PREMIÈRE RÉVOLTE DU DUC DE GUISE
Une démarche imprudente d'un des partisans des Guises révéla à Henri UI l'imminence du danger : BosièreSy archidiacre de Toul , publia un livre pour répandre la légende qui rattachait Henri de Guise à Charlemagnei et prouver la nécessité de revenir à la vieille dynastie. De pesantes dissertations sur la généalogie ne pouvaient avoir beaucoup d'influence sur les esprits, mais elles montraient les prétentions toujours éveillées, le plan suivi avec persévérance , et la faute commise par le Roi en s'enfermant dans la Ligue, au cœur de la puissance de son rival.
Henri HI sembla sortir de son apathie et comprendre que l'autorité royale s'agitait dans l'isolement, entre deux partis irréconciliables. Il remarqua qu'il ne pouvait trouver un point d'appui pour le gouvernement ni chez les ligueurs, ni chez les huguenots : on ne gouverne pas avec des factions; les opinions extrêmes
ne savent qu'exiger représailles, persécutions, oubli de II. 19
l'intérêt de la nation pour les avantages du parti. A cette époque, pour constituer l'opinion modérée , les éléments ne manquaient pas : le Roi pouvait avoir près de lui les trois Montmorencys ; il avait des hommes de guerre comme Grillon, Sancy, Givry, ou des hommes de tête comme Montaigne , Pasquier, Pibrac, Pitfaou. Il craignit de ne trouver dans ces politiques ni assez de docilité , ni assez de ressources : il les jugea trop engagés avec leshuguendts, et supposa qu'Userait entraîné par eux jusqu'à servir les intérêts de la Réforme.
Mais au lieu de s'obstiner dans son alliance mala* droite avec les ligueurs , il imagina une ressource ingénieuse. Pour mieux restaurer la suprématie légale du trône, il voulut l'environner d'une aristocratie puissante qu'il élèverait de ses mains, à Taide des éléments militaires et féodaux de l'époque. Étaient-ils encore assez forts pour constituer à nouveau l'ossature de la nation? La noblesse française n'a jamais essayé de s'organiser en aristocratie. Elle se composait de gens braves, spirituels, amis des arts, non adonnés à l'ivrognerie ni à des vices grossiers, prêts à tous les dévouements et à toutes les générosités, mais qui, à toutes les époques de notre histoire, ont préféré des privilèges à des droits, ont ignoré ce qu'est l'esprit de corps, ont eu de l'envie contre les familles dominantes.
Gomme, en même temps, les vieilles races s'épuisaient par les guerres, et que la noblesse était recrutée
incessamment par des soldats de fortune , tels que Paulin, baron de la Garde, ou des financiers, tels que Adjaceti, comte Château villain '; comme les armoiries mêmes n'avaient « de sûreté non plus que les surnoms, quelque chétif acheteur en fera ses premières armes , il n'est chose où il se rencontre plus de mutation et de confusion ' » , la France a été privée de ce corps de noblesse, conduit par quelques familles dont les membres se sentent nés et se font instruire pour partager le pouvoir, familles qui entrent dans l'histoire du pays d'une façon si intime qu'elles constituent cette histoire même. Notre noblesse n'a jamais défendu, jamais compris une politique nationale quand elle s'est mise en lutte contre la monarchie : qu'elle se soit coalisée contre Louis XI sous le nom trompeur de Ligtie du bien public j ou contre Louis XIII sous des prétextes de scrupules religieux, elle n'a jamais cherché que des pensions , des avantages privés , quelquefois des alliances étrangères. Elle n'a écouté ni le duc de Saint-Simon, qui espérait arriver encore assez tôt pour la former en aristocratie, ni, à la dernière heure.
^ On avuaa cliapitre xivqaele service militaire dans une compagnie d*bommes d*armes a conféré la noblesse jusqu'au règne de Henri IV. De tout temps l'argent a suffi quand il a été employé à l'achat d'un fief noble , malgré l'édit de 1579. C'est ainsi que, sous Louis XV, le traitant Croxat deyint marquis du Ghâtel; le juif Samuel Bernard, marquis de Boulainvilliers ; le financier Abrabam Peirenc, seigneur de Moras; le fils du chirurgien Maréchal, marquis de Bièyre, e*. le fils de muletier Paris Montmartel, marquis de Brunoi.
^ MoHTAiGNE, Essais^ chap. ZLVI.
