L*E8T0ILE
3 Ms. Gaignières, t. 436, fol. 117, publié par Bouille, t- I , p. 127.
* L'EsTOiLE, t. I, p. 107, emploie un autre mot.
^ L'EsTOiLE, t. I, p. 194.
^ TiviRHES^ édit. Didier, p. 160. Cet curieui trafics durèrent dans ke siècle suivant. En 1601, Henri IV assigne à son ancienne favorite, Gorisande d'Andoin, les revenus de l'abbaye de Cbàtillon, où saint Bernard avait été élevé (Courtépée, Description historique de la Bour^ gogncy t. VI, p. 375); il fait don d'une abbaye à Sully, pour éviter ses remontrances, en lui annonçant un cadeau de cinquante mille livres qu'il vient de faire à la marquise de Verueuil (^Lettres^missives, t. V, p. 179). Le cardinal Mazarin, durant la Fronde, voit poser parmi les conditions de la paix, par la duchesse de Montbazon, le don d'une abbaye pour sa fille. « Si celle de Gaen venoit à vaquer, dit-elle,
aux... et aux huguenots ; néanmoins, on envoie les bulles en «France. » Ces abus plongeaient dans la misère le bas clergé au seizième siècle. Dans un premier élan, sous Henri II, il s'était porté vers la réforme, et avait fourni les plus instruits des ministres protestants. La continuation des mêmes souffrances le soulevait de nouveau sous Henri III , et le mûrissait pour une nouvelle manifestation. Mais, cette fois, les curés des paroisses pauvres, les religieux dofît les revenus étaient détournés par les abbés, les prêtres pieux que scandalisaient les exemples de leurs supérieurs, n'étaient plus abandonnés sans chef et sans direction , ni exposés à s'écarter jusqu'à l'apostasie.
Un fait considérable s'était produit dans ces trente dernières années : la Société de Jésus avait pris l'hégémonie du clergé; elle le retint dans l'orthodoxie; elle poussa vers la Ligue toutes les forces catholiques.
Il n'est pas plus aisé de parler de l'ordre des Jésuites que de Calvin. S'exprimer sans admiration, c'est soulever des haines. Reconnaître des qualités est pris pour grossière flatterie. Notre nation confond la force avec l'exagération, et ne vous juge modéré que si vous êtes
OQ tout otre bonne, je vous la demande. » (Comte de Montalbhbeiit, Courrier du dimanche du 8 juillet 1860.) Enfin, un des hommes les pins méprisés de son temps, le trop fameux chevalier de Lorraine, avait re^u, pour les services que Ton sait, les abbayes de Saint-BenoUsQr*Loire, Saint-Père en Vallée II Chartres, la Trinité de Tiron et Saint-Jean des Vignes à Soissons, en plein rè{*ne de Louis XIV. (Saiit-Simor, t. Il, p. 418.)
vulgaire. Le calme daos les opinions irrite les partis extrêmes. Si vous n'êtes pas des nôtres, pensent-ils, vous êtes avec nos ennemis. Chacun tient la vérité, et prend en pitié ceux qui ne s'arrêtent pas exactement aux mêmes limites. Cependant il faut bien avouer que les institutions ne sont pas d'une seule pièce, les hommes pas davantage. Un homme tout entier méchant, ou toujours bon, est une rareté; mais se placer entre les exagérations du dénigrement et celles de l'idolâtrie, c'est se faire juger léger ou sans bonne foi.
