SG LES DUELLISTES
crois que l’en rirait bien au château, si l’on savait que moi, le comte de Capaillan, je vais tirer l'épéc avec mons Lagauzère.
Ouelques secondes après, le domestique entrait dans la grande salle à manger, seule pièce confortable de riiabitation, tenant deux fleurets mouchetés et deux masques.
— Pourquoi ces masques ? demanda Capaillan.
— C’est que, par mègarde, monsieur pourrait bien me fourrer cela dans l’œil... Monsieur ne doit pas être très-fort ?
— Tu crois cela? eh bien, en garde, drôle!...
Et Capaillan tomba sous les armes, campé, souple et menaçant.
Le domestique n’était pas mal non plus, une épée à la main. On voyait que le gaillard avait dû ferrailler longtemps...
Mais, au bout de quelques secondes, le comte de Capaillan lui envoyait successivement, par attaque et riposte, trois formidables coups, qui firent reculer le valet.
— Eh bien, drôle! s’écria le maître...
— J'y suis, monsieur, fit piteusement Lagauzère; vous avez gagné.
— Tu auras ta revanche, fit en riant le vieux gourmand ; et d’un bond assez léger, ma foi, il tomba sur sa chaise et commença son dîner...
— 'Ah ! Lagauzère, mon garçon, rcprit-il aussilôf, l'oliens bien ceci : lorsqu’il t'arrivera de gagner le pari, fais comme moi, garde tout pour toi ; et le comte de rire, au grand déplaisir du pauvre hère.
Pendant six mois, l’infortuné Lagauzère n’eut le lionheurde battre son maître que deux ou trois fois; ce qui faisait qu’au lieu d’avoir gagné en acceptant les conditions de cette étrange gageure, il s’É'lait au contraire aliéné la seule chance d’autrefois, c’est-àdire la générosité de son maître. Aussi faisait-il en secret des études sérieuses sur l’escrime, et se promettait-il quelque éclatante vengeance.
Les choses pouvaient durer ainsi longtemps encore, et il est plus que problable qu’à la longue l’estomac de Lagauzère serait tombé dans un déplorable délabi’ement, lorsqu’un incident nouveau vint mettre lin, assez brusquement d’ailleurs, à cette lutte entre le mr.ître et le valet.
On était au mardi gras de 1829. A cette occasion le comte de Capaillan avait reçu du propriétaire du château du Teich, son ami et son voisin, une magnifique poularde, dont la chair fine et délicate est de beaucoup préférable, disent les vrais gourmets, à celle du chapon le mieux engraissé.
La poularde, on le pense bien, fut reçue avec tous les honneurs dus à une volaille d’une si noble origine. Elle était arrivée la veille du mardi gras, vidée, far-
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cie, coquettement dressée, la télé artistement recourbée sous l'aile gauche, les pattes en raccourci, bardée, flambée, prête enfin à être mise à la broche.
A la vue de ce mets de prince, le comte tressauta de joie. Ainsi qu'un général qui prend toutes ses dispositions avant l'attaque, le vieux gourmand se donna trois jours pour dévorer ce superbe gallinacé.
Le premier jour, il en détacherait une aile et quelques parcelles de blanc-manger ; le second, il attaquerait à froid l’autre aile et une cuisse; enfin, le troisième jour, les débris de celle manne céleste iraient se confondre dans une rémoulade fortement épicée. Tout compte fait, Lagauzère ne pourrait invoquer ses droits légitimes sur la poularde que le troisième jour ; mais comme l'on serait alors en Carême, le comte espérait que Lagauzère, en sa qualité de bon royaliste et de fervent catholique, lui laisserait les restes à dévorer. Car l’idée ne lui était pas venue un instant à l’esprit que son valet osât prétendre à la poularde par le sort des armes.
Les bases d'opération étant ainsi posées, le malin même du mardi gras, le comte déjeuna légèrement, et, plein de préméditation pour son repas du soir, il alla courir la campagne, afin de se préparer un appétit de circonstance.
De son côté, tout en disposant le festin, Lagauzère souriait sournoisement et causait familièrement avec
un de ses parents qu’il avait pris pour aide, vu la solennité du jour et la gravité de la cuisine.
— Sois tranquille, disait-il à son compagnon tout en frottant la broche; nous en mangerons, de la poularde, ou, foi de soldat! saint Mardi-Gras, mon patron, ne sera pas juste.
— Tu espères donc gagner aujourd'hui, demandait le paysan, au courant des luttes intimes de l’hahitation, tu crois que tu pourras boutonner le maître?