Mirabeau écrivant au roi ces mots qui semblent la devise de l'aristocratie anglaise : « Je serai ce que j'ai été toujours» défenseur du pouvoir monarchique réglé par les lois, apôtre de la liberté garantie parle pouvoir monarchique ' . »
La noblesse anglaise, au contraire, se constitua de bonne heure en aristocratie, c'est-à-dire en une fédération de familles dirigeantes qui savaient défendre et modérer les libertés de la nation ; elle fut hardie contre les abus de la royauté, elle fournit des hommes comme Derby, Yane , Halnpden, et ensuite Bussel, Talbot, Halifax ; elle parla du droit et de la loi à l'heure où, chez nous, on ne songeait qu'aux privilèges et aux intérêts; elle eut la force que donnent les richesses, la terre, les pouvoirs politiques, les services héréditaires, l'affection du peuple, l'application à ses devoirs, les lumières. Au lieu de s'attarder avec frivolité dans ses privilèges féodaux, elle s'est placée entre les prétentions envahissantes des monarques et les convoitises exaltées des chefs populaires, masse inébranlable devant laquelle s'écrasèrent aussi bien Henri YHI que Gromwel. Cette aristocratie, discipUnée par une vingtaine de familles, a écarté l'étranger , maintenu la dynastie qu'elle avait choisie, assuré la prospérité et la gloire de l'Angleterre. La noblesse flamande a su de même combattre pour les droits de la nation; Bruxelles a des
1 Lettre au Roi du 15 décembre 1790.
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monuments aussi bien pour les comtes d'Egmont et de Horn que pour les plus récents défenseurs de sa liberté, comme le comte de Mérode.
Rien de tel chez nous. La France, disait Talleyrand, est sans os. Nous restons comme une pâte que chaque brutalité presse dans un moule jusqu'au jour où, le moule brisé, tout s'efFondre.
Que Henri III ait eu Tidée bien nette d'une aristocratie nationale et de la force qu'elle donnerait à la France, on n'oserait l'affirmer : cependant, il avait pu comparer la noblesse polonaise à l'aristocratie vénitienne, et voir les avantages du corps politique sur les rivalités des privilégiés. Ce qui est certain , c'est qu'on le voit distribuer les titres de ducs, avec tous les avantages attachés par les usages du royaume à cette haute dignité, comme s'il avait voulu noyer le duc de Guise au milieu d'une aristocratie d'égaux, et attirer autour du trône tout ce qui restait d'hommes considérables en France. Bien plus, il choisit comme les guides et les inspirateurs de ces nouveaux ducs deux hommes dévoués qu'il combla d'honneurs , de richesses, de pouvoir, les ducs de Joyeuse et d'Épernon. Après l'érection des duchés-pairies de Joyeuse et d'Épernon en 1381, il créa successivement, dans la même année, les duchés -pairies de Piney- Luxembourg, Elbeuf, Retz, et, dans les années suivantes, ceux d'Halluin, de Montbazon, deRohan, de Soubise, de Ventadour.
Une telle organisation des ressources de la noblesse aurait été fecile sous François r% qui semble en avoir eu le premier Tidée, mais nos guerres avaient détruit les hommes les plus importants. De tous ceux dont Henri III a feit l'élévation , un seul a été à la hauteur de sa tâche, et c'est encore la Gascogne qui Ta fourni. Nogaret de la Valette, duc d'Épernon , descendant du chevalier qui avait souffleté le pape Boniface YIII au nom du roi de France, était le digne successeur de Montluc comme général d'infanterie. Prompt dans ses décisions et étranger aux factions, d'Épernon était un allié précieux dans une époque où de rapides coups de main et des déterminations nettes étaient la condition du salut. Il fut créé colonel général de l'infanterie et eut ainsi la nomination de tous les grades, avec le droit de licencier les enseignes, d'autoriser les levées, de distribuer la solde. A l'occasion de son mariage, il reçut du Roi un don de quatre cent mille livres , et fut signalé au peuple comme un des principaux personnages du royaume par des fêtes tellement somptueuses et prolongées que les contemporains ont été scanda-* lises de ces prodigalités au milieu de la détresse publique ' .