C'est presque de la témérité que de trouver de la grandeur dans la Compagnie de Jésus. A une époque où la papauté n'avait pas su garder son prestige et n'était plus représentée que par des souverains mêlés à toutes les perfidies de leurs contemporains, des hommes se sont réunis qui ont reconquis le royaume céleste; ils ont cerné le trône pontifical et astreint le Pape à la sainteté. En même temps, ils ont agi sur le clergé et sur la société par des forces à la fois ingénieuses et infinies, présentes partout et toujours éveillées. Ils sont arrivés à disposer des trésors de l'Église, désigner les évêques , surveiller la doctrine, favoriser les dociles et les humbles, distribuer les bénéfices. Ils ont été les confesseurs des rois et des courtisanes ; ils ont consolé les reines et marié les forts de la halle ; ils ont écouté les secrets d'État et les bavardages des commères. Ils savaient le chinois, le calcul intégral, l'astrologie. Ils composaient des traités de théologie en
allemand, des madrigaux en italien, des chansons en vers latins, des calembours en français. Ils collectionnaient des médailles, peignaient des guirlandes de fleurs, jouaient des tragédies, observaient la constitution du soleil. A la cour, sévères sur le dogme, mais indulgents pour les galanteries. Au Paraguay , maîtres débonnaires, mais implacables sur la chasteté. Chaque cœur les trouvait accessibles et souriants. L'ordre savait utiliser les Pères selon leurs aptitudes , et épuiser leur énergie et leur capacité tant qu'ils étaient jeunes et actifs. Les plus hautes charges, les plus délicates missions n'étaient pas, comme dans les États soumis à la puissance des bureaux, confiées à des honunes appesantis par l'âge , dégoûtés par les injustices, amoindris par un long apprentissage dans les rangs subalternes; l'ordre choisissait ceux qui avaient le plus d*ardeur et de vigueur. Les recteurs des maisons professes étaient toujours jeunes, doués du premier zèle, aptes à travailler le jour et la nuit; ces mêmes sujets, quand ils avaient le cerveau fatigué, étaient relégués dans les rangs infimes durant leurs vieilles années.
Cette science consommée du gouvernement , cette largeur d'esprit qui ouvrait la Société de Jésus à toutes les idées nouvelles et la faisait pénétrer dans toutes les riions de l'intelligence, constituent un curieux phénomène dans la vie de l'humanité. De nos jours
encore, les Jésuites n'ont rien perdu de leur acti* lu 16
S&X LES DttCS DE GHISE
vit^ ni de leur hardiesse. Jusqu'en Californie, resserrés dans leur collège de Santa-Clara par la population envahissante des protestants et des Cliinois, ils montrent le cabinet de physique le plus complet, la bibliothèque la plus nombreuse de tout l'Ëttit , et disent fièrement : u Nous ne sommes pas des trappistes; nos armes sont des livres, et non des reliques, car nous croyons aux livres '. »
Ils croient aux livres plus qu'aux hommes. Dans ce savant mécanisme, l'homme est devenu un rouage : le Père est un instrument social ; il n'a plus le droit d'avoir des vertus humaines, de la pitié, de la tendresse, du dévouement; Tordre seul existe. Seul, il agit et pense, et combat. La religion même s'écrase entre les ressorts d'une telle machine et finit par être pétrie, façonnée, dévorée par l'ordre. Dès les premières années de sa fondation, la Société de Jésus regarde comme les pires ennemis du catholicisme ceux qui ne sont pas entièrement soumis à sa discipHne ; elle forme le centre de la résistance contre les politiques et les gallicans. Son 'premier acte est de diviser les catholiques.
En combattant ce qu'on appelait, au seizième siècle, les libertés de l'Église gallicane, elle blessa des gens qui ignoraient peut-être le sens de ces mots, mais qui se sentaient tenus par une sorte d'amour-propre na-
ET LEDR ÉPOQUE. — 1576-1580. 2'*3
tional. Les Jésuites avaient trouvé la France partagée entre catholiques et réformés; ils ne jugèrent pas les catholiques assez purs : ils détachèrent les gallicans, ils affaiblirent volontairement leurs propres troupes, ils repoussèrent vers les huguenots tous les catholiques paisibles qui étaient rebelles a leurs théories. Ils les accablèrent d'anathèmes, car ils ont toujours haï moins le Turc que le schismatique, moins l'hérétique que Tindocîle. Prodigieux dans l'art d'amoindrir le nombre des fidèles, vigilants dans leur subtilité à imaginer des adversaires, ils ont poursuivi sous des noms divers, comme les pires des hérétiques, tous ceux qui essayaient de se soustraire à leur domination.
