G LES DUELLISTES
porte de ne pas passer sous silence, ces statuts ou règlements, comme il plaira qu’on les nomme, et dont nous allons donner quel(iues extraits, étaient l’œuvre d'un honorable conseiller à la Cour royale de llordcaux.
Au premier abord, cola peut paraître étrange de voir un magistrat prêter le concours de son talent et l’autorité de son caraclèi'e au succès d’une association occulte qui, quelque méritoire que-l'ùl son but, n’en constituait pas moins une grande irrégularité envers la loi, et pouvait, par cela même, créer, d’un instant à l’autre, de sérieux embarras à la justice. Celte particularité, que nous nous plaisons à signaler comme un trait des m^Durs du temps, appelle une courte explication qui, très-certaineincnt, va produire un grand étonnement dans l’esprit de beaucoup de nos lecteurs.
A l'époque où se passaient les iliirérentcs aventures que nous racontons, il n’existait aucune loi sur le duel.
Ainsi que cela se dit en termes de droit, la question était restée pejidanie, ou plutél elle avait été écartée, repoussée même, car le législateur, pour bien faire comprendre tout son mépris pour le duel, avait, — à tort ou à raison, — dédaigné de le qualifier dans nos codes.
« Qua7it ail duel, avait dit Treilbard, lors do b»
LA FRATERNELLE
riîdaclion du Code pénal, nols ne lli avons pas faii l'honkecr de le nommer. »
El pendant près d’un demi-siècle, ce cri d’indijjnation échappé à la conscience du savant légiste, a tenu la société en échec devant le premier misérable venu.
Mieux encore! A l’heure qu’il est, c’est-à-dire en l’année 1808, il n’existe en réalité aucune loi précise sur la matière, car les poursuites que l’on exerce de nos jours contre les comhatlanis cl leurs témoins, — quelle que soit d’ailleurs leur honorabilité, — ne peuvent être pratiquées qu’en assimilant le duel au cas prévu par le Code pénal, sous le titre : Blessures et homicides volontaires ; encore a-t-il lallu soutenir bien des luttes parlementaires devant les Chambres et le conseil d’État, avant de décider !a Cour de cassation à prononcer des arrêts qui pussent servir de précédents et de garantie au magistrat qui voulait s’arroger le droit de poursuivre. Ce ne fut qn'en 1837, c'est-àdire longtemps après que s'étaient passés les événements qui nous occupent, que M. Dupin aîné, alors procureur général de la Cour de cassation, obtint, à force d’éloquence, les modifications qui nous régissent aujourd’hui.
Une des principales causes de celte nouvelle législation revient de droit au duel célèbre qui eut lieu, en 1 836, entreM. Emile de Girardin et Armand Carrcl.
(^elui-ci, on se le rappelle, avait été tué. De son côté, M. de Girardin, — chose que l’on semble un peu trop vouloir oublier peut-être quand il est question de cette malheureuse affaire — était lui-même grièvement blessé, presque mourant. Or, la reine Amélie, avec une sollicitude toute maternelle, s’était vivement préoccupée depuis longtemps de trouver un moyen pour empêcher autant que possible ces luttes fratricides, dont les récits sanglants alïligeaient son âme généreuse et compatissante. Elle mit M. Dupin aîné dans ses projets, et c’est ainsi qu’avaient eu lieu ces violents réquisitoires dont la Cour de cassation voulut reconnaître l’inspiration généreuse en abandonnant tout à coup ses anciennes doctrines.
Nous pensons que cette courte digression, toute pleine du sujet qui nous intéresse, servira à expliquer la part qu’avait pu prendre dans la rédaction des statuts de l’association vengeresse, un honorable magistrat, obligé d’assister chaque jour, depuis tantôt vingt ans, sans aucun droit pour les punir, sans aucune autorité pour les empêcher, à toutes les infamies et à toutes les atrocités qui se commettaient sous ses yeux au nom du duel.
Maintenant, voici quels étaient entre autres quelques-uns des articles composant le réglement de la Fratcnicllc.
LA FRATERNELLE
Pour faire partie de lassociation, il fallait avoir vingt et un ans au moins et ôlre garçon ;
Le fils unique d’une femme veuve ne pouvait y être admis sous aucun prétexte ;
En signant la liste d’adhésion, chaque membre s’engageait en outre et par serment de ne jamais en venir aux mains avec l’un de ses coassociés. En cas de querelle entre deux membres, le différend devait être soumis à la juridiction du comité, qui seul avait le droit d’en connaître et de décider s'il y avait lieu ou non à une réparation par les armes.
