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liques. Henri III est plus aveugle encore que le roi d'Espagne : il peut se substituer à Henri de Guise pour soutenir en Angleterre les droits de sa belle-sœur Marie Stuart ; A peut, au contraire, aider Elisabeth beaucoup plus efBcacementque Henri de Navarre à déjouer les projets de ses ennemis; il ne songe qu'à jouir des mois de tranquillité laissés par cette migration de toutes les ambitions au delà de la Manche. Il se tient étranger aux intérêts qui s'accumulent autour d'Elisabeth.
Elisabeth elle-même a-t-elle compris que sous sa main s'agitent les destinées du monde? Ses deux ministres^ Burleigh et Walsingham, voient que TAngleterre est devenue le centre de la lutte , que tout converge vers Elisabeth y mais ils s'épuisent en discussions, en concessions, en ruses patriotiques pour maintenir dans une politique suivie leur souveraine, malgré son intempérance d'humeur.
Elisabeth est demeurée populaire chez les Anglais, parce qu'à son règne se rattachent la grandeur de leur pays et le triomphe de leur foi. Sa naissance même était le point de départ de la révolte de l'Angleterre contre le tfône pontifical; sa vie fut une lutte continuelle avec le catholicisme. Elle a eu le mérite de choisir, d'écouter souvent et de conserver ses deux ministres, Burleigh et Walsingham. Elle représenta exactement les intérêts et les passions de son peuple. Ses traits fortement accusés, sa voix rude, sa démarche virile , sa familiarité avec les gens du peuple
plaisaient à une nation dont les habitudes étaient encore grossières, qui aimait à voir sa reine cracher sur les courtisans qui lui déplaisaient , jurer, non pas « avec les petits cris d'une femme de confiseur, mais avec de gros blasphèmes qui roulent dans la gorge ' » . Son mot habituel était « par la Mort- Dieu 9 ; d'un caractère « variable comme le temps ' » , la vieille fille entrait parfois dans des accès de fureur qui faisaient trembler les vitres et glaçaient le cœur de ses ministres ; elle claquait de sa main ses filles d'honneur, elle acceptait des cadeaux même de dix livres , amassait trois mille robes et quatre - vingts perruques de différentes nuances*. Quand elle apprit la condamnation de Babington et de ses complices, elle voulut .qu'on inventât pour eux des supplices nouveaux, et Burleigh eut des. difficultés à lui faire comprendre que le supplice légal était très-suffisant; il consistait à fendre le ventre du condamné et à faire venir lentement la mort, en dévidant avec précaution les intestins *. Elle était avide de louanges au point de ne trouver nulle flatterie trop exagérée, nulle bassesse trop grossière; on était sûr de plaire en vantant, même hors de propos, même sans goût, sa vertu ou sa
I Voir Frocdb : Comfic-maker*> ^ife, bat round, moiilhfilling oatlis.
^ Burgbiey to ^alutngham, 10-20 september 1586.
^ Tttler, State paper office, t. VIJl. — Acres Stricrlakd, Lifes o/the queens of EngUtndy t. III, p. 39, 300, 301, ^.
^ Bnrgliley à Uatlon, lettres citées par Chasitelauce, Procès dt Mane Stuart, ^ . .. t
beauté. Elle passait pour être née le niéme jour que la sainte Vierge. A la vérité, c'était la veille ', mais ce simple rapprochement donnait lieu aux allusions les plus galantes. Son ambassadeur à Paris lui écrivait pour la tranquilliser sur des comparaisons qui auraient pu Tinquiéter : « Je peux affirmer à Votre Majesté qu'elle a plus de charme dans un seul de ses doigts que n'en sauraient montrer toutes les femmes de cette cour ^. » Elle était si indécise, qu'on pouvait la croire fausse et sans parole ; si peu dominée par le sentiment religieux, qu'elle voyait dans la réforme seulement une alliance avec les Écossais ou les Flamands, mais sans vouloir organiser la Ligue protestante, sans paraître comprendre dans la politique protestante d'autre avantage que ses intérêts du moment; si avide d'argent, qu'elle prélevait ses profits sur la pension' servie par le roi Jacques d'Ecosse pour nourrir sa mère Marie Stuart captive, et qu'elle ne craignait pas de s'approprier, de porter sur son corps les bijoux de Marie Stuart, même avant son procès, même après son exécution^. Cette passion pour les joyaux tenait, du reste, de la manie. Outre ce qu'elle
^ Elle éuiit née le 7 septembre; I*EglUe célèbre le 8 septembre comme jour de naissance de la Sainte Vierge.
^ a I assure ^Your Majesty of roy faitb there îs more beaaty in Your Majesty*s fin{;er than in any one lady among them ail. »
' John Mouris, The letter^books of Àmyas Paulet, keeper ofMaty queen of Scots, 2J! marcb 1585.