Cette ingérence de la Société de Jésus dans la politique au seizième siècle a procuré des partisans catholiques aux chefs huguenots, repoussé dans leurs armées plusieurs de ceux qui étaient disposés à les combattre, montré aux catholiques qu'il y avait plus de tranquillité à vivre paisiblement à côté des protestants qu'à être questionné sur sa pureté, suspecté sur sa docilité, trié par des gens inquiets, prompts à supposer des dissidents, heureux d'avoir des ennemis. Mais, en même temps, elle a resserré le petit bataillon des fidèles ; elle a imposé l'unité et l'ardeur à la Ligue; elle lui a procuré des chefs, en faisant désigner comme curés, dans les paroisses de Paris, des hommes vigoureux, spirituels, insolents. £lle a fait le nerf de la Ligue.
A côté du dergé, le Parlement se jeta presque entier dans la vaste association ; ses sentiments étaient moins désintéressés et son concours moins passionné. Les membres du Parlement étaient si nombreux que plusieurs devaient être turbulents et indignes : il n'y avait pas longtemps que le roi lettré ', François P, honteux de Tignorance de ses magistrats , leur avait interdit de rédiger leurs décisions en latin, quand il avait lu le célèbre arrêt : Dîcla curia debotavit et debotat dictum Collinum de sua demanda. Qu'ils fussent, en outre, accessibles à la corruption, on en peut juger non-seulement par les pamphlets contemporains, mais aussi par ce qu'étaient les dispositions de plusieurs membres du Parlement à une époque où le sentiment de la dignité personnelle avait fait des progrès. Mazarin et Fouquet payaient à boaux deniers les complaisances des magistrats et même des présidents '. La simple entrée en fonction d'un conseiller était déjà une prévarication, puisque, comme le rapporte un homme d'épée, indigné des fictions et des supercheries ', « les
< GuLLAno, Histoire de François /•'', p. 331. L*édit est de 1539. Il porte que « tons lex arrests seront délivrés en langage maternel François et non aultrement ■ .
^ GoDRviLi|P^ MémoireSy édit. Didier, p. 517 : « Dans toutes les c1ianibrt;s, il ^^avoit des conseillers qui entraînoient la plupart des autres; je croyois qu'on pouvoit leur donner à chacun cinq cents écas de grntiKcaiiun et leur en faire espérer autant dans la suite aux étrennes. » Ce conseil fut suivi avec succès : au président Lecogncux on donna deux mille écus, et « M. Fouquet jugea bien que ce qu'il avoit fait a?oit utilement réussi »•
3 Tavakkes, p. 160«
estais de judicature sont acheptés, et le premier acte de leur justice est de faire serinent qu'ils n'en ont point donné d'arg;ent » . Qu'ils aient été superstitieux jusqu'à la niaiserie, on peut l'induire des monstrueux arrêts qu'ils rendaient contre les sorciers et les diverses victimes du crime de démonomanie ; au sujet d'une vieille qui avait eu le fouet comme sorcière , et dont la mère avait été brûlée vive, et qui était poursuivie de nouveau pour le même crime, un juge rapporte que « ceux qui assistèrent au jugement estoient bien d'advis qu'elle avoit bien mérité la mort ; mais sur la forme et genre de mort, il y eut quelqu'un plus doux et d'un naturel plus pitoyable, qui estoit d'advis qu'il sufBsoit de la faire pendre. Les autres, après avoir examiné les crimes détestables et les peines établies par les loix divines et humaines et mesmement la coustume générale de toute la chrestienté , furent d'advis qu'elle devoit estre coiidamnée à estre bruslée vive : ce qui fut arresté, et la sentence exécutée '. » En ]575, «un misérable athéiste et fou, nommé Geoffroy Vallée, fut pendu et étranglé à Paris ; son corps fut brûlé avec son livre : plusieurs des juges estoient d'advis de le confiner dans un monastère comme un vrai fou, tel qu'il estoit et se monstra lorsqu'on le mena au supplice' ». Et jusqu'en 1675,
1 Jean BoDi9, Démonomanie , cité par Baudrillaud, Jean Rodin, p. 186.
^ L*£S10ILE, t. I, p. 111.
quand Louis XIV voulut interdire le supplice du feu contre les sorciers, il reçut des remontrances du Parlement de Rouen : « Comme il s'agissoit d'un des plus grands crimes qui se puissent commettre, les officiers de votre Parlement espèrent que Votre Majesté voudra bien souffrir Texécution des arrêts en la forme qu'ils ont été rendus, et ne souffrira pas que l'on introduise durant son règne une nouvelle opinion contraire aux principes de la religion ' . »
Rien d'extraordinaire que, dans des corps ainsi composés, l'espoir d'obtenir de l'avancement par des services secrets, le besoin de l'intrigue, la chance de se débarrasser des compétiteurs à l'avancement, la gloriole de se parer d'une rondache et de traîner une hallebarde à la tête des bourgeois de son quartier, aient recruté des adhérents à la Ligue.