Tout associé transgressant ces volontés statutaires était aussitôt rayé des cadres de l’association et considéré à l’avenir comme ennemi de l’œuvre commune.
Mais l’article suivant mérite surtout une grande attention ; il exprime bien mieux que ne saurait le faire aucun commentaire, de quel profond ressentiment de vengeance étaient animés tous ces jeunes hommes dans les terribles représailles qu’ils méditaient sourdement.
Nous donnons textuellement ce curieux paragraphe qui portait le n" XXVII dans la classification du règlement, lequel se composait en tout de soixantetreize articles.
« Art. XXVII. — Il est formellement décidé, ar-
rêté et convenu entre les signataires que sous aucun prétexte, ni dans aucun cas, un membre de la Fraternelle ne pourra rechercher ni accepter de combat avec un duelliste reconnu bref leur de profession, qu' après un délai de six mois expiré, qui commencera à courir à partir du jour seulement où la société sera définitivement et régulièrement organisée.
« Dans le cas d’attaques, insultes ou provocations « de la part d’un spadassin, durant le cours de ce « délai de six mois, envers l’un des membres de la « Société, les témoins que le comité aura désignés « devront arriver par tous les moyens possibles à « empêcher le combat, dussent-ils, pour y parvenir, « accepter la condition de faire des excuses écrites « ou verbales. »
Quelque étonnant que puisse paraître cet article, nous sommes obligés de reconnaître qu’une grande prévoyance et qu'une profonde sagesse avaient présidé à son inspiration ; nous demandons la permission d'en faire ressortir l’importance.
Parmi les membres qui composaient cette étrange association, il s’en trouvait très-peu qui, au moment de leur adhésion, fussent capables de lutter d’adresse, sinon de courage, avec ceux qui faisaient métier du duel.
Ceux-ci, au contraire, étaient généralement doués.
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d'une grande habileté sur l’escrime ; ils étaient surtout exercés, et pour ainsi parler, rompus à tous les secrets de la salle d'armes; plusieurs d'entre eux même, ce qui contribuait encore à les rendre plus redoutables, usaient fréquemment sur le terrain de CCS coups dits bottes secrètes que les Italiens avaient introduits en France.
Aujourd’hui avec un tireur ordinaire, l’efficacité de ces fameux coups serait nulle, leur tentative presque ridicule ; mais à l'époque où ces histoires se reportent, ils occasionnaient quand môme de sérieuses inquiétudes à celui qui allait pour la première fois sur le terrain.
Enfin, MM. les spadassins avaient en outre l'immense avantage d’être familiarisés avec toutes les émotions que peut procurer un combat; l’intimidation que leur atroce réputation exerçait sur l'imagination d'un débutant était pour beaucoup dans cette série non interrompue de succès; car il était bien rare en efi'et d'entendre dire que l’un de ces coquins ait été seulement blessé ; bref, toutes les chances étaient pour eux, ce qui était doublement injuste.
Toutes ces chances, tous ces avantages, les conjurés avaient donc voulu, sinon les annihiler toutà fait, — cela n’était guère possible, — du moins les amoindrir, et, dans ce but, ils s'étaient accorde’ six mois pour étudier avec les meilleurs maîtres en escrime.
Sans doute ce délai de six mois était bien insuffisant pour apprendre à fond la science des armes ; mais- il est bon d’ajouter que dans le nombre il sc trouvait déjà quelques tireurs passables, et qu’après six mois d’études sérieuses, faites dans de semblables conditions, l’on était eu droit d’espérer d’excellents résultats. Puis leur courage et leur bon droit les soutenaient... puis, enfin, le temps pressait, car autour d’eux l’on tuait toujours, et six mois de statu quo, c’était déjà bien long. Dans tous les cas, ils étaient tous bien résolus à s’en tenir à la lettre du réglement et à ne commencer leurs opérations qu’à l’expiration du temps qui leur avait été assigné pour étudier.