— Le boutonner? Ah ! je lui ferai , s’il le faut, deux boutonnières larges comme la mâchoire de ce poisson, mais nous aurons delà poularde.
Et cette promesse, qui pouvait passer pour une menace, remplissait de joie les deux compères.
Depuis les quatre heures de l’après-midi, Lagauzère avait eu le soin d’entretenir un bon feu dans la salle à manger, dont les meubles, époussetés mieux que de coutume, avaient été disposés de façon à ne point le gêner dans le service. Il est évident qu’il avait son idée.
La table était placée auprès de la cheminée.
A six heures, le comte rentra de sa promenade; il était gai, souriant, et se frottait les mains de l’air d’un homme qui n’a pas perdu sa journée.
— Eh bien ! cela marche-t-il à la guise? demandat-il en s’asseyant familièrement dans la cuisine; ah!
no
c’est une délicate besogne que tu remplis aujourd’hui.
Et ses yeux ne quittaient pas la broche.
— Yoici une volaille, fil-il en continuant, envers laquelle la Fortune s’est montrée réellement prodigue...
Les deux paysans levèrent la tête.
— Jugez-en donc, continua le comte sur le ton déclamatoire qui lui était familier : elle est née dans la basse-cour du chiUeau du Teich, ancienne demeure d’un captalat deBuch, d’un d’Épernon ! clic a été élevée par un de Lauzac, et elle sera mangée par un Capaillan!...
Lagauzère se mil à pouffer de rire.
Le vieux gentilhomme ne 'savait trop comment interpréter ce sourire narquois.
— Bah! fit à son tour J.,agauzére d’un air assez sceptique, qu’est-ce que ça peut bien lui faire à cette bêle d’ètre mangée ou par vous... ou par moi ; et le drôle accentua ces trois derniers mots de manière à faire frémir son maître.
Le comte parut réfléchir un instant.
— Au fond, tu as peut-être raison, fit-il bientôt avec mélancolie : cette volaille n’a pas d’âme et ne voit pas par conséquent au delà du trépas!... Que ce soit mon estomac ou le tien qui lui serve de tombe, c’est tout un...
Ce raisonnement n’était absolument qu’une conces-
sion faile à l’atlilucle menaçante de gloutonnerie du domestique.
Quelques minutes plus tard, Lagauzère alla éclairer la salle à manger comme elle ne l’avait été depuis bien longtemps.
Le comte en fut ébloui, et, en y entrant, en fit également la remarque.
— Eh monsieur, n'est-ce pas jour de fête, lui avait répondu le domestique sur son observation ; en attendant, voici une excellente soupe au poisson dont vous me direz dos nouvelles, fit-il en posant la soupière sur la table.
Le comte, qui s’était mis à table, mangea son potage et but un verre de vin de Bourgogne.
— Faut-il servir le poisson, demanda Lagauzère...
— Le poisson! exclama de Capaillan... veux-tu
bien te taire, imbécile... tu es fou... gardez-le pour
vous, mes enfants, et apporte-moi le rôti.
Quelques secondes après, Lagauzère entrait de nouveau dans la salle à manger, portant triomphalement, celte fois, la fameuse poularde.
— Soigne bien ton compagnon, fit le comte en se pourléchant les lèvres à la vue de la superbe volaille. . . lu as du poisson, des œufs, eh ! pardieu, vous n’étes point à plaindre.
— Un jour de mardi gras, c’est bien maigre des œufs et du poisson, hasarda simplement Lagauzère.
Le conile de Capaillan ne voulut pas avoir l’air de comprendre, car le servilcur tenait toujours le fameux rôti dans scs mains ; au fond, il était facile de prévoir qu’une lutte terrible allait s'engager.
— Eh bien ! poseras-tu ce plat, à la fin? exclama le comte tout à coup.
— Certainement, monsieur. Mais le drôle n’en faisait rien; seulement, ajoula-l-il presque aussitôt en fixant son maître d'une façon significative, puisque vous n'avez pas entendu ce que je vous disais, je répéterai que des œufs et du poisson c'est bien réellement trop maigre pour un jour comme celui-ci.
— Que veux-tu dire? demanda le comte les dents serrées et la gorge desséchée par l’émolion,
— Je veux dire, répliqua insolemment Lagauzère, que si vous étiez juste vous me donneriez tout de suite ma part de cette volaille ; je veux dire...
