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les poursuites de la justice ' . Tous les matins, se racontaient à Paris les meurtres de la nuit prëcëdeôte *. En même temps que son ennemi, on tuait sans scrupule ou les passants inoffensifs, ou les inconnos qui se trouvaient avec lui *. La principale cause des crimes était le besoin de s'enrichir par mariage : « Lavardin tua de sang-froid à Lucey, en Vendômois, le jeune Randan qui faisoit l'amour à la jeune dame de Lucey, riche veuve » qu'il voulait épouser^. Le plus souvent, c'était la femme qui était la victime : le chancelier Birague empoisonna la sienne pour pouvoir devenir cardinal ; le Corse San Pietro étrangla Vanina sa femme. Le plus brutal de tous ces crimes, celui qui jeta le plus de déconsidération sur la personne du Roi, fut le meurtre de la comtesse de Villequier.
Yillequier avait été , depuis la mort du comte du Guast, le seul favori et le principal conseiller du Roi. C'est lui qui l'empêchait d'entrer en lutte ouverte contre le duc de Guise et qui l'avait décidé à faire partie de la Ligue. Henri III prenait plaisir à éveiller la jalousie de ceux qui l'entouraient et à médire de leurs femmes ; il railla Villequier sur le peu d'estime que sa femme lui témoignait, et prêta à la malheureuse une passion secrète pour M. de Barbisy. Un matin, à
1 L'EsToiLB, 1. 1, p. 218.
s Id., t. I, p. 190, 191, etc.
^ M, c. I, p. 169. La dame de Lucey épousa pla.« tard le prince de Conci.
ET LEUR ÉPOQUE. — 1576-1580. Î6l
Poitiers, comme le Roi rédigeait un nouvel édit de pacification, il poussa si loin ses plaisanteries, que Villequier quitta sa chambre, entra, chez sa femme, la vit qui se coif&it devant un miroir que tenait une de ses suivantes, agenouillée devant elle, la frappa de son poignard , frappa la suivante , s'acharna jusqu'à ce qu'il les vit mortes, puis retourna tranquillement près du Roi demander sa grâce. Les courtisans crurent à une bravade, et coururent à la chambre de la comtesse , où ils trouvèrent les corps. La faute n'était pas d'avoir détruit deux femmes, mais de s'être fait justice dans le logis du Roi. Villequier dut prendre la fuite ; il resta gouver* oeur de Paris, reçut sa grâce au bout de quelques mois, et se remaria* La seconde femme ' amena avec elle sa mère, qui passait pour la personne la plus savante de l'époque dans Tart des poisons, qui sut dompter son gendre et le rendre docile. Villequier recouvra la faveur du Roi, mais fut forcé de la partager avec une foule de jeunes seigneurs qui avaient profité de son absence pour entourer le Roi, et qui recevaient de son amitié des témoignages extravagants. On a parlé souvent des favoris de Henri III, que l'on nommait les mignons. Les femmes, constamment calomniées et diflamées par Henri HI, se sont vengées avec cruauté, en attachant à son nom un souvenir in-
1 Célaît LoQÎM de U Savonnière, fille da baron de la Rrete«rlie.
famant ; les conversations de la cour, les vers, les pamphlets ont tellement établi cette réputation qu'on regarderait comme un paradoxe une tentative de réhabilitation ; il faut dire, cependant, qu'aucun document sérieux n'incrimine Henri III, ni les mémoires de contemporains importants , comme pour le grand Frédéric, ni les médailles, comme pour Tibère, ni les monuments, comme pour Adrien. Le règne des mignons n'a d'ailleurs duré que peu de mois. Il ne faut pas les confondre avec les favoris qui les ont précédés, ni avec ceux qui les ont suivis. Les premiers amis du Roi, du Guast et Yillequier, étaient les amis de jeunesse qui l'avaient accompagné dans la Pologne. Ensuite, au moment de la paix de Beaulieu, le Roi ne se sentit pas en sûreté, au milieu de ses gardes, contre les in* suites possibles du duc de Guise, toujours entouré de gentilshommes querelleurs et prompts à manier l'épée. Il voulut avoir des épées à lui : il assembla quelques hommes insolents, adroits à l'escrime, raffinés sur le point d'honneur, et mit à leur disposition le peu qui restait de richesses et d'autorité à la royauté , en échange de leur assiduité de tous les instants , et de leur vie qu'ils devaient être prêts à jouer dans un duel contre les partisans du duc de Guise. Il ne s'occupait dans ce choix que de se procurer des compagnons de fêtes et des champions. Aussi, cette seconde série de fevoris ne comprend que des hommes frivoles. Plus tard, il concevra le plan de reformer, par ses favoris.
une puissante aristocratie qui soit en ëtat de lui prêter un appui dans ses luttes, et il appellera près de lui Joyeuse et d'Épernon ; mais il n'a encore, à Tépoque de la paix de Beaulieu, des fêtes scandaleuses de Ghe- Donceaux , de Tentrëe dans la Ligue et de la disgrâce de Villequier, que des jeunes gens sans conséquence, comme Caylus, Saint-Luc, d'Arcq, Maugiron et Saint- Mesgrin. La grossièreté de leurs jeux ne connaît pas de frein : Catherine ne peut défendre contre eux ni son influence politique, ni ses filles d'honneur. Le frère même du Roi, qu'ils surnomment le Bossu, doit subir leurs insultes. C'est une orgie continuelle : des fous ont envahi le Louvre.
