LA F R A T E R N E I. L E
Après la lin tragique du marquis de Lignano el de Lucien Claveau, il s’opéra tout à coup, et de la façon la plus inattendue, une réaction assez singulière dans les rangs de la jeune génération de celte époque.
En un seul jour, et comme si un mol d’ordre avait été donné, toutes les consciences honnêtes se soulevèrent, tous les cœurs tressaillirent à la fois, mus par une môme indignation, et les mots vengeance, représailles, circulèrent sur toutes les lèvres de celte jeunesse, abreuvée d’outrages, qui voulait enfin se mesurer dans une lutte à mort avec les duellistes.
Ce fut comme un changement de front, comme une manifestation violente, courageuse el désespérée.
Ceux qui jusqu'à ce jour avaient été les opprimés allaient donc courir sus aux oppresseurs. Assez de victimes passives sacrifiées, s’écria-t-on de toute part ; assez d’assassinats et de meurtres; maintenant, défen-
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(lons-nous, luttons, provoquons, s’il le faut, et quiconque viendra désormais porter un insolent défi à notre société paisible et jusqu’à présent sans défense, trouvera de braves et vaillants champions prêts, nonseulement à accepter le combat, mais encore déterminés et résolus à lutter à outrance avant de s’avouer vaincus. Et puisque la loi se disait inhabile et impuissante à protéger la vie du citoyen contre cette borde de spadassins, une plaie, on était décidé à se faire justice soi-méme, tout au moins à se défendre en opposant œil pour œil, force contre force, brutalité contre brutalité!...
Tel fut le cri de guerre qui retentit un beau jour dans tout le midi de la France et qui laissa prévoir que quelque chose de terrible se tramait en secret contre ces irréguliers du crime qui s’appelaient : les duellistes.
Cette nouvelle attitude avait une importance immense, car c’était un réveil, réveil inattendu, inespéré presque, mais qui pouvait néanmoins facilement s’expliquer par l’influence en quelque sorte magnétique de la grande commotion sociale qui, pour la deuxième fois en moins d’un demi-siècle, venait de secouer le peuple français dans sa lourde torpeur.
Rien n'est puéril dans l’histoire d'une nation, tout y est au contraire enseignement utile; en remontant des causes aux effets, il est facile de tout expliquer
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LA FRATERNELLE
et de tout justifier par A plus B, car la logique des faits n’est en somme que les mathématiques du bon sens.
La révolution de 1830, qui avait eu lieu une année seulement avant les événements que nous allons raconter, venait de dessiller les yeux, à tout jamais, de cette génération ardente, passionnée qui devait être, sans contredit, l’une des plus brillantes du siècle. D’ailleurs, il ressortait des trois journées de juillet, — que l’on nous permette cette courte digression indispensable pour l’intelligence de notre récit, — une grande vérité politique que l’indifférence des uns, comme aussi l’ingratitude des autres, ne parviendront jamais à faire oublier ou confondre par ceux qui lisent l'histoire avec quelque recueillement.
La révolution de 1830, en faisant la nation réellement libre, c’est-à-dire comme elle ne l’avait jamais été en 1789, qui eut l’échafaud, ou bien comme ne l’ont pas rendue libre 1848 et ses suites, qui eut d’abord les journées de juin, ensuite Lambessa et Cayenne, la révolution de 1830, disons-nous, en nous faisant libres, nous faisait en même temps également forts, c'est-à-dire qu’elle rendait au citoyen tous ses droits naturels, ceux qui, d’un côté, s’appuient sur le devoir et de l’autre sur l’indépendance.
Elle sut légitimer la liberté, et le pouvoir lui-même, une fois établi, n’osa pas mettre en suspicion l’hon-
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neur du vieux sang gaulois qui s'agitait. Il ne lui mardianda ni scs aspirations ni ses tendances ; la possibilité d'une défaite même probable ne lui inspira aucune défaillance; il n’eut donc ni doute craintif, ni restriction outrageante envers ce peuple qui, de sa large et puissante main, venait de lui forger une couronne avec les débris de ferrailles ramassés sur les dernières barricades. Le roi acceptait le boebet, il inclinait la tète pour le recevoir, mais il n’avait pas tendu les mains pour le prendre.
En réalité, c’était peut-être le premier exemple de ce genre que l'iiistoire nous ait fourni ; car, autant qu'il m'en souvient, je ne sache pas qu'en France nous ayons la passion de construire des trônes avec les mêmes pavés qui servent à les démolir. Et pourtant, c'était bien le peuple qui, celte fois, couronnait an Bourbon !
