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HENRI IV ET LES GUISBS

Le coup du 23 décembre 1588 suffit pour terrasser à jamais les Guises. Les derniers descendants s'épuisèrent dans la trahison et l'impuissance , et finirent dans le grotesque.

Ainsi fiit précipitée, par un déclin subit, la race qui, de toutes les familles firançaises, avait atteint la plus haute fortune. La témérité du troisième duc fit déchoir en un jour la maison qu'avaient élevée la patiente avidité du premier duc et le génie du second. Claude de

Guise , avec un esprit étroit et obstiné , avait su se

tenir en dehors des orages de la cour, et conserver sa faveur à l'aide de services modestes dont il savait habilement exagérer l'importance et réclamer le salaire. Héritier de sa haute position, François de Guise se montra grand homme de guerre, recouvra des villes fi*ançaises , consacra son génie aux intérêts de la France.

Pour l'étendue des idëes, Taptitude à concevoir des vues d'ensemble et des projets concentriques, pour la puissance cérébrale, Henri de Guise était l'égal de son père. Mais le père avait des qualités d'honnêteté , de patriotisme et de fierté qui manquaient à Henri de Guise. Il laissait les petites intrigues à son frère le cardinal; il subordonnait les avantages de sa maison à ceux du pays; il ne courtisait, pour s'en faire des adhérents , que les hommes d'épée. Henri de Guise s'embarrassa dans des projets criminels avec don Juan d'Autriche, avec Philippe II, avec les quartiers de Paris ; il se laissa associer aux intérêts de la politique espagnole; il rechercha la basse popularité par des complaisances sans dignité pour la petite bourgeoisie, semblant préférer le titre de roi des halles à celui de roi des braves. Il ne savait pas, comme son p^re, rester possesseur de son sang-froid dans le danger, prévoir les conséquences des ordres qu'il donnait ou des entreprises dans lesquelles il s'engageait, demeurer maître de ses desseins, pour les suivre dans toute leur étendue.

Après lui, la décadence fut rapide. Charles de Guise avait dix-sept ans à la mort de son père ^ ; c'était un enfant vaniteux et violent; sa taille chétive et son nez camard ne lui permettaient ni les séductions, ni les

1 Né le 20 août 1571, mort le 30 septembre 16M. Voir leê tableaux généalogiques de la fin du premier volume.

grands airs de son père. Lorsque les Parisiens voulurent en faire un roi, on leur répondit :

La Ligue se trouTant camuse.

Et les ligueurs bien estonnés Se sont avisés d'une ruse.

C'est de se faire un roi sans nez,

Il faillit être mis en liberté quelques jours après la mort de son père. Il était enfermé avec les autres prisonniers dans le château d'Âmboise, sous la garde de Le Gast, que le Roi croyait s'être attaché par les liens de la reconnaissance. Mais ce parvenu se mit à proposer aux Parisiens de leur vendre les prisonniers. Prévenu du trafic, Henri III courut à Amboise afin de ressaisir sa proie; mais Le Gast, son geôlier de confiance, lui interdit l'entrée du château et lui offrit de lui revendre ces mêmes prisonniers. Ainsi il ne s^ était défait du duc de Guise que pour voir le plus misérable de ses favoris lui tenir tête avec une semblable impudence. Il fallut entrer en composition. Le Roi se soumit à cette effronterie, et obtint de remmener le jeune duc de Guise et le cardinal de Bourbon, sous la condition d'autoriser Le Gast à mettre en liberté contre rançon les autres captifs, et notamment les députés parisiens.

Quand le Roi arriva à Tours, où il fit enfermer le duc de Guise , il apprit que son autre favori , M. de Lognac, l'avait abandonné. Le maréchal de Retz vint en même temps lui demander permission de faire un

voyage pour sa santé en Italie. Henri III pleiira de rage. Tout croulait autour de lui; ceux qu'il s'était plu à combler des bienfaits les plus exagérés étaient les premiers à fuir au moment du péril. Ces traîtres ne tirèrent pas profit de leur défection. Lognac fut assassiné quelques semaines plus tard ; Retz , surpris sur la route par un parti de ligueurs, fut dépouillé de tout ce qu'il emportait en Italie, puis dut payer cinquante mille écus de rançon, arriva à Lucques, vécut cinq ans caché dans un couvent , et ne revint en France qu'en 1594 , lorsqu'il put discerner avec évidence quel parti était décidément le plus fort.

