LES DERNIERS GUISES
Henri IV avait compris que Ton ne gouverne pas avec une minorité. Il s'était détaché de celle qui l'avait soutenu pendant près de vingt ans, et il s'était appuyé presque uniquement sur ^'ancienne majorité qui Tavait combattu. Sauf Sully et Turenne, il ne garda au pouvoir aucun des anciens chefs huguenots, ni Goligny le fils, ni Duplessis-Mornay, ni d'Aubigné. Il se servit des modérés, comme Montmorency, Bellegarde, Harlay, et des Ligueiu*s auxquels il confia des provinces, comme le duc de Guise. Le tact du maître et sa supériorité intellectuelle, autant que le besoin du repos, firent accepter cette évolution au point de laisser assoupir les anciens dissentiments.
A sa mort, le lien qui nouait ces intérêts se brisa subitement. Les idées de coalition des puissances catholiques pour l'extirpation de l'hérésie, et celles de rébellion pour établir la Réforme par propagande armée, reparurent tout à coup. La couronne se pro-
nonça pour ralliance espagnole , et fut soutenue par le duc de Guise y qui chercha en même temps à reconstituer son importance.
Il n'hésita pas à prodiguer Targent parmi ses partisans et à défendre avec acharnement ses prérogatives plus ou moins légitimes. Malgré Ténormité de ses re^ Tenus y les besoins d'argent étaient la cause de ses principaux ennuis. Il crut y remédier en se mariant, bien qu'il fÙt âgé de près de quarante ans , avec la veuve de l'homme le plus riche de France.
« Très hault et très puissant prince Charles de Lorayne, duc de Guyse, pair de France, et très haulte et très puissante princesse madame Henriette-Catherine de Joyeuse, duchesse douairière de Montpensier, furent espousés le 5 de janvier 1611 par Monsieur le cardinal «de Joyeuse '. » Mais la fille que la nouvelle duchesse de Guise avait eue de son premier mari, le duc de Montpensier, fut fiancée peu de temps après à Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII, et il fallut rendre compte des grands biens dont elle était héritière. D'ailleurs, l'Espagne n'envoyait plus de doublons. Guise se trouva bientôt accablé de dettes. Il remarqua que le prince de Coudé, catholique et uni d'intérêts avec le Florentin Concini, attirait vers lui la plus grosse part des trésors amassés par la prévoyance de Henri lY, et se faisait donner des terres, des chà-
1 JiL, Dictionnaire hittorique. Extrait des registres de la paroisse de Saint-Eoslache.
teaux, des villes. Il comprit aussitôt les avantages de ce jeu et tendit également la n^ain vers la Régente. Outre les deux cent mille écus qu'il avait déjà reçus après la mort de Henri lY, le duc de Guise s'en fit donner encore trois cent mille en janvier 1613. Il s'occupa de défendre ses droits de préséance contre le duc de Nevers, beau-frère du jeune duc de Mayenne, qup prit parti contre Guise , et mit ainsi la division dans la famille autrefois si unie des princes lorrains.
Du moins, le duc de Guise ne terminait plus ses querelles par des coups d'épée imprévus, comme celui qui l'avait débarrassé du maréchal de la Ligue, à Reims, dans sa jeunesse; mais ses frères, moins assouplis que lui par les manèges de la cour, donnèrent de l'éclat à leurs haines et se tinrent dans une sorte d'exaltation continuelle qui les épuisa et les fit mourir prématurément.