Après ce délai de six mois écoulé, tous les membres convoqués en assemblée générale, et sur le rapport des maîtres d’armes, devaient choisir et nommer leurs champions, c’est-à-dire les douze d'entre eux qui, reconnus d'un courage avéré, d’une témérité à toute épreuve, et d’une science suffisante en escrime, seraient seuls mis en avant, toutes les fois qu’il apparaîtrait un duelliste dans le département.
Ces champions, nous l’avons déjàdit, devaient être au nombre de douze, plus le président, qui, lui treizième, était tenu de marcher l’un des premiers s’il y avait lieu.
Ce nombre cabalistique de treize fera peut-être
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sourire quelques-uns de nos lecteurs en souvenir de l’histoire racontée par le célèbre auteur de la Comédie humaine; hélas 1 en ceci, comme en tout ce qui a trait aux péripéties dramatiques que nous nous efforçons de narrer dans la plus grande simplicité, nous n’avons qu'à répondre une seule chose: c’est que nonseulement nous ne faisons pas du roman, mais que la plupart du temps il nous arrive au contraire de copier littéralement les différents documents qui nous ont été donnés par l’un des membres de la Fraternelle. D'ailleurs, au point de vue de l’intérêt, nous sommes persuadé que les pièces qui nous fournissent les éléments de notre récit , en contiennent bien davantage que ne saurait en fournir sur le môme sujet l’imagination la plus féconde.
Enfin, pour fixer le lecteur une bonne fois sur l’authenticité de tout ce qui concerne les Duellistes, nous lui dirons que, sur les treize noms que nous allons donner tout à l’heure, il y en a neuf, plus celui du président, qui sont les véritables; quant aux quatre autres, il nous a été impossible, pour des raisons à nous particulières, de les faire figurer sur cette liste. Ceci établi une fois pour toutes, continuons.
Toujours aux fermes du règlement, ces treize hommes formaient également le comité et avaiènt seuls les pouvoirs de l’association , tant pour son adminis-
LES DCELLISTES.
iration que fnjur les diiTêrenies dtVi«iuu> à prendre quand il s'a^ùrait d'une provcteation ou d’un combat.
Enfin, à faide de la caisse commune, — car ils avaient aussi une caisse, — alimcniie f*ar un versement mensuel, la société avait loué dans l'un des quartiers les mieux fréquentc*s de la ville, uu immense rez-de-cliaussée, dont les salies du devant furent transfo! niées en café public. Par ce moyen, toutes les apparences étaient sauvées, chacun pouvant aller et venir sans être remarqué î
Ouant aux pièces donnant sur le derricre , elles avaient été converties en vastessallesd'armes et étaient au contraire formellement interdites aux profanes, et lorsqu'un curieux ou un indiscret demandait pourquoi il était défendu d'y pénétrer, il lui était invariablement répondu que ces salles étaient réservées par une société particulière. Dans la maison, les garçons de café, tous domestiques des conjurés, appelaient cela le cercle, et personne n'insistait, car personne ne soupçonnait à quel singulier passe-temps ou s'y livrait.
Cependant, celui qui de jour ou de'nuit aurait pu pénétrer dans cette grande pièce entièrement tapissée de fleurets, de plastrons et de masques, aurait été singulièrement étonné d'y trouver au rang des familiers ces mêmes jeunes gens que l'on remai quait au dehors par leur élégance et la tranquillité de leur caractèi-e. Ici au contraire, ils devenaient démons ; on
LA FllATKRNELLE.
les voyait à demi vtMus, suffoqués, haletants, transformés par l’idée qui les animait. Tous impatients d’en venir aux mains, ou tout au moins désireux d’acquérir le talent nécessaire pour être admis dans le comité d’exécution, ils oubliaient à la porte d'entrée leur extérieur pacifique; ici, ils ne posaient plus, ainsi qu’on le dirait de nos jours, ils travaillaient pour le triomphe d'une idée et cette idée s’appelait la vengeance.
Chaque jour donc, la salle entière était envahie par des couples échelonnés sur deux rangs et ce n’élait plus que bonds fébriles, cris échappés et contenus, cliquetis, chocs, épées brisées, étincelles... et au milieu de ce brouhaha assourdissant la voix d’un maître qui, de temps en temps, dominait le vacarme en ordonnant de recommencer pour la vingtième fois peut-être un coup vingt fois mal exécuté.
Enfin, au bout des six mois convenus, il fallut procéder à la nomination du comité. Question grave, délicate, capitale dont on laissa la plus grande part de responsabilité aux professeurs, les seuls qui fussent véritablement capables de faire le meilleur triage.