Mais ces dépenses étaient insignifiantes en compa-
^ Le fils du duc d'Épernon épousa Gabrielle, fiUe de Henri IV et de ]a marquise de Verneuil, qui était fille elle-même de Marie Touchet, la favorite de Charles IX. Ce second duc mourut en 1661. Le titre passa à la maison de Montespan et fut éteint en 17S7; le roi Louis XV le donna à la maison de Noailles.
raison de celles qui avaient marque l'avènement de l'autre iavori. Le duc de Joyeuse fut destiné à devenir un héros catholique en rivalité avec le duc de Guise. Il (ut maréchal de France, reçut la préséance sur tous les ducs , excepté ceux de Guise , Nemours et Nevers, qui se vantaient d'appartenir à des maisons souve-^ raines ' ;. enfin, il épousa Marguerite de Yaudémont, sœur de la Reine. Les fêtes de ce mariage coûtèrent doUze cent mille écus ^ ; les prodigalités furent telles que le Roi fut soupçonné d'être devenu fou. On raconta que le médecin Miron avait fait confidence de ses craintes à la Reine mère '.
Henri III dépassait le but. En accablant de tant de pouvoirs et d'honneurs des hommes jeunes qui ne s'étaient signalés par aucune action d'éclat, il excitait leur vanité et attirait sur eux l'envie. Ils se firent nommer « les ducs » , devinrent insolents et amas-« sèrent tous deux sur leurs têtes autant de haines que tous les mignons réunis. Les gens de guerre se plaignaient^ que « les princes, vieux seigneurs et capitaines sont reculés de la cour, du moins du cabinet du Roy, l'entrée duquel n'est que pour les sieurs d'Espemon et de Joyeuse, qu'on a eslevés jusqu'à les faire ducs et pairs, jeunes gentilshommes qui, par leur
^ Lorraine, Savoie, Mantoue.
2 Martha Freer, t. II, p. 286.
' Nevers, Mémoires, t. I, p. 163.
^ Guillaume de Savlx-Tavakres, Mémoires, p. 469.
bas âge, ne pouvoient avoir acquis grand mérite comme les vieux seigneurs » . Il eut faUu les astreindre à réorganiser les forces militaires, à reviser les actes des financiers ; mais au lieu de rendre des services qui leur auraient procuré de la force, ils reçurent des honneurs de cour. Au moins , ils avaient assez de pouvoir pour attirer vers eux quelques-uns des partisans du duc de Guise et pour affecter un ton de rivalité qui feisait dire d'eux : « Les ducs sont jaloux '. » Ils recevaient avec dédain au Louvre ceux qui sortaient de l'hôtel de Guise.
Mais au bout de peu de temps, Joyeuse cessa ce simulacre d'oppositioa aux Guises. Il se laissa entraîner par sa femme dans une sorte de familiarité avec la maison de Lorraine. La jeune reine, qui avait attiré son frère à la cour et l'avait iait créer duc de Mercœur , entretenait autour du Roi la petite coterie des Yaudémont, dont l'esprit ne pouvait être que lorrain, et servait innocemment les intérêts du duc de Guise. Catherine de Médici elle-même se laissait entraîner à ce courant, et, « dépossédée du gouvernement par les mignons, s'excusoit que, voyant son fils sans enfant, elle désiroit jetter la coronne au marquis de Pont, fils de sa fille ^ » • Ainsi Henri III était enlacé peu à peu dans les liens de l'influence lorraine, à l'heure même
' Ms. Dupuy, 217, (^ 19, lettre de Margaerite de Valois. 2 TkyàyvES.
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OÙ il essayait d'étayer la monarchie sur les forces d'une aristocratie. En même temps, le duc de Guise reculait toujours devant une révolte ouverte contre le roi de France, et, pour échapper à cette nécessité, il suivait avec ardeur ses plans sur l'Angleterre et agitait l'Europe entière.
Dès le mois d'avril 1578, il avait été en mesure d'exécuter les vastes projets qu'il avait médités avec don Juan d'Autriche ; il avait réuni une armée de dix mille hommes, qu'il pouvait conduire et embarquer à Calais en quelques heures ; don Juan s'était tenu prêt à prendre la mer à Gravelines avec dix mille Allemands ; ces deux armées devaient en trois jours aborder à Leith, délivrer Marie Stuart, révolutionner l'Angleterre et restaurer la foi catholique. On n'attendait plus que l'autorisation du roi d'Espagne. Un mot de Philippe II va transformer le Nord '. Guise et l'ambassadeur Yargas insistent, deviennent pressants, impatients. Le roi paperassier, entouré de ses secrétaires, écrit, compulse; prend des notes, laisse écouler l'été ; il veut réfléchir. Après plus de six mois, il répond encore : « Gomme c'est chose de tant de poids et de conséquence, il convient de cheminer avec un pied de plomb''. » L'un des chefs des catholiques anglais.