Heureux de telles fêtes et impatient de terminer une guerre dans laquelle se perdait un argent destiné à de riches costumes ou à de longs repas, Henri IH osa conclure, en septembre 1577, avec les protestants, une sorte de trêve. Il espérait, à force de divertissements, attirer le duc de Guise au Louvre, et le faire insulter par ses bretteurs. Mais ces têtes légères ne suivaient pas longtemps la même idée. Les mignons oublièrent le duc de Guise et s'acharnèrent avec tant d'insolence contre le frère du Roi que ce prince, mal portant et mal élevé, eut tout à coup une pensée énergique : il résolut de s'unir de nouveau avec les huguenots, qu'il venait de combattre , et s'enfuit du Louvre par la fenêtre de la chambre de sa sœur Marguerite, en février 1578.
François de Valois avait un esprit inquiet, des nerfs impressionnables , une grande crainte de sa mère. La situation fausse dans laquelle il a été constamment maintenu a attiré sur sa tête les haines de tous les adversaires, les anathèmes que les partis aiment à fulminer contre ceux qui veulent les jouer au lieu de les subir, le mépris que méritent les apostats. Cependant, il est le seul des Valois qui ait suivi sérieusement la pensée de Coligny. S'il a écouté les inspirations de son intérêt personnel qui lui montrait la facilité de conquérir une riche principauté dans les Pays-Bas , il n*en a pas moins eu le mérite de voir que le seul intérêt des Français était d'amoindrir la puissance de Philippe II. Il a marché droit à ce qui était l'avantage du pays , au milieu de tant d'égoYsmes et de passions aveugles. Son frère et sa mère l'ont trahi constamment, les réformés l'ont suspecté, la reine d'Angleterre l'a trompé en lui promettant des secours que sa propre ambition sur les Pays-Bas lui empêchait de donner. Il n'a pas eu l'art de choisir des gens de guerre ni de prendre de l'autorité sur une armée ; mais il a eu une pensée politique.
Elle paraît lui avoir été suggérée par Montdoucet, l'ancien agent de Charles IX près du duc d'AIva. Elle consistait à créer, aux dépens de l'Espagne et sous le protectorat de la France, un État libre et prospère. A la place du vaste royaume catholique rêvé par don Juan d'Autriche, François de Valois voulut fonder à son
profit une souverainetë protestante , et unir les Pays- Bas à r Angleterre en devenant l'allié et peut- être l'époux d'Elisabeth. Sa sœur Marguerite adopta avec le même enthousiasme les projets de Montdoucet, et, sous le prétexte de prendre les eaux de Spa, se rendit dans les Pays-Bas pour procurer des partisans à son frère. Son train fut assez somptueux pour séduire les Flamands : « J'allois , dit-elle ' , dans une litière faite à pilliers doublés de velours incamadin d'Espagne, en broderie d'or et de soie nouée à devises. Cette litière estoit toute vitrée, et les vitres toutes faites à devises, y ayant, ou à la doublure ou aux vitres, quarante devises toutes différentes, avec les mots en espagnol et italien, sur le soleil et ses effets. » Elle avait à sa suite « dix filles à cheval avec leur gouvernante » . Son frère se jeta, à la même' époque, dans les murs de Mons. L'amitié fidèle que lui garda Marguerite montre que ce pauvre prince n'était pas sans qualités.
Avec cette sœur, il se levait seul pour combattre la dangereuse coalition du duc de Guise et de don Juan d'Autriche. Les deux héros catholiques trouvèrent devant eux un adversaire inattendu, qui combattit leur fameux projet avec persévérance. Henri IIl , par peur des ligueurs, n'osa seconder son frère. Il adopta d'abord avec passion le projet d'envahir les Flandres et de les détacher de l'Espagne , promit à François de
> Maiicveii!ti, p. toi.
le soutenir, lui laissa prendre des engagements avec les seigneurs et les communes des Pays-Bas, puis recula au moment décisif, refusa à la fois des troupes et des subsides.
François de Valois voulut persister, et prétendit assembler une armée pour son icompte ; mais il n'avait pas une réputation militaire qui pût séduire les capi<taines en renom ; il ne put ramasser que des bandes de tous ceux qu'attirait l'espoir du pillage dans les riches cités flamandes ; après tant d'années de guerre , le brigandage était devenu un métier. Le mot d'ordre de la guerre des Flandres entoura François de Valois, comme jadis Bertrand du Guesclin quand il annonçait une guerre en Espagne, de toutce qu'il y avait en France de vagabonds. Un pays était mangé quand avait passé une de ces troupes. « Faut entendre que les compagnies qui s'assemblèrent à Montereau n'avoient oublié le mestier de rançonner, battre et desrober leur hoste. Soubs le nom et prétexte d'aller en Flandre, tous bannis, vagabonds, volleurs, meurtriers, renieurs de Dieu et de vieilles debtes, remenans de guerre, restes de gibet, massacreurs, véroUés, se meirent aux champs pour aller piller, battre et ruyner les hommes des villes et des villages ' . » Un capitaine , arrivé avec une de ces compagnies dans un village, logea « chezun bonhomme qui le traitoit à tire-larigot; il fit à son hoste la demande
^ Claude Hatox, Mémoires^ p. 937.