— Ta part, fit de Capaillan en l'interrompant et en bondissant de colère, ta part, coquin!... Veuxtu bien me laisser tranquille avec tes prétentions de manant parvenu.
Lagauzère, décidé à un esclandre, ne se déconcerta pas, mais il était blême.
— Écoutez-moi bien, fit-il d'une voix brève et rendue tremblante par l’émotion, voici plus de six mois que l'on ne mange que des pommes de terre ici,
moi, du moins ; j’en ai assez ; je vous déclare donc, foi de vieux soldat, que si vous ne me donnez ma part de bonne volonté, vous ne loucherez à pas cette poularde.
Le domestique avait accentué cette phrase avec un calme terrifiant de résolution ; mais le vieux gentilhomme n’était pas d'humeur à se laisser intimider pour si peu; il répliqua donc avec dignité :
— Ah ! çà, drôle, crois-tu m'eiïrayer par hasard avec tes menaces ; sais-tu bien que d’un instant à l’autre il peut me prendre l’envie de te châtier d’importance ? Ah ! j’y suis, tu veux sans doute essayer les chances de notre assaut accoutumé; eh bien! nions Lagauzère, donne les fleurets, et je vais t’apprendre à te révolter contre ton maître; apporte les fleurets, coquin, j’accepte le pari.
— Encore une fois, voulez-vous, oui ou non, vous exécuter de bonne volonté? cria le domestique.
— De bonne volonté ! comment trouvez-vous cela? te faire manger mon bien, ma propriété, ma chose, à moi, de bonne volonté ! et le comte de rire bruyamment.
— Ah ! gare là-dessous, reprit Lagauzère qui, celle fois, s’emportait réellement, prenez garde à vous, vieux gourmand, je crois que vous ôtes sur le point de vous passer de dîner.
En entendant cette nouvelle insolence, le comte
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hors (le lui, fui ieu.x, se précipita sur son domestique pour lui arracher des mains l'objet litigieux ; mais par une habile manœuvre, Lagauzère fit un bond en arrière, sans lâcher la poularde qu’il tenait de la main gauche, et de la main droite, par un mouvement aussi rapide qu'inattendu, il tira d'un coin de la salle à manger, où il les avait dissimulés à l’aide d’un meuble, deux sabres nus dont les lames luisantes et fraîchement aiguisées brillèrent aux yeux de M. de Capaillan d’^un éclat sinistre.
— Tenez, s’écria le domestique, d’un accent terriblement résolu, en jetant l’un des sabres aux pieds de son maître, maintenant défendez-vous... défendezvous, car je ne réponds plus de rien.
Le comte, stupéfait .à la vue de ces deux armes menaçantes, mais lui-méme dans un état qui ne connaissait plus de bornes, saisit le sabre avec empressement.
Pendant le mouvement que le comte avait fait pour ramasser son arme, Lagauzère avait posé la poularde sur la table, et tenant l’autre sabre à la main, il s’était posé en face du comte, resté du côté opposé.
Ils étaient donc séparés par cette table toute surchargée de plats et de bouteilles ; par une coïncidence bizarre, la volaille, cause de tout ce désordre, fumait sous le nez des deux terribles cbampious précisément au-dessous de leurs armes. Vraiment, la
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situation était comique et terrible, drôle à mourir de peur.
La lutte s’élait aussitôt engagée.
— Ah! je te tuerai, disait le comte, en envoyant de formidable» coups à son adversaire, qui les parait avec adresse.
— Me tuer, disait celui-ci; et ils ferraillaient, ils ferraillaient...
— Tiens, pare donc celui-ci, exclama le comte.
— Touché, cria au môme instant Lagauzère, qui s’arrêta aussitôt pour regarder un léger coup de manchette qu’il venait de recevoir et qui saignait avec abondance.
— Ah ! elle est à moi, fit joyeusement M. de Capaillan, en s’emparant du plat de rôti et faisant mine instinctivement de l’emporter.
— Pas encore, vieux gourmand, répliqua son domestique rendu furieux par la blessure.
Le comte tenait le plat de la main gauche, et il se défendait comme il pouvait de la main droite.
— Ah! vous voulez emporter la poularde, vieux scélérat, hurlait Lagauzère en fonçant toujours à travers les assiettes et les bouteilles, qui volaient en éclats de tous côtés. Ah ! je vous en ferai faire un, de mardi gras, dont vous vous souviendrez, allez !
El il attaquait, il attaquait sans trêve ni merci.
Tout à coup, le plat tomba avec fracas sur la table.
la poularde roula sur la nappe : le comte venait d’ôlre touché à son tour dans le haut du bras droit.