' Fhoooe, t. XI, p. 120 et saiv. ; Tbulet, vo]. V : don Jnan de Vai^as à Philippe II, 13 avril 1578.
^ ■ Y como es de taoto moment» y consequeocia, conviene camînnr en el con el pie de plomo. »
l'archevêque de GIascow« ose lui écrire dans son dépit : « Je vais vous déclarer la simple vérité : vous êtes si long à vous résoudre et vous appliquez vos remèdes si lentement, que je ne sais que vous dire ^ ! n»
C'était peut-être à dessein que Philippe II refusait de s'engager à la suite des deux jeunes capitaines. Quand il avait fait assassiner Escobedo, le secrétaire de don Juan d'Autriche » il avait dû apprendre, par les papiers saisis, que les jeunes conquérants ne se préoccupaient pas uniquement des avantages de sa couronne. Pendant la durée de ces soupçonneuses hésitations , don Juan d'Autriche mourut subitement , peut-être empoisonné. Ses papiers, son cadavre même disparurent. Le duc de Guise, laissé seul protecteur des droits de Marie Stuart, fut contraint de se borner à soutenir le parti du roi d'Espagne dans les Pays- Bas ; il comprit que l'Ecosse et l'Angleterre ne pourraient être réduites si les Pays-Bas appartenaient à un prince français.
Ainsi, l'expédition de François de 'Valois, avec les faibles moyens dont elle était pourvue, tenait en échec à la fois le duc de Guise et Pliilippe II. Mais Henri III ne sut pas secourir son frère, qui luttait seul contre toutes les forces de l'Espagne avec ses bandes indisciplinées, et qui finit par être odieux aux Flamands eux-
^ ■ I wïl\ tell you the plaîn trutk, you are so long in resolving and you aipply your remédies so slowly, that I kaow not what to say to you. »
mêmes , par les excès de ses soldats. Il fut atteint subitement d'une maladie inconnue, et succomba en quel({ues semaines âgé de moins de trente ans, comme don Juan ' .
Les contemporains ne mirent pas en doute que ces deux princes eussent ëté détruits lentement par un poison secret. Les soupçons d'empoisonnement étaient accueillis avec avidité; de 1473 à 1591, on publia, en Italie seulement, dix traités complets sur la science des poisons. La légende était plus riche encdre; on racontait des merreilles de la cantarella des Borgia ; de la précieuse aqua tofana qui n'avait ni odeur, ni goût : une goutte par semaine tuait en deux ans; de la clef du prince Savelli, dont la poignée était ornée d'une petite pointe, imbue de poison : les doigts serraient la clef dans la serrure, étaient légèrement écorchés, la mort le lendemain ; des bagues munies de fines grifies en acier dont le poison donnait la mort quand on pressait une main ou un bras nu. En Italie, une famille avait son poison ; le secret était la dot de la fille'.
Le principal secret parait avoir été le talent d'éveil-
1 Juin 1583.
2 Dans des mains respectables, le poison devenait même quelquefois un procédé administratif. Quand Sixte Quint apprit qu'une trentaine de brigands bravaient sa police dans une position inexpugnable au milieu des Apennins, il fit pousser un convoi de mules chargées de viande et de vin empoisonnés dans la vallée qu'ils infestaient. Les brigands se jetèrent sur ces vivres, périrent tous, et les villages furent délivrés. Personne, à cette époque, n'aurait contesté la moralité de cette rose.
