‹ Les ducs de Guise et leur époqueChapitre 29 sur 33 · L'ESTOILE · texte numérisé non relu

L'ESTOILE

' Ms. Simancas, B. 75, pièce 59.

Ce triste compétiteur du vainqueur d'Ivry gagnait peu à peu des voix dans les États. A cette heure, Henri lY semblait véritablement perdu. Il voyait les Espagnols maîtres de Paris et des plus fortes places, de la Bretagne, de l'Anjou et de la Provence, tandis que d'Épernon en Angoumois, la Ghastre en Berri, Elbeufen Poitou, Nemours en Lyonnais, Boisrosé en Normandie, Balagny à Cambrai s'érigeaient en souverains indépendants avec les subsides de Philippe II ou du duc de Savoie. Il fallait un miracle, dit plus tard le duc de Bohan, pour sauver la France de la conquête. Ce miracle fut l'élan national, qui poussa tout à coup le pays épuisé près du vainqueur de Goutras et d'Ivry. Le patriotisme reprit vigueur à l'heure précise où la France allait s'évanouir. « Ge pendant que nous dormons , se disaient les Français, nous ne sentons pas qu'on nous coupe pièce à pièce, l'un après l'autre, et ne restera que le tronc, qui perdra bientost tout le sang, et la chaleur et l'asme ^ »

Ge mouvement national est en quelque sorte incarné et comme vivant dans la Satire Ménippée, Les auteurs de ce pamphlet, les chanoines Gillot et Leroy, les érudits Rapin et Ghrestien, les professeurs Passerat et Pithou ne sont d'aucune secte, d'aucune coterie; ils sont du grand parti des modérés, de ceux qui aiment à se parer de la devise de Pithou : Patriam

^ Satire Ménippée,

unice dilexi. L'ennemi, ils ne s'y trompent pas, c'est uniquement « le vieil regpard de l'Escurial » • Rappelant le danger que courut la France au moment des guerres anglaises, la Satire Ménippée compare les états de la Ligue aux états de Troyes, qui conférèrent la couronne au rpi d'Angleterre : « Ne doubtez pas qu'ils ne fussent tels que vous autres, messieurs, choisis des plus mutins et séditieux et corrompuz par argent, et tous prétendantz quelque profict particulier au change et à la nouveauté, comme vous autres, messieurs. » Elle invoque l'unité française et dit au peuple : « Nous aurons un roy qui donnera ordre à tout et retiendra tous ces tyranneaux en crainte et en devoir ; qui chastiera les violens, et fera conserver tout le monde en repos et tranquilité. Enfin, nous voulons un roy pour avoir la paix. » Quel est l'obstacle? — Les étrangers. -«-«Ne sommes-nouà point las de fournir à la luxure et à la volupté de ces harpies? Allons, monsieur le légat, retournez à Rome, et emmenez avec vous vostre porteur de rogatons le cardinal de Pelvé. Allons, messieurs les agens et ambassadeurs d'Espagne, nous

sommes las de vous servir de gladiateurs à outrance et nous entre-tuer pour vous donner du plaisir. Allons, messieurs de Lorraine, avec votre hardelle de princes..., nous disons haut et clair y à vous tous, que nous sommes François et allons avec les François expo^ ser nostre vie et ce qui nous reste de bien pour assister nostre roy, nostre bon roy, nostre vray roy, qui vous

rangera aussi bien tost à la même reconnoissance. » Ils démasquent Philippe II, ils Tinvectivent comme l'auteur de tous nos inaux : « Pensez-vous qu'il voulust se mettre seulement en peine de souhoibter si petite chose que la seigneurie de France?... Quand il sue, ce sont des diadésmes ; quand il se mousche , ce sont des couronnes ; quand il rote, ce sont des sceptres ; quand il... Nous sçavons trop bien que les Espagnols sont nos anciens et mortels ennemis , qui demandent de deux choses Tune : ou de nous subjuguer et rendre esclaves s'ils peuvent, pour joindre la France, l'Espagne et les Pays-Bas tout en un tenant; ou s'ils ne peuvent, pour le moins nous affbiblir et mettre si bas que jamais ou de longtemps nous ne puissions nous relever et rebequer contre eux. »