Des convoitises d'un autre ordre lui procuraient des gens de guerre. Dans toutes les révolutions, les sentiments respectables se cachent au second plan ; on ne voit à la surface qu'envie et instincts grossiers. « Beaucoup de lieutenants des gouverneurs de province ou des places particulières se mirent la plupart de ce party, sous l'espérance d'estre gouverneurs en chef. Il y en eust beaucoup de gens de justice qui, pour s'agrandir, se mirent aussy de ce party, car où les lieutenants généraux se tenoient fermes au party du
^ Cilé par Louis Figuier, Histoire du merveilleux dans les temps modernes, introduction, p. 37.
Roy, les lieutenants particuliers, les assesseurs ou les vice-sénéchaux, en beaucoup d'endroits, se mirent du party de l'Union, pour être lieutenants généraux ou sénéchaux. Si les prévôts des marchands ou eschevins estoient aussi catholiques royaux, d'autres habitants, pour occuper leurs charges, se mettoient du party de l'Union, faisoient soulever le peuple, se faisoient eslire aux grades et honneurs auxquels ils n'eussent eu espérance de parvenir au temps de paix. »
Cette coaUtion de croyances sincères et de cupidités, de passions énergiques et de basses intrigues, qui s'attachait au duc de Guise, ne put lui procurer la force qu'il avait espérée ; elle était, dès le premier jour, comprimée entre deux ressorts qui l'étoutFèrent : audessus, Philippe II; au-dessous, les Seize. Guise et ses gentilshommes, le Parlement et les curés étaient également écrasés entre l'étranger et la commune de Paris. Le mouvement ligueur était confisqué, en haut par le roi d'Espagne, en bas par les délégués des seize quartiers de Paris, qui employaient comme des instruments le duc de Guise et les prédicateurs, armaient le menu peuple, préparaient les séditions. Les seize délégués étaient des gens obscurs, sans notoriété et la plupart sans honorabilité \ mais ils suppléaient par l'audace aux qualités qui leur manquaient, et trou-
* On peut citer parmi eux Bussi Leclerc((, maître d'armes; La Bruyère^ ancien garde-cliiisse et parfumeur; Louchard, commissaire, on ce qu*on a nommé plus tard recors; Senault, commis au greffe, et deux procureurs, Emmonot et Morin.
vaient dans les Parisiens cette complaisance banale pour tous ceux qui les violentent. Cette Tille a quelquefois de Tindulgence pour les drôles quand ils sont les plus forts. Elle négligeait déjà le vainqueur des reîtres pour adorer les seize misérables qu'elle avait choisis comme délégués de ses quartiers.
Le duc de Guise n'était ni le complice, ni la dupe de ces intrigues de ruisseau; mais il aurait voulu échapper aussi à la tutelle du roi d'Espagne , et il essaya avec empressement, dans une occasion étrange, de transformer l'Europe et de la tailler sur un nouveau modèle, par l'accord de deux héros.
A ce moment, l'amour des catholiques se partageait entre le duc de Guise et le vainqueur de Lépante.