de sa fille en mariage, et sur ce que cet homme lui répondit qu'il lui falloit une demoiselle et non sa fille, qui n'estoit de sa qualité , il le mit en Fuite en lui jettant plats et assiettes à la teste; puis il déshonora cette pauvre fille. Violée qu'elle fut, il la fit remettre a table, lui jettant infinis brocards. Lors cette fille, regardant sa contenance, comme elle vit qu'un soldat s'approchoit pour lui parler à l'oreille , prit un grand couteau qui estoit sur la table, et lui planta dans Testomac de telle roideur, qu'à l'instant il tomba mort sur la place; ce que les soldats voyans, prirent la fille, et l'ayant attachée à un arbre, l'arquebusèrent sur-lechamp '. » Le nom du frère du Roi fut bientôt maudit de nos paysans : « Je prye à Dieu qu'il ne luy mésadvienne, disaient les bourgeois, pour les malédictions et imprécations que le peuple désespéré de sa nation luy a souhaité pour le mal que ceulx qui tenoient les champs soubs son autorité ont faict ' ! v Les remparts n'étaient même pas toujours une sûreté contre ces misères. Devant une de ces bandes, le bourg de Broès, près Sézanne, clos de murs, voulut fermer ses portes. Les gens de guerre, humilias de se voir exclus par des paysans , escaladèrent les murs, « et tuèrent tout ce qu'ils rencontrèrent, jusques aux femmes et petits enfants , forcèrent le chasteau , et y tuèrent dedans le
1 L'EsToiLE, 1. 1, p. £33.
^ Claade Hator, Mémoires, p. 961.
seigneur, sa femme et sa famille, saccagèrent le bourg et y mirent le feu ' » .
Les capitaines expérimentes ne voulurent pas s'aventurer dans cette tourbe. François de Valois se vit aban* donné même des bretteurs favoris dont il s'était entouré, à l'exemple de son frère. Quatre des siens passèrent au service du Roi : Épemon, Livarot, Grammont et Mauléon '.
Grossie de la sorte , la coterie des mignons devint plus altière. Le duc de Guise n'osait plus entrer au Louvre que fortement accompagné ; il nourrissait une haine sourde contre lé Roi , en se voyant exposé ainsi aux plaisanteries de quelques insolents. Une femme porta le premier coup à leur autorité. Marguerite se considéra comme humiliée par Timpudence avec laquelle Gaylus, Tun d'eux, annonçait des prétentions à ses faveurs. Elle feignit de donner devant lui la préférence à Balzac d'Ëntragues, un ]des gentils* hommes du duc de Guise , et eut le talent d'irriter les rivaux au point de rendre un combat inévitable* Ce duel est célèbre. D'un côté, trois des bretteurs du Roi, Gaylus, accompagné de Maugiron et Livarot ; de l'autre, d'Entragues, suivi de Ribérac, qui appartenait comme lui au duc de Guise, et de Schomberg. C'était Valois contre Guises. Henri III attendait les nouvelles au
1 L'EsToiLB, 1. 1, p. 133.
2 Martha Frbbr, t. II, p. 148.
ET LEUR EPOQUE. — i57« 1580. S69
LouTre avec impatience. On vint lui annoncer que des six combattants, un seul, d'Entragues, était resté vivant* Ce n'était pas tout à fait exact, car Ribérac ne mourut qu'au bout de deux ou trois jours à Tbôtel de Guise, où il était soigné, et Livarot put être, à la longue, guéri de ses blessures, qui le laissèrent pour toujours estropié. Mais la mort de Caylus et de Maugiron, et surtout la défieiite complète de ces fameux champions, dont l'beureux d'Entragues détruisait la réputation en un seul jour ', plongèrent Henri III dans le désespoir.
Après quelques semaines consacrées à des manifestations extravagantes de sa douleur, il résolut d'obtenir une revanche à Taide des survivants, et ne craignit pas d'attaquer l'honneur même du duc de Guise. Il raconta, avec son intempérance habituelle de langage, que Saint-Mesgrin était aimé de la duchesse de Guise. Ce Saint-Mesgrin était une lame dangereuse. Dans un duely il pouvait tuer le duc; si, au contraire, il était tué, le duc perdait, parce premier duel, le prestige de son rang, et avait sur les bras tous les spadassins de France. « Le 21 juillet, Saint-Mesgrin, jeune gentilhomme bourdelois, beau, riche et de bonne part, l'un des mignons, sortant à onze heures du soir du chasteau du Louvre, où le Roy estoit, en la rue du Louvre, vers la rue Saint*Honoré, est chargé à coups de pistolet ^
1 27 arril 1578.
d'espée et 4e coutelas par vingt ou trente hommes inconnus, qui le laissèrent pour mort sur le pavé, comme aussi mourust-il le jour suivant ' . » Parmi les assassins, on crut distinguer le duc de Mayenne. Ce frère du duc de Guise portait la barbe élargie en éventail, au lieu de la tailler en pointe à la mode de l'époque; il était reconnaissable, en outre, à sa main trapue, qu'on disait ronde comme une épaule de mouton '. Le Roi n'osa ordonner aucune enquête contre ce meurtre , tant il avait peur de Guise, et était « bien adverty que le duc de Guise l'avoit fait faire pour le bruict qu'avoit ce mignon d'entretenir sa femme ' » . Les mignons, ainsi privés de leurs quatre meilleures épées, étaient furieux. Grammont, l'un d'eux, assassina devant l'église Saint-Paul, pendant les obsèques de Saint-Mesgrin, un gentilhomme qui avait ôté une baguette à un de ses pages ^. Henri III, humilié, privé de ses amis, outré de dépit, fut repris d'un abcès à
1 L'ESTOILE, t. I, p. 101.
s VoLTAiRB, notes de la Henriade, conteste la part du duc de Mayenne dans le crime et dit : • Le duc de Guise ne passait point pour un homme trop sévère sur la conduite de sa femme, et il n'y a pas d'apparence que le duc de Mayenne^ qui n'arait jamais fiait aucune action de lâcheté, se fût avili jusqu'à se mêler dans une troupe de vingt assassins pour tuer un seul homme. ■ Mayenne n'aurait pas fiait preuve de plus de bassesse dans cette attaque nocturne qu'il n'en a montré lorsqu'il a enlevé à la tète de son armée la petite héritière des Caumont la Force, ou quand il a poignardé de sa main le colonel Sacremore sans défense devant lui.
