I;KS DUELLISTES
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il <') fait le mien... Mais, moi, qu'importe! je ne compte pas, continua-t-elle d’un air h la fois humble et découragé; moi, je suis danseuse, j^appartiens à tous; ma vie intime, mes sensations les plus chères s’effacent derrière la toile qui sépare l’artiste de la vie réelle, et pourvu que ma réputation reste assez obscure ou devienne assez éblouissante, personne ne songera jamais à me demander eompte d’autre . chose... Mais lui, mon ami, c’est plus qu’un homme, c'est une destinée, et ce serait un grand malheur...
En ce moment, de Capaillan eut à part lui un mouvement d’héroïsme sublime : Soit, s’était-il dit, je me battrai avec ce baron, parce qu’il faut que 'je me batte, mais je me ferai tuer, de crainte de le tuer moi-mémo et de paraître odieux aux yeux d’IIéléna.
Puis, le souvenir de l'insulte et le caractère de l’outrage lui faisaient monter le rouge au front; et alors il combinait froidement la mort de son adversaire et ne songeait qu’à la vengeauee.
Pendant qu’il réfléchissait ainsi, Héléna lui dit :
— Cher comte, je suis bien malheureuse, car quelle que soit l’issue de cette rencontre, j’en serai cruellement punie.
Ces derniers mots de la danseuse étaient le cri d’égoïsme le plus cruel que Capaillan pût entendre en pareil moment.
« Quelle que soit l'issue de cette rencontre, » avaitelle dit.
— Allez, ma toute belle, allez sans crainte; je m’estime comme le plus heureux des hommes do me battre pour vos beaux yeux, lui dit le comte.
Au fond, cela pouvait se traduire ainsi :
— Va, si ton baron te revient vivant, tu auras de la chance et lui aussi.
Héléna partit aussitôt, sans doute pour courir chez le baron.
Dans la matinée du môme jour et pendant que le comte s’entretenait avec Héléna, MM. de Calvemont et Thésée du Nouguey, tous deux membres du fameux comité. de la Fraternelle, s’étaient rendus chez l’adversaire de leur ami.
Le baron les reçut de la façon la plus courtoise, et aussitôt qu’il eut entendu les noms de ces messieurs et compris le but de leur visite, il déclara ne pas vouloir discuter les conditions du duel qu’ils étaient chargés de lui soumettre; il les accepta purement et simplement.
Il se passa, môme à ce propos, un fait assez singulier et qui prouve combien était ^rand le sentiment de loyauté et d’estime réciproques que ces hommes avaient les uns envers les autres.
Le baron de Gernsbacb, dont nous révélerons tout à l’heure la véritable origine, ne connaissait personne
dans Bordeaux ; il lui était donc absolument impossible de présenter des témoins aux témoins du comte de Capaillan.
Mais loin de se trouver embarrassé par cette situation, il s’en tira, au contraire, de la façon la plus chevaleresque, c’est-à-dire qu’il fit demander au comte de Capaillan de vouloir bien choisir lui-méme deux de ses amis pour se joindre à MM. du Nouguey et do Calvemont. Par un effet du plus grand hasard, l’un des témoins que de Capaillan désigna pour assister le baron, était précisément M. Henri de Méritons, c’ost-àdire son véritable rival, celui pour lequel Iléléna était littéralement folle d'amour.
Mais nous le répétons, tous ces braves cœurs tenaient si haut et si ferme ce drapeau de loyauté à l’ombré duquel, grandes ou petites, s’accomplissait chacune de leurs actions, que jamais ils ne se trouvèrent embarrassés vis-à-vis de leur conscience. Du reste, bien que cette étrange situation ait été découverte avant la fin de cette affaire, pas un seul mot à ce sujet ne fut prononcé de part ni d’autre, et nous pouvons ajouter môme qu’aucun d’eux ne songea, tant leur honneur personnel les mettait à l’abri de tout soupçon, à refuser la mission délicate que le hasard leur avait dévolue.
