‹ Les duellistes Theodore de GraveChapitre 12 sur 22 · MOI · texte numérisé non relu

MOI

— Pardon, messieurs, dit le comte de Çapaillan, pour qu’il n’y ait pas de jaloux, c’est le sort qui doit décider.' Sans cela, ajouta le vieux gentilhomme, moi aussi, parbleu! je demanderais à marcher le premier pour cette première affaire; mais nos règlements s’opposent à faciliter ces préférences : nous devons nous y soumettre.

Un murmure d’approbation accueillit l’observation du président, qui continua ainsi :

— M. de Méritons, fit-il en s’adressant à l’un des membres, vous êtes, je crois, le plus jeune d’entre nous, veuillez donc nous servir de secrétaire. Vous allez découper treize morceaux de papier d'égale grandeur; sur chaque bulletin, vous inscrirez le nom de l’un de nous, vous plierez ces papiers, autant

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que possible, de la même manière, vous mettrez le tout dans un chapeau, et le nom que je sortirai sera celui du champion : est-ce ainsi accepté, messieurs ?

— Oui, oui, s’écrièrent à la fois les douze jeunes gens.

Pendant que M. de Méritens se livrait à ce travail, la séance avait été momentanément interrompue, ce qui avait permis aux autres membres de se lever de leur siège et de causer familièrement entre eux. Il est bien évident qu’ils étaient tous agités par une grande préoccupation. Les hommes réellement résolus, — et ceux-là l’étaient, — n’aiment guère à mettre le destin de moitié dans leurs actions courageuses; ils préfèrent, et ils ont raison, obéir à l’inspiration de leur propre volonté qu’à celle du hasard.

Aussi ces mêmes hommes qui, l’instant d’avant, avaient, dans un mouvement généreux et spontané, offert leurs bras et leur vie, et qui tous individuelleniant eussent vu avec satisfaction leur proposition favorablement accueillie, attendaient maintenant la décision inintelligente et brutale de ce tirage au sort, avec une sorte de dépit mêlé d’anxiété. Cependant, nul d’entre eux ne voulut manifester son mécontentement, môme sous la forme d’une réflexion, et comme M. de Méritens, ayant terminé sa besogne.

remettait au président le chapeau qui contenait les treize noms, chacun regagna silencieusement sa place et attendit avec calme.

Lorsqu’il eut retiré du chapeau le bulletin, et que, le tenant encore dans ses mains, il l’éleva assez haut pour que tout le monde pût l’apercevoir, et qu’il dit : «Je vais lire le nom qu’il contient, y> il se fit un silence presque solennel.

La grande simplicité qui présidait à une action aussi importante contribuait sans doute à donner à cette réunion un c.aractère imposant dont les assistants ne pouvaient vaincre l’autorité froide. Chacun, les yeux fixés sur le président, suivait avec intérêt le moindre de ses mouvements; et dans cet instant où le papier se dépliait lentement en craquant sous ses doigts, qui sait si quelque cœur ne battait pas plus fort que de coutume, ou bien si quelque respiration n’était pas plus faible qu’à l'ordinaire? Enfin, au mouvement que fit le président, on devina qu’il allait prononcer ce nom, et, en effet :

— C’est M. Le Doux deMontagnac qui est désigné, fit-il.

Au même instant, tous les associés quittèrent leur place et se pressèrent autour de celui qui, le’ premier, devait marcher à l’ennemi. Quant à celui-ci, il avait accueilli les poignées de mains et les félicitations avec un rayonnement de satisfaction. Ah! c’é-

lait un brave cœur et une fîère lame, je vous en réponds, que M. Le Dou\ deMontagnac.

Bientôt, apres. le premier mouvement d’elTusion passé, la voix du président se fit entendre de nouveau et le silence se rétablit; il s’agissait de remplir une dernière formalité, car tout se passait avec la stricte égalité dans celte illégale association.

— Monsieur Le Doux de Montagnac, dit le président d’une voix grave, je dois, aux termes de nos règlements, vous poser une question à laquelle vous devez immédiatement répondre, c'est-à-dire avant que cette séance ail été close. Celte question, avec nu homme de votre caractère, n’a d’autre importance, je me plais à le reconnaître, que celle que nous attachons à l’exécution et à la lettre de nos statuts; c’est donc un devoir que j’accomplis, veuillez en excuser la formule.

Le jeune homme s’inclina en signe d’approbation.

Voici quelle était cette formule, contenue dans les règlements ; nous la copions textuellement dans le procès-verbal de cette réunion :

« — Monsieur de Montagnac, continua le président, « acceptez- vous sans peur et sans regret, et promettez- « vous d’accomplir sans crainte la mission qui vous « est dévolue parle sort? »

— Oui, monsieur le président, répondit hardi-

ment le jeune homme d'une voix ferme et assurée.

Tous scs camarades applaudirent.

— Un peu de silence, messieurs, . reprit le comte de Capaillan, qui présidait avec une grande dignité ce singulier tribunal; il s’agit maintenant, fit-il en s’adressant cette fois à tous les membres, de décider quelle est l’arme que M. de Montaguac préféré, et de chercher par quel moyen nous amènerons notre adversaire à nous en laisser le choix. Car ne perdez jamais ceci de vue, messieurs, nous nous battons pour tuer ; avec des hommes comme ceux à qui nous avons affaire, nous devons à tout prix profiter des avantages qui nous sont permis par l'honneur; aller au delà ne serait absolument que de la duperie; veuillez donc nous dire, monsieur de Montagnac, quelle est l’arme que vous préférez.

— Le choix m’en est indifférent, monsieur le président; cependant je me crois au sabre de force à lutter avec le premier venu.

— Alors, il faut que vous vous battiez au sabre. Ordinairement, Gustave Giraud choisit le pistolet ; vous ne devez donc pas le provoquer ; il faut, m’entendez-vous bien, que ce soit lui qui vous cherche querelle : cela vous regarde; il ira, selon son habitucle probablement, ce soir même au théâtre... Tâchez seulement de vous placera côté de Giraud.

— Je me charge du reste , monsieur, je vous

promets que demain j’aurai une rencontre avec ce monstre, ri^pondil le jeune homme.

— Très-bien, fit de Capaillan en souriant; d’ailleurs, je serai là, ajouta-t-il avec une intention réelle; maintenant, vous avez le droit de désigner vous-même vos témoins parmi vos camarades du comité...

— J’ai choisi mes deux amis, MM. Desaugnac et de Chasseneuil, répondit M. deMonlagnac.

— Messieurs, soyez prêts pour demain. La séance est levée, dit le président en quittant son siège.

Tout en observant rigoureusement les instructions contenues dans le réglement, c'était néanmoins, comme ona pu le voir, avec une grande simplicité de mise en scène, qu’avait lieu cette réunion importante. Afin de ne plus être obligé d’en parler, nous avons tenu à donner tous ces détails à nos lecteurs, qui doivent comprendre que l’intérêt réel qui s’attache à ces récits existe bien plus dans les circonstances qui font naître le duel que dans le combat qui le termine. La scène delà rencontre, à quelques exceptions près, est toujours la môme ; les causes qui la soulèvent, au contraire, sont multiples, infinies, ainsi qu’on le verra par la suite.

A partir de cet instant, M. Le Doux de Montagnac devait donc seul se charger de faire aboutir le duel prémédité, et si vous le voulez bien, nous allons le suivre pas à pas durant le cours de celte soirée.

LES DÜELUSTES.

OÙ il se mit résolùment à la poursuite de Gustave Giraud.

A cette (époque, M. de Montagnac avait à peu près vingt-cinq ans; il était l’héritier d’un très-grand nom, fort beau cavalier et de plus possesseur en terres d’une des plus belles fortunes du département.

La mort de ses parents, — il était depuis longtemps sans père ni mère, — l’avait fait de bonne heure assez riche pour qu’il pût s’adonner à tous les plaisirs de son âge sans calculer ; mais le hasard en avait décidé autrement, et alors qu’il était très-jeune encore, son existence avait été, pour ainsi dire, immédiatement fixée, et sa vie, loin d’étre bruyante ou seulement agitée, était au contraire tenue à demi captive, ou doucement enchaînée par les charmantes exigences d’une femme réellement éprise.

Mais telle quelle était cette existence, dans son uniformité, elle lui plaisait, et rien n’indiquait qu’il voulût briser ses chaînes et rompre ses verrous. Formé à cette école toute féminine, son caractère était doux et bienveillant ; aussi, il eût été bien difficile de deviner, sous cette apparence presque candide, un. des membres peut-être les plus redoutables du comité de la Fraternelle.

Son insouciance était sans contredit à la hauteur de sa bravoure, car le soir de cette journée mémorable, et

pendant qu’il se dirigeait vers le théâtre dans l’espoir de se voir insulter par G. Giraud, il n’avait aucune intention arrêtée, et comptait beaucoup sur l’imprévu pour atteindre son but.

Quand il entra dans la salle du spectacle, il était déjà neuf heures ; l’opéra était commencé : il descendit aussitôt à l’orchestre, fouilla les places du regard, et, quand il eut découvert celui qu’il cherchait, il alla s’asseoir dans une place inoccupée qui était à son côté.

Gustave Giraud, qui avait le don de faire le vide autour de lui dès qu’il entrait dans un endroit public, et qui n’ignorait pas cette triste particularité, parut au premier moment singulièrement étonné de voir ce jeune homme se placer carrément auprès de lui.

— Ce ne peut être qu’un étranger, se dit en luimême le duelliste.

Mais presque aussitôt reconnaissant son voisin de stalle pour un des jeunes élégants qu’il rencontrait chaque jour dans les promenades, il ajouta mentalement : ,

— Cela me semble bien audacieux.

Pendant ce temps, le champion de la Fraternelle promena son regard dans la salle avec indifférence, ce qui ne l’empêcha pas d’apercevoir tous les membres du comité dispersés dans les places, et notam-

ment le comte Joanôs Capaillan, qui trônait dans une première loge de balcon, étalant triomphalement un costume qui attirait tous les regards.

En le reconnaissant, de Montagnac ne put s’empêcher de sourire. M. de Capaillan était vêtu en effet d’une façon quasiment grotesque. Sa maigre personne disparaissait presque en entier sous un vaste habit vert pomme d’une coupe antédiluvienne, et comme le plus risqué des excentriques n’eût osé certes en porter à celte époque.

Le collet de cet habit, de couleur tapis de billard, était bombé, formidable, et rappelait l'uniforme de nos généraux de la république ; un jabot de chemise à rangs multiples noyait dans un flot de broderies et de dentelles un microscopique petit gilet jaune serin, des poches duquel s’échappaient deux chaînes en chrysocale, aussi voyantes que de mauvais goût ; enfin, il tenait à la main une de ces cannes à tête d’ivoire qui aujourd’hui, et alors même, pouvaient servir d’enseigne à un marchand de parapluies. A le voir ainsi, on pouvait supposer qu’il avait fait une gageure.

Évidemment, lè comte de Capaillan avait eu uno intention en se montrant accoutré de la sorte. Du reste, il supportait bravement les regards du public, et ne paraissait nullement s’inquiéter des chuchotements et des sourires dont il n’ignorait peut-être pasqu’il était seul la cause.

Comme tous les autres speclalcurs, Gustave Giraud se n'galait de celte mise extravagante et faisait à mivoix ses réflexions. Arenir’acte il se leva pour sortir, et comme il passait devant Montagnac, il dit tout haut en se parlant à lui-môme.