3 L'ESTOILB.
^Id.
ET LEUR ÉPOQUE. — 1570-1580. t71
l'oreille et perdit tous ses cheveux ' • Durant sa convalescence y l'esprit aflEaibli par le délire et la fièvre , il tomba dans un piège si grossier que le récit en parât-* trait invraisemblable, s'il n'avait prêté à rire à tous les contemporains.
La sœur du duc de Guise, Catherine, qui avait épousé le duc de Montpensier, ne polivait pardonner à Henri III ses plaisanteries sur le peu de cas qu'elle iaisait de son vieux mari. Elle fut humiliée de voir qu'il avait désigné, comme chargé de lui plaire, un de ses mignons, Saint-Luc, de même que Gaylus s'était adressé à Marguerite de Valois, et Saint-Mesgrin à la duchesse de Guise. Mais sa vengeance différa de celle des deux autres femmes : elle séduisit Saint-Luc et assura sa fidélité à son frère. Par ses ordres, Saint- Luc introduisit une sarbacane près du lit du lioi, et la nuit, de la chambre voisine, lui lança à travers le tube des mots sur le danger de son âme, les fautes de sa politique, les peines de l'enfer. Henri III crut entendre des voix célestes ; il resta accablé de terreur durant plusieurs jours, jusqu'à ce que d'O, gendre de Villequier, eût découvert le secret. Ces jeunes insolents se jouaient même de leur bienfaiteur. Aussi Damville, devenu duc de Montmorency par la mort de son frère aine ', refusait de venir à Paris, où il ne pourrait que
* Mnrtba Free*, t. II, p. 240.
^ L*annéc suivante* 6 mai 1579*
lutter, disait-il, ou avec la valetaille du Roi, ou avec la canaille de Paris, que courtisait le duc de Guise.
Courtiser la canaille est une affaire coûteuse. Henri de Guise voyait se fondre entre ses mains la fortune de sa famille. Il venait d'hériter du dernier de ses oncles, le cardinal de Guise, mort à quarante-huit ans ', après avoir été surnommé le cardinal des bouteilles , parce qu'il « se connoissoit fort bien en cuisine » , snns avoir fait preuve d'autre talent. Dès le mois de septembre suivant, le duc de Guise vendait, pour trois cent quatrevingt mille livres, sa terre de Nanteuil-le-Haudouin *, et évaluait ses dettes à une somme qui ferait plus de dix millions de francs aujourd'hui. En même temps, les demandes se multipliaient, toutes les mains se tendaient vers lui. L'accomplissement de ses desseins tardait plus qu'il n'avait cru. La ruine semblait prochaine : il se vit débordé, il se laissa étourdir et afFoler par le spedtaçle de sa détresse. Sera-ce donc faute d'un peu d'argent que s'effondrera une famille élevée, depuis soixante-dix ans, par des prodiges de prévoyance , de génie, d'obstination? Tant de richesses dissipées, tant de sang versé, tant de rêves amoncelés, et, pour une faible somme, tout serait perdu ! Impossible de restreindre les dépenses : licencier ses capitaines, il n'y faut pas songer ; ses prédicateurs , ses bourgeois , ses agents à Rome, ses clercs dans la basoche, ses
1 L'EtToiLB, t. I, p. 96. Le 29 mars 1578, • veille de Pasques •. ' « /</., t. I, p. 103.
courriers secrets, il faut payer leurs g^ages. Les dépenses croissent, les ressources s'épuisent. Où trouver de l'argent ? Supplice cruel dont le téméraire et insouciant Henri de Guise dut être longtemps torturé avant de se résigner à la dernière des hontes.
C'est Ters la fin de 1578 que le fils du sauveur de Metz et du conquérant de Calais commença à se mettre à la solde du roi d'Espagne. Mais il n'avait pas attendu de toucher l'argent de Phih'ppe II pour lui donner des avis secrets, et lui faire connaître les préparatifs militaires de la France. En avril 1578, il communiqua à l'ambassadeur d'Espagne, don Juan de Vargas, les nouvelles qu'envoyait au Roi le gouverneur de Calais, et les détails de la discussion qui en était résultée dans le conseil ; il lui fit savoir ensuite que le Roi était contraire aux desseins de son frère sur la Flandre, que les Anglais voulaient s'emparer de Gravelines; enfin, il promit, «s'il apprenoit quelque autre chose, de prévenir l'ambassadeur' » . Ces avis à l'ennemi furent continuels. A cette époque^ du moins, le duc de Guise suivait les projets, concertés avec don Juan d'Autriche, d'un vaste coup de main sur toute l'Europe du nord. Il pouvait supposer que ses desseins étaient plus utiles à la France que ceux du frère de
' Toute ]a «érie de ces lettres est conservée aux Archives natio* nales, dossiers des papiers dits de Simancas. Voir pour ces premières leitm : SiMASGAS, B. 44, pièces 26, 40, 61; B. 45, pièce 112 ; B. 46, pièce 114.