Déjà les états généraux de Paris commençaient h devenir impopulaires : un meunier , nommé le Grand Jacques, Fut fouetté pour avoir voulu faire entrer son âne dans la salle des séances; un savetier fut arrêté pour avoir maudit « ceulx qui empeschoient la paix » . Le Parlement et la Chambre des comptes avaient protesté contre la décision votée en faveur de l'Infante. Mais le mouvement fut généralisé par l'influence de la Satire Ménippée, qui fut distribuée d'abord en copies manuscrite^, puis imprimée à Tours', et tirée à plusieurs éditions. Elle apparut comme Jeanne d'Arc à

1 Voir le diUcours de l'imprimeur.

une autre époque de crise nationale. Elle fut le symptôme et le symbole de l'action d'un peuple qui se retrouvait et se délivrait lui-même. L'idée de nation était restée dans le cœur des Français; il Fallait un cri pour l'en faire jaillir. Ce que Jeanne d'Arc fit contre les Anglais, la Satire Ménippée le fit contre l'Espagne.

Le 18 septembre 1593, les bourgeois de Lyon forment des barricades, attaquent les gens d'armes du duc de Nemours, s'emparent du château de Pierre- Encize, et font prisonniers le duc lui-même et se% courtisans. Puis ils s'arrêtent dans leur victoire ; administrés par leur archevêque, indépendants de tous les partis, ils se contentent d'être libres et Français, et attendent sous les armes le moment de se rattacher à l'unité nationale. Cet exemple n'est pas isolé. Toulon, Digne, Tarascon et toute la Provence repoussent les soldats et les étrangers qui les dominent, et se rattachent franchement à celui qui porte le titre de roi de France : elles proclament Henri lY. Le mois suivant, la ville de Iiyon, trahie par son archevêque d'Espinac , se lève de nouveau en criant : Vive kl liberté française! et demande un gouverneur au Roi.

Et Paris?

tt Paris , qui n'es plus Paris , mais une spelunque de bestes farouches, une citadelle d'Espagnols, Wallons et Neapolitains : un asile et seure retraicte de voleurs, meurtriers et assassinateurs , ne veux-tu ja-

mais te ressentir de ta dignité, et te souvenir ce que tu as esté au prix de ce que tu es, ne veux -tu jamais te guarir de cette frénésie <)ui pour un légitime roy t*a engendré cinquante roytelets et cinquante tyrans? Te voyla aux fers, te voyia en Tinquisition d'Espagne, plus intolérable mille fois et plus dure à supporter aux esprits nés libres et francs, comme sont les François, que les plus cruelles morts dont les Espagnols se sauroyent adviser... tu endures qu'on pille tes maisons, qu'on te rançonne jusques au sang, qu'on emprisonne tes sénateurs, qu'on chasse et bannisse tes bons citoyens et conseillers : qu'on pende, qu'on massacre tes principaux magistrats : tu le vois et tu l'endures : tu ne l'endures pas seulement, mais tu l'approuves et le loues, et n'oserois et ne sçaurois &ire autrement. »

Paris se réveille aussi. Le 22 mars 1594, les bourgeois de Paris s'arment sous la direction du prévôt des marchands, et introduisent Henri IV. Le mouvement s'achève sans efBision de sang.

A dix heures du matin, le Roi entend un Te Deum k Notre-Dame, puis il occupe le Louvre sous la protection de la garde bourgeoise. Les Wallons sont bloqués dans leurs quartiers et les Napolitains assiégés dans la porte Bussy. A trois heures, ces étrangers capitulent et défilent par la porte Saint-Denis. « Adieu, messieurs, leur dit le Roi ; mais n'y revenez plus. »

Ce coup prodigieux et inespéré rétablit merveilleusement la fortune de Henri IV ; sur tous les points de

la France, le peuple se rallie à cette force centrale si subitement restaurée, et proclame son roi. Partout les Espagnols sont expulses, on ^ dégage d'eux comme par enchantement. La révolte de Marseille achève ce vaste mouvement national. Pierre de Libertat, aidé des colonels et des capitaines de la ville , soulève le peuple, fait mettre bas les armes à Louis d'Aix, qui occupait la ville , et délivre Marseille , malgré la garnison et la flotte espagnoles.