Don Juan d'Autriche était excusable de rêver des combinaisons romanesques dans une union intime avec Henri de Guise, car sa vie offrait toutes les émotions et tout l'éclat d'un roman. Fils d'une servante allemande , il avait été élevé comme un petit paysan par les ordres de son père Charles-Quint. L'orgueil du puissant empereur souffrait d'avouer une liaison d'un instant, dans une auberge , avec la pauvre mère. Tandis qu'il faisait élever dans la splendeur d'une petite cour et destinait à un rôle politique sa fille Marguerite, dont la mère était une Flamande de noble race, il cherchait à cacher don Juan. L'enfant ignora avec tout le monde son origine illustre; il grandit près de son père, dans la retraite de Yuste, comme le page
d'un des chambellans. Personne n'était dans le secret. Philippe lui-même ne connut pas l'existence de ce frère tant que vëcut Charles-Quint ; il se sentit saisi d'une tendresse subite pour cet inconnu, aussitôt que le testament de son père le lui eut indiqué et l'eut recommandé à sa protection. Il voulut le voir et commanda qu'on le lui fit rencontrer dans une partie de chasse. La mise en scène rappelle les romans de chevalerie. Le jeune page se trouve devant le .Roi, sous la futaie, salue, rougit. — Sais-tu qui es ton père? dit brusquement le Roi. — Don Juan, honteux de ne pouvoir le nommer, baisse la tête, recule. — Sois fier, reprend Philippe, tu es le fils d'un grand homme. L'empereur Charles-Quint, qui est aux cieux, est notre père à tous les deux '. — . Puis il le prend par la main, le présente comme son frère aux courtisans, lui passe sa Toison d'or au cou, lui fait donner un cheval et l'emmène. Don Juan d'Autriche se montra digne du rôle de prince. Il vainquit les Maures d'Espagne, et reçut le commandement des flottes de la chrétienté, réunies contre la marine turque. Par sa victoire de Lépante ', dans laquelle il détruisit trois cents vaisseaux turcs, il délivra pour plusieurs années les populations de la Méditerranée des recruteurs d'esclaves. L'heureux vainqueur des Turcs reçut du roi d'Espagne la mission de pacifier les Pays-Bas , après les
> Strada, De bello Behjivoy t. I, p. 608.
- Bacaitte de Lépante, 7 octobre 1571.
échecs du duc d'Âlva dans sa lutte cruelle contre le patriotisme des Flamands. En traversant la France pour prendre ce commandement, don Juan d'Autriche eut plusieurs entrevues secrètes avec le duc de Guise. C'était en octobre 1376 ; les deux jeunes capitaines étaient dans tout Téclat de la santé, de la gloire, des illusions. Les déceptions n'avaient pas encore commencé. Ils se jurèrent une amitié intime, inébranlable, sûrs qu'aucun piince ne pourrait résister aux efforts combinés des deux enfants chéris de l'Eglise. Ce qu'ils se partagèrent dans leurs rêves, Philippe II seul l'a connu, et il en a gardé le secret comme un gage de ladocilitédu survivant. Maislesdeux jeunes princes ne purent s'abstenir d'en dire quelques mots aux gentilshommes et aux femmes qui les entouraient. On a su, peu de mois après l'entrevue, que don Juan devait épouser Marie Stunrt, la cousine de Henri de Guise, s'emparer des trois couronnes du Nord , celles d'Angleterre, d'Ecosse et des Pays-Bas, et seconder les projets du duc de Guise sur celle de France. Le gardien de Marie Stuact fut mis au courant de ces projets par un secrétaire infidèle du duc de Guise, et en fit part au gouvernement anglais ^ Par ces combinaisons, Henri de Guise croyait s'assurer un appui et des alliances hors de France, s'affranchir de la protection
• Voir Froude, History of Ençland; Loturop Motlet, Rise ofthe dutch republic, p. 655. Voir notamment les lettres suivantes : Sir Amyas Paulet to Burghley, april 1577; Paulet to Walsingliam, 9 may
minutieuse et tracassière du roi d'Espagne, parler en maître à la populace parisienne, donner le branle à un grand mouvement dans tous les royaumes du Nord, de manière à renverser Henri III dans le tumulte , et à profiter de sa chute.
Ces vues ne lui faisaient pas oublier ses intérêts immédiats. Peu de temps après le voyage de don Juan d'Autriche ) les états généraux se rassemblèrent à Blois, en décembre 1576. Les députés étaient unanimes, comme dans les états réunis sous François II, dans le désir de donner appui à la famille des Guises, soit que les ambitieux possèdent naturellement Tart de diriger les élections et de rallier à leur cause ceux qui les influencent, soit que l'esprit de résistance contre la paix de Beaulieu ait profité de ces élections pour amoindrir le pouvoir royal. Contre les états, dont tous les membres étaient affiliés à la Ligue, Henri III essaya de lutter le premier jour. Il osa donner la préférence aux princes du sang sur le duc de Guise. Puis il prit peur, ainsi que son frère, révoqua tout à coup l'édit de Beaulieu, céda subitement à la demande des députés de n'admettre qu'une religion en France et de commencer la guerre contre les dissidents. Enfin, entraîné sur cette pente dangereuse, il passa à l'extrême, désespéra de résister aux ligueurs, entra dans leurs rangs et se déclara avec solennité le chef de la Ligue, tendBut hardiment la main pour saisir les forces amassées contre sa propre personne.
