profit, au lieu de perdre ses efForts à la combattre , et chercha à asseoir son influence sur l'esprit de son petit-fils, le marquis de Pont-à-Mousson, héri-
* VlLLOH :
Se feusse des hoirs de Capet Qui feut eitraîct de bonclierie.
Voir aus«i Comelias agrippa. De vanitate scientiarum, cap. de Nobi* liute : m E lanione progenîtus, camificina pro regno commutata. » PiSQOiSR (Recherches sur la France, liv. V, cbap. iv) rappelle que cette généalogie est de Dante, et préfère celle de Witikind : « Le passage de Dante leu et expliqué par Louys Alleman, Italien, devant le niy François premier de ce nom , il fut indigné de cette imposteure et commanda qu'on le luy ostast, voire feut en esmoy d*en interdire la lecture dedans son royaume. • Voir encore Père A?i8elmb, t. I ; sur l'origine des Montmorencys, voir le tableau généalogique à la fin du premier volume.
lier du duc de Lorraine. De ses sept enfants, sa fille Claude, duchesse de Lorraine, lui avait reule donné un petit-fils. Elle rêvait déjà une nouvelle régence avec lui; mais les chefs catholiques ne voulaient ni d'un enfant, ni de Catherine. Le seul homme qui leur parût désigné par là Providence pour sauver le pays était le duc de Guise, cher aux gens de guerre, adoré de la populace, prodigue, actif, beau. Le peuple s'habituait à Tacclamer quand il passait avec une dignité majestueuse, la taille droite, les regards animés, les cheveux blonds et bouclés, la balafre à la joue ' . Des agents actifs, comme Saint-Mesmin, le prévôt des marchands, Versoris, l'un des plus diserts avocats de Paris *, le président de Neuilly, organisaient et excitaient ses partisans. Aussi n'eut- il aucune difficulté à faire accueillir par toute la France, en quelques semaines, ses projets d'armer les catholiques et de les associer par serment en une ligue contre les huguenots, les politiques et les gallicans.
L'idée n'était pas nouvelle. Dès la seconde année de nos guerres civiles, en 1563, Biaise de Montluc et les capitouls de Toulouse avaient imaginé un « traité d'association entre Testât ecclésiastique, la noblesse et le
^ Geronimo Lippomano, Relax, ven., publication de Tommaseo, t. II, p. 638 : « Alto di persona, ha una maiesla mirabile di viso, gli ocbi vivaci, capelli bîondi e crespi, poca barba e bioada, con una cicatrice. Nel giuocar d*arine non é chi li possa resistere. Spende più chc non ha. •
^ L'EsToiLK, t. 1, p. 81, 84.
commun du tiers état, pour défendre Thonneur de Dieu et de son Église catholicque romaine ' » . Tavannes, Tannée suivante, avait voulu organiser un semblable système d'affiliation en Bourgogne. Mais les édits de pacification et de tolérance que faisait publier périodiquement Catherine rompaient ces tentatives, dans lesquelles manquaient un chef considérable et un titre populaire. Enfin, en 1576, le maréchal d'Humières, gouverneur de Péronne, Roye et Montdidier, renouvela cet essai de ligue, afin de servir en Picardie une rancune contre Montmorency-Thoré, qui l'avait battu dans une instance devant le Parlement. Cette origine mesquine n'empêcha pas l'idée de faire, cette fois, des progrès subits ; elle était "si conforme aux projets de l'avocat David, elle apparaissait si à propos, quand la paix de Beaulieu excitait les colères des ardents contre les catholiques modérés, qu'une association imaginée pour détruire l'influence de M. de Thoré en Picardie devint tout à coup l'instrument principal de la lutte du duc de Guise contre la dynastie des Valois.
Plusieurs causes contribuèrent au succès de l'idée, qui n'était ni patriotique ni pratique, de constituer les deux tiers de la France, sous l'influence du roi d'Espagne et du Saint-Siège, en état de guerre contre l'autre tiers, jusqu'à ce qu'ils l'aient exterminé ou converti. Mais le malaise du clergé paraît être la principale. Les abus continuaient,
' MosTLVC, Commentaires; la PoPELi^fièns, Histoire de France...
malg^ë le concile de Trente, malgré le danger de prêter des arguments sérieux à Thérésie. Des hommes de guerre recevaient le revenu des abbayes, et laissaient les religieux dans le dénûment. Pierre de Bourdeille, le spirituel capitaine, était abbé de Brantôme ' ; Bussy d'Amboise, le plus heureux duelliste de son temps, se nommait Tabbé de Bourgueil* ; Biaise de Montluc possédait une abbaye à Sens ' ; du Guast, « à qui Sa Majesté avoit donné pour récompense de ses services les éveschés de Grenoble et d'Amiens, vendit à une fille * de la cour, qui dès longtemps avoit le bouquet sur Toreille, Tévesché d'Amiens la somme de trente mil livres, ayant vendu auparavant Tévesché de Grenoble quarante mil livres au fils du seigneur d'Avanson » ; l'évéché de Cornouailles était remis en dot à une jeune fille *. « Le Pape, dit Tavannes *, sçait que les bénéfices se donnent aux. . •
^ Un de ses successeurs à la tète de cette abbaye fut le inarécbai de Vauban. Voir Rousset, Histoire de Louvois, t. III.