Pendant que le Roi se débattait au milieu des défections, le frère de Henri de Guise, le duc de Mayenne, marchait sur Tours à la tète d'une armée. Les ligueurs se soulevaient dans toute la France.

La situation du Roi empira chaque jour. L'armée qu'il avait mise sous les ordres du duc de Nevers se fit battre en détail par Hepri de Navarre. Les autres régiments dont il pouvait disposer furent assiégés par les ligueurs dans Argenton. Mayenne approcha de Tours.

C'est à ce moment que Diane de France , cette fille légitimée de Henri II, qui était veuve de l'atné des Montmorencys, vint trouver Henri III • Femme d'une volonté ferme, d'une intelligence large, d'une dignité incontestée, elle avait su prendre sur tous les Valois cette influence que donnent l'honnêteté et l'élévation

du caractère. Elle parla en petite-fille de François 1*% en Française. Elle montra à son frère l'Espag^ne envahissante, la France épuisée, et, dans cette détresse, un seul droit, une seule épée, une seule force, Henri de Navarre.

Henri de Navarre , au même moment , se dérobant par une feinte à l'armée royale du duc de Nevers, qu'il combattait , s'était porté rapidement sur Argenton , et venait de délivrer avec une généreuse hardiesse Tautre armée royale, qu'assiégeaient les ligueurs. Henri HI l'appela à lui, le reconnut comme son héritier. Le cœur français de Diane et son honnête inspiration nous sauvaient de l'Espagne.

Il était temps. Le 7 mai 1589, le duc de Mayenne enlève un faubourg de Tours et écrase , sous les forces supérieures d'une armée tout entière , les régiments des gardes, restés seuls près du Roi. Le lendemain, il donnera l'assaut; rien pour l'arrêter. Le Roi peut encore s'échapper ; il hésite. Vers neuf heures du soir, on annonce l'approche de troupes, qui semblent doubler le pas. La ville serait-elle investie? Ces nouveaux soldats sont bientôt sous les murs; ils ont l'écharpe blanche» Ce sont les huguenots qui viennent sauver le roi de France, conduits par Goligny, le fils aîné de l'amiral; ils comprennent ainsi la revanche de la Saint- Barthélémy. Après cette avant-garde arrivent toute» les forces de Henri de Navarre. Mayenne décampe prudemment devant le vainqueur de Coutras.

Dès que Henri III eut une armée, il trouva des partisans. Il fut rejoint par le duc d'Épernon, que son ennemi, le vieux maréchal d*Aumont, prit par le bras à son entrée à Tours et accompagna près du Roi ; le duc de Nevers ramena les débris de son armée, et les mêla aux régiments huguenots. Le brave Sancy apparut bientôt avec des Suisses qu'il avait levés sans argent, Montmorency-Thoré avec des Allemands. La royauté semblait renaître depuis qu'elle s'était alliée à Henri de Navarre. Toutes les forces de la France se portaient contre Paris pour punir les crimes de la commune.

Paris, depuis la mort du duc de Guise, vivait dans une sorte de frénésie. La veuve du duc, Catherine de Clèves, fot acclamée à l'Hôtel de ville. Quelques jours après, « estant accouchée d'un fils, le prévost des marchands et les escbevins le portèrent aux fonts, et il fut nommé Paris de Lorraine. Le baptesme fut faict dans Saint-Jean en Grève, où tous les colonels et capitaines de la ville assistèrent avec des cierges ^ » Mais ce fut sa belle-sœur Catherine de Guise , duchesse de Montpensier, qui devint la véritable reine de Paris. En apprenant la mort de son firère , elle s'était fait porter dans les rues, nue et drapée dans un crêpe, étalant fièrement la blancheur de son corps sous la gaze noire, çt haranguant le peuple. C'est peut-être à la suite de