Le plus jeune, Paris de Lorraine, que l'on nommait le chevalier de Guise, avait grandi au milieu d'une génération de bretteurs, dont le plus fameux était le fils de Balagny, a le plus galant homme du monde, puisqu'il avait tué huit ou neuf hommes eu duel » . Quand Balagny entrait dans un bal, c'était un murmure d'admiration parmi les dames, qui le priaient à l'envi de s'asseoir près d'elles '. A côté d'un tel mo->
* Life of Herbert of Cherbury written by himself, p. 110. Le père de ce bretteur était Balagny, fiU naturel de Montluc, évèque de Valence; il avait été élevé par Catherine de Médici et désigné par elle
dèle, le chevalier de Guise était impatient de se sig[na- 1er. Il apprit, à la fin de 1612, qu'un des gentilshommes de la suite de Goncini, le baron de Luz, s'était vanté d'avoir intercepté, vingt-quatre ans auparavant, un avis qui prévenait le Balafré des dispositions prises par Henri III pour le tuer. Fidèle à ce sentiment de vengeance que les Guises se transmettaient de père en fils, il se mit à la recherche du baron de Luz, l'aperçut dans un carrosse, le 3 janvier 1613, rue de Grenelle, près de la barrière des Sergents, lui cria de descendre, lui passa son épée au travers du corps, avant qu'il eût le temps de se mettre en garde, et courut se vanter près des dames de ce coup heureux, pendant que le vieux râlait dans l'allée d'une maison où il s'était réfugié pour mourir. Quelques jours après, le 31 janvier, le âls du baron de Luz, jeune, hardi et inexpérimenté, voulut venger la mort de son père, et fit « appeler » le chevalier de Guise. Celui-ci monta à cheval immédiatement, rejoignit l'enfant au faubourg Saint-Antoine, le tua et se retira dans l'hôtel du duc son frère pour recevoir les félicitations de toute la cour. Ce double exploit sur le
comme gouverneur de Cambrai , dont elle se prétendait propriétaire, comme héritière de son fils François de Valois. Pendant les guerres de la Ligue, Balagny, poussé par Tambition de sa femme, trahit sa bienfaitrice et se déclara souverain de Cambrai. Il vendit cette place à Henri IV contre celle de Brouage et la promesse d*un bâton de maréchal de France. Son HIs avait trente ans et les cheveux blancs en 1608, au moment du voyage d*Herbert de Cherbury; il a>ait dix ans de plus que le chevalier de Guise.
père et le fils fut célébré comme une bataille gagnée; les poètes le rimèrent ; la Régente envoya le jour même un gentilhomme pour complimenter le cheyalier sur son bonheur et sa bravoure ; le jeune roi lui fit la même faveur le lendemain. Continuellement furieux et exalté, le pauvre Paris de Lorraine devint à peu près fou de l'orgueil de ce succès ; le l*' juin suivant, il se divertit à charger jusqu'à la gueule une pièce d'artillerie et voulut y mettre le feu lui-même, malgré les supplications des canonniers ; la pièce creva, les débris éventrèrent le jeune Paris, qui mourut en quelques heures.
Les filles du Balafré portaient dans leur passion la même violence que leurs firères : l'une d'elles, qui avait épousé le prince de Conti, inquiète de voir son frère le duc de Guise s'embarrasser de plus en plus dans les dettes , le suppliait un jour « de ne jouer plus. — Ma sœur, dit-il, je ne jouerai plus quand vous ne ferez plus l'amour. — Ah! le meschant, reprit-elle, il ne s'en tiendra jamais * ! »
Le duc de Guise n'en était pas moins le principal conseiller politique de la Uégente et le fidèle associé du confident florentin. Quand l'union intime entre la France et l'Espagne , c'est-à-dire la subordination de la France aux intérêts espagnols, fut conclue, ce fut le
1 Talleuart DBS RÉiUz, Princesse de Conti; Agrippa d'Aubiosb, le Baron de Fœneste, p. 178.
duc de Guise qui se rendit à Bordeaux pour épouser par procuration du Roi, en 1615, la jeune reine Anne d'Autriche. Bientôt il fut chargée d'une mission qui dut lui sembler plus flatteuse encore. La Régente lui confia, pendant la prise d'armes de 1617, le commandement de l'armée royale contre les seigneurs révoltés ; il eut précisément pour adversaire le duc de Nevers, qui était toujours en querelle avec lui sur les questions de préséance. 11 poussa cet ennemi avec ardeur, lui prit Richecourt, Ghàteau-Porcien, Bethel, et.eut bientôt la joie de le tenir assiégé dans Mézières ', pendant qu'une autre armée royale enlevait les places du Nivernais et attaquait la duchesse dans le château de Nevers.
C'était une lutte entre favoris. Ceux de Goncini triomphaient avec le duc de Guise ; ils s'attendaient à recueillir les pensions et les gouvernements des vaincus. Mais tout à coup Louis XIII s'éveilla, fit casser la tète à Concini, rappela ses armées et donna le pouvoir suprême à un homme d'une vieille famille des bords de la Durance , entreprenant, énergique , d'Albert de Luynes.
Le duc de Nevers accourut près du Roi, et figura à son tour parmi les favoris. Il appuya la politique autrefois rêvée par Catherine de Médici, tentée actuellement par le connétable de Luynes, et qui sera bien^
1 P^re Anselme.
tôt rëalisëe par le cardinal de Richelieu : forcer à la docilité les réformés de France et assurer ensuite, par la protection des réformés à l'étranger, la prépondérance de la France en Europe. Guise, au contraire, s'enrôla dans cette cabale de mécontents qui ont épuisé en quelques mois le connétable de Luynes et ont eu la joie de le voir mourir de désespoir.