— C'est moi qui l’emporte, s’écria triomphalement le domestique à son four, en se précipitant sur le malheureux volatile.
Mais le comte, revenu du coup, était encore prêt au combat.
— Trop tôt, misérable; trop vite, canaille; tu crois donc qu’une égratignure faite aussi maladroitement peut m'arrêter, fit-il... Tiens, tiens, voilà pour ta digestion.
Au même instant :
— Coup fourré! s’écrièrent-ils tous lés deux en s’écroulant sur le carreau, chacun de leur côté de la table.
En effet, ils venaient de s’enferrer en même temps ; ils étaient hors de combat.
Quand on les releva, ils avaient perdu connaissance; quinze jours après, il n’y paraissait plus, et le maître, et le valet en voyant guérir leurs blessures, surent oublier leur rancune.
Telle fut l’issue de ce duel gargantitalesque, qui fit grand tapage dans le département et qui valut au comte de Capaillan l’honneur d’être choisi pour être mis à la tête de l’association occulte dont nous parlions plus haut, et que maintenant nous allons voir fonctionner dans son implacable, mais terrible justice.
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L'association organisée régulièrement, son président à la tête et nos douze champions armés chevaliers et suffisamment préparés au combat , voyons quels étaient les duellistes nouveaux venus contre lesquels nos sympatliiques défenseurs vont avoir affaire.
Depuis un an, la famille des spadassins s’était considérablement accrue, et déjà, dans le nombre, quelques-uns d’entre eux remplissaient la ville du bruit de leurs sinistres exploits, lorsqu’un nouvel arrivant vint particulièrement fixer l’attention publique.
Il s'appelait Gustave Giraud ; il était né à la Martinique, d’où il arrivait , précédé d’ailleurs d’une effroyable célébrité , bien qu’il n’eût encore que vingtquatre ans à peine.
Quoique de sang mêlé, il était néanmoins très-beau garçon, et certes l’expression de sa physionomie était bien loin de laisser supposer la férocité de son carac-
lùre, car il avait au contraire toutes les apparences (l’un homme doux, aiïahie et inolTcnsif. Cependant les actes d’atroce brutalité qu’il avait commis donnaient un formel démenti à ce masque perfide.
Comme il était très-riche , à peine arrivé en France il s’entoura d’un luxe tapageur et criard qui naturellement servit à le faire remarquer davantage, probablement ce qu'il désirait. Enfin, l’audace de ses provocations, la témérité de ses duels et ses sanglants triomphes, faisaient du jeune créole une terrible personnification, que chacun redoutait et qui causait dans la ville une sérieuse inquiétude.
A peine débarqué, Gustave Giraud fut aussitôt mis à l’index par les membres de la Fraternelle ; malheureusement ceux-ci n'avaient pas encore franchi les six mois d’étude et ne pouvaient absolument rien contre les débordements de celui qui leur avait été signalé comme un dos ennemis les plus redoutables à qui ils eussent jamais affaire. Ils avaient eu sur lui tous les renseignements les plus exacts, car cet homme cruel à la manière du tigre, c’est-à-dire sans raison et à tout propos, avait trouvé le moyen, pendant la traversée qu’il venait de faire, de se rendre odieux aux yeux de tous ceux qui se trouvaient avec lui sur le navire.
Son départ de Saint-Pierre justifiait cette réputation, car il avait quitté son pays natal à la suite d’une rencontre dans laquelle il venait de tuer, qui ?... son
UN DUEL A BORD
meilleur ami, peut-ôtre le seul qu’il eût eu dans sa vie. D’ailleurs voici ce qui se passa pendant le voyage.
Il paraît qu’en le recevant à son bord, le capitaine ne put s’empêcher de manifester son mécontentement à plusieurs autres passagers; mais ces personnes, toutes compatriotes de Giraud, prièrent le capitaine de vaincre ses scrupules et de l’accepter, car l’animosité qui régnait contre lui dans la colonie, s’il ne l’avait quittée aussitôt, pouvait d’un instant à l’autre se traduire par des actes de la plus extrême violence, et c’était presque lui sauver la vie que de lui faire faire ce voyage en Europe.
Le capitaine Durasse, qui commandait le Pactole, était un aussi digne cœur qu’il était excellent marin ; il se rendit à cesrai.sonnements et reçut Giraud à son bord.