— Décidément il faut que j’aille x^oir de près quel est ce singe.

— Pardon, monsieur, fit îlontagnac en l’apostrophant directement, ce singe est un de mes amis intimes.

Giraud, plus que surpris de cette sortie, regarda d’abord le jeune homme, puis ne perdant pas son sang-froid, malgré l’élnnncmcnt que venait de lui causer celte manière de se glisser dans sa conversation, il lui répondit insolemment :

— Eh bien, monsieur, vous devriez conseiller à votre ami d’aller faire ses grimaces ailleurs.

— En votre qualité de nègre, vous devriez être plus indulgent, ce singe est peut-être de votre famille, riposta Montagnac.

Ce mot de nègre était bien sans contredit l'inSulte la plus grave que l’on pût adresser à ce mulâtre ; seulement il lui était impossible d’en profiler comme provocation. Montagnac s’attendait à quelque chose de féroce, pourtant il était assez calme; au même instant, Gustave Giraud se précipite sur loi, et lui prenant les deux oreilles à la fois, il les secoua à les

lui arracher. Le jeune homme laissa échapper un cri de douleur qu’il n’avait pu réprimer.

La salle entière, qui assistait de loin à ce colloque dont elle ne saisissait pas le sens des paroles, bondit d’indignation. Cependant de Monlagnac eut la présence d’esprit de demander l'adresse de Gustave Giraud.

— La voici, drôle, fit le mulâtre en la lui remettant; j'espère bien vous tuer demain.

• — Nous verrons cela, répondit simplement de Montagnac qui quitta aussitôt la salle de spectacle, agitée tout entière en conversations, et qui protestait contre un acte d'aussi lâche brutalité.

Lorsque M. de Montagnac se trouva sous le péristyle du théâtre, ses amis l’entouraient. Le comte de Capaillan était souriant, triomphant, épanoui.

— Ah! parbleu, comte, lui dit le jeune homme en lui serrant les mains, c’est vous qui êtes cause...

— Je le sais, fit le vieux gentilhomme en l’interrompant; ne vous avais-je pas' dit que je serais ce soir au théâtre? et ne vous avais-je pas également recommandé de vous placer à côté de Giraud? Songez-y donc, mon cher ami, vous n’aviez, en réalité, aucune bonne raison pour être provoqué par ce misérable, et je craignais que, dans votre impatience, vous ne fussiez le premier à l'attaquer. C’est alors que j’ai imaginé de m’alTublerde ce costume, que mon grand-

père a porté sous le Directoire, pensant bien que l’élégant mulâtre se moquerait du vieux rococo... Seulement, je l’avoue, je plains vos oreilles...

— Oh ! fit Montagnac, dans un mouvement de terrible menace, cet actede sauvagerie est son arrêt de mort!

Le lendemain, les , deux adversaires et leurs quatre témoins se rencontraient au rendez-vous indiqué ; il était dix heures du matin.

Ce duel avait élé réglé avec un soin minutieux. Le sabre ou le demi-spadon, ainsi qu’on le désignait à cette époque, était l’arme choisie.

Le combat devait être un combat à mort.

Afin d’éviter autant que possible les blessures blanches, c’est-à-dire celles qui ne sont pas d’une gravité suffisante pour arrêter le combat, chaque adversaire avait à la main droite un gant de salle qui lui montait jusqu’à la jointure du bras.

Ils se battaient le buste entièrement nu, à vif jusqu’à la ceinture.

Il y aürait autant de reprises d’arme que les adversaires en demanderaient.

Enfin, si l'un des combattants était mis dans Eimpossibilité de continuer, quoique n’étant que blessé, il lui restait le droit d’appeler de nouveau son adversaire sur le terrain quand il le jugerait à propos, et ainsi de suite jusqu’à ce que mort s’ensuivît.

C’était une effroyable boucherie qui allait avoir

lieu; c'est ainsi cependant que furent réglées les conditions de ce terrible duel.

Mais comme les hasards de la vie se plaisent à égayer parfois les situations les plus graves, il arriva, au moment môme où les deux adversaires allaient se précipiter l’un sur l’autre le sabre à la main, un de ces incidents tellement comiques qu’il nous a fallu, pouf que nous osions le raconter, la garantie d’authenticité que l’un des témoins nous a donnée.

Yoici en deux mots ce qui se passa :

La rencontre avait lieu un dimanche matin, aux environs de Bordeaux, dans un bois d'assez peu d’étendue, que traversait un étroit sentier.

Les témoins venaient d’ordonner aux deux adversaires de mettre habit bas, et ceux-ci étaient déjà entièrement dépouillés, c’est-à-dire qu’il ne leur restait juste que le pantalon, lorsqu’une troupe de paysans, hommes, femmes et enfants, s’en allant à la messe à la commune voisine, fil tout à coup irruption dans le sentier.

Que faire? Pour ne pas donner l’éveil, il fallait prendre une prompte décision. Un des témoins eut alors une idée sublime.

— Allons, messieurs, s’écria- t-il en s’adressant à tout son monde, avant que les paysans ne fussent arrivés à la portée de la voix, vivement, une partie de cheval fondu.

Chacun comprit l’invitation, et témoins et adversaires se mirent à l'instant à sauter sur le dos les uns des autres, absolument comme des écoliers en récréation.

Que l’on se figure maintenant quelle pouvait être la bonne humeur de ces deux hommes qui, dans une minute, allaient faire de leur mieux pour s’éventrer, obligés, pour sauver les apparences, de se prêter tour à tour mutuelle assistance. C’était horriblement comique.

Enfin, les paysans s’éloignèrent et Gustave Giraud et (le Montagnac se trouvèrent face à face, et le combat s’engagea.

A la première passe M. de Montagnac reçut un coup de pointe dans le bras droit; le sang s’échappait avec abondance, mais il put continuer. Presque au môme instant, feignant un coup de tôle, il revint vivement par un coup de banderole. Gustave Giraud était mortellement atteint ; il avait la poitrine ouverte jusqu’au sein gauche; il voulut faire un mouvement encore, mais il s’affaissa sur le gazon.

Deux jours après il était mort. La Fraternelle triomphait; mais, hélas! la suite nous dira combien elle paya chèrement ce premier succès.

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Pour un philosophe ou simplement pour un observateur, une des particularités les plus intéressantes à étudier parmi celles dont l’existence d’un duelliste est sans cesse traversée, il faut sans contredit placer au premier rang l’incident capital, la catastrophe déterminante qui entraîne le malheureux vers ce sombre plaisir du meurtre. Il y a là matière à toutes sortes de réflexions, amusantes ou sérieuses ; car s'il est arrivé souvent que la cause qui détermina cette passion fut terrible, d’autres fols, au contraire, elle pouvait passer pour futile ou pour malheureuse.

De là nécessairement deux catégories bien distinctes de duellistes :

Ceux qui l’étaient d’instinct et de nature ;

Et ceux qui le devenaient par accident.

Les duellistes par instinct, c’est-à-dire ceux qui, poussés par un tempérament réellement féroce, ai-

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maient à se vautrer dans ces sortes de débauches sanglantes, formaient l’espèce la plus nombreuse, mais aussi la moins variée ; nous voulons par là dire que généralement ils étaient sortis des classes les moins éclairées, quand ils n’étaient pas le résultat de quelque négligence de famille, comme il s’en rencontrait souvent à cette époque, môme parmi les mieux fortunées, qui préféraient abandonner un enfant à toutes ses fantaisies, plutôt que de l’assujettir à des travaux scolaires.

Que l’on se figure alors ce que pouvait devenir, en s’exagérant par la marche des passions, cet être ainsi ^ livré à la merci de la nature.

En effet, quiconque s’est plu à étudier le caractère de l’homme, ne fût-ce que d’après les propensions intimes de son propre individu, a dû se pénétrer et peut-être s’effrayer avec tristesse de tout ce que contient d’imperfectibilité le cœur humain pendant qu’il est encore à l’état primordial.

Tel qu'il est en naissant, c'est-à-dire avant qu'il n’ait été soumis aux exigences de ses devoirs sociaux, nos premiers maîtres, Thomme contient en lui , nous parlons en général, une sommed’instincts corrupteurs beaucoup plus forte que ne l’est celle de ses qualités généreuses ; et, quand l’équilibre s’établit, si toutefois il y parvient, ce qui est bien rare, ce ne peut être dans tous les cas que lorsque le frottement civilisateur

a adouci en lui tous les reliefs anguleux et raboteux de l’ébauche primitive. Dans le cas contraire, ces deux germes opposés qui ne sont en réalité que les deux sources également inépuisables du bien et du mal, doivent en grandissant se fortifier l’un au détriment de l’autre, se nuire en se dépassant, jusqu’au jour où un seul domine.

C’est une loi éternelle comme la vérité que cette lutte qui s'engage pendant la gestation intellectuelle, entre la nature et la civilisation, durant laquelle le caractère de l’individu s'affirme et d’où il ressortira élevé ou abject, suivant que celui qui la subit aura été défait ou triomphant après cet étrange combat.

Mais aussi qu'il suffit de bien peu pour qu’un homme ne puisse jamais se détacher du triste néant dont il est fonné! Il suffit que le hasard, — le sot et brutal hasard, — l’ait livré et abandonné aux flots de notre océan social n’ayant pour pilote que sa volonté, pour boussole que ses désirs, et pour but dans cet aventureux voyage de la vie, que ses caprices. Ainsi parti, ce frêle esquif humain se risque dans la route incertaine, court de préférence sur tous les écueils ; et si, par impossible, une lueur de raison saine vient l’éclairer dans sa marche, aussitôt les quatre vents de la fantaisie sont là pour lui souffler la folie et l’erreur.

Puis, que ne lui est-il pas réservé de douleur, si, un jour de lucidité calme, il plonge son regard étonné

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dans ce gouffre immense et toujours béant qu a ses pieds aura creusé l’ignorance. L'horreur do ce vide^ où son regard inhabile ne pourra pénétrer, le fera reculer honteux. C’est dans ces instants de cruelles désespérances qu’il va cacher sa honte dans les plaisirs âpres, énervants, corrosifs ; les joies les plus brutales sont ses seuls ports de refuge.

Qui pourrait le distraire, le passionner, lui rendre l’oubli, sinon l’orgie de ses désirs sanguins! C’est alors, dans ces heures de volonté découragée, dirons-nous, qu’il se livre avec fureur à son instinct préféré ; il l’aime ce vice, sa seule consolation ; il le voit croître et s’exagérer en lui sans effroi y il le suit dans sa marche, à pas comptés, il se complaît dans ses progrès envahissants; et si ce vice, cet instinct, s’appelle la férocité, il se peut que cet abandonné, ce misérable, que la nature semble avoir exprès produit pour être jeté en pâture à la corruption, il se peut, disons-nous, que cet homme devienne en un seul jour l’un de ces héros sinistres qui nous occupent.

Ceux-là, l’espèce la plus vulgaire , étaient les plus cruels, les indomptables; c’étaient de pauvres cerveaux éteints avant d’avoir lui jamais, aimant l’effroyable et l’horrible, ne se plaisant que dans le maniement de la douleur, et ne trouvant d’apaisement à leurs joies fauves qu’au contact de ces terribles énervements. Et que l’on ne croie pas que nous exagérons ces caractères :

nous en avons connu qui aimaient la vue du sang, les contractions nerveuses que 1a souffrance arrachait à leurs victimes, et il n’était pas jusqu’au cri d’anathème que leur jetait la foule indignée, qui ne devînt pour ces piètres esprits souffrants un élément de volupté nouvelle.