Un de ses frères continuait en même temps les querelles avec le duc de Nevers. Celui-ci prétendait disposer à son gré d'une abbaye dont le cardinal Louis de Guise voulait faire remettre la possession à un ^e ses fils naturels; le cardinal se mit en pourpoint, entra chez le duc de Nevers avec quelques hommes bien armés, le souffleta, et prit la fiiite avant que Nevers eût pu le rejoindre. Il fut enfermé quelque temps à la Bastille, et bientôt remis en liberté par l'indulgence qu'on se croyait forcé de garder devant cette sorte de frénésie dont semblaient atteints tous les enfants de Henri de Guise, même quand ils avaient été élevés et instruits pour devenir cardinaux.
Mais l'époque de l'indulgence allait disparaître. Déjà le pouvoir arrivait aux mains d'un homme qui n'était plus d'humeur à tolérer l'opposition, ni même l'indocilité. Le cardinal de Richelieu essaya d'utiliser le duc de Guise ; il le fit venir avec ses galères de la Méditerranée au siège de la Rochelle en 1627. Il condescendit même à lui donner une leçon en frappant à côté de lui un de ses frères, ce prince de Joinville
qu'on avait envoyé en Hongrie combattre les Turcs, qui était revenu et avait épousé la veuve du connétable de Luynes en prenant le titre de duc de Ghevreuse, rendu si fameux les années suivantes par la beauté, les galanteries et les aventures de la duchesse et de sa fille. Le cardinal de Richelieu ne tarda guère à écarter de la cour et à exiler dans son gouvernement ce turbulent personnage.
Cet exemple ne fut pas utile à l'aîné. Avec sa manie héréditaire de soulever sans cesse des conflits de préséance, le duc de Guise prétendit se prévaloir de sa charge d'amiral du Levant, pour soustraire nos flottes de la Méditerranée à l'autorité de l'amiral de France ; l'amiral de France était le cardinal de Richelieu. La lutte ne fut pas longue. Guise reconnut promptement qu*il ne serait pas le plus fort, il s'effraya outre mesure, se souvint qu'il n'avait pas encore accompli son vœu d'un pèlerinage au sanctuaire de Notre-Dame de Lorette depuis son évasion du château de Tours, plus de quarante ans auparavant, et demanda la permission de se rendre en Italie pour satisfaire à cette obligation de conscience. Cet exil volontaire ne commença point sans de nouvelles humiliations. Il dut mendier un secours d'argent et écrivit au cardinal : « Ma nécessité est si grande et mes affaires en tel désordre qu'il fant par nécessité que je reçoive quelque argent pour partir d'icy, y devant pour ma despence dix à douze mille escus à de pauvres gens, sans les autres debtes
que j'y ay faites pour le service du Roy, qui montent à plus de quatre cent mille livres '. » Il tomba, pendant son voyage en Italie, dans des supplications continuelles, n'osa plus rentrer en France, essaya d'obte-> nir pour son fils atné la main d'une nièce du cardinal, et s'éteignit enfin dans son exil d'Italie, en 1640, après avoir vu mourir son fils alnë quelques mois avant lui. Il laissait son titre à son troisième fils, qui était archevêque de Reims.
Henri, ce cinquième duc de Guise, possédait à quatorze ans quatre cent mille livres de rente en biens d'église et l'arcbevéché de Reims. Il prit d'abord pour modèle son oncle le cardinal Louis de Guise, qui portait le justaucorps de buffle et l'épée, faisait appeler en duel, et avait cru pouvoir épouser Charlotte des Essars, ancienne maîtresse de Henri IV, dont il avait six enfants. De même le neveu, pendant ses visites pastorales à l'abbesse d'Avenay, dans son diocèse de Reims, avait su plaire à la jeune sœur de l'abbesse et vaincre ses scrupules par une promesse de mariage du style le plus galant : « A l'incomparable et adorable princesse Orante. Moy, soussigné, Henry de Lorraine, dans l'extrême passion que j'ay d'honorer et servir très généreuse et très vertueuse princesse madame Anne de Gonzague, jure et proteste de n'aimer
' M«. Gaignières, v. 355, fol. 343, publié par Bouille, t. IV, p. 407.
ni épouser jamais autre personne qu'elle. Et pour plus grande sûreté de la foi du mariage que je lui ai promis, je lui ai envoyé la présente promesse écrite et signée de mon sang, 29 juin 1636. » La jeune pensionnaire eut sans doute des remords, car Henri obligea deux ans après un de ses chanoines de Reims de le marier avec sa charmante Anne de Gonzague, dans la chapelle de Thôtel de Nevers.