Sans doute il est sag^e de savoir manœuvrer entre deux adversaires trop puissants, de manière à les aider et à les combattre alternativement. Mais ces revirements ne sont permis que pour prêter de la force au parti que Ton adopte momentanément, jamais pour lui en emprunter. Lorsque Catherine, avec les ressources de son ^[énie, ses gens de guerre, ses filles d'honneur et son prestige, favorisait ou attaquait les Guises , elle savait rester devant eux alUée précieuse ou dangereuse ennemie. Henri III, au contraire, n'était capable que d'osciller d'un parti à l'autre, sans affaiblir ceux qu'il combattait, sans être utile à ceux qu'il rejoignait. Au lieu d'apporter un concours, il demandait un appui. Ce n'était plus de la politique, c'était de la détresse. Il ne réussissait même pas à faire craindre ses intrigues ; il ne pouvait que faire mépriser sa versatilité. Au moment de la paix de Beaulieu, on l'avait vu dévoué à son frère et prêt à porter la guerre dans les Flandres; quelques mois après, il prenait la direction de la Ligue, au moment où la Ligue était déjà complète sans le Roi, contre le Roi. Elle n'avait ni avantage à recevoir ses avances, ni intérêt à lui prêter son autorité. Son chef réel n'était ipême plus le duc de Guise; c'était déjà Philippe II, qui s'insinuait comme protecteur et comme fournisseur de subsides.
Cependant Henri III portait tant de zèle dans ce rôle, pris tardivement, qu'il voulut contraindre à entrer
dans la Ligue les villes qui trouvaient cette association dangereuse pour son autorité. Aux bourgeois d'Amiens, qui lui adressaient des subsides au lieu de l'adhésion à la Ligue qu'il avait exigée d'eux, et qui lui répondaient a que sy les autres villes du royaume se fussent ainsy comportées que la ville d'Amiens, il ne seroit besoing d'aucune ligue » , il répondit « que l'associatiçu et ligue avoit esté faicte pour son service ' » . Son frère, François, s'avança plus loin encore : il sollicita et obtint le commandement de l'une des armées qui devaient opérer contre les huguenots, ses alliés de la veille. Les Valois se trouvaient ainsi captifs dans le parti des Guises; ils devenaient les instruments de l'ambition de leurs sujets; quand ils avaient conscience de la nécessité de la paix, ils étaient forcés de réveiller la guerre civile.
Cette guerre dut commencer par la destruction des places de sûreté laissées aux huguenots. François de Valois et le duc de Guise attaquèrent la Charité avant que les réformés pussent réunir une armée pour dé« fendre leurs places. Ils accordèrent une capitulation aux habitants. L'autorité du duc de Guise était assez considérable dans l'armée pour qu'il ait pu, malgré la coutume, empêcher le pillage en maintenant les termes de la capitulation qu'il avait signée : « Là, parut le
' Recueil des documents de t histoire du tiers état, t. II, p. 872, publication faite par Aagustîn Tbikrrt, dans la collection des Docu^ ments inédits de f histoire de France,
duc de Guise conservateur de la foi et du droit des gens. »
Les deux généraux conduisirent ensuite leurs troupes devant la ville d'Issoire.