Ce sont des parias de la vie, des maudits, plaignonsles!... Car, qui peut savoir et qui pourrait répondre que ces exemples de sauvage énergie ne sont pas de ces exceptions mystérieuses et insondables que'se plaît à poser devant notre raison difforme le grand Tout qui nous gouverne ?

Qui sait si ces mêmes hommes n’étaient pas capables, eux aussi, étant mieux épurés, d’arriver à ces grands actes d'héroïsme qui suffisent à consacrer une époque en immortalisant un nom?

Est-elle donc bien immense cette distance qui sépare les destinées? Et saura-t-on jamais quelle est au juste l'importance indéfinissable de ce rien qui d’un conquérant aurait pu faire un bandit?

Ceux de la seconde catégorie, c’est-à-dire ceux qui devenaient duellistes par hasard, sans y songer, à la suite d'une fatalité terrible, comme cela était arrivé pour Lucien Claveau et Gustave Giraud par exemple, ou bien burlesque, comme pour le comte de Capaillan et Justin Daycard, dont nous allons à l’instant raconter la désopilante épopée, ceux-là, disons-

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nous, se recrutaient dans tous les rangs de la société et formaient pour ainsi dire la partie originale de la collection.

Dans ces cas-là, tous les états, toutes les professions, déversaient sur le pavé le trop-plein de leur corporation. Il y avait parmi ces derniers le rebut de toutes les carrières, depuis le prêtre défroqué jusqu’au soldat dégradé; de ce nombre étaient aussi les déclassés, c’est-à-dire ceux qui, tout jeunes encore, avaient résolument rompu en visière avec la vie régulière et honnête, et s’étaient lancés sans parti pris^ et sans but au travers des aventures et des scandales ; puis enfin, le plus redoutable de tous, celui qu’un grand malheur de famille rendait implacable, et qui, comme M. A. F..., par exemple, avait juré de se battre jusqu’à ce qu’il fût tué, sans s’inquiéter desmeurtres insensés qu’il pouvait commettre, en s'attaquant à des innocents.

Ceux-là formaient une légion redoutable, et malgré le premier succès que venait d’obtenir la Fraternelle par la mort de Gustave Giraud, les associés observaient, non sans un certain effroi, cette masse compacte qui se dressait devant eux.

Le premier sur lequel la Fraternelle voulut faire peser sa vengeance fut ce Justin Daycard, dont l’apparition dans cette bande monstrueuse avait été signalée par un duel comique que nous allons raconter.

13i LES DUELLISTES.

Justin Dajcard était un ancien sous-officier de l’armée d'Afrique; il avait participé, au milieu de la bagarre générale, à la prise d’Alger, qui venait d’avoir lieu tout récemment. Revenu dans ses foyers après un séjour de quelques mois seulement en Algérie, il entra dans les douanes et fut presque aussitôt envoyé dans l’un des postes isolés des bords de l'Océan, dépendant de la section de la Gironde.

Là, il s’était lié d’amitié avec un de ses compatriotes, faisant également partie du poste ; ce nouveau camarade s’appelait Lavigne. Il avait été marin et avait séjourné, pendant l’un de ses nombreux voyages, dans la colonie du cap de Bonne-Espérance, ainsi que sur les bords du canal de Mozambique.

Les deux amis étaient d'infatigables chasseurs, il paraît, et ne pouvant se livrer à leur plaisir effectivement, ils s’en consolaient en se racontant mutuellement leurs différentes prouesses et leurs hauts faits en saint Hubert.

Donc, par un beau soir d’été, alors que, souslçurs pieds, la mer bleue berçait dans ses flots nonchalants Je ciel tout étoilé, les deux amis devisaient, assis sur un hanc devant le poste, et se rappelaient, avec des soupirs mêlés de regrets, leurs belles nuits passées sous le ciel africain. Une fois lancés sur le chapitre des souvenirs, ils firent défiler une à une leurs joies du temps jadis ; et, comme ils n’avaient sur la méta-

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physique du globe qu'une notion vague, parsemée de pas mal de lacunes, il leur suffisait de se dire qu'ils avaient chassé tous deux sous les zones africaines, pour être persuadés que, peut-être sans s’en douter, ils s’étaient approchés de très-près dans leurs pérégrinations avant de se connaître.

Les malheureux! en parlant ainsi, l'un songeait à l’Algérie et l’autre à l’Afrique du Cap , ignorant qu’alors un monde les séparait.

Bientôt ils en vinrent à parler de leurs parties de chasse :

— Moi, en Afrique, j’ai souvent chassé le chacal, dit Daycard, le soldat qui avait pris Alger.

— Moi, quand j’étais en Afrique, répondit Lavigne, le marin qui était allé au Cap, je m'amusais à chasser l’hyène.

— Parbleu! moi aussi j’ai chassé l'hyène, reprit Daycard, piqué au vif, et le lion, donc?

— Le lion !... Belle aifaire que de chasser le lion, répliqua Lavigne. Nos belles chasses à nous, c’était à l’éléphant.

— Ah ! pardon, interrompit Daycard, en Afrique il n’y a pas d’éléphants.

— Il n’y a pas d’éléphants en Afrique?, et depuis quand?

— Parce que je le dis qu’il n’y en a pas. Voilà tout.

Bref, là-dessus une querelle s’engage, l'un ne songeant qu'à l'Afrique française, où, en effet, il n’y a pas d’éléphants ; l’autre ne pensant au contraire qu'à l’Afrique du Cap, dont l’intérieur produit un grand nombre de ces superbes animaux, chacun soutenant son dire, s’animant, s’emportant. Enfin, des explications on en vint aux injures; les injures ne les persuadant pas encore on alla plus loin, si bien qu’une giffle §onore se répercuta tout à coup dans le silence ■de la nuit : c'était ce pauvre Justin Daycard qui l’avait reçue. Le poste qui sommeillait en fut réveillé du coup. La question des éléphants n’était pas vidée, mais Daycard avait été souffleté : c’était grave.

Bien grave, certes, car Daycard était le supérieur de son antagoniste; mais il avait dit aussitôt, en voyant les hommes accourir :

— Rassure -toi, je ne porterai pas de plainte contre toi, seulement il faut que tu m’en rendes raison, parce que, vois-tu, un soldat ne peut pas garder un pareil affront.

Au fond , cet homme n’était nullement méchant.

Naturellement Lavigne, qui était aussi un brave cœur, quoiqu'il eût l'éléphant tenace, accepta l’arrangement, et le lendemain ils se rendirent tous deux à Bordeaux pour avoir des témoins, n’ayant pas voulu engager la lesponsabilité des hommes que Daycard avait sous ses ordres.

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Ils trouvèrent bien vite quatre camarades qui acceptèrent la mission; seulement quand les quatre témoins se furent concertés, ils convinrent d’un commun accord qu’ils devaient à tout prix éviter l’effusion du sang entre ces deux braves garçons, qu’une erreur d’histoire naturelle avait si malheureusement divisés.

D’abord ils leur expliquèrent comme quoi, ayant tort tous les deux, ils avaient en même temps également raison.

— Car, dit le témoin, qui avait pris la parole pour tenter une réconciliation, s’il est vrai qu'en Algérie il n’y ait pas un seul éléphant, il n’en est pas moins certain que, dans l’Afrique centrale, ces animaux y vivent par milliers et y deviennent môme d’un âge très-respectable. Or, Daycard avait autant de tort de nier ce que Lavigne a affirmé d’une manière trop bruyante...

— C’est possible... interrompit Daycard, que ce soit pour l’Afrique centrale ou bien pour l’autre, je n’en ai pas moins un soufflet sur la figure, et Lavigne est trop mon ami pour ne pas comprendre qu’il me doit une réparation.

— Ah! quanta ça, tu as parfaitement raison, Daycard , et à ta place je ferais comme toi ; d’ailleurs, ajoutait-il en s’adressant aux témoins, si vous ne voulez pas nous assister, nous nous passerôns de vous ;

n’est-cc pas, Daycard? Parhleu ! nous nous estimons assez pour faire notre be.sogne sans le secours de personne.

Une excuse pouvait tout arranger avec les dispositions que manifestaient les adversaires, me direzvous?

Erreur! le prfqugé (?tait là aussi irrémédiable que s’il s’était agi de deux ennemis mortels.

Enfin voyant leur détermination bien arrêtée, les témoins prirent un rendez-vous, se réservant in petto de rendre le duel aussi peu dangereux que possible entre ces detix amis.

Le lendemain, à l'heure dite, les témoins et les adversaires étaient sur le terrain. Ou devait se battre au pistolet : deux pistolets à pierre, vieux ronfleurs décrochés de quelque panoplie fournie parles guerres de l'Empire, et qui, s’ils n’étaient pas dangereux comme justesse, n’en étaient pas moins effrayants comme calibre; on avait pris ce qu’on avait trouvé.

Sur le terrain, les témoins chargèrent gravement les armes; cependant, ils avaient l’air fous les quatre de méditer quelque coup étrange.

— A combien de pas veux-tu que nous nous battions? demanda Lavigne à son adversaire.

— Oh! cela m’est égal, répondit placidement celui-ci ; vois, toi, pourvu que ce ne soit pas plus de quinze pas...

LES PISTOLETS A PIERRE

— Mais dis toi-mûnie, ce n’est pas avec moi, je pense, qne tu vas le gêner.

— Eh bien! à quinze pas, fit Daycard, c’est assez loin, parce que, vois-lu, si nous nous blessions seulement, cela pourrait nous gêner pour le restant de nos jours; tandis qu’à cette distance il est plus que probable que celui qui sera touché restera sur le coup, et alors cela sera moins embarrassant pour nos familles.

— Ah! fitLavigne avec enthousiasme, lu es bien mon supérieur, lu as toujours raison et lu penses à tout.

Quand on eut placé ces deuv braves, comme j’en souhaite à tous ceux qui sont appelés à servir de témoins, il s’éleva entre eux une discussion étonnante sur la question de savoir quel serait celui des deux qui tirerait le premier.

Un des seconds voulut imposer la voie du sort, mais alors Lavigre prenant la parole ;

— Il n’est pas juste, dit-il d’un air courtois, que ce soit moi qui tire le premier, puisque j’ai tous les torts; c’est à Justin à commencer.

— Mais pas du tout, s’empressa de répondre celuici, je ne veux pas de ça, par exemple! car si je tire le premier et que je te tue?...

— Eh bien ! après !... répondit à son tour Lavigne, avec un stoïcisme dépourvu d’artifice.

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— Gomment, après? mais c'est que si lu es mort je ne pourrais plus essuyer ton feu.

A celte époque, cette belle e-xpression i' essuyer le feu était déjà familière.

— Voyons, continua Daycard, si pour arranger tout pour le mieux, nous tirions tous deux à la fois, liein?

— Comme lu voudras, fit Lavigne, ce n’est pas moi qui jamais dirai non à tout ce que lu proposes.

Ils se mirent donc en position.

Une, deux, trois! fit un témoin. Les deux coups partirent en même temps, et en même temps aussi, les <leux combattants s’écrièrent :

— Toucliél...

Et tous deux portèrent instinctivement la main gauche à la poitrine comme pour y ebereber la blessure... Néanmoins, ils étaient restés debout, ni l’un ni l’autre n’avait autrement bronché; et pas une goutte de sang n’avait coulé.

Les témoins se mordaient les lèvres.