Après trois jours d’examens scrupuleux et impar- . liaux, les douze champions furent désignés, et voici quels étaient leurs noms :
D’abord M. le comte deCapaillan, dont nous allons raconter l'iiistoire, président, puis :
MM. Évaristc Laleyre, trente-deux ans ;
Numa Ambaut, du môme âge que le précédent ;
Thésée du Nouguey, vingt-sept ans ;
Albert Lalanne, vingt-sept ans ;
Léon Filsdieu, vingt-cinq ans ;
Émile de Calvemont, vingt-cinq ans ;
Julien Desaugnac, vingt-cinq ans ;
Maurice de Cbasscneuil, vingt-cinq ans;
Octave Desjardins, vingt-quatre ans ;
Aristide de Cameleyre, vingt-quatre ans ;
Le Doux deMonlagnac, vingt-quatre ans;
Et, enfin, le baron Henry de Méritens, le plu.'^ jeune de tous, presque un enfant, car il avait vingt cl un ans et demi à peine, mais aussi l’un desplus adroits tireurs peut-être et très-certainement l’un des plus braves parmi les braves de l’association.
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Les membres de la Fraternelle, tous pour la plupart très-jeunes, inexpérimentés, mais braves et résolus, manquaient surtout, nous l’avons déjà dit, de cette science des armes qui, quoi qu’on en pense, donne toujours une certaine assurance à celui qui la possède. A cette époque , l’escrime ne faisait pas, comme aujourd’hui, partie pour ainsi dire intégrante du programme scolaire, et ils étaient bien rares les jeunes gens de province qui, sous la Restauration et sous Charles X, à part les militaires, savaient quoi que ce soit d’un contre de quarte, d’un coup de seconde ou d’un filez-droit.
Il était donc prudent, avant toute chose, d’avoir pour chef un homme d’une autorité reconnue dans cet exercice, devenu aujourd’hui une science.
Peut-être l’eût-on inutilement cherché longtemps, lorsque le hasard, ce pourvoyeur complaisant, se
chargea de le faire découvrir. Le bruit d’un duel éirange, comique, quasiment grotesque, venait de révéler l'homme qu’il fallait à l’association.
Il s’appelait M. lecomte JoanésdcCapaillan et était âgé de prés de cinquante ans, lorsqu’on alla lui offrir la direction de l’association. Le duel qui lui valut cette dignité avait eu un grand retentissement dans le pays ; voici en quelles circonstances bizarres les choses s’étaient passées.
Le comte de Capaillan était par excellence le type du cadet de Gascogne, si souvent poétisé par les romanciers et notamment par notre cher Alexandre Dumas, le père de l’immortel d’.\rtagnan.
Grand, maigre et effilé comme l'épée d’un preu.v chevalier, Joanès de Capaillan, malgré son âge, portail haut la tète et marchait d’une allure de capitan. Fier comme Artahan, mais aussi pauvre que Job, il vivait tant bien que mal d’un revenu dérisoire que lui fournissait sur les bords du bassin d’Arcachon, d’on il était originaire, une mince propriété échappée on ne sait trop comment à la ruine d’un ancien patrimoine de famille. Ce qui ne l’cmpéchait pas de dire : mes terres^ quand il parlait de quelques maigres carrés de ma'is qui entouraient la bicoque rju’avec une égale pompe de langage il appelait aussi : le château de mes pères.
.D’excellente lignée d’ailleurs, car un Capaillan avait
comballu à côté d’Henri IV au siège deCahors, le jour où le roi galant s’ôtait écrié en s’apostrophant luimême dans un accès de sublime poltronnerie : Tu trembles, maudite carcasse, voilà pourtant où tu passeras demain. Et de fait, Henri IV prit Caliors le lendemain.
De plus, et sans doute pour mieux justifier ses instincts de vieille race, M. de Capaillan était d’une ignorance noble ; toutes les révolutions pouvaient s’accomplir sans qu’il en fût autrement préoccupé que par la révocation du maire de sa commune, qu’il s’obstinait malgré les temps à appeler le bailliage. Tl disait encore le tabellion pour le notaire, le bailli pour le juge de paix et prononçait le roa pour le roi en se découvrant. Brave à la manière antique, il se serait battu lui tout seul contre une armée ; il croyait aux sorts et aux amulettes, et s’il ne s’était jamais battu pour sa belle, c’est qu’il était si laid et si pauvre. que jamais femme ne se montra sensible pour ce nouvel Amadis.