1er la crëdulité populaire. Les Borgia ne demandaient pas tant de mystère : ils ne se donnaient pas plus de gène que Néron avec Britannicus ; c'était dans un festin, devant tous les convives, par un poison foudroyant, que le père tuait les cardinaux dont il voulait revendre les chapeaux ; peut-être cherchait-il même , comme l'empereur romain , la volupté de regarder la pitié , la bassesse et la terreur sur les visages des convives pendant les rapides convulsions de la victime. Philippe II ne cherchait pas davantage à cacher ses moyens d'action; il ne désavoua jamais les nombreux assassins qu'il avait continuellement à ses gages, et écrivit de sa main , avec une minutieuse prévoyance des plus simples détails, les instructions pour faire étrangler le comte de Montigny, qu'il avait traité longtemps en favori. Il prit soin d'écrire également lui-même les ordres pour poignarder Antonio Ferez, un de ses ministres. Contre la reine Elisabeth, il entretint constamment des meurtriers de tous les pays. Enfin , un mois juste après la mort de François de Valois, il fit casser la tête, par Balthazard Gérard, à son plus redoutable ennemi, le prince d'Orange, et ne cacha pas sa joie à la nouvelle du succès. Il n'a jamais avoué des entreprises contre François de Valois; le seul poison qui détruisit ce prince était le sang que sa mère lui avait transmis. Mais l'opportunité de cette mort, qui précédait de si près celle du prince d'Orange et laissait Philippe II seul maître des Flandres, fut
une fortune étrange à ce déclin de la monarchie espa- (piole. L*appui que le duc de Guise se trouvait forcé de donner à TEspagne, sans arrière-pensée depuis la mort de don Juan , rendait le roi d'Espagne maître
absolu du continent.
En France , le duc de Guise exerçait une domination à peu près souveraine ^ soit par lui-même, soit par les princes de sa famille, sur la Champagne, la Bourgogne, le Lyonnais, la Bretagne, la Normandie, la Picardie ; il venait de voir mourir le dernier Valois qui le séparât encore du trône. Il ne chercha pas à profiter de ces avantages pour s'affranchir de la domination de Philippe II ; la dernière personne qui aurait pu lui rappeler encore les sentiments du patriotisme, la veuve et la mère des fondateurs de la maison , son aïeule Antoinette de Bourbon , venait de mourir à quatre-vingt-dix ans, le 20 janvier 1583, après le dernier de ses fils. Depuis l'époque où, presque une enfant à la suite de la fille de Louis XII , elle avait accepté la main du jeune cadet de Lorraine, sa vie avait été semée des émotions les plus poignantes, inquiétudes, joies, craintes, orgueil, qui puissent faire battre le cœur d'une femme. Tant que vécut son mari, le duc Claude, elle vit constamment grandir ses'destinées; deux de ses fils furent ducs, et deux furent cardinaux; les dépêches lui annonçaient, ou de cruelles blessures, ou des victoires, ou la mort de ses enfants. Quand ils furent tous abattus autour d'elle, les petits-
enfants poursuivirent les rêves de l'aïeul ambitieux aussi loin qu'il aurait ose les étendre^ et formèrent un .nouveau cortëge de ducs et de cardinaux. Avec raison son fils le cardinal de Lorraine lui écrivit : « Je vous dy que jamais Dieu n'honora tant mère, ne fit plus pour autre sienne créature , j'excepte toujours sa glorieuse Mère, qu'il a faict pour vous. » Sévère, froide, résignée , elle a dû ignorer les transactions de son petit-fils avec le roi d'Espagne ; elle était la seule personne au monde qui eût été capable de les rompre.
Sa petite-fille, la reine d'Ecosse Marie-Stuart, était, au contraire, le lien qui rapprochait sans cesse le duc de Guise de Philippe II. Elle avait réussi à obtenir la promesse d'une descente en Angleterre. Dans une réunion secrète tenue à Paris chez le nonce du Pape, en juin 1583, le duc de Guise et son frère, le duc de Mayenne, conclurent une convention avec le duc Albert de Bavière ; ce prince s'engageait à débarquer dans le Northumberland avec quatre mille hommes levés de ses derniers , au moment même où Mayenne descendrait en Sussex avec pareil nombre de Français ' ; enfin cinq mille Allemands pouvaient s'embarquer à Dunkerque pour apparaître simultanément «
dans le Norfolk.