Les deux adversaires, de très-bonne foi, ne pouvaient rien comprendre à tout ce qui se passait, et pourtant ils s’étaient sentis réellement atteints en pleine poitrine. Tout à coup on les vil tous les deux fixer leurs regards sur le sable, puis se baisser tour à tour et ramasser quelque chose à leurs pieds; ce quelque chose était les projectiles... seulement les balles étaient en liège.

LES PISTOLETS A PIERRE. i41

"Il y eut un instant de silence.

— Ah çà ! vous autres, dit tout à coup Lavigne en s’adressant aux témoins d’une voix formidable, vo’js nous prenez donc pour des lâches !...

Les témoins ne riaient plus.

Cependant ils cherchèrent à les calmer en leur expliquant comme quoi ils seraient à l’instant tous deux couchés sur le terrain, si au lieu de balles de liège elles avaient été en plomb. D’ailleurs, ajouta l’orateur de la bande, nous convenons de nos torts, mais si vous voulez recommencer...

— Nous n’avons plus besoin de vous, fit Daycard l’interrompant , nous trouverons de quoi vous remplacer.

Le lendemain quatre nouveaux témoins étaient choisis par les deux adversaires ; dans le nombre, il y avait un Anglais, employé d’une maison de commerce de Bordeaux.

Naturellement les nouveaux témoins, voulant sc mettre au courant de l’aiïaire, durent se faire expliquer les péripéties de la première rencontre, et nous devons ajouter, pour être fidèle à la vérité, qu’ils accueillirent tous les détails par un fou rire. L’Anglais surtout, John Becker, en trépignait de joie et se promettait de s’amuser beaucoup le lendemain, disait-il.

Le lendemain donc tout le monde se trouva à l’heure dite au nouveau rendez-vous. Celte fois.

JL

quand le moment fut venu de charger les vieux pistolets à pierre, Daycard et Lavigne avaient voulu assister à Topération. Satisfaits des précautions prises sous leurs yeux, ils se mirent en position, à la même distance que la veille, et au commandement de feu, ils lâchèrent la détente, mais les deux pistolets ratèrent en duo.

Avec des vieilles armes comme celles qu’ils avaient en main, l’incident n’avait rien d’extraordinaire; ils armèrent donc leurs pistolets de nouveau et firent feu... mais, comme la première fois, les vieux pistolets ne partirent pas.

Fort irrités de tous ces mécomptes, les deux adversaires voulurent examiner la poudre du bassinet; mais, à ce moment, une violente odeur de gruyère leur monta au nez; ils touchèrent le chien... La pierre était tout simplement en fromage, taillé de façon à imiter le silex.

Oa’on se figure dans quel état de colère furieuse SC mirent aussitôt ces deux hommes de cœur, contre leurs mystificateurs témoins; Dieu sait ce qui se serait passé, si ces derniers, qui ne voulaient qu'assister à une mauvaise farce, ne s’étaient empressés do déguerpir à toutes jambes à travers champs ; et en effet on les vit tous les quatre se sauver en riant et courant dans la campagne, plantant là, au beau moment, les deux douaniers.

LES PISTOLETS A PIERRE

— Écoule, dit Daycard, qui avait les décisions promptes, serrons-nous la main ; je le pardonne à une condition, c’est que tant qu’il y aura un de ces quatre misérables debout, tu t’engages à me servir de second, car je te jure que je ne mourrais pas heureux si avant ce moment je ne me suis pas donné Ic^ plaisir de les tuer tous les quatre, les uns après les autres, jusqu’au dernier.

Lavigne accepta la main et la proposition de son ami. Deux mois plus tard, deux témoins étaient déjà morts. Daycard avait voulu commencer par les siens.

— Maintenant, avait dit Daycard à son ami Lavigne, nous allons passer à tes deux témoins.

— L’Anglais sera peut-être bien difficile à avoir, objecta timidement Lavigne.

— Je l’aurai comme les autres, répondit l’ancien soldat.

Et, comme nous allons le voir, il était homme à ne pas faillir à sa parole.

LE DÜEL A L’AMÉRICAINE.

Le duel dans lequel Gustave Giraud avait «Hé tué par un des membres de la Fraternelle venait d’avoir lieu, lorsque, quelques jours après, Justin Daycard^ toujours impitoyable, sacrifia sa troisième victime; cette fois, cependant, il avait été lui-mème sérieusement blessé au bras droit, ce qui l’obligea à un certain repos.

Dans toute cette affaire, le public ignorait, bien entendu, le ressentiment intime et exceptionnel dont ce singulier duelliste poursuivait ses adversaires, et pensait de lui ce qu’il avait coutume de penser des autres spadassins, c’est-à-dire qu’il croyait fermement que Daycard agissait sans préférence, et que le premier venu qui tombait sous sa main servait à satisfaire ses instincts belliqueux.

De son côté, la Fraternelle n’étant pas au courant de la situation, était bien loin de s’imaginer par con-

1,E DÜEL A I/AMÉRICAINE. U;i

séquent, — ce qui pouclanl était scrupuleusement exact, — qu'aussitüt après l’extermination des quatre témoins, Daycard, cet homme à cela près doux et bou, comptait bien rentrer dans la vie régulière et reprendre son ancienne profession de marin pécheur, qu’il avait exercée étant enfant; car à la suite de toutes ces différentes bagarres, il avait dû, ainsi que son ami La vigne, donner sa démission de douanier.

La Fraternelle^ disons nous, ignorait donc tout cela, et se croyait réellement eu face d’un enragé hrettcur. Aussi, en apprenant ce troisième combat et scs suites meurtrières pour l’un des combattants, elle prit sans hésiter ses dispositions accoutumées pour envoyer l'un des siens à la rencontre de Daycard. Dans le tirage au sort de son champion, ce fut précisément le président de l’association, M. le comte de Capaillan, qui fut désigné.

— Ah! parbleu, avait dit l’humoristique gentilhomme en voyant son nom sortir de l'urne, je crois que je vais en découdre avec ce croquant; cela sera la répétition de mon aventure avec nions Lagauzèro, et il se prit à rire de bon cœur.

Comme le comte de Capaillan n’était réellement prévoyant que lorsque la vie de ses amis était en jeu, il ne se préoccupa nullement du genre de provocation qu'il comptait employer, voulant, disait-il, remettre toutes les chances entre les mains du hasard.

— Prenez garde, comte, lui dit un des membres du comité, ce dréle ne se bat qu’au pistolet, et il s’en sert avec quelque talent.

— Eh morbleu ! répondit le comte, croyez-vous donc (\w'\xi\Q pistolade me fasse frayeur?

Et sans attacher d’autre importance à l’observation, M. de Capaillan se mit dès le jour môme à la recherche de son futur adversaire.

Or, celui-ci poursuivait de son côté son idée fixe; et, en môme temps que le comte de Capaillan se disposait à le provoquer, Daycard s’était mis aux trousses du dernier témoin, qui, précisément, se trouvait être l’Anglais que nous n’avons fait qu’entrevoir le jour du duel entre les deux douaniers.

— Dieu merci! c’est le dernier, disait mélancoliquement Daycard, en déjeunant avec son ami Lavigne, dans un petit restaurant du quai des Ghartrons, à deux pas de la maison de commerce où était employé John Baker, l’Anglais en question, et il ajouta avec un accent plein d’espoir : Une fois celui-là parti,

nous pourrons nous reposer et reprendre l'aviron.

— Ma foi! il ne sera pas trop tôt; franchement, tu ressembles à ces braconniers qui se mettent à la poursuite d’une compagnie de perdreaux et qui ne sont contents que lorsqu’ils l’ont entièrement détruite, lui disait Lavigne.

Cotte comparaison fit sourire les deux amis, qui,

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depuis leur fameuse discussion sur les (éléphants, avaient scrupuleusement évité d’aborder la question de la chasse.

— Oui, répétait Daycard toujours mélancolique, quand ce sera fait, nous retournerons chez nous, à Gujan, nous achèterons un bateau, des filets, et, ma foi, si tout va bien, nous serons encore à temps pour la pèche du royan de cqtte année. Sois tranquille, nous ne serons pas embarrassés, le bassin d’Arcachon a encore assez de poisson pour que npus puissions de temps en temps manger un bon gigot,

— Je ferai tout ce que tu voudras, disait f^avigne, mais si tu voulais suivre un bon conseil, tu abandonnerais cet Anglais...

— Abandonner mon Anglais ! exclama Daycard en bondissant sur sa chaise; jamais, par exemple! El puis, ce qui est dit est dit ; or, j’ai juré, foi de Daycard, né à Gujan, qu’ils y passeraient tous les quatre ; il faut que cela soit ainsi. D’ailleurs, je ne sais pas pourquoi je me suis toujours figuré que c’était l’Anglais qui avait eu l’idée des pierres en fromage. Tiens, ne parlons plus de cela, mais occupons-nous de mon affaire. Tu vas aller chez M, Lopez; tu vas demander si mon Anglais est là ; tu viendras m’apporter la réponse, moi, je me charge du reste.

— Tu veux donc le provoquer aujourd’hui?

— Aujourd’hui... tout de suite, si cela est pos-

L^^S DUEM,ISTE«.

siblc, répondit allirmalivcmenl Daycard. Ali ! vois-tu, mon pauvre vieux, c’est qu’il me tarde de revenir chez nous; allons, va et reviens vile.

Lavigne se dirigea aussitôt vers le comptoir du riche négociant prêt à remplir la délicate mission dont son ami l'avait chargé.

Pendant' son absence, Daycard, lui, songeait en marin et en rêveur, ce qui est presque la même chose ; il pensait aux belles journées qu’il passerait bientôt sur son bassin d’Arcachon en compagnie de son ami Lavigne; une fois lancé dans ce monde de chimères, il bâtissait à plaisir ces fragiles palais, où nous aimons tous, jeunes ou vieux, grands ou petits, à loger nos plus chères espérances, et sa foi dans l’avenir était si grande et sa rêverie si douce, qu'il ne pouvait s’apercevoir que ses châteaux ne reposaient, hélas! que sur un sable aussi mouvant que celui des dunes où il était né.

Peu d’instants après, son ami vint le retrouver; il avait une mine piteuse.

— Pas de chance! lit-il en abordant l’enragé dr.c!liste.

— Que veux-tu dire? fit-il étonné.

— Je veux dire, lui répondit Lavigne, que ton -Anglais est parti depuis trois mois pour son pays.

— Parti! exclama Daycard, sans m’avertir, oh! le lâche !

LE DUEL A l’américaine. 149

Après le premier moment d’émotion passée ;

— Je parie, dit-il à son camarade, que tu n’as pas eu ridée de demander son adresse?

— Tu crois cela? répondit celui-ci d’un air salisf'ait en déployant un papier, c’est ce qui le lioiiipe : tiens, la voici. De celle façon, continua l.avigne, qui était la naïveté même, tu pourras lui écrire...

— Lui écrire, répéta machinalement Daycard, qui semblait réfléchir.

— Et, sans doute, tu lui marqueras comme ça :

« Monsieur, ayant déjà eu le plaisir de tuer vos trois compagnons, vous, le quatrième, vous êtes le seul qui, par votre absence, pouvez me faire manquer à ma parole; j’espère qu'en me voyant dans l’embarras, vous vous empresserez de vous rendre à mon invitation, car, sans cela, vous me feriez manquer ma pèche aux royans, avec lesquels j’ai l’honneur d’ètre... »

— Celte lettre ne serait pas mal du tout, fit Daycard, mais il faut que tu sois une lière brute, pour croire que je vais employer un pareil moyen quand j’en ai un autre beaucoup plus simple à ma disposition.