Pendant les premiers jours que l’on passa à la mer, le jeune créole se conduisit sagement, et tout laissait supposer qu’aucun incident privé ne viendrait attrister le voyage, lorsqu’un matin le bruit d’une querelle etfroyable se fit entendre sur l'avant du navire.
C'était Gustave Giraud qui se disputait ou plutôt se boxait avec un nègre.
Le capitaine, qui jamais n’avait vu pareil scandale sur son bâtiment, ne fit qu’un bond de sa chambre à l’avant ; mais il arrivait déjà trop lard. Dans un mon-
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vement de colère folle, Giraud avait saisi le malheureux nègre à bras-le-corps, et grâce à sa force extraordinaire, il l'avait lancé à la mer par-dessus le bastingage.
Un cri d’épouvante retentit aussitôt de toutes les poitrines des matelots témoins de la scène, et déjà ils auraient envoyé le créole tenir compagnie au nègre, si le capitaine Ducassc, qui, fort heureusement, vivait gardé son sang-froid, n’eût aussitôt, et sans perdre une minute, ordonné de mettre une embarcation à la mer. ,
Le temps était beau par bonheur : le nègre fut sauvé.
Néanmoins, cet acte de brutalité produisit une violente secousse au sein de cette petite société massée dans une chambre d'un navire à voile ; l’équipage surtout ne put s’empêcher de crier tout haut le sentiment de vengeance qu’il nourrissait pour celui qui s’était rendu coupable d’une pareille atrocité, d’autant plus que le motif de la querelle provenait de ce que le nègre en question ne s’était pas assez vivement dérangé pour laisser passer le mulâtre. Or, on l’ignore peut-être, rien au monde ne peut égaler la haine d’un mulâtre pour un nègre, si ce n’est cependant la haine d’un métis pour un mulâtre, et ainsi de suite dans toutes les différentes couches de sang mêlé. Bref, au dire des matelots, bien que le pauvre
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raoricaud ne fit pas partie de l'équipage (c'était le domestique de l'un des passagers), M. Gustave Giraud avait eu tous les torts.
Mais à la voix impérieuse et respectée du capitaine, chacun rentra dans le silence , surtout quand on entendit le marin prononcer d'un ton qui commandait l’obéissance :
— Monsieur Giraud, veuillez me suivre dans ma chambre, c'est le capitaine du Pactole qui vous l'ordonne.
Personne n'assistait à cette entrevue, mais ce qui est bien certain, c'est que Giraud, loin de se repentir de sa brutalité, ou tout au moins d'en atténuer l’importance eu reconnaissant sa folie, se révolta au contraire contre les représentations que lui faisait le digne marin, qui avait charge d’âmes, et sans attendre que le capitaine eût fini son entretien, Giraud quitta la cbambre en bondissant de colère sur le pont.
Malbeurcuscment , le hasard voulut qu’au même moment M. Lamarque, passager comme lui et de plus le maître du nègre qu’il avait voulu noyer, se trouvait là sur son chemin, à l'instant où il sortait furieux de chez le capitaine.
Que se passa-t-il entre ces deux hommes? Quels furent les propos échangés, si seulement il y en eut d’échangés ? nul ne put le dire, car une querelle s'engagea entre eux aussitôt avec une telle vio'ence de
fi.
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l;ing.nge, qu’au moment où tous les passagers accouraient, hommes et femmes, et parmi ces dernières madame Lamarque elle-même, son mari recevait en plein visage deu\ soulllets, que ne put couvrir le bruit des vagues qui se brisaient contre le navire.
On était au buitième jour de voyage, et alors il fallait au moins deu\ mois pour faire le ti’ajet; cela promettait, on le voit, quelques péripéties.
One l’on juge, on effet, de la triste situation de ces mallieui’cux passagers, ayant pour compagnon de voyage un pareil forcené. Nous n’essayerons pas à décrire le tableau désolant que présentait ce jour-là le Pactole.
Quelques instants après que tout fut rentré dans le silence, M. Lamarque alla trouver le capitaine dans sa cbambre. En voyant entrer ce malbeureux , encore honteux de l’insulte dont il avait été victime devant des femmes, M. Ducasseprit les mains de son passager qu’il serra affectueusement.
Celui-ci, sans répondre un seul mot à cette marque d’amitié, se laissa glisseï' aux pieds du marin, et» tombant à deux genoux s’écria :
— Capitaine, c’est au nom de mon honneur outragé, au nom de ma famille, que je vous demande à deux genoux de vouloir autoriser sur-le-champ une rencontre entre M. Giraud et moi.