lu 18
Henri III, et que s'il informait Philippe II, c'était pour seconder son propre allié, don Juan d'Autriche. Bientôt il entre dans une voie qui ne comporte plus ces prétextes illusoires : d'infâmes quittances de secours en argent se trouvent mêlées dans cette correspondance avec l'Espagne : » Nous, Henry de Lorrayne, duc de Guyse, pair et Grand Maistre de France, confessons tant pour nous qu'au nom et de la part de tous ceux qui se trouvent compris en nostre commune ligue, avoir receu de Sa Majesté Catholique, par les mains de Gabriel de Allegria son commissaire, la somme de cinquante mille escus pistolets d'or '. " Les secours deviennent une subvention régulière dont les quartiers sont réclamés par le duc de Guise avec des instances suppliantes, lorsque le payement en est retardé. Henri de Guise tombe à la condition d'agent secret de Philippe II : s'il reçoit un salaire, c'est parce qu'on le juge « capable de procurer un jour des avantages plus considérables que ce qu'on lui donœroit en beaucoup d'années ' » . Sa pension est fixée à deux cent mille livres *• Philippe II , si besoigneux qu'il fût après tant de banqueroutes et tant d'années d'une politique qui ruinait ses sujets, trouvait encore des
1 Ms. Simancas, B. 60, pièce 40. Voir aussi la pièce 39, qui est un reçu de trois cent mille écus « pistolets » donné à Jehan délia Coucha, commissaire de Philippe II, etc., etc.
3 Ms. Simancas, B. 51, pièce 226.
3 Bouille, d'après une yie manuscrite ; voir aussi Vélt, Histoire de France, t. XXXIV, p. 271.
fonds pour nous enlever le personnage le plus considérable de France. Dans ce trafic, tous les avantages étaient pour lui : il était payé en correspondances.
Henri de Guise avait, comme son père, la manie d'écrire : mais c'étaient des ordres à ses soldats qu'écrivait le père; à l'heure où les capitaines dormaient, M. de Guise le Grand assurait les approvision» nements, préparait le mouvement de ses troupes, ré* clamait des renforts et des vivres. Le fils, au contraire, perdait son temps dans les détails infinis d'une correspondance avec le prince le plus paperassier de l'Europe, ou avec ses ministres. Nos archives sont encombrées de ces malheureuses lettres, d'un style pesant, obséquieux : elles dénotent autant le mendiant que le conspirateur.
Il ne faut pas songer à atténuer la gravité de cet acte, sous le prétexte que les idées de patriotisme n'avaient pas la même portée qu'aujourd'hui, ou que les seigneurs s'imaginaient posséder des droits latents de souveraineté qui leur permettaient de choisir un suzerain à leur gré, comme un roi accueille des alliés. En réalité, l'amour du pays était aussi développé dans la noblesse qui s'enfermait dans Metz avec le duc de Guise, ou dans Saint-Quentin avec Goligny, que dans les hommes de la vieille garde qui tombaient à Waterloo. Si.l'on remarque que le connétable de Bourbon était passé au service de Charles Quint, ou que le
grand Gondé commanda plus tard des armées espa-
gnoIes, il ne s'ensuit pas que eux ou Henri de Guise aient pu supposer que leur naissance leur donnait un droit à la trahison. Conclure ou qu'un sentiment n'existe pas à une époque, ou que certains personnages s'en croient affranchis, parce qu'on cite des exemples d'hommes fameux qui l'ont méprisé , ce serait justiBer toutes les mauvaises actions. Si les chefs huguenots livrèrent Dieppe et le Havre durant la première guerre civile, François de Guise enseigna à son £ls ce qu'est le patriotisme, quand il offrit ^ ses ennemis de leur abandonner tout ce qu'ils souhaitaient, pourvu qu'on lui laissât reprendre les villes françaises. Ce qui est grave dans la subordination de Henri de Guise aux ordres de l'Espagne, ce n'est pas de demander des secours à l'étranger : le roi d'Espagne n'était pas seulement l'étranger, il était l'ennemi. Il voulait non plus, comme son père, prendre quelques-unes de nos provinces, mais s'emparer de la France entière. Outre la déviation morale, Henri de Guise s'abandonnait à une erreur politique : il supposait la force où elle n'était pas. Lié à Philippe H, il devenait la victime nécessaire de sa lenteur de décision, de son apathie maladive et de sa détresse financière. Mais il s'imagina qu'il pourrait agir seul et pour son compte avec le secours des doublons espagnols : il se hâta de réunir seize cents gentilshommes et de faire une entrée à Paris par la rue Saint-Denis, en demandant que la guerre fût immédiatement reprise contre les hugue-
nois '. Henri III» intimidé par ce déploiement de forces et ces clameurs, crut retrouver sa popularité en abandonnant déBnitivement les insurgés des Pays- Bas, et en révoquant les concessions si récemment renouvelées en faveur des protestants.
La nouvelle prise d'armes, qui était déterminée par ce manque de foi du souverain, laisse une impression de découragement et de tristesse : on se lasse de ces horreurs. La guerre dégénère en brigandage : ses épisodes n'offrent, au lieu d'actions d'éclat, qu'une ennuyeuse monotonie de massacres et de misères. La France épuisée succombe, semble incapable de sup* porter de nouvelles ruines. Les soldats n'étaient plus ces hommes inspirés par la foi religieuse des premières guerres civiles : les plus fanatiques des chefs huguenots acceptaient le concours de gens qui ne valaient pas mieux que ceux des bandes de François de Valois. A Hontaigu en Poitou', les gentilshommes réformés qui s'étaient rendus maîtres de la place voulurent recruter des soldats pour y tenir garnison, en prétendant leur interdire le pillage des villages voisins : ils ne trouvèrent pas trente hommes. Inquiets pour leur sûreté, ils autorisèrent les courses sur le paysan, et ils se virent en quelques jours à la tête de quatorze cents soldats.