— Et lequel? demanda Lavigne contrarié de voir sa rédaction abandonnée.

— Lequel? répéta Daycard, et parbleu ! celui d’aller

{.“ÎO

trouver l’Anglais chez lui. Au fait, où demeure-t-il.

Et il lut sur le papier que lui avait tendu son ami, M. Baker, Cheapsidc, 72, à Londres, chez M. Thompson.

— Eh bien ! continua-t-il, nous irons à Londres, ce n’est pas le diable après tout que ce voyage; nous partirons demain.

La résolution de Daycatd, une fois arrêtée dans sa lète, son ami le savait, ne comportait ni réplique ni observation. L’idée de se battre son Anglais, ainsi qu’il le désignait lui -môme, s’enracinait de plus en plus dans son esprit, au fur et à mesure que les empêchements d'une rencontre augmentaient; c’était comme une sorte de volonté, doublée d’un entêtement superlatif; il fallait donc que Lavigne se résignât à suivre son ami. D’ailleurs, ainsi que le'faisait judicieusement remarquer celui-ci, il avait déjà beaucoup trop sacrifié aux soins de sa vengeance pour en arrêter l’accomplissement au moment où il allait l’obtenir pleine et entière.

Nous ne voulons pas pénétrer autrement la question de savoir si cet homme singulier avait tort ou raison en agissant comme il le faisait; là, en effcl, n’est pas le but que nous nous sommes proposé. Nous aimons mieux laisser au lecteur toute liberté dans l’appréciation des faits, plutôt que de les dénaturer peut-être par la plus simple réflexion, alors que nous

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LE DDEL A L’AMÉRICAINE. lEil

nous sommes donné au contraire pour mission de les raconter dans toute leur naïveté, mais aussi avec la plus rigoureuse exactitude.

Donc le départ pour l’Angleterre avait été résolu précisément au même moment où M. le comte de Capaillan, obéissant à son mandat, méditait sa provocation ; ce contre-temps inattendu menaçait de reculer indéfiniment le jour de celte rencontre, car les ipécomples et les aventures de Justin Daycard étaient loin d’être terminés.

En effet, à peine arrivés à Londres, Daycard et Lavigne qui, pour des raisons à eux connues, ne pouvaient séjourner que peu de temps dans la capitale de la Grande-Bretagne, se rendirent aussitôt à l’adresse qui leur avait été indiquée, dans l’espoir d'y rencontrer John Baker; mais quel ne fut pas leur désappointement lorsqu’ils apprirent que celui qu’ils étaient venus chercher si loin était de nouveau reparti, et celte fois pour Liverpool.

En apprenant cette fâcheuse nouvelle, les deux amis restèrent atterrés. Cependant Lavigne, qui voyait un espoir de retour dans la mésaventure, faisait la meilleure contenance des deux; mais, comme il avait pris l’habitude de ne donner son opinion que lorsque Daycard la lui demandait, il attendit que son compagnon l’interrogeât.

— Allons, en route pour Liverpool ! fil Daycard,

sans se préoccuper aulrcmciU de la lonf'iieui du chemin qu’ils avaient à faire.

Lavigne, trouvant le moment opportun pour placer une observation, s'exprima ainsi :

— Sais-tu bien que si tu tiens absolument à rattraper ton Anglais, j’ai bien peur que celle promenade ne devienne un peu trop longue pour nous, car s’il plaisait à ce citoyen de s’en aller dans l’Inde...

— Eh bien! après? répondit sévèrement Daycard, nous irions dans l’Inde, voilà tout...; il irait au diable que je l’y suivrais, et là où il passera, nous passerons sans doute. Est-ce que, par hasard, tu aurais à te plaindre de ton sort?

— Moi ! oh ! grand Dieu! non, certes ; et pourquoi me plaindrais-je? répondit vivement Lavigne, qui, au fond, aurait donné tous les Anglais et leur pays pour retourner dans le sien.

— Eb bien ! alors, pourquoi tes observations dans un pareil moment? tu vois bienqu’elles sont complètement ridicules.

Pour ne pas être obligé de retomber sans cesse dans les mêmes incidents en prolongeant les récits détaillés de cette course folle à travers terre et mer, nous dirons en toute hâte qu'arrivés à Liverpool, nos doux compatriotes, qui décidément jouaient de malheur, apprirent que John Baker s’était embarqué, il y avait très-peu de jours, pour le compte

T-K DUEI. A I/AMÉRICAINE.

d'une des plus imporlanles maisons de la place, et qu'il était parti avec l’intention d'aller s'établir en Amérique pendant plusieurs années.

A celle époque, la haute Californie, qui, plus lard, devint la nouvelle Californie, fournissait aux principales places d’Angleterre de riches et abondants approvisionnements de suifs et de pelleterie. Bien que ses mines d’or aient été signalées dès \ 536 par Francis Drake, malgré la découverte de riches filons aurifères, faite en 1829, par M. A. Frman , professeur de Berlin, le grand commerce que ce magnifique pays entretenait alors avec l’Europe ne s’était pas encore senti atteint mortellement comme il devait rélre en 1848, lorsque ses mines précieuses lui valurent la triste faveur de le signaler à la cupidité publique.

C’était donc vers ces régions lointaines que Baker avait été envoyé pour y représenter commercialement la maison de Liverpool, qui tirait, nous l’avons dit, scs suifs et scs peaux, et d'autres produits encore, des bords si fortunés du llio-Sacramento.

Loin de se déconcerter en apprenant cette nouvelle fugue, nos deux chevaliers errants, qui ne pouvaient, vu l’état de leurs ressources, perdre inutilement leur temps en récriminations, se sentirent, au contraire, encouragés par l'idée d'un voyage en mer. Ils cherchèrent donc aussitôt un navire en partance, cl, grâce

lf:s duku,istes.

à leur parfaite connaissance du métier, ils obtinrent facilement de faire le voyage avec la liberté de rompre leur engagement une fois arrivés.

Le voyage dura quatre mois et demi, mais ils arrivèrent : c’était déjà un premier succès et ils en étaient joyeux tous deux ; du reste, depuis que Lavigne avait pris la mer, sa gaieté d’autrefois était revenue. Quant à Daycard, l’idée de sa vengeance le soutenait ; seulement il était bien obligé de renoncer à la pèche de la saison ; mais tout cela était un détail, pour le moment il s’agissait de trouver son Anglais.

Cette fois la chose ne fut pas dilTicile, attendu qu'au point de débarquement, à l’ouverture du llio-Sacramento , se trouvait l’habitation de John Baker.

A peine à terre, les deux amis se dirigèrent donc du côté de cette habitation, et bientôt ils se trouvèrent face à face avec leur ennemi qui les reconnut parfaitement, car il ne put comprimer un violent éclat de rire en les voyant.

— Je vois que vous avez de la mémoire, dit tranquillement Daycard, et je m’aperçois que vous me reconnaissez.

— Ah ! oui, je vous reconnais, dit Baker, qui, en sa qualité d’Anglais, parlait admirablement le français; c'est vous qui avez eu le duel au fro..., et l’Anglais riait.

— Oui, monsieur, le duel au fromage... c’est bien nous... et je vois que vous en riez toujours, fit Daycard, qui devenait blême de colère.

— Et j’en rirai longtemps..., continua l’Anglais.

— Peut-être, répondit Daycard, d’une façon simple mais terrible.

— Ah ! à propos, et ces messieurs qui servaient de témoinsavec moi, comment vont-ils? demanda Baker, toujours sur un ton narquois.

— Ah! ces messieurs, fit Daycard, ils vont mal; ils étaient trois. ..

— Oui, dit l’Anglais, il y avait d’abord un de mes bons amis, quoique Français, M. Daysson.

— Je sais bien, répondit Daycard, sans se déconcerter ; huit jours après mon duel au... il regarda Baker d’un œil foudroyant, j’ai tué M. Daysson. ■

— Vous l’avez tué ! dit l’Anglais d'un air épouvanté.

— Un mois après, j’avais une affaire avec M. Caupos, et je le tuai également ; enfin, quelques jours plus tard, je me battais avec M. Jourdens, troisième témoin, et je le tuai aussi. Il ne restait plus que vous, vous étiez parti ; mais je vous ai retrouvé et il faut que je vous tue... Comment trouvez-vous les suites de mon duel au fromage, monsieur l’Anglais? fit Daycard en le foudroyant du regard.

— Et vous êtes venu d’aussi loin pour cela ? de-

LES DDELLISTES.

manda flegmatiquemenl Baker, sans se dckoncerlcr.

— Oui, et je ne regrette plus mon temps, je vous l'avoue.

— Eh Bien ! monsieur Daycard, nous nous Battrons, furieusement, terriblement, à l’américaine si vous le voulez ; en attendant, voulez-vous accepter mon hospitalité, dit courtoisement John Baker.

— Oela ne se peut pas, monsieur, mais vous êtes tout de même bien honnête et bien brave, et cela me fait plaisir d’avoir affaire avec un homme comme vous; vrai, je ne puis accepter.

— A votre aise ; maintenant je vois bien que vous êtes venu pour me... tuer, dit lentement l’Anglais et qu’il est bien inutile de retarder cette partie de plaisir...

— Mon Dieu, oui, monsieur, il serait complètement inutile de vous le cacher, nous sommes venus pour cela ; et comme j'ai manqué pour vous la pêche aux royans de cette année, vous comprenez...

— Je comprends, vous ne voulez pas faire chou blanc, c’est trop juste; eh bien! venez me prendre ici demain matin, je serai à vos ordres.

Et les deux compagnons retournèrent à bord du navire où ils étaient encore enrôlés.

— C’est égal, lui dit Lavigne, lorsqu’ils furent sur le pont de leur navire, tu prendras cela comme tu voudras, mais, cette fois, tu auras affaire à un brave

cœur, et c’est dommage que tu sois obligé de le tuer.

— Je ne te dis pas, lui répondait son ami; c’est peut-être très malheureux, mais tu comprendras qu’il faut que cela soit, d'autant mieux que l’on se moquerait singulièrement de nous au pays, si nous revenions après avoir fait un voyage inutile... sans résultat.

— Bah ! fit Lavigne se sentant encouragé dans son idée conciliatrice, qui le saurait?

— Qui le saurait? Mais nous d’abord, et ce serait trop... Ab çà ! est-ce que, par hasard, lu le sentirais assez faible pour épargner la vie de ce citoyen? Est-ce que tu deviendrais lâche?... fit Daycard qui, à la moindre concession, redevenait terrible.

— Lâche! moi! allons donc!... Oh! ne t’emporle pas, je me tais; tu te battras, tu le tueras, et ce sera bien fait!... Là, es-tu content?

On le voit, il n’y avait pas moyen de distraire Daycard de son idée fixe ; et, malgré tous les excellents sentiments qui débordaient à son insu de son cœur, aussi généreux qu’il était brave, lor^ue la question de grâce était agitée devant lui, la fermeté de son caractère résolu prenait le dessus, et il ne fallait pas songer à obtenir la plus mince des concessions. Ainsi disposés, les deux amis attendirent assez patiemment le lendemain.