UN DUEL A BORD
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Le capi laine avait aussitôt fait asseoir M. Larnarque à ses côtés, et, sans pouvoir proférer un seul mot, il paraissait absorbé dans sa consternation.
Évidemment, la situation était grave, peut-être unique dans les fastes du duel, comme elle était sans doute sans exemple pour le maiân.
A la place de M. Lamai'quc, le capitaine Ducasse eût trés-cerlainemcnt agi comme lui; mais cela lui paraissait effroyable, presque une monstruosité, de laisser ces hommes s'égorger en plein Océan, sur le pont d’un navire, sous les yeux d’un équipage, et, chose plus triste encore ! à côté d’une pauvre femme qui, le lendemain pouvait se réveiller veuve au bruit d'une détonation d’un pistolet ! Ah ! tout cela parais- .sait atroce à ce marin, qui oubliait, pour ne songer qu'aux autres, tout ce qui allait peser sur sa propre rc.sponsabilité.
— Capitaine, je vous ai prié à genoux, fit de nouveau M. Larnarque, en voyant l’hésitation du commandant du Pactole.
— C’est impossible ! répondit le capitaine Ducasse.
— Impossible, dites-vous, fit M. Larnarque en se lovant brusquement. Eh bien! capitaine, si vous ne me donnez pas cette autorisation, aussi vrai que le jour qui nous éclaire, dans dix minutes j’aurai brûlé la cervelle à M. Giraud.
Certes, cet homme, aussi outrageusement insulté.
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l’eùl fait comme il le disait ; le capitaine Ducasse le comprit également.
— Allons ! à la garde de Dieu, exclama le marin ; seulement, attendez à demain matin; tout de suite ce serait impraticable.
— Pourquoi ? demanda M. Lamarque.
— Mais, malheureux ! vous ne pouvez pas vous battre sous les yeux de votre femme.
— Je me croirais indigne d’elle si je ne me battais pas aujourd'hui même, après l’alTront qu'a reçu mou honneur, et je la croirais indigne de moi si elle n’approuvait pasma volonté ; soyez rassuré, capitaine, ma femme sait la démarche que je fais à l'instant auprès de vous; elle est là, dans le salon, notre enfant sur les genoux, elle m’attend, et, je n’hésite pas à le dire, elle espère que ce soir j’aurai lavé mon alTront.
En effet, madame Lamarque, jeune créole de vingt quatre ans, fort belle et adorant son mari, attendait le retour de celui-ci en embrassant leur unique enfant, charmant garçon de six ans, qui ignorait toute la gravité du drame qui allait se jouer presque sous ses yeux. La jeune femme étaitpâle, abattue, navrée. .. Mais elle avait été élevée à la rude école de la nature, . et le combat que son mari sollicitait, elle l’approuvait, parce qu’avant la vie elle comprenait l’honneur ; elle savait donc tout.
En entendant M. Lamarque lui parler comme il
UN DUEL A BORD
venait de le faire, le capitaine Ducasse resta surpris; mais ne pouvant douter de sa parole, il approuva machinalement de la tôte tout ce que lui demandait son interlocuteur. Or, ce que lui demandait M. Lamarque, c’était tout simplement de régler promptement les conditions de ce combat, qui, quoi qu’il arrivât, devait être un duel à mort.
Toutes les mesures furent prises vivement. Le second du navire devait servir de témoin à Gustave Giraud, qui resta sous le coup du plus grand étonnement, lorsqu’on vint lui dire que M. Lamarque demandait à avoir un duel avec lui sur-le-champ.
— Est-ce bien possible ? demanda-t-il au second.
— Parfaitement ! répondit celui-ci.
— Alors, il y aura des dames, ajouta en souriant le jeune bretteur; allons, de la tenue, et surtout ne faisons pas de boulette... A propos, à quoi veut-il se battre, ce cher Lamarque ?
— Au pistolet.
— Au pistolet, répéta Giraud étonné; dites-lui alors que je le tuerai : à l'épée je rC eus peut-être osé le trouer, mais de loin, avec une balle, il est sûr de son affaire. Ces dernières paroles sont littérales.
— Qu’importe! monsieur, fit le second, il ne vous appartient pas de discuter le droit des armes; tout ce que je vous demande, c'est d’étre prêt dans un quart d’heure. Je vous servirai de témoin.
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— Je serai pri'l, soyez-en certain.