Après une longue canonnade, François de Valois concerta trois assauts sur trois brèches à la (bis; un coup de canon devait donner le signal des opérations à trois heures. Mais, dès le matin, les jeunes volontaires Maugiron, Saint-Luc, Bussy, Tavannes le fils, vinrent presser le duc de Guise d'attaquer le premier, et d'avoir l'honneur de cette conquête. Comme au temps de ses débuts, Henri de Guise se laissa entraîner; dédaignant, par bravade^ de revêtir son armure^, il se jeta en avant, s'empara presque seul de la tour du Ponté, mais vit tomber sous ses yeux la plupart de ceux qui voulaient se maintenir sur la brèche. Les assiégés chargeaient leurs mousquets avec des balles ramées qui faisaient de dangereuses blessures. Après avoir perdu trois cents hommes. Guise dut évacuer sa tour et ordonner la retraite. Sa précipitation avait encore une fois compromis le succès des catholiques. Quelques jours après, les défenseurs d'Issoire demandèrent une capitulation; pendant qu'on en discutait les termes, les soldats catholiques entrèrent dans la ville et M ne purent estre retenus qu'ils ne pillassent et
^ Imberdis, Histoire des guerres religieuses en Auvergne, t. ly p. 367, diaprés le Manuscrit ctissoire.
brûlassent la ville, voire et tuassent inhumainement tout ce qui se trouva devant eux ' » . Ce fut la plus cruelle des scènes qu'on eût encore vues dans ces {pierres; «on n'entendoit que hurlements, chutes de maisons, bourdonnement du feu ^ » . Les paysans des environs s'étabUrent, avec des charrettes, sur la place, et achetèrent le butin à vil prix; les villages voisins se trouvèrent enrichis de ces dépouilles. Quelques femmes nobles s'étaient, avec leurs filles, réfugiées sur un toit de grange ; l'incendie les obligea de sauter dans la rue. Meurtries de la chute, elles furent livrées aux outrages des soldats, comme l'étaient déjà les bourgeoises : a la pluspart des femmes forcées par les uns, esgorgées par les autres ; mesme on n'espargna que fort peu d'enfants. On peut dire que c'est une cruauté que le droit de la guerre permet' » • Dans ces supplices, les filles qui suivaient l'armée catholique furent ingénieuses, et se plurent à maltraiter et à traîner par les cheveux les malheureuses habitantes d'Issoire. Le duc de Guise réussit à sauver quelques captives ; il tua de sa main un soldat qui traînait une jeune fille par les cheveux ^; il transporta lui-même, sur son cheval, dans ses bras, de petits enfants au delà de la rivière de Couze, pour les mettre en sûreté ; il enferma dans sa tente le plus
' L'EsToiLE, t. I, p. 86.
^ Manuscrit (fissoire, cité par Imberdis.
3 D'AuBicRÉ, t. II, p. 283.
* Imberdis, p. 388, diaprés le Manuscrit d'Issoire,
de femmes qu'il put : Tune d'elles y accoucha ^ ; il ])arcourut les tentes et fit mettre en liberté toutes celles qui y étaient retenues.
A partir de ce jour, les soldats devinrent plus féroces qu'auparavant, et s'accoutumèrent à «brancqueter » les villes*. A Saint-Lô, «tout fut mis au fil de l'épée, jusqu'aux femmes ' » . La ville de Fontenayle-Comte « fut surprise en parlementant, où le meurtre, le sac, le forcement de filles et femmes rendit cette pauvre ville désolée*». Les villes ouvertes n'étaient pas mieux traitées, surtout après que le départ du duc de Guise eut fait disparaître le peu de discipline qui subsistât dans l'armée. Sans influence sur les soldats et sans pitié pour les vaincus, François de Valois suivait son armée et assistait aux scènes de brigandage. C'était une guerre de détails, dans laquelle on ne trouve ni plan d'ensemble ni action décisive. Les réformés essayaient de répondre à l'organisation de la Ligue par une solide fédération des Églises réformées. Une as« semblée de ministres protestants, tenue à Nimes en 1575, avait constitué pour chaque province des taxes, des levées de troupes et même des juridictions civiles^. L'Union des Églises avait ses receveurs gêné*
' Bouille, t. III, p. 55.
* L*E8T0ILB, t. I, p. 131.
* Jd,, t. I, p. 103.
^ Arquez, Histoire des assemblées politiques des réformes de France, t. I, p. 18.
ET LEUR ÉPOQUE. — 1576-1580. t57
raux et un contrôleur général qui percevait les impôts pour la cause; les dépenses étaient ordonnancées par les conseils provint^iaux, qui assignaient un traitement fixe et des subsides réguliersi par mois, au prince de Condé et à Thoré pour la solde et l'entretien des troupes.