Mais les jésuites anglais prétendaient procurer la couronne d'Angleterre, non pas à Marie Stuart, mais à
1 Froudb, t. XI, p. 580.
Philippe IL Us objectaient, du reste, avec raison que Fesprit national des Anglais ne tolérerait pas la présence des soldats français. Xe Père Allen, leur délégué, avait les pleins pouvoirs du roi d'Espagne ; il demanda à être lui-même le chef de l'expédition et à prendre possession de son évéché de Durham, à la tête d'une armée de quatre mille Italiens et Espagnols ^
Le duc de Guise, bridé par sa pension et ne voulant pas se laisser briser comme don Juan, se soumit à cette combinaison du Père Allen; mais Philippe II la trouva encore trop téméraire, hésita comme toujours au moment favorable, et demanda des explications ^. L'ambassadeur Mendoza lui répondit de se défier des Français', qui n'ont habituellement, selon lui, qu'un médiocre souci de la religion, et de ne donner que des soldats espagnols au duc de Guise, dans le cas où il le laisserait partir pour l'Angleterre. Dans ces tergiversations, l'été s'écoulait, et Philippe II n'approchait pas d'une décision. Humilié de cette dépendance, ruiné par les dépenses des corps de troupes qu'il tenait prêts à partir au moindre signal, le duc de Guise disait avec désespoir à Mendoza : « Au point où j'en suis avec le Roi, je suis réduit à la guerre : j'aime mieux la faire en Angleterre qu'en
^ Tbolet, t. V. Tassifl à Philippe II, 24 avril, 4 mai, 14 et 24 juin. ^ Tbolbt, Philippe à Tassis, 6 juin ; Philippe à Mendoza, 6 jnin. ' Fboudb, t. XI, p. 583-585.
France ' . » Il avait du moins, comme un dernier scrupule d'honneur, le mérite de reculer devant une guerre civile, et de s'attacher avec une obstination désespérée à cette chimère d'une descente en Angleterre pour y combattre les vieux ennemis de la France, ceux qu'avait vaincus son père. Forcé de mener une armée à la victoire contre des huguenots, il aimait mieux choisir ceux d'Angleterre que ceux dont il voulait (aire ses sujets en France. Mais c'était à l'autre alternative que prétendait, au contraire, l'acculer Philippe II : il le soudoyait afin de posséder un chef de faction en France, et non un général en Angleterre; plus Guise le pressait de lui rendre l'honneur en se servant de lui hors de son pays , plus Philippe serrait le nœud qui le retenait captif. Pour dompter cette âme fougueuse et impatiente, le roi d'Espagne se complaisait dans toutes les ruses de la résistance passive et de la temporisation brutale. Un moment, il feignit d'accorder son consentement et promit des navires; au mois d'août, il annonça que les navires partaient des côtes d'Espagne. Mais Guise, qui les guettait, ne les vit arriver ni en septembre , ni en octobre. Philippe croyait avoir un moyen plus sûr de se défaire d'Elisabeth , le même qui venait de lui
^ Froude, t. XI, p. 594, d'après Ms., arch. Espagne, Meodoia à Philippe, 9-19 août 1583 : « Por el termino con que procedia con ellos el rey de Francia, tomar las armas on aquei Reyno, o en Inglaterra. »
réussir contre le prince d'Orange. Le fanatique dont il fit le choix pour ce nouveau coup était trop parfait : richement payé d'avance, il partit pour Londres , ne put réussir dans deux ou trois tentatives à approcher d'Elisabeth, fut convaincu par ces échecs que Dieu ne le jugeait pas digne de la détruire, et s'abstint du meurtre parce qu'il ne se crut pas assez pur : il retourna en Espagne, et, par une étrange délicatesse, restitua l'argent qu'il avait accepté pour le crime '•
Henri de Navarre était au courant de ces opérations et avait envoyé le comte de Ségur près d'Elisabeth pour la prévenir du danger. Le centre de gravité de la politique se trouva transporté à Londres. Henri de Guise et Henri de Navarre ont compris que détruire la réforme en Ecosse et en Angleterre, c'est la supprimer en France et dans les Pays-Bas; tout l'avenir reUgieux se débat en ce moment autour d'Elisabeth. Philippe H semble ne pas s'en rendre compte : peut-être a-t-il le pressentiment que c'est dans une lutte contre l'Angleterre que sera sa ruine, et reculet^il devant ce duel ; peut-être craint-il que le duc de Guise, une fois maître des Iles-Britanniques par Marie Stuart, échappe à ses doigts, devienne roi de France et s'empare à son détriment de la dictature des catho-
' FnouDK, d'après Ms. arcli. esp., Menduza au secrétaire Idriaquez, 19-29 août 1583 : ■ Por la cual el ha-vuelto a dar lo que se le habia enireguado, diciendo que no quiere engânar a nadie, pues falta occasion, que es muestra de que procedia con llaneza y que Dios no quiere que se liaga el negocio en aquella manera. ■