^ Labahofp, t. VII, Appendice, Inventaire des joyaux saisis k Chariley en 1580.
avait saisi sur Marie Stuart, elle détenait les autres bijoux de la couronne d'Ecosse envoyés par le régent Murray , les pierres précieuses et l'orfèvrerie de Charles le Téméraire, mises en gage par les États de Flandre, les diamants de la maison de Portugal, emportés en Angleterre par le prétendant don Antonio et pris sur lui de force par Elisabeth, enfin toutes les pierreries de la couronne de Navarre, confiées depuis longtemps par Jeanne d'Albret, comme garantie d'un emprunt, et que Ségur avait pour mission de se frire rendre après remboursement des sommes prêtées; mais Elisabeth présentait des calculs d'intérêts qui doublaient un prêt en deux ou trois ans et lui permettaient, par une usure forcée, de garder dans ses mains le gage tout entier.
S'il ne put réussir à remporter même une des bagues de Jeanne d'Albret, Ségur put du moins éveiller l'attention d'.Élisabeth sur les dangers qui la menaçaient et sur les menées du roi d'Espagne. Au moment où l'hiver était venu, où les soldats du duc de Guise, impatientés de ne pas voir arriver les vaisseaux attendus, commençaient à se débander, où le secret d'une conspiration mûrie une année entière parvenait aux oreilles des ministres, Philippe II, lymphatique, enfermé dans son bureau, calme au milieu de ses papiers, écrivait encore de bien étudier le projet et de ne rien précipiter '. En novembre, Burleigh et Walsih-
1 Fbouob, t. XI, p. 606.
gham arrêtèrent les Anglais qui devaient seconder l'entreprise du débarquement , les soumirent à la torture, apprirent d'eux tous les détails des projets de révolution.
L'indécision criminelle de Philippe II venait de livrer aux plus efïroyabies supplices les catholiques anglais qui avaient eu confiance dans son secours'. Bernardine de Mendoza, intrigant de génie, dur, exact, gavait un style d'une lucidité et d'une précision qui font contraste dans le fatras de la chancellerie espagnole ; il s'essayait alors sur l'Angleterre au rôle qu'il devait jouer en France^ lorsqu'il apprit que le chef des conjurés anglais, Throgmorton, jeune, nerveux, impressionnable, ardemment épris de Marie Stuart, avait résisté à deux séances de tortures, et, les os écrasés , les fibres palpitantes , les nerfis distendus, était ramené une troisième fois sur le chevalet ; il comprit que tout était peçdu, et considérant comme enjeu les corps de ces pauvres catholiques anglais, il les paya froidement, disant avec sécheresse : « Ces Anglais n'ont plus d'énergie quand ils sont pris ' n , et il se rendit en France pour risquer d'autres corps de catholiques dans une nouvelle combinaison.
Mais le duc de Guise ne pouvait se consoler ainsi d'un échec qui l'amoindrissait aux yeux de son parti et
^ ThroymoriofCs treason, officiai narradye. June i5S4, Ms., domestic.
2 Al Rey, S-10 enero i5S4. Voir Ms., esp., Simancas.
le forçait à cherclier sa revanche dans une guerre civile* Il prit sa décision avec précipitation, et sous le coup de la colère soulevée par les tergiversations de Philippe If. Le 31 décembre 1584, il rassembla à Joinville les principaux ligueurs , avec son frère Mayenne et l'ambassadeur Mendoza, et fit présenter à Henri III une sommation de garantir les Flandres à Philippe II ; de lui restituer Cambrai, dernier débris de la principauté éphémère de Tinfortuné François de Valois ; d'accepter le concours de troupes espagnoles contre Henri de Navarre. Rien dans toutes ces exigences ne dénotait un Français. Des Français s'étaient réunis pour formuler des réclamations que Philippe II n'osait pas soutenir lui-même ; c'est par ses propres sujets que Henri III recevait les menaces de ses ennemis. Le roi de France voulut se préparer à se défendre et fit recruter des Suisses ; mais il apprit que ce secours serait intercepté, car le duc de Guise venait de se rendre mattre, par surprise, de Chàlons-sur-Marne, pendant que son frère^ le duc de Mayenne, prenait Dijon ^ Par une marche rapide. Guise se porta en quelques heures de Ghàlons sur Toul et sur Verdun, dont il s'empara sans coup férir. Il aurait de même enlevé Metz, si d'Épernon n'avait pas eu plus d'activité que Henri III. Le duc d'Épernon, fatigué de conseiller inutilement au Roi des mesures énergiques, découragé de le voir écouter