La rencontre fut donc aussitôt arrêtée et réglée. Le rendez-vous fut pris pour trois heures de l’aprèsmidi, et comme l’on était en hiver, qu’il faisait grand
froid, il fut décidé, d'un commun accord entre tous les témoins, que le combat aurait lieu à couvert^ c’est-àdire dans une pièce chaulîée.
On choisit la salle d’école d’un manège d’éqiiilation.
Les conditions, posées par le comte de Capaillan lui-même et acceptées par son adversaire, élaientdes plus terribles.
L’arme choisie était l’épée triangulaire.
Ainsi que cela se passait alors dans les rencontres sérieuses, le combat ne devait cesser qu’après que l’un des adversaires se trouverait dans l’impossibilité de continuer, avec la réserve expresse toutefois que celui des combattants qui aurait demandé merci, aurait le droit après guérison de recommencer si cela lui plaisait.
Dans tous les cas, la rencontre était considérée comme un duel à mort.
Celte condition avait été exceptionnellement formulée par de Capaillan qui ne voulait pas, disait-il, survivre à une injure grossière adressée en présence d’une femme. Néanmoins, il y avait du rival dans cet te détermination; et quelle que soit notre admiration pour la courageuse insouciance de ce fier batailleur, nous sommes obligé de reconnaître que ses conditions étaient excessives.
En se rencontrant dans la salle du manège où de-
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1,KS UUELI.ISTES.
vait go pasgor co terrible combat, tout le monde se salua poliment.
Les deux adversaires avec une grande aisance; les témoins, quoique amis intimes tous les quatre, se rendirent le salut comme s’ils se connaissaient à peine.
Sans se l’ôtre dit, et sans qu’il en eût été question entre les témoins, les deux adversaires s’étaient, dans une pensée commune, habillés en tenue de cérémonie, c’est-à-dire habit noir, gilet blanc j c'était alors de mode, pantalon noir et cravate blanche. Le baron . de Gcriisbach portait un crachat de diamant sur le côté gauche de la poitrine.
— Allons, messieurs, habit bas! dit un témoin.
Quand ils eurent enlevé l’habit et le gilet, on leur remit à chacun une épée et on les plaça ; là encore les deux adversaires se saluèrent sous les armes ; puis on ajusta les pointes ; le témoin qui s’était chargé de cette formalité fit trois pas en arrière et leur dit :
— Partez, messieurs.
Ace moment, il se passa un fait étrange, inattendu, terrifiant. A peine le mot : partez! était-il prononcé, que le malheureux comte de Capaillan s’alVaissait comme une masse inerte sur le sol , troué d’un coup d’épée au-dessous du sein gauche. Le comte ôtait tombé sans pousser ni un cri ni une plainte.
Les quatre témoins étaient eux-mêmes restés stu-
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pi'fiés de la rapidité avec laquelle cette attaque avait été exécutée. Il leur semblait que l'adversaire n’avait pas bougé. Ils s’avancèrent cependant pour secourir leur ami. Il n’était pas mort.
Le baron, toujours debout à la même place, resta froid, impassible. En voyant l’étonnement que venait de produire son formidable coup d’épée, il dit tranquillement aux témoins qui semblaient l’interroger du regard.
— C’est un simple coup droit, messieurs.
Cet aveu avait quelque chose de féroce. Ces quatre hommes lui lancèrent à la fois un regard haineux.
Lui , comme pour les délier, se mit à même de . s’habiller en leur disant :
— Si M. le comte de Capaillan n’est pas mort, vous lui direz que je suis toujours à ses ordres quand il me fera l’honneur de m’appeler pour croiser le fer avec lui.
Il salua poliment, froidement, sans émotion apparente, sans forfanterie, et s’éloigna lentement.
La vive inquiétude qu’inspirait à ses amis la situation du blessé, leur fit oublier pour le moment du moins l’étrange combat auquel ils venaient d’assister.