Acte immense que celui-là! .\ussi, lui, le peuple, eut-il conscience de cette généreuse témérité. Il se sentit ému jusque dans sa puissance ; sa foi nouvelle lui prodiguait une nouvelle force; il comprit, enfin, que sa race seule survivrait à toutes les races, et que l’espoir de la France reposait désormais dans sa mâle virilité.
D'un autre côté, il faut bien le reconnaître, toutes les sympathies — toutes — étaient acquises à ce prince qui, en montant sur le trône, montrait, assise
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à ses côlés, une famille nombreuse, respectable et respectée; assemblage de toutes les générosités comme aussi de toutes les vertus ; que chacun pouvait curieusement fixer au front sans la crainte d’y voir monter la rougeur de la honte; famille qui devenait une garantie et un espoir, et qui, pour l’instant, se précipitait dans la bagarre générale, les bras ouverts, offrant fraternellement la paix et la réconciliation entre le pouvoir royal et la royauté populaire.
Puis venait encore , pour attester la puissance de cette révolution aujourd’hui méconnue, la violence des partis, les querelles entre journalistes, l’éclat des grandes polémiques, les écarts de la tribune parlementaire, enfin toute cette activité grandiose dont se compose le génie humain, quand il est mis en mouvement par cette seule force motrice qui s’appelle le droit individuel.
Souvent, et ceci était un malheur, l’emportement des passions dégénérait en offenses sérieuses, et alors reparurent les fameux duels politiques, dont le grand retentissement allait jusqu’au fond des provinces tes plus reculées du territoire agiter la fibre patriotique et mettre en mouvement riiumeur belliqueuse de toutes les jeunes intelligences.
Telle fut, nous n’en doutons pas, la cause unique de la détermination que venait de prench’e subitement .
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LES DDELLISTES.
cette jeunesse, qui, quelques années auparavant, ou seulement quelques mois plus tôt, se serait tue et résignée devant l’intimidation des spadassins, mais dont elle allait dorénavant, encouragée par la possession de tous ses droits civiques, ramasser le gant avec bravoure.
Tous ces jeunes gens se souvinrent en même temps, avec quelque stupeur, presque avec honte, que chaque fois que l'un d’eux était allé sur le terrain, il y était arrivé mollement, tristement, avec l’arrière-pensée do ne point en revenir vivant. L’éducation privée, pas plus que l’éducation politique, n'avait pu fortiiier ces cœurs ni tremper ces âmes.
A vrai dire, ces jeunes hommes n’avaient été jusqu’alors, et en quelque sorte, qu’une race atrophiée, impuissante, stérile...
Et l’on rougissait entre soi de tant de faiblesse et de tant de pusillanimité, mais fout à coup l’on s’était promis de redevenir homme de par le sang, comme l’on était redevenu citoyen de par la loi.
Voilà, nous le répétons, la vraie, la seule cause du rôle presque étrange qu'ils s’étaient imposé dans cette régénération sociale où bientôt nous allons pouvoir les connaître et les voir à l’œuvre.
Le premier mouvement qui s’opéra en faveur de l’œuvre commune consista dans la question de savoir sur combien d’entre eux l’on pouvait sûrement comp-
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1er ; l’on commença donc par se grouper et par former comme une sorte de petite armée de volontaires dont le but était de lutter d’audace et de témérité avec tous ceux qui se présenteraient en ennemis devant la société.
Avant de débuter dans leur action vengeresse, les chefs principaux, dont nous dirons tout à l'heure les noms, songèrent à organiserrégulièrementleursociété. Ils y mirent un grand art et beaucoup de discernement. Le cours historique que nous allons placer sous les yeux du lecteur fera comprendre le fonctionnement et le but de cette association occulte, dont l'existence ne fut révélée que longtemps après qu’elle eut cessé d'exister.
L’idée première de cette association, disons-le en passant, revenait de droit à quelques jeunes gens appartenant aux premières familles du département de la Gironde, et d’après la liste d'adhésion qui a été placée sous mes yeux, leur nombre fut arrêté au chiffre de deux cent cinquante et un.
Ce chiffre ayant été jugé suffisant pour tenter l’entreprise, l'on se mit aussitôt en mesure de procéder à son organisation régulière, et avant même que les statuts fussent définitivement arrêtés, l'association qui avait hâte de se donner une forme et une responsabilité, avait pris le nom de : La Fraternelle.
Chose assez significative d'ailleurs, et qu’il im-