1 Goillaume db Saulx-Tatarbiis.
les avis des Lorrains, qui le poussaient à faire sa soamission , était parti en grande hâte se jeter au plus fort du dang^er, et avait feit son entrée dans Metz quelques heures avant que le duc de Guise s'y présentât. Sans être découragés par cet échec subi devant Metz, les ligueurs courent aux armes dans toute la France; Reims ouvre ses portes aux rebelles. Le Roi ne prend pas de décision , ou plutôt s'arrête à tous les partis à la fois. Il fait demander à Henri de Navarre d'amener les huguenots pour le défendre, et à Catherine de Médici d'user de son ancien ascendant pour obtenir la paix du duc de Guise. Démarches également humiliantes d'un prince dépravé , qui ne sait comprendre la poUtique qu'enveloppée dans une trame de trahisons. Pendant que Henri de Navarre, confiant dans cet appel et heureux de combattre poucla couronne, assemble ses partisans, Catherine est déjà aux côtés du duc de Guise; elle lui accorde toutes ses demandes, lui offre des villes de sûreté comme aux huguenots , et ces villes sont Metz, Dijon , Châlons , Nantes, Saint-Malo , les places de la Somme et celles des Alpes, pour qu'il puisse introduire les Espagnols en France par la Picardie et par l'Italie; si les villes n'ont pas de citadelles, le Roi donne au duc de l'argent pour en faire construire. Enfin, le Roi s'éhgage à se joindre au duc de Guise pour tourner ensemble leurs armes contre l'allié fidèle dont il vient d'invoquer le secours. Henri de Navarre
ET LEUR EPOQUE. — i5Sl-i5B6. - S13
a été appelé par le Roi , mais c'est pour être mieux accablé; il devient l'ennemi commun , la victime désignée à tous les ressentiments. Il peint au Roi la situation, sitôt qu'il apprend cette honteuse paix de
Nemours ' : « On a faict la paix et sans moy et
contre moy. On s'est joinct à vos ennemis pour rui < ner vos serviteurs. On a partagé vos forces, vostre autorité, vos deniers, pour rendre ceux-là plus forts qui sont armés contre vous , pour leur donner plus de moyen de vous faire eulx-mémes la loy. »
Le triomphe du duc de Guise était complet; il recevait, outre les places fortes, les armées ; il obtenait le commandement de toutes les armées, la nomination aux grades, le maniement des fonds destinés à la solde, le droit de « faire les monstres » ou revues d'effectifs, et de « relever les absens desdites monstres ' » . Ses affidés étaient imposés au Roi comme conseillers : d'Espinac, archevêque de Lyon , et le jeune cardinal de Guise obtenaient l'entrée du conseil privé; La Ghastre, qui avait le plus vigoureusement mené les coups de main des rebelles , avait promesse du bâton de maréchal d» France; il n'y avait plus de faveurs que pour les créatures des Guises. Sans combat, sans résistance, le roi de France acceptait des humiliations que n'aurait pas osé exiger Charles le Téméraire de
* LeUret missives, t. II, lettres des 7 et 10 juillet 1585. S Palma Catbt, p. 60.
son captif de Péronne. L'efFet fut tel que le Pape luimême en fiit blessé '• Le Saint-Siëge a toujours eu à lutter contre les exagérations de ses défenseurs.
Le parti lorrain qui entourait le Roi avait regardé comme un succès cette abjection. Le duc de Joyeuse, frivole et inintelligent , ne songea qu'à confondre de plus en plus ses intérêts avec ceux des Guises. Mais d'Épernon fut accablé , perdit de son insolence et « apprint à congnoistre où estoit son chapeau » , qu'il ne retirait jamais auparavant. Il reprocha durement à Joyeuse d'avoir trahi son bienfaiteur. Dans cette que* relie de palais entre « les ducs » y Henri III, déconcerté et honteuxy ne sut que pleurer. « Les ducs se mor~ guèrent deux jours, au grand regret de leur maître, qui en jeta maintes larmes '• » Cet amoindrissement du fidèle d*Épernon et l'abandon de Henri de Navarre faisaient plus de tort à Henri III que toutes les faiblesses et toutes les défaites. Us montraient que personne ne pouvait se fier à la parole du Roi; qu'on avait plus d'avantage à le combattre qu'à le servir. Qui oserait le soutenir, lui qui ne savait nuire qu'à ses défenseurs et qui devenait tout à coup confiant et caressant pour ses ennemis? Ne valait-il pas mieux s'attacher au duc, plein de courtoisie et de libéralité, qu'au Roi trompeur et pauvre?
1 Nbvbrs, t. I, p. 170.
^ Ms. Bétbune, 8S66, p. 67, cardinal de Guise aa dac de Neverg, 17 janvier 1586.
Henri de Navarre restait seul debout pour faire face au prétendant qui avançait la main sur la France ; il encourageait ses capitaines, faisait taire leurs querelles privées et leur criait' : «Je vous en prie, ne nous désunissons point; laissons pour quelque temps nostre particulier. »
1 Lettres missives, t. Il, p. 132, à M. de la Force, 21 juillet 1585-