Ils s’empressèrent donc auprès du moribond, lui prodiguèrent tous les soins qu’ils pouvaient lui donner, en altendani l’arrivée d’iin médecin, qui, après
avoir sondé la plaie, ordonna aussitôt de le faire transporter chez lui.
Capaillan avait été frappé étant à peine en garde ; cependant le coup avait été exécuté régulièrement, en toute loyauté, le signal étant donné. De ce côté-là, pas le moindre doute à opposer. La seule chose réellement embarrassante, pour ces hommes qui depuis deux ans déjà faisaient métier des armes et en connaissaient à peu près toutes les ressources, c’était la décomposition de ce coup, qui avait dû nécessairement, pour porter aussi brutalement, être envoyé avec la rapidité d'une balle. Dans tous les cas, ils avouaient n’avoir jamais assisté à pareil exemple.
Après trois jours de doutes et d’alternatives, le médecin se prononça enfin, et déclara que la blessure ne serait pas mortelle. En effet, un mois après le comte était hors de tout danger.
Les soins de toutes sortes lui avaient été donnes par ses amis ; aussi à peine lui eut-on accordé la permission de causer, que sa gaieté habituelle lui était revenue. Il fut le premier à rire de ce qu’il appelait sa maladresse, et, malgré les observations que chacun lui faisait avec bonté, il s’obstinait néanmoins, quoique étant toujours couché, à vouloir démontrer comme quoi son adversaire avait dû se découvrir et nécessairement s’exposer pour lui allonger ce coup fameux. Et aussitôt il ajoutait avec conviction :
— Dans quelques jours je vous promets, Messieurs, de vous prouver combien il me sera facile de tuer cet homme... Vous verrez !
Pendant sa convalescence, de Capaillan recevait également de temps en temps la visite de sa chère Héléna. Dans ces occasions, ses amis se retiraient discrètement. La danseuse riait, et lui était heureux. Que se passait-il entre eux pendant ces entretiens? Nous l’ignorons. Où en étaient-ils de leur amour? Nul n’en savait davantage.
Enfin, trois mois après le blessé était sur pied. Le premier jour de sa sortie, ses amis, pour saluer son retour à la vie, lui donnèrent une petite fête, et après le dîner ils allèrent terminer la soirée au théâtre. Héléna dansait, à la fin de la représentation, dans un ballet. Tous les habitués étaient dans la salle; le comte de Capaillan promena son regard dans toutes les loges ; il aperçut le baron de Gernsbach au moment où il se dirigeait vers un couloir; il alla droit à lui.
— Monsieur, lui dit de Capaillan, je vous dois un soufflet et un coup d'épée ; voici d’abord le soufflet, fit-il en lui touchant le visage sans brutalité. Maintenant, quant au coup d’épée...
— Quant au coup d’épée, interrompit le baron froidement, vous m’en devrez un deuxième, voilà tout.
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Fil il lui tourna les talons.
Le comte de Capaillan i^tait hrave ; mai» ainsi qu'il l’affirma lui-méme, le ton glacé de cet homme, sa réponse ferme et dédaigneuse, son flegme enfin, passez-moi l’expression, lui firent venir la chair de poule. C’est égal, la rencontre avait été proposée et acceptée, il ne songea pas un seul instant à l’éviter.
Le lendemain, en effet, avait lieu un nouveau duel entre ces deux rudes champions qui en apparence semblaient se combattre sans haine et qui cependant s’en voulaient à mort.
Nous n’insisterons pas sur les détails de ce deuxième combat, les conditions étant absolument les mêmes que pour celui qui avait eu lieu précédemment ; nous dirons seulement que le résultat fut fatalement identique au résultat de la première rencontre, c’est-àdire qu’à peine en garde et au moment où Fun des témoins disait : Partez, messieurs! le malheureux de Capaillan tombait foudroyé au môme instant pour la seconde fois.