Henri IV devenait, de fait comme de nom, le roi de la France. Il avait su, avec une sagacité merveilleuse, pressentir ce mouvement et s'y hvrer. Son abjuration était venue à l'heure exacte où elle devait lui procurer des sujets sans éloigner ses vieux partisans. Depuis longtemps il se tenait avec art sur les limites où il pouvait attendre ou atteindre tous les modérés : « Noui avons, disait-il \ assez faict et souffert de mal. Nous avons esté quatre ans ivres, insensés et furieux. N'est-ce pas assez? » Les fureurs, mais aussi la foi, semblaient s'affaiblir. Le protestantisme commençait à sortir de la première crise de son éclosion. A l'époque où, poussés par la pureté de leurs croyances et la générosité de leur fanatisme, les premiers réformateurs attaquaient des prélats incrédules et sensuels, ils groupaient auprès d'eux des hommes énergiques; mais cette lutte même avait transformé les combattants.

I Lettre aux états généraux de 1589.

Les protestants s'ëtaient divises ou attiédis dans les subtilités de la casuistique. L'Église , dirigée par la Société de Jésus, c'est-à-dire par des catholiques qui possédaient la conyiction et le dévouement, avait concentré ses forces et regagnait les consciences honnêtes. Il ne faudrait pas croire que les calvinistes eussent perdu l'àpreté et la grandeur de leur foi. Il y avait encore des âmes religieuses parmi eux. On peut citer Duplessis-Mornay et sa femme, qui, apprenant la mort de leur fils unique « qui estoit seul, après Dieu, nostre discours, notre pensée » , dirent avec courage : « C'est aujourd'hui que Dieu nous appelle à l'espérance de sa foy et de son obéissance; puisqu'il l'a faict, c'est à nous à nous taire ' . » Mais la masse n'avait plus cette vertu ; les armées huguenotes se composèrent d'hommes

1 Le passage est à citer tout entier. Madame Duplessis-Momay rédigeait un récit de la vie de son mari, pour Tinstniction de son fils (i549*1606). Ce fils fat tué au siège de Gueldres : « Sçachant bien qu'il ne me pourroit déguiser son visaige, mon mari se résoleut qu'il folloit mesler nos douleurs ensemble et d'entrée. — Ma mye, me dict-il, c'est aujourd'hui que Dieu nous appelle à l'espérance de sa Foy et de son obéissance; puisqu'il l'a faict, c'est à nous à nous taire. — Auxquels propos, doubteuse jà que j'estois, entrai en pâmoison et convulsion. Je perdis longtemps la parole, non sans apparence d'y succomber, et la première qui me revint fut : — La voluncé de Dieu soit faicte ; nous l'eussions peu perdre en ung duel ! — Le surplus se peult mieux exprimer à toute personne qui a sentiment par ung silence. Nous sentismes arracher nos entrailles, retrancher nos espé* rances, tarir nos desseings et nos désirs. Nous ne trouvions un long temps que dire l'ung à l'autre, que penser en nous-mesmes, parce qu'il estoit seul, après Dieu, nostre discours, nostre pensée, et nous voyions qu'en lui Dieu nous arraschoit tdut. Et icy il est raisonnable que ce mien livre finisse pour luy, qui ne feut entreprins que pour luy. *

assemblés par des sentiments souvent autres que ceux du zèle religieux, jusqu'à l'époque où Gustave- Adolphe vint rendre la vie à la cause protestante. On pourrait dire qu'il s'était produit comme un alanguissement dans les passions, semblable à celui qui se fit sentir en France durant les dernières années du Directoire. Le premier Consul sut trouver à propos le moment de reùier ses anciens principes de jacobin sans révolter aucun parti, et de se faire sacrer à Notre- Dame sans inspirer trop d'étonnement. De même Henri IV comprit que l'instant était venu d'entendre la messe; il enleva, à force de bonhomie, à cette démarche, ce qu'elle pouvait avoir de hardi. Il n'eut pas à craindre d'en réveiller le souvenir, et le rappela , le ramena lui-même avec esprit, lorsqu'il entendit blâmer les jésuites de s'être introduits en France, non comme des religieux, mais comme un corps enseignant : tt Ils entrent, fit-il, comme ils peuvent; ainsi font bien les aultres. Je suys moi-même entré comme j'ay peu. »

Mais pour attirer ti lui les chefs de la noblesse, il dut dépenser des sommes considérables. Les généraux qui s'étaient rendus indépendants étaient « bien ayses de lever toutes les tailles , décimes , aydes, magazines, fortifications , guet, corvées, imposts, sans estre tenus d'en rendre compte à personne ' » . Us prétendirent