* Palma Qatbt, p. 8MT.

cette prouesse qu'elle fut atteinte d'une inflammation des articulations, qui la retint plusieurs jours au lit ' • L'admiration du peuple fut poussée au délire ; on la nommait une Judith, une Tomyris , dans les sonnets :

Seule tu suffiroisy inTÎncible princesse, Ainsi qu*une Judith, pour nous mettre au repos, Quant l'avare cercueil garderoit en dépos Tous tes frères meurtris sous une foi traistresse.

Le couard inhumain qui va tremblant sans cesse Battu d'un fouet retors, sent desjà dans ses os Les glaçons de la mort qa*ane pasle Atropos Environne asprement de honte et de tristesse*. •

Mais quand elle se vit assiégée dans Paris par Henri III, certaine de tomber en ses mains, abandonnée , sans espoir de secours, au milieu d*un peuple af&mé et affolé, la peur et la haine lui rendirent la santé pour susciter le libérateur qui, par un coup de couteau, sauva Paris. Eut -elle le courage de récompenser d'avance frère Jacques Clément, en l'envoyant frapper Henri III dans son camp de Saint-Gloud? Était-il si nécessaire de faire tant d'honneur à ce moine niais et malpropre? Des contemporains l'ont cru*. On peut estimer cependant qu'il eût été a plus habile de promettre les faveurs que de les donner. Le prieur Bour-

1 L'ambassadeur d'Angleterre décrit cette infirmité : ■ A sweDing of the ankles, to which she was subject. ■

^ Voir Prosa cleri Parisiensis ad dueem de Mena, Bibliothèque nationale, Saint-Germain, fr., 1545, p. 458,

goin était bien plus capable de le déterminer, que la plus grande beauté de la terre ^ . »

Malgré le serment de fidélité à Henri lY qu'avait obtenu d'eux Henri HI mourant , les seigneurs catholiques avaient horreur d'un roi hérétique ; mais quelques-uns lui vendirent leur concours , quand ils virent que les Suisses, au nombre de douze mille, sur la promesse qu'on leur payerait les deux mois de solde arriérée, consentaient à servir le nouveau roi. « Le jour est venu de faire nos affaires v , disait le vieux Biron, qui se faisait donner le gouvernement héréditaire du Périgord, tandis que les autres recevaient diverses charges, dont on leur assurait le privilège à l'exclusion des huguenots et des ligueurs, tandis que d'Épernon, suivi de sept mille Gascons, abandonnait l'armée pour s'installer en souverain dans l'Angoumois, et que le huguenot la Trémouille partait avec ses hommes afin de s'organiser dans le Poitou comme chef indépendant.

Affaibli par ces défections, Henri lY dut s'éloigner de Paris et tenir la campagne contre le duc de Mayenne. Bientôt apparut un nouveau compétiteur. Le jeune duc de Guise, bien que gardé à vue continuellement, a voire mesme allant à la garde-robe ' » , avait préparé son évasion de la prison de Tours pour le mois d'août 1591. Il comptait sur la protection de

^ Voltaire, le Pyrrhonisme dans l'histoire, ^ Pasqdier, Lettres, liv. XIV, lettre xii.