C’était toujours le môme coup droit, envoyé avec une vigueur extrême, rapide, vertigineuse, et comme il semblait que nulle main exercée à la science des armes n’eût pu espérer le parer.
De Capaillan n’était pas mort, mais sa blessure offrait les mêmes caractères que celle qu’il avait déjà reçue, et il lui fallutencoretroismois pourse rétablir.
Cette fois ses amis espéraient lui voir abandonner l'idée d’appeler le baron dans une troisième affaire, et, jugeant la leçon assez bonne pour lui, iis pensaient qu'il en resterait là avec ses deux superbes coups d’épée.
Hélas ! de Gapaillan n'était pas homme à reculer devant son entêtement. A peine rétabli, il provoqua de nouveau le baron, et pour la troisième fois en moins de six mois il alla avec lui sur le terrain. Nous disons le terrain, car la belle saison étant revenue, le combat devait avoir lieu en plein air.
Cette fois, cependant, le comte de Capaillan se tint sur une prudente défensive, et au moment où le terrible : « Partez, messieurs ! » qui lui avait été si fatal, était prononcé, il parait adroitement le fameux coup droit du baron, ripostait et engageait le fer de telle manière que son adversaire chercha vainement à revenir à sa terrifiante réplique.
Alors de Capaillan se senlit maître de lui ; ses amis respirèrent à l’aise, car les deux adversaires paraissaient d’égale force, comme ils étaient d’égale bravoure.
Ils ferraillèrent ainsi pendant plusieurs secondes sans que ni l’un ni l’autre pût se toucher. A un moment donné, le baron se fendit et atteignit de Capaillan dans le haut du bras ; au même instant celui-ci se laissa glisser sur le genou droit, porta un coup de
seconde has, allongea furieusement le bras et frappa son ennemi en pleine poitrine.
La position de Capaillanélait terribles'ilavailmanqu6 son coup; en effet, son adversaire, qui, s'il en avait eu la force, pouvait le clouer sur le sol, fit un effort pour frapper avant que le comte n’eût eu le temps de se remettre en garde ; mais son bras trahit sa volonté : il retomba inerte le long de son corps et lui-même s’écroula aux pieds des témoins accourus en le voyant touché.
Il n’était pas mort cependant, mais expirant. Le lendemain il eut encore le courage d’ordonner qu’on le transportât à Paris. Héléna, suivie de la maison de cet étranger, l’accompagna.
Un mois après les journaux d’Allemagne annonçaient le deuil d’une famille régnante. Le prince Michel de... venait de mourir à Aix en Savoie, où il s’était rendu pour se remettre d’une chute de cheval qu'il avait faite en France.
Le prince Michel, ce fils de roi, c’était l’adVcrsaire du comte de Capaillan.
Quant à Héléna , elle a aujourd’hui les plus beaux cheveux blancs qui se puissent voir surle front d’une bonne maman.
L'aclivil<5 que déployait ordinairement le comilé de la Fraternelle, en se mettant à la poursuite des spadassins de profession, qui, de temps en temps, scandalisaient la ville, s’était momentanément ralenlentie pendant que se passaient les événements que nous avons précédemment racontés.
L’association s'était, en effet, trouvée tout à coup trop directement intéressée, en la personne de son président, pour qu’elle eût songé à tenter une entreprise quelconque, avant d’étre fixée sur le dénoûment final de cette terrible affaire, qui ne devait se terminer que par la mort de l’un des adversaires, et après trois combats successifs.
De leur côté, messieurs les spadassins, bretteurs et duellistes, avaient, pendant ces six mois, largement profité de ce temps de trêve qui leur était accordé, pour se livrer impunément à toutes sortes
d’excès. Ce long encouragement tacite avait eu également pour résultat de grossir leurs rangs et d’affermir leur audace qui s’était signalée par de nouveaux méfaits.
Il était donc nécessaire d’opposer, sans plus tarder, une prompte répression à tous ces débordements.