1 Le 16 mars 1579.
' D'AuiiotB, Histoires, p. 991.
Il y avait déjà plusieurs années que les villages étaient détruits par ces guerres ; Charles IX s'était plaint que son « povre peuple ne cesse d'estre opprimé et affligé aultant que jamais par plusieurs compaignies de gens d'armes et aulcuns soldats et gens de guerre à pied^ qui tiennent les champs, vont rôdant le pays et font des maulx et extorsions innombrables * « . La cruauté s'augmenta à mesure que les villageois ruinés furent moins en état de satisfaire la cupidité des gens de guerre. Les bestiaux d'une région étaient emmenés jusqu'à la dernière tète ' ; les soldats faisaient chauffer les petits enfonts, frappaient les mères ou les traînaient par une corde sur les chemins '. « Je sçay, dit celui qu'on montre comme le type de ces soldats ^y des inventions pour les faire venir à raison : je leur donne le frontal de corde liée en cordelière » je les pends par les aisselles, je leur chauffe les pieds d'une pelle rouge, je les mets aux fers et aux ceps; je les enferme en un four, en un coffre percé plein d'eau, je les pends en chapon rosti ; je les fouette d'estrivières, je les sale, je les fais jeusner, je les attache estendus dedans un van ; bref j'ay mille gentils moïens pour tirer la quinte essence de leurs bourses et avoir leur substance. » Les généraux, les hommes les plus
^ Lettres^missives de Heicri IV, t. I, p. 56. 2 Claude Uator, Mémoires, p. 800-812.
8 irf., t6W., p.997.
^ Satire ménippe'e, harangue du sire de Bieux.
graves et les plus respectés trouvent honorable de s'enrichir par le pillage. Sully, dans sa vieillesse, prend plaisir à se faire rappeler par ses secrétaires ces tristes exploits des jeunes années : dans le sac deVillefranchey « vous gaignastes quelques mille escus en or par le plus grand hasard qu'il est possible , car un vieillard estant poursuivy par cinq ou six soldats, passant devant vous » , donna sa bourse « qu'il aimoit mieux que vous eussiez qu'un autre ^ » . Plus tard, « vous gaignastes, par le plus grand bonheur du monde, une petite bouête de fer, et l'ayant ouverte, trouvastes quati*e mille escus en or dedans ^ » . Quand on enleva les bagages du duc de Mercœur, « il s'y fit un grand butin où vous gaignastes environ deux mille escus tant en argent, chevaux, que meuble et vaisselle * » . Un jour, il faillit être désappointé et ne rien trouver à gagner dans un bateau dont il s'était emparé, sur la Seine ; il menaçait le capitaine d'employer les grands moyens pour faire livrer son argent, lorsqu'il remarqua « que ses chausses s'entre ouvrirent par le derrière, d'où il sortit une traisnée d'escus au soleil qui s'espandoient sur le plancher de la chambre ^ » .
Les voisins se joignaient quelquefois aux assaillants pour emporter ce qui pouvait se trouver de bon dans
' Sully, p. 22.
* /rf., p. 30.
3 Id.y p. 61.
les villes prises. Au sac de Snint-Émilion ','' u on s'employa au pillage , où les gens de guerre et surtout les voisins du lieu s'employèrent comme braves Gascons » . Les villes se dépeuplaient, « tant à cause des guerres que des principaux bourgeois qui ont été contraints par nos édits contre ceulx de la religion prétendue réformée de sortir de ladite ville, de sorte que ladite ville se trouve maintenant diminuée et n*a pas d'apparence de se pouvoir remettre dessus * « . Annonay avait été pillée cinq fois en six ans, et Tun de ces sacs avait duré cinq jours ' ; plusieurs bourgeois avaient été emmenés par le chef des assaillants, qui était « curieux de sçavoir combien de temps pourvoit vivre un homme sans nourriture...; Tun d'eux vécut jusqu'au neuviesme jour » .
Cette expérience n'était pas indispensable pour observer les effets de la faim. Gomme les champs étaient laissés sans culture, des provinces entières se trouvèrent sans moyens de subsistance , « les gens de la campagne furent obligés de se nourrir de glands de chênes, de racines sauvages, de fougère, du marc et des pépins des raisins séchés au four, qu'ils faisoient moudre pour en faire du pain, aussi bien que l'écorce
' Sully, p. 35.
^ Ms., Charte inédite de Charles de Lorraine remettant les impôts, arec signature et sceau, copiée aux Archives de la commune de Fontenoy (Vosges).
' Achille Gàvoir, Mémoires, édit. Didier, p. 618.
des pias et autres arbres, de coquilles de noix et amandes, de vieux tuiles et briques, mêlés avec quelques poignées de farine d'orge, d*ayoine et du son ' » . Quand les ëmigrants, chassés par la femine, arrivaient dans un pays dont les habitants avaient eu le courage d'ensemencer leurs terres, on les voyait' « par troupes, couper des épis à demy murs, qu'ils mangeoient sur le champ » . Dans les grandes villes , accouraient des mendiants « descharnés de faim et de pauvreté... ' qui restoient en chemise en plein hiver ^ » . On pouvait craindre « qu'ils ne prinssent les aultres à la gorge ou missent le feu à leurs maisons ^ » ; aussi les bourgeois de Troyes voulurent expulser les étrangers qui s'entassaient dans leurs murs^, et leur firent distribuer à « chascun un pain et une pièce d'argent » , hors des remparts, puis ils fermèrent les portes de la ville et leur interdirent de rentrer. Ces bannis « en plorant regardèrent quel chemin ils prendroient pour trouver leur vie, regardoient leur pain de la dernière donnée, souhaitoient leur mort » .