Pendant que le second du navire s’entretenait avec Gustave Giraud, qui, nous devons le dire, ne se préoccupait que fort médiocrement de tout ce qui allait se passer, le capitaine Ducasse, lui, veillait a tout en donnant sévèrement la consigne à son équipage, tout entier révolté contre le créole. D'abord, tous les matelots devaient se ranger sur bâbord, avec ordre de ne bouger qu’à l’appel du capitaine. Quant au nègre, cause involontaire de celte terrible affaire, comme il était plus que probable que, dans le cas où son maître eût été touché, il eût fait quelque mauvais parti à son adversaire, on l'avait provisoirement enfermé à fond de cale, par mesure de prudence.
De leur côté les passagers, au nombre de cinq, devaient être également enfermés dans le grand salon, formalité qu'avait mise à exécution le capitaine lui -mémo, en emportant la clef dans sa poebe.
Enfin, la jeune et courageuse madame Lamarque avait obtenu, à force de prières, d'attendre l’issue du duel dans la chambre du capitaine, qui donnait sur le pont directement de plain-pied, voulant à tout événement se trouver la première auprès de son mari pour lui prodiguer ses soins.
Ces précautions une fois prises, le capitaine Du-
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casse avait, aidé de son second, chargé les pistolets en présence de tout l’équipage; puis, comme le combat devait avoir lieu à tribord, c’est-à-dire sur le côté droit du navire, il avait fait voler une pièce en l’air pour savoir celui des deux adversaires qui aurait le choix de la place. Gustave Giraud, favorisé par le sort, choisit l’avant. M. Lamarque devait donc se trouver à l’arrière, adossé contre la dunette.
Le combat avait lieu à quinze pas; on plaça les adversaires, et l'on tira au sort une seconde fois, pour connaître celui qui ferait feu le premier ; car, à cette époque, chacun visait son adversaire aussi longtemps que bon lui semblait. Cette fois, ce futM. Lamarque qui eut le droit de choisir, et il déclara vouloir tirer le premier.
Le moment était suprême, nous n’hésitons pas à le dire; solennel, car la simplicité de la mise en scène de ce drame était tout entière dans l'imposante majesté de rOcéan, agitant à peine le navire, où ces deux hommes allaient s'entre-tuer. Le soleil radieux répandait ses dots de lumière sur les flots de la mer, et cette paix immense et profonde qui se perdait dans l'horizon que bornait la pensée, courant au delà des mondes, semblait vouloir seconder ce crime entre deux créatures de Dieu. Un peu de vent, de l’orage, une tempête, et le duel devenait impossible l
Mais non! ce jour-lâ, la mer tHait calme, la perfide!
Enfin, l’on commanda le feu!
M. Lamarque abattit lentement son pistolet et le coup partit.
Au même instant M. G. Giraud sembla cbercber un appui, sa main gaucbe frappait le vide; il s’accrocha d'abord auv bastingages, puis s’affaissa sur un paquet de vieilles voiles que les matelots venaient d’abandonner; il était touché!
Aucun des matelots ne bougea; seul le second du navire alla à son secours; presque en même temps, de la chambre du capitaine, sortait la télé de madame Lamarque, émue, palpitante , anxieuse ; elle s’écria :
— Il est mort!...
— Non, madame, prononça d’une voix terrible le blessé, je ne suis pas mort.
A celle réponse, la malheureuse femme poussa un . cri déchirant en se couvrant le visage des deux mains, et tomba sur le parquet en rentrant dans la chambre,, .
M. Lamarque attendait debout, son pistolet encore fumant à la main, •
Giraud s’était fait adosser sur les paquets de voiles; ainsi posé, le buste relevé, le bras droit en avant, il fixa son adversaire.
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— A mon tour, s’écria-l-il, et il fît feu.
M. Lamarque tomba comme une masse inerte, la face sur le pont ; un flot de sang courait autour de lui : on voulut le relever, il était mort; la balle, après être entrée par l’œil droit, lui avait fracassé le crâne.
C'est en vain que nous essayerions de décrire la profonde émotion que causa cette mort à tous les passagers; comme l’on peut se l’imaginer, tout le reste du voyage ne fut qu’une suite de jours plus pénibles les uns que les autres à passer; notre intention n’ayant d’autre but que de faire connaître ce nouveau duelliste, nous avons dû donner le récit de ce duel dans tous ses détails, mais nous jugeons inutile de suivre plus longtemps les personnes qui en furent témoins.
D’ailleurs, Gustave Giraud, dont nous aurons plusieurs fois encore l’occasion de parler, se rétablit entièrement de sa blessure et devint le paria du bord.