^ Satire Ménippée, *

faire racheter ces droits qu'ils avaient usurpes. A prix d'argent vinrent s'offrir d'Épernon , Villars, Brissac, la Ghastre et les autres. Si le peuple devenait trop pressant pour, reconnaître le Roi, on avait soin de modérer son zèle, afin d'avoir le temps de vendre la soumission. Ainsi,, à Amiens, « le peuple s'estoit ce jourd'huy esmeu et pris les armes pour recognoistre le Roy. De crainte que telle esmotion advint sans pouvoir avoir aucuns articles accordés avec le Roy, le lieutenant général , avec quelques ecclésiastiques, seigneurs et principaux habitants de la ville, a fait accorder plusieurs bons articles par Sa Majesté ' . » Le grand talent de Henri IV était l'art de céder. On devient le maître en sachant céder; l'administration n'est ni la routine impuissante , ni la prétentieuse incapacité des bureaux : l'administration est la science des concessions.

Des exigences exagérées ou insolentes furent tolérées par Henri lY. Sans compter les pensions, les charges de cour ou les gouvernements , il dépensa en dons 'gratuits, pour se faire reconnaître par tous les rebelles, trente-deux millions de livres, ou près de trois cents millions de nos francs. Ce n'était pas trop pour assurer une pacification immédiate. Le supplément de la Satire Ménippée s'indigne de la rapacité de

^ Augiutin Thierbt, Recueil des documents de l'histoire du tiers état, t. II, p. lOitô.

ces larrons. ■ Ceuli qui, après avoir faict révolter les villes contre le Roy et faict la guerre tant qu'ils ont peu tenir, ezercé toutes sortes de tyrannies sur le pauvre peuple, et qui, se voyant ne pouvoir plus sul>^ sister et n'y avoir plus rien que prendre , ont vendu chèrement les places au Roy, seront bien marrys si on les appelle traistres; mais si sera-t-il malaysë qu'il n'en eschappe quelque mot aux Parisiens mesmement contre ceulx qui ont pris de l'argent et qui ont marchandé et barguigné pour parvenir à un certain prix... Ils ne peuvent se sauver qu'on ne les appelle traistres, concussionnaires, marchands et vendeurs de leurs pays 1 •

Mais Henri IV devait éprouver une véritable volupté à regarder ses ennemis, qui tendaient la main de petle manière. Pour une âme à idées larges, le pardon est la plus douce des vengeauces. Sauf le duc d'Aumale, tous accoururent, besogneux,. souples, impatients de se montrer des courtisans aussi soumis qu'aux beaux jours de François I". Le Roi vit arriver même la fière Catherine de Guise, même le duc de Guise.

Ce dernier, toutefois, ne fit sa paix qu'après l'issue d'une aventure qui aurait pu lui rendre toutes ses chances.

Un batelier d'Orléans était devenu follement épris d'une des suivantes de Marguerite de Valois. Le mépris et le ridicule le rendirent féroce; il voulut làire un acte extiaordinaire pour être signalé à celle qui le

dédaignait. Le cure Aubry, de Saint-André des Arcs, qu'il vint consuker, le conduisit chez Yarade, le recteur des jésuites; on lui donna un couteau; on l'adressa à Henri IV. Varade lui promit « une (prande gloire en paradis » . Un dominicain connut ceprojet, le dénonça. Aubry et Varade prirent la fuite et se cachèrent en Italie. Le duc de Guise fit sa paix avec le Roi, le 22 octobre 1594; il se démit de la charge trop dangereuse de grand -maître ', reçut celles de gouverneur de Provence et d'amiral du Levant, avec quatre cent mille écus et des pensions pour entretenir quatre compagnies de gens d'armes ou gardes, avec l'archevêché de Reims et cinq grosses abbayes pour ses jeunes frères, avec douze mille écus de pension qu'il touchait pour eux, et trente mille écus pour leur équipage.

Les premiers ducs de Guise auraient été aussi âpres pour se faire remettre de l'argent ; mais ils auraient profité de leur réconciliation avec le Roi pour combattre près de lui contre les ennemis de la France, et ils se seraient trouvés à ses côtés à la bataille de Fontaine-Française. Charles de Guise, au lieu de suivre le panache blanc, s'enferma dans Marseille et ne s'inquiéta guère que de séduire la malheureuse Marcelle de Casteliane, qui pleura bientôt son inconstance et

' Pcre AicsBLue, t. Jll, p. 488.

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