D’ailleurs, il faut bien le reconnaître, depuis que les membres du comité se trouvaient eux-mômes dans l’inaction, ils dépérissaient d’ennui; l’absence d’émotions était décidément contraire à ces tempéraments désormais prédisposés aux secousses et aux commotions les plus violentes.
Cela est peut-être bien triste à avouer, mais il leur fallait, à eux aussi, cette vie agitée, tourmentée des combats, dans laquelle ils s'étaient lancés d’abord en amateurs, qui, peu à peu , les avait séduits , et avait fini par les rendre fanatiques.
Médite qui voudra cet enseignement terrible ! mais telle était, sur leur tempérament, l’influence du jeu de la mort. Certes , après trois ans de pratique, ces jeunes hommes étaient restés tels que nous les avons connus, de braves cœurs, de nobles caractères. Oui, cela est vrai, au milieu de cette vertigineuse mêlée, ils s’étaient conservés vaillants et loyaux; et, en effet, s’ils n’eurent jamais de faiblesse dans l’exécution de leur mission; si parfois ils furent implacables même, du moins, du premier au dernier, et durant leur vie
entière, nul ne trouvera jamais un semblant de lâclielè ou de déloyauté qui puisse leur être sérieusement reproché!...
Mais il faut bien le reconnaître, ces mêmes hommes, à qui l’horreur du sang inutilement versé avait inspiré une des pensées les plus généreuses et les plus désintéressées; qui, pour venger la société indignement outragée, s’étaient imposé le devoir de punir tous ceux qui faisaient métier du duel et amusement de l'assassinat : eh bien! ces mômes hommes, disonsnous, finirent, eux aussi , que l’on nous passe l’expression, par avoir la nostalgie du sang, c’est-à-dire qu’ils en arrivèrent, pour calmer cette passion ardente, à exercer entre eux, entre amis, ce courage et ce sang-froid qu’ils apportaient dans une rencontre sérieuse.
Le désœuvrement leur souilla l’inspiration de cette fantaisie folle. Un jour, ceux du comité qui ne s’étaient pas encore battus, voulurent se rendre compte de l’effet que leur produirait la pointe acérée d’une épée de combat, voltigeant entre les deux yeux ou papillonnant sur la poi trine nue. Deux amis se communiquèrent cette idée, se levèrent et se serrèrent la main ; puis, après s’être dépouillés, comme pour un véritable combat à mort, ils s’emparèrent chacun d’une épée nue, se mirent en garde, et allèrent carrément jusqu’au sang. Ce jour-là, c’était bien ; car,
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avant de piniincr le terrain pour la première fois, ils voulaient ne pas douter d’eux-mêmes.
Mais bientôt, ils poussèrent le culte de cette récréation jusqu’à l’exagération la plus insensée et la plus blâmable. Primitivement, elle avait pu être considérée comme une sorte de complément d'instruction de salle d’armes. Ceci était, pour ainsi dire, le perfectionnement ; soit ; mais insensiblement, ce terrible • passe-temps devint un plaisir, une sensualité même, car l’on se déliait à ce jeu, et ils en vinrent, en effet, à s’en servir pour leurs paris comme d’un coup de carte. Ils pariaient au ■premier sanrj, et les enjeux étaient les choses les plus futiles : un abonnement au spectacle, un souper..., et quelquefois les convives, dans ces parties-là, jouaient la belle, disaient-ils.
Certes! cette étonnante partie ne pouvait sc jouer qu’entre deux amis intimes, deux cœurs forts, deux bras sûrs, et surtout entre deux âmes assez grandes et assez généreuses pour ne jamais songer, en cas de malheur, à se reprocher un coup fatal. Il est bien évi-» dent aussi que les conditions qui réglaient ces étranges rencontres étaient des plus pacifiques, car il y était prudemment spécifié que les coups ne porteraient que sur les bras ou sur le haut du corps, à peine marqués, et surtout envoyés aussi doucement que possible...