La mort de son père et de son frère atné lui permit •de se démettre de toutes ses charges ecclésiastiques et de succéder au titre de duc de Guise, en 1640. Il se hâta d'entrer en lutte contre le cardinal de Richelieu «t de se présenter comme un chef de mécontents : il fut forcé de s'enfuir dans les Pays-Bas, comme son père avait dû se retirer en Italie; il conspira avec le •comte de Soissons, ne fut pas présent à la bataille de la Marfée, qui raina les espérances de Ja cabale à laquelle il s'était associé, et il apprit à Bruxelles que le •6 septembre ^641 , juste un an après la mort de son père, il avait été condamné à mort et dépouillé de tous ses biens.
Anne de Gonzague lui fîit fidèle dans cette disgrâce ; mais il lui avait déjà donné une rivale. Cessant d'imi* ter son oncle le cardinal, le nouveau duc de Guise suivait, dette fois, l'exemple de son cousin le duc de Lorraine. Ce bon seigneur avait obtenu la Lorraine en épousant sa parente la princesse Nicole, héritière du duché. Puis il avçiit feint des scrupules de conscience
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et prétendu que le mariage était nul parce que le prêtre qui avait baptisé la, pauvre duchesse avait été plus tard condamné pour sorcellerie ' ; il s'était alors marié avec madame de Gantecroix, du vivant de sa femme Nicole , et en conservant le duché qu'elle lui avait donné en dot. Du reste, les deux femmes se trai* talent avec égards, grâce aux soins d'une troisième, qui n'était autre que Charlotte des Essars, l'ancienne femme du cardinal de Guise, mariée depuis au marquis du Hallier.
Après un tel exemple , Henri de Guise n'eut aucun scrupule à se marier aussi une seconde fois; il n'était pas depuis deux mois à Bruxelles qu'il avait déjà épousé Honorée de Berghes , veuve d'Albert de Hénin, comte de Bossu. « Le mariage fut célébré par un évéque parent de la dame^. » Pendant ce tempslà, Anne de Gonzague s'était échappée de son couvent pour rejoindre son mari. « Elle s'habilla en homme et s'en alla droit à Besançon , pour passer de là en Flandres; elle s'y fit appeler madame de Guise '. «
Elle dut se retirer en voyant que le titre était porté par une autre femme, « revint a Paris et reprit son nom de Anne, la princesse Anne, comme si de rien n'étoit », épousa Edouard, prince palatin, « fort
1 Bazin, Histoire de France sous Louis XIII, t. III, p. 84. 3 Madame de Mottrville, Mémoires, édit. Didier, p. 64. 3 Mademoiselle de Montpehsier, Mémoires, édit. Chéruel, t. I, p. 283.
gueux et jaloux, elle d'humeur fort galante ' » . Elle devint la célèbre princesse palatine de la Fronde » et ne dut pas éprouver beaucoup de pitié pour les malheurs de sa rivale y la comtesse de Bossu. Cette pauvre femme ne garda pas si longtemps qu'elle son influence sur le duc de Guise; « il lui mangea cinquante mille écus pendant son exil, et ensuite il s'en dégoûta. Il ne songeoit plus à elle que pour lui faire des outrages. Cette amante désolée donna de la compassion à tous ceux qui la virent, car elle étoit belle et malheu-
reuse*. »
Le duc fut réintégré dans ses biens, après la mort de Louis XIII, par la régente Anne d'Autriche, le 25 juillet 1643, et reçut le pardon du crime « pour réparation duquel il avoit esté condamné à mort et exécuté en effigie' ». Il rentra à Paris et se trouva, dès les premiers jours, l'un des plus brillants dans la cour avide de plaisirs qui s'était groupée autour de la Régente. Un duel accrut bientôt sa réputation d'homme heureux et le posa comme un héros de roman près de la duchesse de Montbazon et de toutes les beautés si célébrées de cette époque.
La duchesse de Montbazon, ennemie de la duchesse de Longueville, voulut faire croire que cette dame
1 Mademoiaelle db Mostpessieii, Mémoires^ édit. Gliéraely !• I ,»
2 Madame de Mottetillb, Mémoires^ p. 64* ^ Jal, Dictionnaire historiquem