Yoilà comment, même avant de toucher terre, cet homme s’était déjà créé dans les fastes du duel la célébrité de spadassin, qu’il devait par la suite si cruellement justifier.
Néanmoins, nous devons le dire, les membres de la Fraternelle ne le perdaient pas de vue, et dans un conseil auquel nous allons assister, nous verrons com-
ment le comité d’exécution avait résolu sa mort. Gustave Giraud devait être le premier sur lequel l’association allait commencer son œuvre; mais l’adversaire était rude, et, pour le vaincre, il fallait s’attendre à de douloureux sacrifices.
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Le comité d’euculion de la Fraternelle en était encore à combiner scs plans et à chercher le moyen de trouver une excuse, à peu prés valable, aux provocations qu'il comptait adresser prochainement aux spadassins qui déjà faisaient parler d'eux , lorsque le bruit d’un nouveau duel de Gustave Giraud vint brusquement le surprendre au milieu de ses combinaisons et lever scs derniers scrupules.
Il n'y avait donc plus à hésiter; cette fois, il fallait agir et cela aussitôt que possible; le règlement était formel.
C’était donc la première affaire que l’association allait avoir.
Bien que tous les membres, et notamment ceux du comité, y fussent depuis longtemps résolûment préparés, il n’était pas moins vrai que, pour eux surtout, l’événement avait une importance immense.
D’abord, il était incontestable que l’apparition inopinée d’un des leurs sur le terrain produirait une douloureuse .sensation, car personne ne soupçonnerait le motif qui l’y conduisait ; d’un autre côté, l’issue de ce nouveau combat pouvait provoquer quelque deuil regrettable; enfin, quelle que fût la suite de cette rencontre, les conjurés ne pouvaient se dissimuler que ce premier engagement assumait sur leur tête une grave responsabilité.
Cependant, loin de s’arrêter à ces différentes considérations, dont plusieurs d’entre eux se préoccupèrent peut-être tout bas, ils n’en tinrent aucun compte, et ne songèrent qu’au but de l’entreprise commune qui, au contraire, leur recommandait une résolution inébranlable, implacable même, car leur mission était de tuer sans merci.
Dans ces circonstances et sans la moindre hésitation, M. le comte de Capaillan, leur président, dévoué corps et âme à l’association, convoqua aussitôt les douze champions pour une délibération solennelle. La réunion devait être tenue absolument secrète, presque mystérieuse, car non-seulement les membres ne faisant pas partie du comité n’y assistaient pas, mais encore le président jugea à propos de ne pas les en prévenir.
Au jour indiqué, les douze se trouvèrent au rendezvous : le comte de Capaillan les en félicita.
On était alors en hiver, au mois de décembre, et bien qu’il ne fût que trois heures de l’après-midi, lorsque chacun eut pris place dans la salle où devait avoir lieu la délibération, on avait été obligé d’allumer les lampes.
A travers la lueur vacillante et blafarde des quinquets, l’on pouvait néanmoins distinguer les physionomies, et se convaincre que ces jeunes visages étaient empreints d'une mâle assurance et d’une profonde énergie. Tous ces jeunes hommes paraissaient heureux en elTet de voir l’instant arrivé où ils pourraient s’essayer dans cette lutte. Ils se souriaient ehtre eux sans bruit, sans forfanterie; ils gardaient également, sans affectation comme aussi sans contrainte, l’attitude calme et réservée que comportait dans un pareil moment l’imprévu de leur redoutable mission.
Peut-être en exaltaient-ils la grandeur à leur insu pour mieux en justifier vis-à-vis d’eux-mômes toute la nécessité; peut-être réfléchissaient-ils plus sérieusement une dernière fois à tout ce qu’avait d’audacieux et de téméraire cette lutte qu’avait inspirée la vengeance... Toujours est-il qu’au milieu de celte grande salle, vaguement éclairée, pleine d’ombre, de profondeur et de silence, ces treize hommes assemblés formaient un sombre tableau, et, jusqu’au moment où la voix du président vint produire une diversion dans l’esprit de chacun, leur réunion avait
comme un aspect mystérieux, sinistre et presque redoutable.
La délibération, en effet, avait une importance notoire, car il s’agissait de désigner le champion, c’està-dire celui des douze qui devait aller provoquer Gustave Giraud, dont la mort avait été unanimement résolue.
Au premier mot qu’avait prononcé le président sur ce sujet, le comité s’était levé en masse et douze voix s’étaient écriées à la fois dans un égal accès d’enthousiasme :