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Mais quel est le tireur dont la main est assez souple, assez légère, assez obéissante, pour répondre qu’à tel moment d’emportement involontaire et nerveux, cette main ne ripostera pas vigoureusement, de façon à faire courir des dangers sérieux à celui qu’elle atteindra ?
Bast ! qu’était-ce que toutes ces craintes pour ces folles imaginations ? Des puérilités, et ils les traitaient ainsi, et ils pariaient toujours au/)rem^e^sa?^9', sans s’inquiéter plus que cela des risques qu’ils couraient.
Que l’on se figure maintenant, parce qui précède, combien il devait tarder, à tous ces intrépides batailleurs,, d’en venir à des combats véritables, et de se mesurer de nouveau avec les spadassins ?
Dans le groupe formé par ces derniers, qui tout récemment s’étaient emparés de la situation, un, entre autres, ressortait plus vigoureusement que les autres, car il s’était acquis , en très-peu de temps et de la manière la plus bruyante, une redoutable réputation.
Ainsi qu’on va le voir, c’était un homme déterminé, résolu, dangereux.
Quelques mois auparavant, il était parti, il paraît, du fond de sa province, guidant sa marche sur les grandes villes, et jalonnant son passage, dans chacune d’elles, par des traces sanglantes; sa route était facile
à reconnatUe ; partout où il avait passé, il avait laissé un cadavre,
On pouvait ainsi le suivre à la piste, d’étape en étape, comme on suit un fauve dans les forêts d’Afrique. La clameur publique le faisait s'éloigner, et ainsi qu’un chien enragé, poursuivi dans la campagne par les payèans ameutés, il était, lui aussi, obligé de fuir, traqué par le mépris de tous.
Cependant, le gaillard n’était pas facile à intimider; il était, au contraire, audacieux, téméraire, et surtout insolent ; loin de nier ses méfaits et ses infamies, il s'en vantait à plaisir, avec orgueil. Voici, d’ailleurs, l’étrange carnet de comptabilité qu’il eut l’impudence de montrer dans un café, dès le premier jour de son arrivée à Bordeaux. La forme seule de ces notes bizarres indiquera le caractère et l’humeur du personnage, — Le style, c’est l’homme, a dit Buffon. — Respectons donc ce style, et n’en retranchons pas un mot :
« Décembre, 29 . Saiul-Gaudens, — Avoir tué avec « plaisir, d’ailleurs, M. le lieutenant de la gendar- « merie, — bel homme, forte lame, rude poigne, U mais 3M moins aussi entêté que moi. «
a Janvier, 12. Toulouse. — Avoir fracassé le crâne « ù un étudiant, et le IS, avoir abattu, d’un coup
c( de sabre, le bras droit à un capitaine d’artillerie. « L’étudiant, c’était dommage 1 Quant à l’artilleur, « sa faisait un de moins. »
« Février, 30. Montauban. — Avoir administré un « superbe coup d’épée à un bourgeois, nommé Tourtt ragne; je crois qu’il en est mort. Sa femme était « beaucoup trop jolie pour être aussi vertueuse, la « sotte ! »
« Mars, 15. Nérac. — Avoir cherché plusieurs fois « querelles, qui n’ont pas abouti. — Mauvaise ville; a pas d’affaires. En être parti désolé et abattu; dé- « placement inutile. »
« Avril, 7. Agen. — Avoir été blessé au côté droit, « d’un coup de pistolet, par un officier du régiment, tt — Vengeance réservée. La combiner sagement et « sans précipitation. »
Là, quatre noms suivent; probablement les noms des personnes que le misérable aura choisies pour être sacrifiées à sa vengeance.
Et tout cela en moins de six mois. Décidément, j’avais raison de vous annoncer une illustration.
Telle est, en peu de mots, la biographie de cet homme dont le véritable nom pourra revenir aux lèvres de tous ceux qui ont habité le midi de la France,