Enfin, le comte de Capaillan était loyal, dévoué pour ses amis jusqu'à l’abnégation, franc de cœur et de langage ; mais à côté de toutes ces qualités incontestables il avait un défaut, un seul , qui dominait sa vie : il était gourmand, mais gourmand à faire dix lieues à pied pour aller quelque part, n’importe où, se mettre à table en face d’un bon repas. Aussi , la
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pénurie de sa maison lui occasionnait des souffrances atroces. Il est vrai que la chasse et la pèche le dédommageaient parfois; seulement dans ces occasions il n'admettait pas de partage avec qui que ce fût, cl ses gens (c’est ainsi qu’il désignait l’unique domestique qu’il avait à son service) pouvaient dans ces jours de liesse se pourvoir ailleurs comme ils l’entendaient.
Cependant, ce domestique, qui tout à l’heure va devenir un personnage, n’était pas, tant s’en faut, un valet ordinaire.
Denis Lagauzère, tel était son nom, ancien soldat des armées du roi , servait le maître qu'il s’était donné de son plein gré, avec tout le désintéressement des serviteurs d’autrefois, c’est-à-dire qu'il comptait fort peu sur ses gages ; l’honneur d'étre attaché à la maison d’un de Capaillan était pour lui . une compensation sulTisante, à la condition toutefois d’avoir hon gîte en hiver, pas trop de travail en été, et de quoi manger à sa faim en toute saison : Lagauzère tenait particulièrement à celtedernière condition, car, disons-le tout de suite, le serviteur était très-certainement aussi gourmand que le maître.
Grâce au péché dominant de ces deux estomacs exigeants, les distances qui d’ordinaire séparent le maître du valet avaient été peu à peu insensiblement franchies, et une sorte de familiarité s’était
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établie entre ces deux hommes dont l’accouplement ressemblait presque à une association.
D’ailleurs Denis Lagauzére, ainsi que la plupart des gourmands, cuisinait à merveille et n’avait pas son pareil dans l’art de confectionner des plats savoureux avec des riens. De plus, il était braconnier comme un chacal et maraudeur comme un Arabe ; qualités très-appréciées du comte et qui contribuaient dans d’assez larges proportions à l’entretien de la cuisine.
Néanmoins, pour tout le monde, la vie de ces deux hommes, eu égard à leur pauvreté, restait à l'état de mystères impénétrables. Comment arrivaient-ils à satisfaire leur passion de gloutonnerie? Nul ne le savait.
Il est vrai qu’il courait de temps en temps certains bruits qui laissaient supposer que la maigre chère de la maison suscitait fréquemment entre eux des querelles intestines, qui, parfois, disait-on aussi, dégénéraient en véritables bagarres; mais la paix finissait toujours par se rétablir et les apparences étaient sauvées.
Un beau jour, cependant, il survint entre le comte de Capaillan et son fidèle Lagauzére, — à propos de deux perdreaux, — une contestation motivée sur le droit de possession, tellement violente que, d’un commun accord, les deux gourmands, désireux après
LES DÜEl.MSTES.
fout de vivre autant que possible on bonne harmonie, conclurent l’élrange transaclion que voici :
Disons d’abord que, depuis quelques mois déjà, l’occasion de semblable festin ne s’élait présentée au logis, lorsque parurent sur la table du maître les deuv perdreaux, cause innocente du litige ; deux perdreaux gras, tendres, appétissants, et qui, couchés côte à céte dans un seul plat comme deux frères jumeaux dans un même berceau, remplissaient d’une odeur savoureuse la vaste salle à manger du manoir de Capaillan. On voit cela d’ici.
Au moment de commencer son repas, le comte avait remarqué, non sans quelque stupeur, certain regard attendrissant que venait de lancer Lagauzère en déposant les deux volatiles sur la table du maître.
Or ce jour-là, vu l’étal de dispositions excellentes • où se trouvait l’estomac de M. de Capaillan, il eût été dérisoire de prétendre à une part quelconque, quelque minime qu’on l’eût acceptée.
Le comte se recueillait.