Provins n'eut pas la même dureté "^ : « la ville et le pays de Provins furent en ung moment si pleins de
1 Achille Gamotv, Mémoires, p. 6S2.
> L'EsTOiLK, t. I, p. 319.
^ MoRTAicRB, Essais, t. I, chap. ixz.
^ Id., ibid., chap. xxxt.
^ Jd., ibid., chap. xxx.
* Glande Hatost, p. T29.
7 Jd., p. 7Î7.
pauvres, qu'il n'estoit possible de dire plus, gens qui avoient habandonnë leur pays pour chercher leur vie. Xie pis estoit qu'on ne povoit guère donner de pain à ung chascun, et n'en bailloit-on à six que aultant que on en souloit donner à ung par le bon temps. Après qu'ils eurent mangé les herbes des jardins, ils allèrent chercher celle des champs. Ils remplirent la ville de Provins de poux si perfectement, que les habitans n'eussent osé s'asseoir sur les sièges des estaux et autres qui estoient par les rues, pour la multitude de la vermine de poux que lesdits pauvres y laissoient quand ils s'y estoient assis ; et n'estoit besoin de s'arrêter longtemps en une place par les rues, qui se vouloit exempter d'avoir des poux. La grange du prieuré de Saint- Ayoul, dans laquelle se retiroient de nuict grand nombre desdits pauvres, fut si remplie de poux et de puces, que un personnage qui y eust été arresté aultant que dure à dire Y Ave, Maria, en eust été tout couvert par les jambes en ses habillements » . Sur une population ainsi affaiblie, insouciante, déconfortée, la moindre épidémie devait faire des ravages rapides. Depuis quelques années, plusieurs cas de peste avaient été remarqués sur divers points du pays ^ ; en 1579, le fléau devint général. Les malades, « par la crainte de se communiquer la contagion, mouroient sans secours ^ » . A Paris, succombèrent trente mille
^ Voir chapitre xii.
2 i^chille GAMOif, Mémoires, p. 622.
malades au commencement de Tannée 1580 :. toute personne atteinte était reléguée à Grenelle , « lieu champestreversYaugirard^ » . Le gentilhomme qui revenait de Tarmée trouvait sa femme enfermée dans son château, le pont-levis dressé : Sully put pénétrer près de sa femme, et ils demeurèrent « environ un mois tous seuls sans estre visités de créature vivante, tantchascunfîiyoit» cette maison «comme pestiférée'» . Les pestiférés n'étaient pas enterrés, mais poussés dans des charniers dont les exhalaisons répandaient la mort '. L'épidémie dura quinze ans : elle atteignit même des filles d'honneur, « dont l'une, nommée Montmorin, en mourut^ » . Une procession à la Vierge miraculeuse de Pontoise, faite au printemps de 1580 pour obtenir la fin du fléau, ne servit qu'à répandre la contagion.
Au milieu de cette terreur, quand les courages étaient accablés par tant de malheurs, quand les esprits ne savaient de quel côté chercher un peu d'espérance et les «chances d'un temps meilleur, arrivait à la cour une nouvelle étrange qui transformait complètement la situation politique. Un homme de guerre venait de se révéler subitement, par un coup d'éclat qui le mon-
* L*EflToiLB, 1. 1, p. 125.
> ScLLT, p. 57. C'était en 1586.
^ D*ArBiGKC, les Aventures du baron de Fenesle, édit. Mérimée, p. 95 : « A an demi-clair de lune, je m*abise que j*estois dans lou cliamier des pestiférés. ■
^ L*EsTOiLE, 1. 1, p. 178.
trait à ]a fois audacieux, prévoyant» opiniâtre et capable d'unir aiix savantes conceptions des grands capitaines la vaillance fougueuse qui entraine et rallie le soldat : Henri de Navarre entrait en scène. Dès cet instant, il rejetait pour toujours Henri de Guise au second plan : il rouvrait Ta venir aux Français.
Il venait d'enlever, en quatre jours de combat, l'une des villes les mieux fortifiées de France, presque entourée par une rivière, défendue par un gouverneur brave et expérimenté, avec une garnison nombreuse et solide.
La ville de Gabors avait été désignée comme la dot de Marguerite de Valois, mais n'avait jamais été remise entre les mains de son mari. Ce prince rieur, méprisé des catholiques, suspect aux huguenots, comprit que le fracas pouvait seul lui créer un parti. Près de succomber dans l'isolement et dans l'oubli, il résolut de se signaler à tous les regards, ou de se précipiter en une seule chute. Prendre Cahors sans armée de siège contre les quinze cents hommes de Yesins \ son gouverneur, était une entreprise hardie. Henri de Navarre « arriva environ minuict à un grand quart de lieue de Cahors , dans un grand vallon fort plein de pierrotages, sous plusieurs touffes de noyers, où il se trouva une source qui fut un fort grand se-
1 Celui qui avait fait preuve de tant de générosité à la Saint-fiartkélemy en sauvant son ennemi.
cours, car il faisait grand chaud, le temps esclutant de toutes parts de plusieurs grondemens de tonnerre qui ne furent pas néanmoins suivis de grandes pluyes ' » ; il prit ses dispositions pour l'attaque. Il voulait pénétrer dans la ville en franchissant un pont défendu à ses extrémités par deux tours, dont les ruines existent encore. Au premier rang s'avançaient les pétardiers , qui devaient faire sauter les portes et traverser les tours en courant : ils. étaient protégés par six soldats déter&iinés ; à trente pas en arrière marchaient Saligaac, Saint-Martin et dix-huit hommes ^, puis, à une courte distance, quarante gentilshommes avec Roque* laure, et successivement, pour empêcher l'encombrement sur l'étroite ouverture, quatre groupes de cinquante hommes et six groupes de deux cents '.