John Baker, que nous regrettons beaucoup de ne pouvoir présenter plus longuement au lecteur, c’est-

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à-(lire en faisant ressortir comme elles le méritent toutes les brillantes et solides qualités de son esprit, John Baker, disons-nous, loin d’étre préoccupé par la conversation qu’il avait eue avec l’enragé qui venait le chercher à deux mille lieues de sa patrie, ne songea au contraire, comme tout bon Anglais, qu’à tirer profit de cette visite inattendue, et au lieu de maudire le hasard qui lui avait expédié ces deux hommes, il s’en félicita au contraire, comme d'une bonne fortune.

Il avait, comme tout Anglais de race, deux qualités immenses, ce jeune insulaire : il était persévérant, ce qui lui faisait estimer Daycard ; et il avait en outie au suprême degré ce sens pratique de la vie, qui fait que celui qui le possède n’entreprend pas une seule action sans que cette action lui rapporte quelque chose ; et notre gaillard, vous pouvez m’en croire, était tellement bien pourvu de ces dons, qu’il eût pu servir d’exemple parmi les mieux doués de son pays.

Aussi, dès le matin, le jour où devait avoir lieu cette fameuse rencontre, John Baker qui, selon son habitude, s’était levé dès les premières lueurs de l’aube, faisait méthodiquement les préparatifs nécessaires à l’excursion projetée dans la campagne; car, ainsi qu’il l’avait dit la veille à son adversaire, l'affaire devait se passer à l’américaine.

Bientôt arrivèrent Daycard et son ami qui ne fu-

rent pas médiocrement surpris, en voyant toutes les provisions de Louche que l’Anglais entassait dans un immense sac disposé à cet usage.

— Ah I çà, dit Daycard, vous comptez donc nous conduire bien loin d’ici ?

— Vous n’ignorez pas les conditions de notre duel, dit Baker, vous savez que nous nous Laitons suivant les coutumes du pays. Puisque vous venez me provoquer, j’ai bien le choix des armes, sans doute...

— Oh ! quant à cela, c’est de toute justice.

— Eh bien! nous allons aller à quelques lieues d’ici, dans un endroit désert et boisé; une fois là, nous prenons chacun un rifle, autant de poudre et de balles que nos poches pourront en contenir ; nous nous plaçons à une distance raisonnable et nous tirons à volonté.

— Ça me va, fit Dayrard... Est-ce qu’elles portent bien, vos carabines, vos rifles, comme vous dites?

— Vous en serez content, répondit Baker; à cent cinquante mètres, je manque rarement une hirondelle au vol et à balle franche ; dans tous les cas, quand je manque, ce n’est pas la faute de la carabine, c’est moi qui me suis trop pressé... Ah 1 je vous préviens, les détentes sont un peu dures, mais avant de nous fusiller, vous pourrez vous exercer sur les hirondelles.

— Vous êtes bien bon, j’aime autant aller à la bonne franquette, d’autant plus que ces armes-là.

IGO

LKS DUKLLISTKS.

porlani Irôs-hicn, n’ont pas besoin d’élre étndiêos... vous verrez, vous serez étonné...

— Maintenant, comme nous allons très-loin d’ici, j’ai préparé toutes ces provisions dont nous cliargerons un cheval, que nous conduirons nous-mêmes, car je vous préviens, je n’emmène aucun domestique avec moi ; j’ai de très grandes raisons pour que mes Indiens ne sachent pas ce qui va se passer entre nous. . . Allons! à l’œuvre, et aidez-moi à charger la hèle.

Et tous trois firent les préparatifs du départ tel que Baker l’avait indiqué.

— Pourquoi ces pioches, demanda Lavigne tout à coup, en voyant mettre sur le dos de l’animal, trois de ces instruments...

— Ces instruments, répéta Baker, vous ne comprenez pas? Ah ! c’est qu'au fait vous n’éles pas au courant des usages du pays. Eh hieu ! ici, quand on se hat, les deux adversaires ont l’hahilude, avant de commencer le combat bien entendu, de creuser une grande et profonde fosse qui doit servir de tombe à l’un d’eux. Voilà pourquoi j'apporte des pioches... Oh ! soyez sans crainte, fit courtoisement John Baker, , en ma qualité d’hôte, j’ai pensé à tout... et maintenant un verre de sherry et parlons.

Les deux Français n’en revenaient pas; celle liberté d’allure, cette faconde, et, au milieu de tout cela, cotte grande présence d’esprit dans un pareil mo-

ment, clicz un jeune homme qui allait se haltre pour la première fois, suprenaienl au delà de toute expression Daycard et son ami , qui acceptèrent le verre de sheri-y que Baker venait lui-raème de leur verser.

— Si ce vin était empoisonné, dit tout à coup Lavigne, pendant que Baker s’occupait d’encombrer le cheval de couvertures et de tentes de campement.

— Empoisonné, imbécile ! tu ne vois donc pas que cet homme est au moins aussi brave que toi et moi, et que s'il voulait se défaire de nous par une lâcheté, il ne se confierait pas, lui tout seul, h nos deux loyautés... Vois-tu, pour la première fois, je regrette de tuer un homme, et si j’étais siir que ce n'est pas lui qui a eu l’idée des pierres en fromage... mais ils m’ont tous alfirraé, les autres, que c’était lui...

John Baker était revenu au même instant.

— Eh bien! vrai, fit-il en riant franchement de ses trente-deux dents, je suis enchanté de cette petite excursion, et en voyant ce beau ciel, celte belle journée et la perspective des émotions ; eh bien ! mon cher Daycard, ajouta-t-il en frappant familièrement sur l’épaule de son adversaire, je suis enchanté d’avoir eu l’idée... qui me procure le plaisir de votre visite.

— Ah ! scélérat, c’était donc toi, murmura Daycard.

Quelques secondes après, ils étaient en route tous les trois poussant devant eux un cheval qui pliait sous le poids de sa charge. Il était six heures du matin.

Ils marchèrent ainsi tous la moitié du jour le long du Rio-Sacramento, à l’ombre d’épaisses voûtes de verdure; à midi ils campèrent et déjeunèrent confortablement. Quand ils furent reposés :

— Maintenant, mes enfants, dit Baker, il s’agit de creuser une fosse auprès de ce petit ruisselet, caic’est ici que Daycard et moi nous allons nous exterminer...

— Enfin ! dit Daycard, je vais donc pouvoir me venger de vous comme des autres.

— Vous voyez, je n’ai rien négligé pour seconder vos projets; allons aux pioches.

Et tous trois s’emparèrent chacun d’une pioche.

— Seulement, je vous prie de suivre exactement mes instructions ; nous allons creuser en se sens, fit Baker, en joignant la démonstration à la parole, et toute la terre que vous enlèverez de la fosse, vous la jetterez dans le petit ruisseau qui coule à côté ; mais avant de commencer, laissez-moi vérifier si nous sommes bien dans le territoire des... duels, lit le jeune homme en se pinçant les lèvres.

Au môme instant il avait tiré une carte de sa poche qu’il consulta avec soin.

— C'est bien ici, et nous pouvons continuer.

Ce n’était pas, nous devons le dire pour être exact, sans un certain étonnement que faisaient naître en eux toutes ces précautions étranges, que Lavigne et son ami se prêtaient complaisamment ce qu’ils appelaient les extravagances de l’Anglais. « Tant d’affaire pour se tuer, disait Lavigne, cela me paraît louche. » Mais telle était la domination entraînante du jeune Anglais sur ces deux hommes , et si grand déjà l’empire qu'il semblait exercer sur eux, qu’ils lui obéissaient pour ainsi dire passivement.

Après une heure de besogne accomplie en commun, et pendant que Daycard et Lavigne étaient déjà enfoncés jusqu’à la ceinture, Baker alla barrer avec des molles de terre glaise le petit cours d’eau qui, en passant, lavait les sables de la fosse, et revint sans mot dire se remettre au travail.

— Allons, un peu de courage ! nous allons obtenir bientôt la profondeur réglementaire, dit-il en souriant à ses deux compagnons.

— Il y a donc un maire par ici , demanda naïvement Lavigne?

— Je le crois bien , fit Baker, et il faut que celui qui couchera cette nuit dans ce trou soit enterré assez profondément, afin que la putréfaction de son cadavre ne donne pas de miasme et n’attire pas surtout les hôtes féroces.

Les deux Français relevèrent la tête comme pour

.SC reposer. En réalité, ils voulaient consulter la physionomie de leur adversaire pour savoir s’il parlait sérieusement.

Quelques minutes plus tard :

— Arrêtez-vous, leur dit Baker d’un air presque solennel cette fois, le travail est terminé.

Il sortitle premier du trou, et, l’attitude anxieuse et préoccupée, il se dirigea, pour la seconde fois vers le barrage qu’il avait apposé lui-méme, quelques minutes auparavant, au léger cours d’eau.

Il dégagea soigneusement les petites mottes de terres, laissa un étroit passage à l’eau qui s’était amoncelée peu à peu à l’endiguage; puis, accroupi sur ce déversoir en miniature, il le regarda couler lentement jusqu’à la dernière goutte, et, lorsque le lit fut à sec, il prit dans ses mains le sable humide que le ruisseau avait lavé doucement, et consulta avec attention tout ce sable mouillé.

Tout à coup un cri de joie s^échappa de sa poitrine, et il s’écria transporté :

— Amis, amis! de l’or, de l’or, à nous, bien à nous, venez voir !...

Les deux Français stupéfaits, croyant que leur compagnon devenait fou, allèrent néanmoins de son côté. En effet, c’était de l’or, dont les scintillements multiples miroitaient sur le sable humide. Les pépites à l’état pur et compacte^ étaient à découvert sur 1e lit

LE DUEL A I, 'AMÉRICAINE. Uli)

du cours d’eau si savamment ménagé par Baker; il y avait là un monceau de richesses, des trésors qu’ils n’avaient qu’à ramasser sous leurs pieds, car autour d’eux, encore, dans toute cette terre presque inconnue, gisaient les mines vierges du précieux métal.

Nous renonçons à décrire la joie immense qu’éprouvèrent ces trois hommes à la vue de tant de richesses; ils se serrèrent la main avec transport, et Baker, s’adressant à Daycard, s’exprima ainsi :

— J’aurais pu, leur dit-il, venir ici, plutôt, car je connaissais du docteur A. Erman lui-même la découverte qu’il en avait faite en 1829, lorsque des circonstances fortuites l’empêchèrent de poursuivre ses richesses ; mais si j’étais venu avec les Indiens de l’habitation, ils m’auraient pillé après m’avoir assassiné. Votre arrivée m’a donné aussitôt l’idée de mon entreprise, car je vous savais tous deux aussi loyaux que vous ôtes braves... Daycard et vous, Lavigne, voulez-vous oublier toutes querelles et profiter de la fortune que Dieu nous envoie? Dans quelque temps, dans quelques jours, ces trésors peuvent être découverts : dites, voulez-vous que nous partagions en frèt es ?

Inutile de dire que le marché fut loyalement accepté et tenu de môme de part et d’autre.

Dix-sept ans plus tard, lorsque, après la découverte de la Nouvelle- Californie, accoururent de tous les

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coins de l’ancien monde celle nuée de désespérés qui s'abaltitsur les placcrs californiens, la maison Baker et Daycard avait trois comptoirs en Amérique et chiffrait ses affaires par des millions. Depuis, Daycard et Lavigne sont rentrés dans leur patrie; lorsque le voyageur se promène sur la belle plage d’Arcachon aujourd'hui transformée en somptueuse ville d'eau, il peut y remarquer un château magnifique entouré de communs princiers et d’un parc splendide... C’est là qu’habite pendant la saison d’été le héros de celte histoire.