Un vrai gourmand est égoïste jusqu'à riiéroisme, ce qui peut le rendre téméraire jusqu’à la folie; tout en réfléchissant, M. de Capaillan était précisément arrivé à vouloir justifier par des actes ce que nous avançons comme aphorisme.
— En toute justice, dit-il tout à coup à son dômes- . tique qui ne perdait pas de vue les perdreaux, un
bon serviteur ne doit avoir faim qu’après que son maître n'a plus d’appétit; c’est Marmontel ou Montesquieu qui l’a dit, ajouta-t-il pour faire croire qu’il avait lu Montesquieu et Marmontel : lu devrais savoir cela au moins aussi bien que moi et t’y conformer, mon garçon.
Et le comte attaqua son dîner.
— Ces liisloires-là, monsieur, sont bonnes à entendre quand on mange tous les jours à sa faim... mais ici où il n’y a pitance que de deux jours l'un... répliqua' timidement Lagauzére.
— Ab! çà, drôle, recommenceras-tu donc sans cesse les sornettes? Est-ce à dire, maraud, que le régime de ma maison ne te convient pas? s'écria Capaillan avec importance.
— Ail ! oui, parlons-cn, il est joli le régime de la
maison... .
— Est-ce que j’ai faim, moi, les jours... où il n'y a rien à manger.
— Je ne vous dis pas cela, reprit 1e valet, mais pour aujourd'hui il y a de quoi, et...
— Et le crois-tu donc d’assez noble origine, faquin, pour toucher aux mets de tes maîtres? continua le comte sur le môme ton emphatique.
— Je ne sais pas, fit Lagauzére, si je suis d’aussi bonne origine, mais ce qu’il y a de certain c’est que j’ai un tout aussi bon estomac.
— Soit, drôle, vous aurez votre part, fit le comte qui voulait dîner tranquillement, je vous abandonnerai un quart de ce gibier.
— Ab! non, reprit Lagauzôre, non; monsieur veut dire une moitié du tout, c’est-à-dire un perdreau tout entier.
Le comte de Gapaillan bondit sur sa cbaise en laissant tomber son couteau. Les prétentions de Lagauzère le rendaient furieux.
— Jamais ! s’écria-t-il dans un superbe emportement.
— Jamais? répéta Lagauzôre, nous verrons bien.
— Ecoute, misérable.
— Allez, allez toujours, j’y suis accoutumé.
— Te tairas-tu, gredin... Écoute-moi, te dis-je. Il faut que tout cela finisse, mais si tu manges aussi bien que moi, je veux, du moins que tu saches le mériter, écoute.
— Ab ! je vous écoute.
— Tu as servi dans les armées du roa? fit le vieux gentilbomme en s’inclinant.
— J’ai eu cet honneur, monsieur le comte.
— Tu dois par conséquent savoir te servir d’une épée et manier l’espadon.
— Mais passablement, dit en souriant l’ancien soldat.
— Eh bien! mon gaillard, voici ce que je te pro-
pose : chaque fois que nous aurons un plat insuffisant pour deux estomacs comme les nôtres, car tu es au moins aussi gourmet que moi, maroufle!...
— Ah ! monsieur, vous pouvez bien dire aussi gourmand, je ne m’en cache pas, moi.
— Je t’ordonne de le taire... Chaque fois, dis-je, que l’occasion se présentera, et pour éviter des contestations dans le genre de celle d’aujourd’hui, eh bien! nous prendrons chacun un fleuret moucheté, et nous jouerons le sujet du litige aux premiers trois boutons. Cela te va-t-il, manant?
— Quoi! vous voudriez tirer comme ça en trois boulons. Ah! eh bien, cette fois, dit en riant Lagauzère, je vous promets d’avoir au moins la meilleure part.
— Ah ! tu crois cela... Eh bien! mon garçon, va chercher mes fleurets, dit le comte qui riait sous cape, car il était d’une réelle force à l'épée.
— Au moins n’attaquez pas mes perdreaux pendant mon absence, fit le rusé compère qui se croyait capable de gagner le prix.
— Non, non, je t’attends, maroufle, dit le comte en se renversant sur sa chaise et riant aux éclats... Va, mon garçon, va, je respecte les perdreaux... en tends-tu, tes perdreaux. El, parbleu ! dit-il tout haut quand le domestique fut sorti de la salle à manger et en se relevant comme pour assouplir scs jarrets, je