Mais cette immixtion des ministres avait Tinconvénient de mécontenter les gens de guerre. Aucun des chefs militaires n'était assez important pour disputer la prépondérance aux prédicants qui les traitaient comme des Saûls ou des Achabs, et se comparaient eux-mêmes aux grands prêtres de Jérusalem.
Le Roi, de son côté, ne s'attachait que trop, par sa nonchalance et ses désordres, à seconder ceux qui voulaient le faire tomber dans le mépris public. Les fêtes de Chenonceaux et de Plessis- lez -Tours, le désordre des mœurs qui força Catherine à chasser une de ses filles d'honneur, mademoiselle de la Motte- Mesme, surprise avec le marquis d'Elbœuf, cousin du duc de Guise, dans l'avenue du château de Blois, pendant la réunion des états', le plaisir singulier .que prenait le Roi à foire connaître ses orgies et à en porter le spectacle chez les bourgeois, achevaient de faire perdre à l'ancien vainqueur de Jarnac et de Moncontour le peu de respect qui lui avait été gardé. Le duc de Guise était quelquefois compromis dans ces tristes divertissements. Il avait prêté, pour un jour.
* Manha Frcbii, t. II, p. 133.
son hôtel à un adroit bourgeois de Paris, Claude Marcel, qui avait su devenir surintendant des finances, s*était enrichi, et mariait sa fille au seigneur de Yicourt '. « La noce fut faite en l'hôtel de Guise, où disnèrent le Roy et les trois roines, M. le duc et mes^ sieurs de Guise. Après souper, le Roy y iust, lui trentiesme, masqué en homme, avec trente que princesses que dames de cour, masquées en femmes, tous et toutes vestues de drap et toile d'argent et autres soies blanches ; ces masquarades y apportèrent telle confusion pour la grande suicte qu'elles avoient, que la plupart de ceux de lanopce furent contraints de sortir, et les plus sages dames et demoiselles se retirèrent et firent sagement... Si les tapisseries et les murailles eussent peu parler, elles eussent dit beaucoup de belles choses. »
Ces financiers, courtisés à la fois par le Roi et par le duc de Guise, amassaient des fortunes scandaleuses. Ludovic Adjaceti, de Florence, acheta le comté de Ghàteauvillain pour une somme qui représenterait quatre millions aujourd'hui, « épargnée sur la ferme du Roy, qu'il avait tenue, et ce, pour espouser la demoiselle d'Astry, laquelle demoiselle ne vouloit pour mary ce messire douanier s'il n*estoit duc ou comte*» . Henri III, laissé par ces traitants, sans ressource pour
1 L'ESTOILB, t. J, p. 9S.
« Id., t. I, p. 177.
ses prodigalités, en était réduiti tantôt à altérer les monnaies ', tantôt à s'emparer des rentes sur THôtei de ville ', tantôt à attirer au Louvre les riches marchands, et à leur faire payer une rançon, sous menace de les tenir enfermés dans des cachots ^. Il ne s'inquiétait ni de la police, ni de la justice. IJ fit forcer par ses gardes les portes de « la conciergerie du palais, pour en tirer un gentilhomme, sien favori, atteint et convaincu d'avoir assassiné un gentilhomme poitevin, en sa maison, entre les bras de sa mère et de sa femme ^ » . Si bien servi quand il voulait empêcher, par la violence, le cours de la justice, le Roi voyait, au contraire, battre ses archers quand il essayait de faire respecter ses ordres* : averti d'une rencontre au Pré aux Clercs entre le baron de Sauzay et le seigneur de la Roche des Aubiers, il « envoya des archers de ses gardes : la Roche des Aubiers et ses agents ne laissèrent à charger les gardes du Roy, où il y en eut de blessés et de tués de part et d'autre. »
Plus d'obéissance, plus de sûreté : Adjaceti , le nouveau comte de Cbàteauvillain , fit assassmer, par douze Italiens, Pulveret, capitaine du château d'Encize, et paya deux mille cinq cents livres pour arrêter
> L'ElTOILB, 1. 1, p. 15t.
3 Id., t. I, p. 134.
» Jd., t. I, p. 13Î, t47.