Notre-Dame de Lorette , à laquelle il avait voué un pèlerinage, et sur les chances cabalistiques qui désignaient le mois d'août comme singulièrement propice à la famille de' Guise. Son agilité le servit davantage. ■ Le jour de l'Assomption \ il fait ses pasques, et avec luy Pénard , exempt des gardes, qui le devoit accompagner ce jour-là. » A dix heures, il déjeune avec Pénard ; il lui propose, en sortant de table, de monter « à cloche-pied « TescaUer de la tour. Tandis que le crédule exempt se fatigue, le jeune homme bondit jusqu'à la porte du haut, la pousse sur Pénard, la ferme au verrou, court sur la plate-forme , fixe à un créneau une corde qui lui avait été apportée la veille a en la panse d'un luth », et se laisse gUsser le long de cette corde contre les parois de la tour. Les gardes, appelés par le pauvre Pénard, font feu sur lui de toutes les meurtrières, le manquent. La tête nue, les mains écorchées, il descend dans le Cher, gagne la berge, rencontre un homme à cheval, le pousse, le démonte, saute en selle à sa place , et rejoint un parti de cavaliers que la Ghastre avait envoyés de Bourges pour lui prêter main- forte. Le 18 août, il était à Bourges. Il écrit aussitôt à Philippe II qu'il se regarde comme « son instrument » ; à peine libre, il cherche le maître sous lequel fot lié son père. « Je veux que mes actions ne dépendent quje des volontés de Sa Majesté, n'entre-

1 Pasqujbii, Lettres, liv. XIV, lettre xiu

prenant rien sans son exprès commandement » , soumis jusqu'à n'essayer que « ce qu'il lui plaira me commander comme à sa créature, dépendante de sa seule volonté et clémence ' » .

Mais Philippe II avait d'autres affidés qui lui inspiraient une plus grande confiance et lui semblaient moins coûteux à entretenir. Les membres de la commune de Paris avaient proposé, dans le conseil de la Ligue, de déclarer le roi d'Espagne protecteur de la France, et avaient introduit dans Paris une garnison espagnole de quatre- mille hommes*. Le propre de l'instinct communal est d'étouffer le sentiment de la nation. Le 10 septembre 1591 , la commune de Paris et les docteurs de la Sorbonne écrivent à Philippe II : « Les vœux et les souhaits de tous les catholiques sont de voir Votre Majesté Catholique tenir le sceptre de cette couronne et régner sur nous, comme nous nous jettons très- volontiers entre ses bras, comme notre père , ou bien qu'elle y establisse quelqu'un de sa postérité *. »

Deux mois après, les membres de la commune font pendre un président et deux conseillers au Parlement qui étaient opposés au parti espagnol : ils sont bientôt dépassés eux-mêmes en violence par les curés de PariSé

^ Ces lettres sont dans les cartons de Simtncas, aux ArcliÎTes nationales; elles ont été publiées par M. DR Bouille, t. IV, p. 54. > PomsoN, Histoire du règne de Henri IV y liv. I, p. 50. » Id.y ibid., p. 104.

Ceux-ci deviennent rois dans leurs paroisses : Aubry, cure de Saint- André des Arcs; Hamilton, curé de Saint- Gosme, qui célèbre la messe sanglé dans une cuirasse ; Lepelletier, curé de Saint- Jacques, qui déclare frappés d'excommunication tous ceux qui parlent de paix; Boucher, curé de Saint-Benoit, le délégué de Philippe II; Poncet, le prédicateur burlesque de la cathédrale, qui avait osé faire autrefois une réponse effrontée au duc d'Épernon : a Monsieur nostre maistre, lui avait dit le favori, on dit que vous faites bien rire les gens à vostre sermon. Gela n'est guères beau. — Aussi, fit Poncet, n'en ay-je jamais tant fait rire en ma vie comme vous en avez fait pleurer ' . »

Dans les bras de TEspagne tombait aussi le duc de Mayenne , qui avait quelque temps espéré obtenir la couronne pour lui-même , et essayé de lutter à la fois contre le roi d'Espagne et contre les autres princes de sa famille, tout en réclamant leur secours pour combattre Henri lY. Gomme il voulait d'abord gagner du temps et fbrtifitîr son influence sur le parti de la Ligue, il avait fait nommer roi, sous le nom de Gharles X, le cardinal de Bourbon prisonnier à Tours; puis, i'investissant lui-même de toute l'autorité, avec le titre de lieutenant général du royaume, il repoussa Henri lY jusqu'au bord de la mer. Yaincu par le Roi à la bataille d'Arqués, il dut se retirer à son tour jusqu'à ce que

1 L'EsTOiLB, édit. Petitot, t. I, p. 255.

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