Pour suivre Monsieur Daycard dans toutes les péripéties de sa curieuse odyssée, nous avons été obligé d’abandonner le président de la Fraternelle au moment, on doit se le rappeler, où il se disposait à appeler l’ami de Lavigne en combat singulier.

Mais après de persévérantes recherches et d’infructueuses démarches, le comte de Gapaillan se vil dans la nécessité de renoncer à ce duel, devenu désormais impossible; d’ailleurs la Société ne chômait pas : elle poursuivait, au contraire, résolùment son œuvre, et tantôt victorieuse, tantôt vaincue, elle marchait bravement dans la voie quelle s’était tracée, comblant ses vides au fur et à mesure que ses rangs s’éclaircissaient. Si nous renonçons à donner les détails de ses dernières rencontres, où plusieurs 4e ses membres avaient été tués, c’est qu’en réalité nous

LE duel a l’américaine. 167

voulons autant que possible épargner au lecteur les descriptions fatalement identiques de ces sortes d’affaires, et puis nous avons hâte de courir au plus pressé, c’est-à-dire aux. événements qui allaient faire entrer la Fraternelle dans une phase toute nouvelle et surtout imprévue.

Ainsi que nous l’avons déjà fait pressenlir, le coinle Joanès de Capaillan avait franchi la cinquantaine avant d'avoir gonlê à ce fruit à la fois doux cl amer, qui s’appelle l’amour vrai d’une femme.

Comment cela est-il arrivé? Je l’ignore, à moins d’admettre cependant, ce qui est impossible, que la laideur et la pauvreté soient des motifs suffisamment plausibles pour justifier ce triste déshéritage.

Cependant cet homme aimable, à qui le sort semblait réserver scs coups tes plus extravagants, ne devait pas mourir sans avoir éprouvé, lui aussi, les tumultes du cœur; et, un beau jour, au moment où certes il y songeait le moins, il devint, à sa grande surprise, le héros sentimental d’une intrigue amoureuse, à laquelle on ne voulut pas croire d’abord, mais qui, bientôt, fit assez grand tapage pour attirer l’attention de ses amis et même des indifférents.

L’aventure était donc vraie, et qui mieux est, l’bé-

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LES TROIS DUELS t)U COMTE LE CAPAILLAN. 109

roïne charmante; car depuis ses succès amoureux, il aiïeclait un petit air attristé et des attitudes à la Werther qui disaient peine amère à ions les échos. En un mot, le comte était d’humeur élégiaque, et lorsque le nom de sa belle était prononcé en sa présence, il avait des épanouissements et des pâmoisons si délicieusement douloureux, que personne n'eût songé à le traiter de fat, si ce n’est cependant dans le seul but de lui être agréable.

L’histoire de cet amour tardif mérite d’étre racontée dans tous ses détails : d’abord, parce qu'elle fut la cause des trois duels en question ; ensuite, parce que cette liaison fut toujours, malgré les apparences, enveloppée d’un mystère impénétrable.

Depuis que M. dcCapaillan vivait quotidiennement avec les jeunes gens qui formaient l’association dont il était le président, il partageait leurs plaisirs et leurs fêles, et se trouvait ainsi, tout naturellement, mêlé à leur vie de garçons. Malgré son âge, d’une disproportion sensible à côté de cette folle jeunesse, le comte était un des plus gais compagnons de la bande joyeuse ; et puis, ses vieilles manières d’autrefois, ses bonnes grosses bourdes qu’il débitait avec ce ton emphatique d’un marquis de comédie, n’étaient pas sans une certaine originalité à la fois grotesque et digne, qui toujours plaisait.

En un mot, on aimait l’avoir avec soi. Le soir,

c’était au spectacle où dans le monde, ou bien encore dans les fins soupers du cabaret. Dans ces cas-là, la compagnie était nombreuse et bien lingée, ainsi que s’exprimait le comte pour dire qu’il y avait des femmes; et, en elfet, les dames de la danse et du chant, qui de tous temps, — par tradition sans doute, — ont daigné manifester une certaine préférence pour les habitués de leur théâtre, assistaient fréquemment aux agapes de la Fraternelle.

Donc, une nuit de carnaval, le comte et ses amis soupaient. La société était nombreuse et choisie, cela veut dire qu'il y avait des dames.

La nuit s’avançait, et à force de rire, de boire et de parler, l’on était arrivé à cet instant d’aimable folie où le tapage domine tous les bruits. On ne causait plus, on criait; ceux qui tenaient absolument à se faire écouter de leurs voisines, étaient obligés de leur parler dans l’oreille ou par signes. Quant à la conversation générale, il ne fallait plus y songer; elle était devenue incohérente, désordonnée, impossible; ainsi que la nappe ou avait eu lieu le festin, elle ne présentait plus que l’aspect d’un effroyable gâchis.

Quelques-uns des convives chantaient des airs étranges; d’autres riaient sans savoir pourquoi. Dans un coin du salon se tenait un jeune homme, les cheveux épars, un couteau à la main, drapé d’un rideau, qui hurlait les fureurs d’Oreste; une jeune femme.

envers laquelle le champagne s’était montré intraitable, pleurait à chaudes larmes; quant à Capaillan, il ne parlait rien moins que de descendre dans la rue pour aller rosser le guet.

Sa proposition n’étant pas admise, il alla s'asseoir, persuadé qu’en renonçant à son idée il faisait une grande concession â ses amis.

Cependant, au milieu du brouhaha général, une seule personne semblait avoir gardé tout son sangfroid. C'était une jeune femme, une danseuse d'un très-grand talent et dont la réputation à peine naissante devait, quelques années plus lard, émerveiller le monde. La célébrité de cette grande artiste nous impose le devoir de ne pas la désigner davantage ; nous l’appellerons donc Iléléna.

A cette époque, Héléna était dans tout l’éclat de son éblouissante beauté ; elle avait dix-huit ans à peine, et, malgré les nombreuses passions qu’elle avait inspirées à Paris, où elleavait déjàdansé, l'ondisaitqu’elle avait toujours résisté à ses admirateurs êt était restée pure. Etait-ce vrai ou faux? nous le verrons plus lard. Il avait donc fallu un motif bien puissant pour la décider à assister cette-nuit là à cette fêle bruyante.

Néanmoins elle n’avait pris qu’un plaisir médiocre à la soirée ; tout ce qui se passait autour d’elle semblait lui être indifférent. La Seule remarque que l'on eût pu faire sur elle, c'est que toute la nuit la belle

LKS DUKLLISTKS.

enfant avait tenu son regard fixé sur un jeune lionimo et une jeune femme qui ne s’etaient pas quittés un instant.

La vue de ce couple heureux imprimait de lemps eu temps à son visage des contractions nerveuses, et au fur et à mesure que les heures s’écoulaient la tristesse et la mélancolie paraissaient l’absorber de plus en plus.

, Évidemment la pauvre Iléléna souffrait d’un mal horrible : elle était jalouse.

Bientôt chacun se mit par couple, l’on se retirait dans des coins pour s’y dire des choses étonnantes; l’atmosphère de la salle semblait imprégnée des senteurs voluptueuses de quelque temple païen, en un mot l’on s'aimait et l’on ne s’en cachait pas.

Seuls, Héléna d’un côté et Capaillan de l’autre avaient résisté à la contagion et se tenaient isolés à leurs places : Héléna, langoureusement accoudée à l’une des extrémités de la table, buvant par petites gorgées un verre rempli d’eau glacée; de Capaillan, sommeillant à demi sur un vaste canapé, qui, par miracle, n’était pas, pour le moment du moins, plus sérieusement occupé.

Tout à coup le comte sentit une main le loucher légèrement sur l’épaule. Il ouvrit les yeux tout à fait: Héléna élaitdevant lui, pàleet recueillie, poséecomme la statue de la douleur.

LKS TIIOI.S DUKLS DU CÛMTK DE CADAIEI.AX. 173

Le vieux gentilhomme se redressa fièrement. D’un tour de main il répara son débraillé de bonaloi, et comme on devait seulement oser se le permettre aux soupers du Régent. Il secoua son jabot, rajusta .ses mancbettes et puis, d’un ton moitié galant et moitié égrillard, il dit à Héléna.

— En quoi puis-je vous servir, belle dame?

— Comte, fit la jeune femme sans repondre autrement à son interlocuteur, si vous voulez, vous pouvez me rendre un service ; et elle lui sourit.

— Si je le veux, exclama le comte de l’air d’un bomme à qui l’on offrirait des trulfes en débarquant du radeau delà Méduse; si je le veux... mais parlez, de grâce, ou plutôt ordonnez, ma toute belle, je suis votre esclave.

— Vous ôtes l’bomme le plus aimable que j’aie jamais rencontré, et je m’attendais à cet empressement de votre part... Yoicice que c’est : j’ai bcsoinque vous m’olfriez votre bras et voire protection pour rentrer chez moi, car je liens à m'en aller de suite.

— Eh quoi ! vous voulez nous quitter, vous la plus belle, la reine de cette fôte...

La jeune femme sourit avec doute. Le compliment n’était en effet qu’un compliment, c’est-à-dire une banalité sans vérité et sans à-propos. Personne, durant cette soirée, ne s’était particuliérementoccupé d’Héléna ; chacun, il est vrai, était venu lui débiter

l.ES DUELLISTES.

tour à tour les mêiiics galanteries, mais personne n’avait pris garde à sa douleur; et le seul parmi tous ces jeunes hommes qui eût été accueilli par elle avec tendresse, peut-être mêmeavcc reconnaissance, celuilà, le jeune Henri de Méritens, n’avait pas même songé à venir lui serrer la main. Pauvre Hêléna !

— Je suis souiïrante, reprit la jeune femme, en répondant au comte resté en admiration devant elle, et puis je désire sortir d’ici sans que personne me voie m’éloigner...

— Souffrante, ma toule belle ! Que n’ai-je donc mon drageoir sur moi, tit de Capaillan en se fouillant inutilement, il contient un cordial...

— Je vous remercie, mon cher ami ; pour le moment je n’ai besoin que de votre bras, à moins que vous me refusiez.

— Ah ! grand Dieu ! cher cœur, vous refuser, moi...

— Et puis, comte, lui dit mystérieusement Héléna en se penchant à son oreille, j’ai aussi besoin de causer avec vous.

— Ce soir! fit gaillardement Capaillan en lui lançant une œillade du temps de l’ancienne cour.

— Ce soir, répéta la danseuse, dont la pensée suivait un autre ordre d’idées que la pensée de Capaillan.

— Chère Héléna, soupira le vieux gentilhomme en

lui prenant les mains ; et il ajouta avec un accent indéfinissable : Sera-ce chez vous, chère belle?...

— Chez moi, oui, mon ami.

— Partons, répondit simplement le comte ; mais ce partons valait un poëme : Héléna en avait rougi.

Quelques secondes après, Héléna et le comte de Capaillan se trouvaient dans la rue.

Quoique glaciale, la nuit était fort belle; nuit d’hiver cependant, à la bise aiguisée, à l’atmosphère transparente, et à travers la limpidité de laquelle ne se perd pas un seul des scintillements des étoiles. Héléna, enveloppée dans un long surtout ouaté, le capuchon relevé sur la tête, marchait en se pressant contre de Capaillan. Elle avait froid, la chère petite.

Quant au comte, il allait fièrement, portant haut, de Pair d’un conquérant qui va encaisser les conditions de la capitulation.