Le premier pétard fit le trou plus bas que les ferre^ ments de la porte ; il fallut rompre les bandes à coups de hache , pénétrer un à un par la fente , traverser le pont au pas de course. Le pétardier Jean Robert arriva le premier à la porte de la seconde tour et la fit sauter sans difficulté^; mais la ville s'était déjà éveillée, ■ les cloches faisoient un merveilleux bruit , sonnant Talarme de toutes parts» les voix un autre, criant : Tue ! tue * ! » Le combat s'engagea dans les
* SVLLT.
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rues pendant que l'orage mêlait les grondements du tonnerre au pétillement des arquebusades. Le baron de Yesins fut blesse un des premiers ; mais Henri de Navarre vit ses principaux capitaines renversés à ses côtés. Il se jeta au plus fort de la mêlée, et rompit deux hallebardes en frappant l'ennemi de ses mains ; son armure fut criblée de balles. Les bourgeois s'étaient joints à la garnison et avaient rejeté cinq cents huguenots hors des murs. Accablés p^r la chaleur de l'orage, par le sommeil, par la soif, les assaillants commençaient à perdre tout espoir et demandaient à Henri de Navarre de renoncer à cette téméraire attaque. Mais lui, déterminé à ne pas reculer, sûr d'être perdu sans retour s'il abandonnait sa ville , leur cria : « Or sus, mes amys, mes compagnons, que chascun me suyve et fasse comme moy, sans tirer le pistolet qu'il ne touche ! » pendant que les soldats de la garnison disaient : « Tirez à ceste jupe d'escarlate, à ce pennache blanc, car c'est le roy de Navarre. » En ce moment apparut le renfort qu'il avait préparé ; Ghouppes^ survint avec un millier d'hommes, après une marche de quatorze lieues , rallia les fuyards, pénétra jusqu'à l'hôtel de ville, prit quatre canons. Les défenseurs de Gahors se retranchèrent dans le collège des jésuites et y firent une défense désespérée, tandis que les hugue-
^ L*un de ceux qui avaient échappé au massacre de la Saint-Bartkclemy en quittant à temps le fauboui^ Saint-Germain.
DOts se dispersaient pour piller les maisons. Henri » « présent à tout, appeloit et nommoit chacun par son nom ' n , et cherchait à ramener ses soldats près de Tattaque du collège, les faisant pousser à coups de hallebarde.
Le second jour, ceux qui continuaient le combat contre les défenseurs du collège furent assailHs de toutes les rues environnantes et cernés par des barricades. Le matin du troisième, les huguenots n'étaient plus qu'à dix pas des murs des jésuites, quand on leur signala, au soleil levant , une troupe de quatre cents catholiques qui apparaissaient au loin dans la campagne. Ghouppes ne put réunir, pour faire une sortie contre eux, que vingt gentilshommes et cent arquebusiers : il fit un détour à travers champs et chargea en queue les nouveaux venus, au moment où ils pénétraient dans la ville. Il les mit en déroute. Pendant ce temps, Henri, acharné sur le collège, sans dormir, sans manger, ramenait ses hommes à l'attaque, fai»
sait taire ceux qui parlaient de retraite, se barricadait
contre les assaillants des rues. Il s'empara, le quatrième jour seulement, de l'établissement des jésuites, dont les défenseurs « estoient si abbatuz qu'ils ne pouvoient plus desmarcher. Le Roi avoit ses pieds tous fendus et saignans '• v II fallut encore enlever quatorze barri-
' D'AUBIOVÉ.
cades, mais Henri de Navarre venait de gagner son surnom de « Roi des braves » que lui donnera plus tard le vaillant Givry.
Ce coup du 29 mai 1580 frappa les imaginations ^ Les huguenots reconnurent leur maître, et devinrent dociles. Ce prince, qui prenait si gaillardement possession de la dot de sa femme en pëtardant une ville, n'était pas d'humeur à s'endormir dans des campagnes insignifiantes comme celles des années précédentes. Les ligueurs le comprirent, et ne firent pas d'objection à la paix que Henri UI se hâta de signer, dès le mois de novembre suivant, à Fleix, avec Henri de Navarre. Ils se décidèrent à ne plus s'épuiser dans des guerres indécises contre les huguenots, et, sans tant compliquer la situation, à attaquer Henri HI lui-même.
1 Dayila : « In questa împressa diede grandissima meraTiglia a ciascuno rauimo întrepido del re di Navarra : che kavendo nell* altre sue operazioni dato saggio di grande vivacità, in questa con molto spavento de nemici e grand* ammirazione de suoi, si fece conoscere per cosi bravo et féroce combattitore. » Davila donne l'opinion des étrangers ; c*est, de tous les vieux bistorie'ns, celui qui a le plus cherclié Tairt; il est supérieur non-seulement k tous nos bistoriographes du seizième et du dix-septième siècle, mais même à Guicciardini. C'était Topinion de Macanlay, qui'dit, dans une de ses lettres (t. II, p. 238) : « Davila*s battle of Ivry is worihy of Tbucydides bimself. >