Il était cinq heures du matin; quelques ouvriers s’en allant au travail, s'écrièrent en les rencontrant :

— Allons, les amoureux! au dodo, au dodo! h danse est finie !

Pour ce mot, Capaillan eût vidé sa bourse, s'il eût été certain qu’elle fût pleine.

Quant à Héléna, elle n’y fit nullement attention. Elle pensait à Henri de Méritons et à tout ce qu’elle avait soulTert pendant cette nuit, en le voyant occupé d’une autre femme. C'est pour cela, pour parler de

LKS DtnCM.ISTES.

lui, qu'elle avait prié M. de Capaillan de l'acfompagiior, car la pauvre Héléna aimait comme une folle cl faisait r.’ellemcrit des folies depuis quelque temps pour retenir l’ingrat.

Bientôt, ils arrivèrent à la porte de la maison de la danseuse. Dans les villes du midi de la France, les maisons n’ont pas de concierge ; chaque locataire porte avec lui un passe-partout, et entre et sort sans que personne s’occupe de lui. La danseuse se prépara donc à ouvrir sa porte ; mais, à son grand étonnement, elle céda sous la première pression, et ils se trouvèrent dans le corridor.

— Quelque locataire négligent aura oublié de la fermer, fit Héléna, sans se préoccuper davantage de l'incident. Et ils entrèrent.

— Je passe la première, dit encore la jeune femme d'un air enjoué, tenez-moi par ma robe et suivezmoi ; et surtout, pas de bruit, ajouta-t-elle en riant assez fort pour éveiller les voisins.

Quand de Capaillan sentit dans ses mains la robe de celle qu’il appelait déjà mentalement sa maîtresse, il eut un éblouissement de bonheur.

— Suivez-moi bien, recommanda une seconde fois la jeune femme en prenant la rampe de l'escalier.

— En enfer! murmura Capaillan, dont l’amour pour Héléna avait fait en deux heures un chemin effroyable.

— .\lors vous y êtes! dit tout à coup du fond de

l’olisciirité une voix rendue vibrante par la colère. Et la voix ajouta : — Passez, madame; quant à vous, qui que vous soyez, je vous garde, et je vous soufllète.

Au ton saccadé de cette voix, dont il était impossible de découvrir celui qui la possédait, Iléléna avait poussé un cri et laissé échapper un nom, ce qui prouvait qu'elle ne l'entendait pas pour la première fois.

— ÎJichel! s’était écriée la jeune femme.

— Oui, Michel, avait répondu la voix.

— Monsieur, dit de Capaillan au milieu du tumulte et de la nuit, ce que vous faites là est indigne d’un galant homme... c’est un guet-apens... une infamie, une lâcheté... et par la morbleu, monsieur, si vous en valez la peine...

— Assez de bruit inutile, monsieur, fit la voix avec un accent germanique légèrement prononcé... Héléna, montez chez vous... Quant à vous, monsieur, sortez avec moi ; avant tout, je veux savoir qui vous êtes.

Et tout en tâtonnant, celui qui parlait ainsi barrait le passage au comte, après avoir senti passer la jeune femme.

— Michel, vous êtes fou! cria celle-ci d'une voix ferme et indignée.

Mais comme elle savait, probablement par expérience, qu’il était inutile de résister à celui qu’elle venait de désigner sous le nom de Michel, elle prit le parti d'entrer dans sou appartement, laissant l’in-

connu cl Je C;ipaill;in dans l’escalier on pleine obscurité.

Celle scène élran^fe, burlesque ou terrible, car elle pouvait être tout cela à la fois, s’était passée fort rapidement. L’inconnu, un jaloux sans Joule, nous allons le savoir bientôt, avait attendu, dans l’escalier, toute la nuit peut-être, l’arrivée d’Héléna, et Dieu sait quelle colère furieuse s’était amassée dans le cœur de cet homme durant le temps d’une aussi longue réflexion.

Cependant, en entendant la porte d'Héléna se refermer, de Capaillan et son mystérieux rival avaient repris le corridor sombre; quand ils se trouvèrent dans la rue, le jour commençait à poindre, ils purent mutuellement s’examiner.

Celui qu’Héléna avait appelé Michel était un homme de quarante ans au plus. Il était très-grand, même à côté de Capaillan; il portait d’épais favoris blonds qui rejoignaient une moustache assez fine, également blonde; sa physionomie était noble sans paraître hautaine, et, sans être roide, son maintien avait quelque chose de martial et de distingué, qui disait que cet homme n’était pas le premier venu. Il était vêtu à la dernière mode du temps; seulement, une longue pelisse garnie de fourrures, qu’il avait pour le moment rejetée en arrière, le couvrait de la tête aux pieds, et révélait pour ainsi dire son origine étrangère.

— Monsieur, lui dit de Capaillan, après l’avoir fièrement examiné des pieds à la tête, j’accepte votre provocation, ou plutôt je vous demande raison de l’outrage que vous venez de m’adresser; mais, avant tout, qui êtes-vous? Moi, ajouta Je comte, je suis gentilhomme, et je m’appelle le comte Joanès de Capaillan.

Et le président de la Fraternelle salua son adversaire avec une courtoisie digne, en effet, des gentilshommes du dernier siècle.

— Tant mieux, üt l’inconnu, parlant cette fois avec une extrême lenteur qui semblait être sa manière habituelle de s’exprimer, si vous ôtes gentilhomme, je le suis aussi, et je me nomme le baron de Gernsbach ; et à son tour il salua. C’est vous dire, monsieur, ajouta-t-il, que j’accepte l’honneur d’une rencontre avec vous.

— C’est bien, monsieur, veuillez me dire où je pourrai aujourd’hui même vous envoyer mes amis.

— Je suis descendu à l’hôtel de France, c’est bien le nom, je crois, que m’a donné mon valet de chambre ; d’ailleurs, vous pouvez vous en assurer, monsieur, en m’accompagnant... mon intention était même de réclamer ce service de votre obligeance; étant arrivé aujourd’hui à Bordeaux pour la première fois, je ne sais pas du tout où je suis dans ce moment, je réclame donc de votre bonté de vouloir bien me remettre à

ma porte, (it l'étranger (le l’air le plus naturel du monde.

— Veuillez me suivre, répondit de Capaillan.jc vais avoir l'honneur de vous accompagner.

I.a façon d’agir de l’étranger, de celui qui venait de se faire connaître sous le nom peut-être un peu trop fantaisiste de baron de Gernshacli, était loin de déplaire au comte dont riiumeur aventureuse et chevaleresque avait de suite deviné qu’un grand seigneur se cachait sous cet inconnu. Cependant, durant le trajet, les deux adversaires ne s’adressèrent pas une seule fois la parole. Arrivés à la porte derhôlcl, Capaillan dit simplement :

— C’est ici.

— Merci, monsieur, fit l’étranger en tendant avec une froide dignité sa main au comte; je suis au désespoir d’être obligé de vous tuer, ajouta-t-il, car vous vous conduisez avec moi comme un galant homme; mais vous m’avez tout pris, monsieur : la seule chose que j’aie aimée ici-bas. Au revoir donc, fil encore cet homme bizarre, en prenant la main que Capaillan pour bien des raisons avait hésité à lui donnci’.

Ils se séparèrent.

— Singulier adversaire, lit mentalement le comte en s’éloignant. Jaloux, brutal, mais grand seigneur en diable !... Allons, voilà une affaire qui se présente bien... C’est égal, ce fâcheux m’a ravi quelques heures

de félicilé!... El il poussa un soupir aux étoiles. — Hast! nous raUraperons cela plus tard..., chère lléléna, murmura-t-il encore. Puis, setournanl de tous côtés, comme pour voir si personne n’était là pour surprendre sa dernière conlidence, qu'il débitait comme une ballade à la lune, il s’écria :

— Enlin, je vais donc me battre pour une femme !

Et il activa le pas en reg.ignant sa demeure, songeant à l’insulte sanglante qu’il avait reçue de l’inconnu, et en se promettant d’en tirer une éclatante vengeance.

En rentrant chez lui, M. de Capaillan avait eu le soin d'écrire immédiatement à deux de ses amis pour les prévenir de son affaire ; puis, il s’était jeté sur son lit, absolument comme dans les romans, tout habillé. Mais à peine était-il endormi, que son domestique le réveillait pour le prévenir qu'une dame insistait de la façon la plus pressante pour lui parler sans retard.

C’était Héléna ; le comte s'en était douté. Malgré la fatigue et l’accablement, cet homme, pour qui la politesse et l’amabilité étaient des lois au moins aussi impérieuses que celles qui nous sont imposées par la morale, s’avança vers la danseuse le sourire sur les lèvres et se courbant devant elle en la saluant à la manière du dix-huitième siècle :

— Vous chez moi, ma charmante, et à cette heure?

LES DUELIilSTES.

Quelle imprudence! dit-il, en lui baisant doucement les doigts. Vous êtes émue, ma toute belle. Rassurezvous, de grâce, et ne craignez rien... Ah ! chère Iléléna, vous ôtes la première femme...

— Monsieur le comte, fit la jeune femme en l’interrompant au beau milieu de ses propos galants, je viens auprès de vous pour une démarche très-importante et fort sérieuse...

— Tant pis, fit le comte en s’asseyant à côté d’Héléna; j’aime mieux les choses gaies, c’est beaucoup plus de mon âge...

Et le vieil étourdi se prit à rire aux éclats.

— Cependant je vous écoute ,mon enfant , reprit-il aussitôt avec un peu plus de gravité.

— 13’abord, et c’est là ma première dette envers vous, mou cher comte, laissez-moi vous demander pardon du malheur dont je suis involontairement la cause.

— Que me parlez-vous de pardon, et de quel malheur, s’il vous plaît, ma charmante, peut-il être question entre nous?

— Je veux dire, mon ami, que vous avez été insulté, outragé, provoqué, et tout cela pour moi, qui " ne suis pour vous, en somme, qu’une étrangère.

Qu’une étrangère!,., répéta machinalement de Capaillan. Enfin ! Mais qu'y a-t-il en cela d’extraordinaire, je vous le demande, que je défende une femme

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qu’un butor veut arracher de mon bras ? Et par la morbleu! ainsi que le disaient mes aïeux, nous allons en découdre! Voilà tout. Il m’a souffleté cette nuil,je le tuerai ce malin ; rien n’est aussi simple, et rien ne me parait plus naturel.

Mais Héléna n’avait pas l’air du tout de trouver la chose aussi naïvement élémentaire que voulait bien le dire de Capaillan.

— Veuillez m’écouter un instant, dit-elle ; celui de qui nous parlons et qui s’est présenté à vous sous le nom de baron de Gernsbach...

— Ce nom ne serait-il pas le sien? demanda le comte avec intérêt.

— Qu’importe ! Le baron de Gernsbach, dis-je, ne sait pas la vérité, en un mot les apparences l’ont trompé, car il vous a pris pour mon amant et vous n’étes que mon ami.

— A mon tour, ma belle enfant, je vous dirai : qu’importe ! Amant ou ami, il m'a outragé, et cela en votre présence...

-—Soit, lit la jeune femme qui défendaitla position pied à pied, mais je suis convaincue qu'une explication entre nous trois suffirait pour justifier le malentendu ; la jalousie seule l’a emporté au delà des limites de la raison, et, franchement, a-t-il le doit d’élre jaloux de vous? Non, évidemment. Consentez donc, je vous en prie, à accepter la démarche que je vous

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